mercredi 31 décembre 2014

Ombre du Monde (8)

Des matins qui chantent !!

La vie put  reprendre ses aises et les cérémonials inévitables, dont, peu ou prou, chacun a sa part, s’établirent graduellement, un peu malgré eux, et pourvurent leur vie sociale d’une distribution pour ainsi dire cultuelle des  heures et des jours. Antoine, qui venait d’être engagé dans un collège, à une vingtaine de kilomètres, se levait toujours à 6 h.30, passait à la salle de bain où il prenait une douche tiède, se rasait, descendait ensuite à la cuisine en évitant les  marches qui craquaient (ils avaient décidé de garder le vieil escalier parce qu'il était typique du pays Morève, Chloé s’était renseignée). Il ne manquait jamais d’ y prendre chaque jour  un café bien noir, bien « serré », un café italien, de marque reconnue, qu’il buvait lentement, gorgée après gorgée, puis commençait à préparer le petit déjeuner : il posait généralement sur un plateau trois sortes de céréales, deux bols, ajoutait des confitures (surtout de coing ou de fraise/lavande...), un jus d’orange / pamplemousse  ou kiwi / mangue (Il utilisait un nouveau presse-agrume électrique modèle AZ-8, de marque slovène, avec système au verre - un bec verseur -  et surtout un système anti-goutte) ; il attendait ensuite que le café fut prêt et n’oubliait jamais de parachever son travail en plaçant, près du petit pot à lait, soit une petite fleur soit un mot charmant. Ensuite, il se rendait doucement dans leur chambre, appelait Chloé d’une voix douce- car il la savait éveillée – voyait d’abord s’étendre deux bras minces et blancs, puis apparaitre, de sous la couette, quelques secondes après, un beau front volontaire, de longs cheveux noirs en bataille, des yeux anguleux et ensommeillés, jusqu’ici enfouis sous le douillet duvet d’où sa femme ne tardait pas à s’extirper ; câline et souriante, elle tendait ses bras minces et exquis vers Antoine et lui s’y élançait alors, empressé de sentir contre lui la tiédeur sucrée de son corps encore endormi.
Elle passait à son tour à la salle de bain, puis, se dirigeait prestement vers la cuisine où il l’attendait. Et chaque jour, l’émerveillement se renouvelait, invariablement. Ils déjeunaient paisiblement, commençaient par échanger quelques propos insignifiants et utilitaires, goûtaient une fois encore au plaisir d’avoir atteint le terme de leur dessein, se le répétaient sans ennui, puis, rassasiés de ce petit bonheur matinal, déroulaient le  programme de la journée. Ensuite, Antoine l’embrassait amoureusement avant de se rendre à son école, sortait, entrait dans sa voiture rouge, de marque américaine à quatre portières, verrouillage central  et parking assisté (exactement le  Parking Intelligent Assist ou IPAS) et  parquée justement en face de chez eux mais de l’autre côté de la route, klaxonnait deux fois, attendait. Après un moment, toujours en peignoir, il la voyait alors entrouvrir la porte et lui envoyer des « baisers volants » auxquels il répondait toujours avec beaucoup d’assiduité. Il enclenchait la première souplement  et, ravi, heureux,  conscient d’être indubitablement favorisé par un sort beaucoup plus chiche avec d’autres,    s’en allait enfin à la rencontre de son nouvel emploi avec des objectifs pédagogiques, des compétences transversales plein la tête, avec l’idée essentielle d’une mission à réaliser...
C’est ainsi que tous les matins, au moment du départ, il se remémorait les leçons d’un vieux professeur de philosophie morale qu’il avait eu dans son adolescence et qui n’avait pas manqué de lui apprendre les lignes directrices des Lumières, cette idée d’une nature humaine indéfiniment perfectible par les grâces de l’éducation, de la connaissance et du savoir. Il  avait été profondément marqué par cette culture de la Majorité, cette foi, non en une transcendance inatteignable, mais cette foi simple en l’homme, et, malgré que le hasard fut pour beaucoup dans le choix de sa profession, il sentait, à travers les époques, la puissance formatrice de l’Idée qu’il avait maintenant à actualiser concrètement en l’incarnant proprement, professionnellement. Ah!

samedi 27 décembre 2014

Chemins de la ville basse (16)


...Mon âme et moi couchés entre entre saletés et poutres acier fer métal par dessus la ville où nos yeux aspiraient le ciel brun des cheminées de fer et les voitures au loin qui traversaient les vies en ruines dans la grande industrie de la mort propre cimetières des vivants avec sous leur pied le gaz comme un serpent venimeux qui dort enroulé dans la roche...

...Et des galeries à ciel ouvert le reste tout le reste des galeries à ciel verrouillé les grandes mines solitaires sous le soleil carbure et magnésium à 45° puis l'eau qui s'évapore dans l'instant sur les peaux tendues, la peau et les gestes suspendus dans les tailles étroites à piocher son propre enfer là où poussent et éclatent des bulbes aux fleurs de pus et de gloire...

...Culottes courtes aux avenirs de coulée continue de lave et d'huiles aux fumées d'ammoniaque qui nouent dans le coeur la machinerie des démons et des succubes qui dévorent les sexes et les déchiquètent quand la pluie quand le soleil quand la poussière de la sécheresse quand la nuit la nuit éternelle surtout le jour la nuit dans le soleil de midi tous les jours cette nuit cette ombre de glace au coeur de la fournaise du soleil froid...

...A l'âme morte un soleil à l'âme vendue une marée de plaies sulfureuses aux vapeurs de chairs et de carbone et que demander à moi et à mon âme couchés entre saleté et poutres acier fer métal, mon âme ton âme mon double mort enchâssée dans les poutres grises et métalliques au bord des rivières de peaux où se boivent des caillots rempli d'urine bénie...

...Et les bulbes de gloire et de pus qui dansent devant les yeux sous les guinguettes des fantômes qui pensent vivre et de vivants qui savent qu'ils sont morts trop de boulons, trop d'écrous pour mon âme trop de cages d'ascenseur de herses piquantes de lames aiguisées de crocs empoisonnés de seringues cassées dans les veines  trop de sang dans le vent trop de chair dans les couvents où dorment les chiens du travail...

...Mon âme et moi mangions des frites-mayonnaises au bord des routes vides où courent les araignées ivres de vitesse dans la brume jaune et bleutée du strontium et du manganèse respirée à plein poumon comme une brèche dans la syntaxe, comme une brutalité dans la grammaire la pensée à nu la pensée blessée au bord de ces chemins dentés de molaires et de quotidiens,  familiarités hypnotiques et grouillantes de pustules xénophobes et ...

...Et toujours l'enfer au-dessus des métropoles où poussent les bulbes aux fleurs de gloire et de pus au-dessus de la tête de ces enfants qu'ils sanctifient et qu'ils nomment Richard Tony Dimitri et les caveaux qu'ils ne manquent pas de leur bâtir dans le dos, caveaux au fond de leur gorge brûlante, ces bulbes de la souffrance climatisée et griffue et l'âme entre les amygdales ...allez sur les grandes routes, allez sur les vastes avenues du simulacre, courrez-y, plongez-y, vivez dans la perte et le renoncement mes frères dans le travail de l'immondice à bouffer des cités de merde et merci merci merci...

....Mon âme et moi mangions des frites-mayonnaises dans les bordels de la mort où j'avais pendu ma peau entre les seins d'une putain en dessus des bulbes de gloire et de pus et mon âme dansait au plafond pendant qu'elle me suçait et disait l'amour l'amour dans les bordels au bord des grandes routes où dorment les sauvages de sang de chair de métal dans un entrelacement de poutrelles d'acier qui blessent la blessure même la blessure l'inoxydable blessure sur laquelle grandissent les bêtes dangereuses, les bêtes mortelles, les bêtes polies...

...Au bord des autoroutes qui mènent aux grands bordels de la vie
illuminées des néons de la joie borgne et insensible, traçant des lignes vertigineuses de lumière comme un squelette de silicone sur lequel nous courrons et mourrons dans les eaux sales et tuberculeuses avec Dieu  sorti du monde et qui pose maintenant son ciel dans les détritus et les bactéries bien vernies de l'humanité de
la lumière partout, cette lumière qui occulte et qui noie les étoiles dans un océan de méduses manufacturées...

...Mon âme et moi enchâssés l'un dans l'autre par un filet de douleurs métalliques nous vendions des sandwichs au curare au bord des métropoles où courent des enfants nus vers la bouche géante des grands lacs de lave verte...

vendredi 26 décembre 2014

Rumeurs des Jours et de la Nuit (57)


J'ai cessé de croire au monde
Alors le silence dans le vent s'est tu
Et les grands soleils de nuit se sont éteints

Pendant que les fleurs agonisaient de leur parfum
Dans les vergers, les arbres portaient des pierres aiguës
Et des becs métalliques perçaient des aubes lasses et violettes.

Les mots se sont effacés de la surface des eaux
Et dans la brise amère  les chapitres se sont envolés
Alors qu'un sable brûlant et mort dévoraient les ultimes épilogues

La prose avait retrouvé sa cage
Dans l'épaisseur et la chair de l'être
Un rayon de nuit éclairait encore
De sa fragile immatérialité
Cette amante du monde
Que des lunes tristes vêtaient
De tuniques aux feuilles impassibles

(Le monde, lui, un fantôme intérieur)














jeudi 25 décembre 2014

Poèmes de l'Insignifiance (57)





J'aimerais offrir des mots secs
Plantés dans des phrases arides
Dénuder mes déserts
Où la bouche est un rempart
Qui s'effraie de lui-même
Et sur la route des minutes claires
Enfin mourir dans ce ciel d'insensibilité
Que tous ces mots emprisonnent
De leur silence inutile.






mercredi 24 décembre 2014

Ombre du Monde (7)


                                 
                                Enfin !

Enfin arriva le jour où le gros du travail s’acheva ; les pelles mécaniques, les containers, les bulls, marteaux-piqueurs et autres dispositifs motorisés, qui avaient servi à restaurer la façade, à modifier les abords par d’invraisemblables travaux de terrassement ainsi qu’à restructurer l’espace domestique, disparurent prestement à la satisfaction générale, est-il nécessaire de le préciser. On fit donc relâche un instant, on suspendit pour un moment les finitions extérieures, et on se congratula joyeusement. Quelques amis vinrent, critiquèrent peu et approuvèrent beaucoup. On fit la première fête, dans des pièces vides sentant le plâtre frais, les verres sur des caisses, à la bonne franquette ; personne ne manqua d’exposer et de confronter ses théories sur la décoration : n’était-elle qu’un simple ajout ornemental ou devait-elle s’intégrer dans la forme, être la forme ? Et quelques-uns de convoquer Viollet-le-Duc (« Ah ! Viollet ! ») et ses positions sur la restauration, certains d’évoquer la pureté d’Eero Saarinen (« Ah ! Eero ! »), d’autres encore de pousser jusqu’aux outrances baroques d’un Gaudi (« Et Gaudi alors ? »)...etc., etc... Il y eut des « heu » et des « ha », des « non » et des « absolument », des « jamais » et des « toujours ». Il y eut des affirmations péremptoires, des revirements et des condamnations sans appel. On s’amusa beaucoup. Il n’y a pas de moments plus privilégiés que ces réjouissances entre amis   pour prendre avec passion des idées absurdes pour des traits d’esprit ; l’alcool et la convivialité procurent en effet l’exaltation suffisante pour consolider les certitudes par les plus sûres convictions  et les plus puissantes intuitions, ce qui a le grand avantage de transformer un simple banquet en un séminaire léger où les grandes conceptions peuvent généreusement s’affronter, parfois avec brio, dans des joutes futiles qui dispensent chacun de  l’obligation d’en examiner tous les détails, tous les préalables et toutes les conséquences. Dans cette suspension du monde, dans cette pause de l’habitude, l’ellipse règne sur des discussions ovales où l’on se comprend dans l’obscurité du demi-mot. Ce fut une époque où, décidément, on s’aima, s’extasia et se félicita tant que, pendant quelques jours, Antoine et Chloé eurent le sentiment perfide d’en avoir fini ; cependant, pour si radieux et comblés qu’ils fussent, c’est néanmoins Chloé qui, la première, un jour soir, se réveilla de cette torpeur satisfaite, de ce sournois engourdissement, contrecoup bien connu de ceux ou de celles qui savent ce qu’entreprendre veut dire.
Un soir, on la vit tout à coup froncer légèrement les sourcils pour condenser et concentrer sur son époux le gris sombre de ses yeux. Et il le connaissait, ce regard qui portait au-delà de sa propre personne et qui se perdait, très loin, au-delà de toute visibilité, dans un infini de l’appel et du désir où la soif et l’aspiration  combinaient, lui semblait-il, convoitise et espoir, appétit et vitalité, sans que jamais ces alliages ne fussent perméables à la manigance et au caprice, mais que seule une indulgente exigence liait indissolublement jusqu’aux termes de la résolution et de l’accomplissement. 



Qu’y avait-il donc ? («  Chérie, qu’y a-t-il ? »).Oh, rien, il n’y avait rien...Bien que ... Elle savait qu’il avait ses cours au collège, et que tout cela était nouveau pour lui et que, forcément, cela donnait beaucoup de travail, les préparations, les corrections, les grilles d’évaluation, les journaux de classes, les réunions, les conseils de classe, et puis aussi la nervosité et le stress d’un nouveau travail, oui, oui, elle savait tout cela (« Les préparations, les conseils de classes, le stress d’un nouveau travail, s’organiser, tu sais, je comprends, Antoine... »). Oui, oui, s’adapter à un milieu professionnel qu’on ne connaît pas, dans un métier où on est encore novice et où, par conséquent rien ne semble simple...Sans compter la fatigue de la route...Tous les jours (« Et puis, prendre la voiture tous les jours, faire soixante kilomètres aller et puis encore soixante kilomètres retour, c’est éreintant... »). Oui, oui, Antoine pouvait en être sûr, elle était parfaitement consciente des difficultés qu’il éprouvait. Mais voilà, ne fallait-il pas commencer à s’inquiéter de l’aménagement intérieur, le choix des meubles, des équipements, la façon d’agencer tout cela (« Et cela prend du temps, c’est pour toi aussi, cela te facilitera les choses »)En effet, il est délicat de s’installer dans le provisoire, elle connaissait des couples qui n’y avaient pas survécu (« Regarde les Jacques et puis aussi les Bonhomme... »). Et les Robert qui n’arrivaient jamais à coller la dernière bande du papier-peint et qui se sont séparés avant que le plafonnage ait complètement séché. Il ne fallait pas non plus prendre de trop haut l’univers immédiat, la vie ordinaire (« Elle trahit l’état de notre esprit, notre participation à l’existence »). Bref il n’y avait rien d’indifférent et de contingent. Tout avait sa raison, sa logique et le processus de nidification n’échappait pas à la règle (« Hihihi »)
Mais elle n’avait pas à se faire du souci  («  Tu n’as pas à te faire de souci à ce sujet »). S’arrêter à mi chemin était insensé, il était d’accord avec elle. (« On doit éviter de laisser la chose en train. »). Il se sentait pleinement convaincu et séduit par sa propre constance, par la fidélité à son engagement...Un peu surpris de lui-même, heureux de ne ressentir en lui nul désaccord - ce dont il avait eu très peur- il en était presqu’à se louer de son indéfectible loyauté à la parole donnée, au serment qu’un jour il lui avait fait et qui  possédait tout à coup la force de loi suffisante pour fonder son existence sur un acte de foi, sur la dette qu’il avait à son égard et dont le désaveu et le reniement n’aurait abouti, n’aboutirait qu’à une déplaisante et regrettable reculade sans que le bénéfice qu’il eût à prendre à cette occasion pût compenser la perte irrévocable du lien obscur mais réel qui le reliait à lui-même. La dérive conduirait au repli et celui-ci au dégoût de soi. Et c’est sur ce souffle inspiré par cet amour et cette compréhension de lui-même et de sa situation, qu’il ajouta, à la limite de l’extase : nous ne serons pas toujours seuls (Et puis, tu sais,hihi...).
Chloé le dévisagea et son sourire écrivit sur ses traits déjà si doux  la tendresse la plus délectable et la plus ardente qu’Antoine n’ait jamais eu l’opportunité de contempler. Elle se précipita dans ses bras et ils s’étreignirent longuement, jusqu’à s’ étouffer, jusqu’à ce qu’ils ne formassent plus qu’un souffle unique et qu’une force nouvelle, profonde, inconnue-sombre peut-être - s’emparât d’eux, comme si elle en était totalement déliée, indépendante de ceux qui l’avaient produite et sur lesquels maintenant elle agissait, les rendant aveugles et fragiles face au destin qui se construisait à leur insu : leur couple était décidément autre chose qu’une simple addition et plus qu’une somme arithmétique, il ne leur appartenait plus et ni lui ni elle ne pouvait désormais y échapper ; et, de la même façon, cette force impersonnelle, infigurable, pliaient leurs corps au cours de noces farouches et sauvages : debout contre un mur récemment plafonné, ils cicatrisèrent  la blessure primordiale et, ressuscitèrent à nouveau, là, au 56 de la rue du Milieu,  Saint- Heu/Pays Morève, entre la poste et la salle des Fêtes, l’Androgyne idéal et divin.
Antoine... murmura-t-elle plus tard, lui bredouilla-t-elle plutôt, tant était vive son émotion, tant cette harmonie  la rendait fébrile, tant son bonheur présent se mêlait à la crainte de le voir s’effondrer en lui-même, précisément par ce qui le rendait le plus intense, c'est-à-dire par ces échos fervents qui, en se  réverbérant de l’un à l’autre, amplifiaient progressivement leur vigueur et leur étendue  jusqu’à l’éventuel point de rupture, le point limite de la saturation au-delà duquel ne reste plus que désunion, disjonction et dislocation. Elle desserra  lentement son étreinte, l’ardeur se fit moins violente et elle se mit à pleurer.
Il fallut donc se résoudre et, enfin, bien meubler tout cela. C’est ainsi que pendant quelques temps, les week-ends, qu’il pleuve ou qu’il vente, ils se levèrent au petit jour, coururent les brocantes, écumèrent joyeusement les marchés, chinèrent, cherchèrent la perle rare, furetèrent dans  des coffres, vidèrent des coffrets, renversèrent des caisses, retournèrent plusieurs fois le même bric-à-brac d’objets bizarres et biscornus, revinrent souvent sur leurs pas, s’arrêtèrent fréquemment au milieu d’une foule de noceurs fatigués, de visiteurs hollandais ou allemands, d’amateurs de kitsch, de travailleurs endimanchés, de familles nombreuses, avec landaus et poussettes, de désœuvrés et de marginaux, croisèrent les mêmes colporteurs, virent à l’infini les mêmes baraques, les mêmes échoppes, entendirent les mêmes flonflons, les mêmes baratins,  fouinèrent ainsi, entourés des tee-shirt de la star’ac ou de la dernière téléréalité, rediscutèrent avec les mêmes brocanteurs, à côté de tas de vêtements ou de monceaux de ferraille, d’outils rouillés, d’armes déclassées, de médailles de guerres oubliées, dans des odeurs de fritures et de hot-dog, sous les cris des bonimenteurs , regardèrent, découragés, ces objets devenus inutiles, se dirent l’inéluctable chemin des choses et l’illusion de la propriété, reprirent avec bravoure et opiniâtreté le sillon de leur résolution, furent bousculés mille fois, excusèrent dix mille , mangèrent plus d’une fois sur le pouce dans de grasses gargottes, marchandèrent donc beaucoup, échangèrent parfois habilement pour, enfin, au mitan de ces fantaisies à quatre sous, à côté des lingeries bon marché et des contrefaçons Lacoste ou Cartier, dans cette mer de médiocrité et de désespoir muet, arriver à leur fin et faire la trouvaille étonnante, la découverte inattendue.                                                                               

Après des mois de savantes et vigilantes prospections, ils réunirent tout ce dont ils avaient espéré l’acquisition. L’imagination de Chloé fit le reste : le mobilier, les tapis, les lampes, les objets les plus hétéroclites et les plus  étranges, trouvèrent, par la grâce et la sûreté de son goût, une place qui semblait la plus naturelle, la moins  contrainte, et, par là, s’expliquait  que l’admirable cohabitation de tout ce divers n’eut rien d’attendu, ni de convenu.

C’est ainsi donc que l’on s’installa dans le confort bourgeois : force était de constater que tout cela était bien réussi

dimanche 21 décembre 2014

Rumeurs des Jours et de la Nuit (56)


J'ai fui le jour et ses jugements
J'ai attendu la nuit

Dans ses cachots
J'ai senti la caresse
Et de ses fers et ses chaines
La liberté et l'amour

Alors
Je me suis enroulé dans son ventre

Plus tard
Je naquis de moi-même
Dans le sein de l'obscur.


                 *

L'océan est une goutte
L'infini trop petit encore pour se contenir lui-même
Je cherche l'exil
Mais il n'y a pas d'ailleurs
Et je ne sais jamais si je reste
Ou si je pars.


             









Poèmes du Minuscule et de l'insignifiant (56)


Je déposerai des parfums de pluie
Sur tes cils de jacinthe, ils glisseront
Comme les années sur le glacis du temps.

       Sous l’ombre de mes mains
       Le cuivre de ta peau

J’étendrai dans une couche de ténèbres
L’humus des jours, des ruisseaux de nuages
Sur un chapelet de narcisses en prière

       Sous l’ombre de mes mains
       Les baisers des joutes anciennes

Je déposerai une nuit vierge
Sur les sentiers infinis
De ton corps constellé

        Sous l’ombre de mes mains
        Les camélias de ton ventre endormi

J’étendrai une poudre blême
Dans cette lune de lys
A la corolle de myosotis

        Sous l’ombre de mes mains
        Tes fontaines d’oranges amères.

vendredi 19 décembre 2014

Ombre du Monde - "Chapitre 6"

On rénove !!


Quelques mois furent nécessaires pour rénover les lieux, quelques semaines un peu difficiles en raison des poussées de fièvre concomitantes à cette catégorie de résolutions : d’abord...joies des commencements et mystères des débuts, sentiments aventureux, caresses au son des foreuses, embrassades passionnées à la scie sauteuse, convictions démesurées, ardeurs empressées, familiarités exagérées envers les corps de métier, surexcitations notoires,...et puis...agitations manifestes, alarmes vaines, doutes subits, bouillonnements secrets, va-et-vient épuisants, contestations contestables, litiges bruyants et différends inattendus, ...en cause...tracasseries procédurières, proposition de contrat, contrats, controverses juridiques et conflits de validité, décrets municipaux, communaux, nationaux, prescription et réquisit de 1812, débats et polémiques au pied du mur, certifications administratives, conformités subrégionales, largeurs légales, hauteurs autorisées, longueurs maximales, couleurs des murs extérieurs, enquête publique, retard de livraison, assurance multirisque d’habitation,...et également...indemnités de remboursement, assurances d’assurances, cahier de charge, prix convenu et forfaitaire sous réserve de révision, conditions de révision des prix,...sans compter... conditions suspensives, garanties de remboursement, échelonnement des paiements, délais non respectés,... D’où fourvoiements de tous genres, bévues et impairs, partenaire honnis, errements pitoyables mâtinés de soliloques réciproques, radotages continus, véhémences des protestations, objections oubliées, monologues bougons, mâchonnements grognons, murmures étouffés, enragements silencieux et colères rentrées, fulminations volcaniques ...et en sus... respect du patrimoine local, emploi de matériaux régionaux et études de compatibilité, traites à honorer, méprises  bancaires, prêt prolongé, caution réclamée, dépôt de garantie limité, attestations légales de responsabilité professionnelle, remise de contrat et délai de rétractation, frais d’ouverture et d’instruction du dossier, privilège de préteur de denier, taux effectif global, émoluments notariaux, taxes spéciales d’équipement, aval refusé puis accepté, commission de contrôle sous-subrégional, dû et indu, frais et défraiements accordés, solde restant dû, intérêts et principal, débit et dédit, demande d’exonération, déduction fiscale, dégrèvement promis, remise garantie et surtaxe obligatoire,...et donc conséquemment... nouveau tiraillement, quiproquos et malentendus, égarements et discordes, escarmouches matinales et embuscades nocturnes, explications embrouillées, fâcheries d’un moment, contentieux latents, et puis, d’un coup... avancement brusque des transformations, réussite d’une baie, succès d’une modification importante, évolution positive du chantier, rectifications et corrections heureuses, accélération du processus, amélioration générale, effectuation de la puissance, ...et ainsi donc...à nouveau.... réconciliation sur les gravats, synchronisme et bonne intelligence, mouvements à l’unisson, aubade des cœurs, sérénade des entrepreneurs, connivences discrètes, conjonction des volontés, exaltations endiablées, enchantements béats, délices inconnus, Saint Julien et Grand Echauzeau,  ... pour ensuite et à nouveau...embarras avec les livraisons, dialogue de sourds, architecte vaniteux et esthète, dissonance de points de vue, poches sous les yeux, tristes figures, épuisements, attente, attente sans fin de la fin de la fin...Six mois d’intenses et de soutenues activités et opérations de toutes espèces, six mois pendant lesquels aux entrains dynamiques et aux zèles fougueux succédaient abattements temporaires et prostrations mélancoliques.

Mais le temps rend endurant et les déceptions indignées, les consternations affligées n’altéraient en rien l’unité de leurs âmes et n’entamaient nullement leur volonté opiniâtre ; ainsi, lorsque les différents corps de métier avaient plié bagage, il n’était pas rare de les observer, tous deux, à la tombée de la nuit, surmonter les découragements diurnes par l’acharnement furieux qu’ils mettaient parfois tantôt à déblayer des décombres tantôt à brosser, à frotter, à décrotter ce qui devait l’être et dont le profit majeur, indépendamment de la marche du chantier, était de rapprocher, s’il l’eut été encore possible,  deux cœurs tenaces pourtant déjà si contigus, si jumelés, mais qui accroissaient leur félicité réciproque en puisant la source vive de leurs transports exaltés et délicieux dans les contrariétés étroites que les comptes et décomptes protocolaires élevaient mesquinement au détour de chacune de leurs idées. L’allègre joie, l’élan vital, était en leur être comme la forte houle est en l’océan. 

mercredi 17 décembre 2014

Rumeurs des Jours et de la Nuit (55)

Je vis dans un pays
Où les minutes engendrent les minutes
Comme un fil gris qui tombe du ciel
Où un chemin rassemble tous les chemins
Comme le jour univoque toutes les étoiles

C'est un pays mort
Aux cadences automatiques
Et  aux ahurissements climatisés
Qui se fixent et se reconnaissent
A leur stupeur simplette
Dans l’absence d’étonnement

C'est le pays
Où l'on rit et où l'on pleure
Une métropole de larmes ennuyées
Et de sourires assassins
Où personne n'est rien
Dans les pensées de personne.

Il y a une frontière
Intérieure à cette contrée lasse
Une limite à longer
Pour recouvrer le territoire proche
Un dedans au sein du dehors
Des violettes dans la carie

C'est un pays de sommeil et de langueur
Sans minutes et sans temps
Tisserand d'une voûte lunaire
Aux efflorescences intimes
Que seuls des yeux d'aurore
Eveillent à lui-même

C'est le pays souverain
Des sillons anciens
Appelés au jour
Par les mots inconnus
Que crient les murailles d’Halicarnasse
Lorsque l’ardeur des mers du sud
Fait lever des fonds
Des champs de coton et de lin.





lundi 15 décembre 2014

Ombre du Monde "chapitre" 5

Une maison pour vivre !!

Antoine et Chloé quittèrent l’autoroute au lieu-dit  « l’Escarpement », juste avant le viaduc à six bandes qui conduit au Massif d’Argousier. Ils prirent la sinueuse descente vers la plaine. C’était l’été, en fin d’après-midi ; dans la chaleur vivifiante de juin, l’air translucide portait le regard aux confins de l’horizon et autorisait l’observation minutieuse de ce qui s’offrait à la vue. Dans un pays d’agriculture et d’élevage, la Vestrelle coulait doucement entre les champs de blé, répandant sa souple fraicheur parmi le bleuté passé du lin et le jaune perçant du colza, alors que des troupeaux de vaches et de moutons paissaient, impassibles, l’herbe grasse de pâturages enclos en partie par de petites forêts, surtout des chênaies, disséminées ça et là, et qui verdoyaient sous le gai soleil printanier. Ailleurs, de vives haies d’aubépines fleuries bordaient des prés et des vergers tandis que des sentiers pierreux se perdaient dans quelques vieilles futaies. D’antiques fermes-châteaux, l’aménagement général de la campagne, la distribution judicieuse de ses jachères, de ses pâtures et de ses labours  témoignaient du long et fragile empire que les hommes faisaient peser depuis longtemps sur cette terre. Arrivés enfin dans la vallée, c’est avec un enthousiasme fébrile, précipité et anxieux qu’ils aperçurent enfin la direction de Saint-Heu (« Là, encore cinq kilomètres !! »). Ils traversèrent joyeusement le paysage qu’ils venaient  d’examiner, s’imprégnant maintenant du charme de ses senteurs et de ses arômes. Quelle lumière ! Quelle odeur ! Que la campagne était belle ! (« Que c’est beau ! »). 

La construction d’un Intermarché, à l’entrée du village,  troubla un moment leur ivresse exaltée, mais, pragmatiques, ils virent là un moyen pratique, un élément supplémentaire à mettre au crédit de leur résolution, un Plus qui imposait aux inconvénients de la distance les commodités commerciales de la proximité. Ils franchirent bientôt les premières maisons du bourg, habitations typiques de ce côté du pays Morève où la simplicité rustique du Templenoys se mêlait harmonieusement à la rugosité noueuse et baroque du Chantedoux, de sorte que cette singularité architecturale et géographique commanda également le régime intellectuel, unique et commun, le milieu vigoureux dont on a déjà signalé les vertus civilisatrices et qui rendit célèbre pour longtemps le sourire de ses habitants.

Elle avait donc toujours rêvé d’une belle bâtisse à la campagne, mais à la voir, là, devant les yeux, plantée un peu à l’écart de la route, entre la poste (à 100 mètres) et la salle des Fêtes (à 65 mètres), elle n’avait pu réprimer un mouvement d’incrédulité. Son regard s’agrandissait démesurément comme si elle en voulait absorber toute la réalité, jusqu’aux moindres détails : il y a toujours un curieux effarement à enfin obtenir ce à quoi on a aspiré, comme si l’on refusait un moment à nos rêves l’accès au tangible concret, comme si la joie d’enfin les accomplir s’accompagnait du deuil de leur virtualité. Ainsi, de même que toute disparition brutale dans l’être nous saisit d’un étonnement indicible, de même tout surgissement en son sein est toujours suivi d’un soupçon sur son évidence. C’est pourquoi la croyance aux choses, pour s’affermir, demande une constance, une solidité que la seule durée  peut  leur fournir. Antoine, légèrement en retrait, l’observait : quelle jubilation, quelle joie intérieure, quelle puissante émotion que celle qui est visible de dos ! Il s’approcha doucement, posa sa main sur  épaule et lui caressa le cou. Elle se retourna brusquement pour se blottir sur sa poitrine. Comme son époux lui apparaissait dans sa pleine puissance protectrice ! Et comme elle avait besoin de sa force ! Aussi demeura-t-elle un instant figée, abasourdie par l’instant.

Il faut dire qu’elle en valait la peine, cette pastorale retraite, et ils n’avaient pas eu peur d’en verser le prix. Dans la région,  en effet, ce qu’on exigeait d’une demeure de ce genre avait doublé en deux ans, depuis qu’il avait été décidé d’adjoindre aux voies rapides déjà mentionnées, une troisième qui permettait l’accès à une ligne T.G.V., elle-même en connexion directe avec l’Aéroport Régional. Ce qui ferait bientôt de Saint Heu un lieu proche de Miami, Sao Paulo ou plus modestement d’Amsterdam et de Bruxelles, et confirmer, si c’était encore nécessaire, la pleine vérité de la nouvelle devise déjà citée plus haut.

La maison, donc, de forme allongée, comme la plupart de ses voisines devait dater du milieu du 18ème siècle. En léger recul de la rue, sa façade, d’une vingtaine de mètres, possédait une belle grange soigneusement restaurée, dont la porte, d’un rouge bordeaux délavé, imperceptiblement couperosé, était dotée d’un porche qu’un  encadrement approprié en moellons silico-calcaires rehaussait noblement en lui conférant un cachet plein de rusticité aristocratique. Légèrement décentrée, elle avait à sa droite trois fenêtres, et seulement deux à sa gauche. Chacune de celles-ci était munie de volets persiennes à claire-voie. Cette subtile dissymétrie leur plaisait. Les murs étaient en  briques avec bandeaux et un encadrement en pierre de taille ; on avait aussi utilisé cette dernière pour les linteaux, les appuis de fenêtres, les harpes  et les rampants de pignons. Ces murs composites, agencés de manière « artisanale » c'est-à-dire sans la rigueur de l’angle droit si caractéristique du tout venant à bâtir  donnait à l’ensemble une inflexion poétique qui épousait dans les moindres détails l’arrondi de leurs inclinations intérieures. Et comme ces matériaux devaient bien s’harmoniser aux couvertures végétales ! Ils y voyaient déjà monter des lierres, des vignes ou encore des poiriers palissés...

A l’examiner plus attentivement, l’aspect extérieur du bâtiment recélait un certain nombre de détails qui le rendait plus charmant encore : Chloé, surtout, observa avec ravissement divers motifs, divers petits signes, dessins ou abréviations que les hommes de métier avaient laissé dans la pierre ou dans la brique et qui donnait à l’ensemble la densité historique suffisante pour qu’un jour on l’inscrivît dans Sites et Patrimoine en pays Morève et qu’enfin de demeure, la bâtisse passât au statut de monument. D’autres éléments, et non des moindres, donnaient des indices rassurants quant à un éventuel classement, notamment, une petite sculpture âprement travaillée, probablement une représentation de St Heu, logée dans une petite niche creusée à l’angle d’un mur, avec, au milieu de la voûte surmontant la précaire mais tenace cavité, une date illisible, une trace presque, dont l’indéchiffrabilité même témoignait, leur semblait-il, de la respectabilité vénérable et de la dignité séculaire de ce logis, de leur logis...Cependant, pour aussi honorable qu’elle fût, cette maison n’en était pas moins, avant tout, un choix esthétique que leur goût et leur bonne finance avaient, seuls, autorisé et si l’on pouvait raisonnablement entreprendre une procédure taxinomique, il ne fallait pas y voir une quelconque et médiocre affectation, mais uniquement le souci d’adhérer de cette manière, à la réalité, aux sources de leur nouveau terroir en rendant officiellement à la glèbe locale un édifice d’où il était sorti.                                                                                                            
Le toit, en tuiles chamarrées, ocrées et bleutées, en pente assez forte, était coiffé de deux cheminées, mais c’est  un autre élément, un élément étrange qui éveilla fortement l’intérêt de Chloé : un ornement insolite, placé au sommet des pignons, et appelé depuis le moyen-âge « épi de faitage » ou encore «  fleur de maçon » ajoutait au bâtiment une marque particulière, une identité propre à le distinguer des autres en ce qu’il était censé refléter l’allure et le caractère du maître de céans.  Le fait que ce symbole  fut ici  un coq à l’aspect impavide et fougueux les amusèrent un moment et ils se regardèrent, émus et complices, heureux d’un avenir qui annonçait un enchantement sans fin. Et leurs regards, en se posant sur le gallinacé haut perché,  se perdirent dans le bleu profond du ciel comme s’ils cherchaient à  percevoir le signe quelconque d’une potentielle menace. Mais rien, rien dans le silence de l’azur, n’indiquait qu’ils aient à mettre des balises à leur fortune tout neuve. Ils se prirent la main.

Ils se dirigèrent ensuite vers la porte cintrée de l’ancienne grange et, même si cela faisait longtemps qu’elle avait perdu sa fonction première, ils observèrent avec plaisir que l’ancien propriétaire avait néanmoins souhaité lui conserver son aspect rural : réalisée en planches irrégulières de sapin Chantedulcien, on avait intégré un portillon dans le vantail droit comme cela devait être habituel à l’époque. En outre, une lasure fongicide de finition, satinée mate, lui avait été appliquée. Antoine fit tourner la clé dans la serrure et ils entrèrent silencieusement dans une pièce carrée de bonne proportion, où ils virent l’espace de leur prochaine cuisine. Ils la voulaient conviviale, avec une longue et auguste table de ferme, déjà patinée par l’usage, qu’ils trouveraient sur une brocante - il y a en avait une tous les mois à Bour sur Vestrelle, elle s’était renseignée ; une cuisine où l’on aurait envie de vivre, de parler, pas seulement de manger. Elle déplaça son corps gracile - dont une robe légère accentuait encore la fragilité – jusqu’au mur du fond, et, étudiant le volume dans une nouvelle perspective, continua ses méditations domestiques : là, contre le mur latéral, elle mettrait un vieil évier en pierre inséré dans un plan de travail à l’ancienne, plus loin installerait une cuisinière moderne, mais il faudrait prendre garde à préserver la nature et les équilibres de l’ensemble. Elle voyait aussi de la faïence,  des tonalités bleues, lapis-lazulis, le type et la couleur des rideaux, la forme des armoires, le genre des poignées qu’ils mettraient aux tiroirs,  le revêtement du sol, du pavé ou bien de la pierre bleue, le tapis aux murs, sobre et clair, l’éventuelle et prudente utilisation de matériau métallique. Elle avait bien sa petite idée sur l’éclairage, mais, là...c’était encore trop tôt pour en parler. 

Antoine la regardait aller d’un endroit à l’autre, imaginant, inventant, écartant de sa pensée ce qui venait à peine de s’y former, portée irrésistiblement par mille songes ménagers,  éblouie par mille plans fameux qui tournaient et se  succédaient les uns aux autres. Elle semblait survoler le sol de même que ses idées profuses paraissaient planer au-dessus de son esprit. Elle irradiait de cet enchantement enfantin, sans apprêt ni affèterie, qu’est seule capable d’accorder la foi simple en la vie. Lui, cependant, loin  de hocher ou d’acquiescer simplement à ses projets, proposait, évaluait, estimait, et s’interrogeait : peindrait-on à même le plafonnage, tapisserait-on ? Ferait-on une chape de ciment, carrèlerait-on ou poserait-on un plancher ? Et les meubles ? C’était important, le choix et l’emplacement des meubles ! Il fallait aussi penser au problème du chauffage, de l’isolation. Et pourquoi pas des panneaux solaires ? En tout cas au moins une citerne de récupération d’eau de pluie.                            
Il y aurait des murs à abattre, des cloisons à élever. Sans parler des abords, du jardin.... Elle se l’imaginait d’agrément, avec toutefois un petit potager. Antoine ne voulait pas d’un jardin de curé. Un petit verger, peut-être. En tout cas, un jardin qui laisserait aussi sa place à la nature sauvage. Un étang...Non, une petite mare écologique, avec des joncs, si favorables à la survie des batraciens les plus menacés, comme les salamandres ou les tritons. Et des bancs de pierre, à l’ombre du saule...Peut-être...Ou plutôt une sculpture...Et pourquoi pas les deux... Aussi, les réserves, les réticences même qu’ils s’objectaient mutuellement, ne bornant nullement leurs intentions, les épuraient plutôt jusqu’à ce que leur projet se cristallisât lentement mais fermement dans leurs esprits. Excités, agités, inspirés, ils allaient et venaient, s’enlaçaient, faisaient deux pas de danses,  riaient aux éclats.

Et dans chaque pièce qu’ils découvraient, le même rituel, la même liturgie du bonheur se reproduisait : ils discutaient de ce qu’ils allaient y faire, comment disposer de chaque lieu, et chaque fois, ils s’embrassaient tendrement, se disaient mille gentilles choses.
C’est ainsi qu’ils prirent possession de leur foyer, de leur abri, de l’heureux refuge, enfin, qui allait recouvrir d’une enveloppe douce et chaude les germes d’un amour qu’il prévoyait  créatif, inventif et fructueux.                                
Il leur tardait enfin de commencer dans leur nouvelle vie, d’en tracer les premiers segments (« Mais faisons-nous une chape de ciment, tu ne préfères pas un beau carrelage ? Ou un plancher ? Dis-moi... Toutes ces choses à faire...Toutes ces choses...»                                                                                                                                                       

dimanche 14 décembre 2014

samedi 13 décembre 2014

Textes pignoufs (1)


Tu te trompes à chaque fois qu’une évidence te présente son contenu. Assurément, objet d’une perception précise, elle te satisfait parce qu’elle réjouit ton avidité de clarté, ce mensonge de l'obscur, l'idée que tu te fais de toi. On a beau dire : le besoin d’apaisement reste le plus fort et c’est pour cette raison que tu restes dans l’ignorance du mécanisme : c’est de toi-même que l’évidence se nourrit et il n’y a rien qui lui vient de l’extérieur.
Cette distinction-là ressemble à une anesthésie et tu crois avoir les yeux ouverts tandis que tu sommeilles profondément.

Cette orientation dans l’espace – ce que tu appelles ta trajectoire – et que tu feins de ne pas te donner t’achemine sur des itinéraires de repli.


Là, tu pourras toujours te couvrir de certitudes : loin du champ, tu continueras à oublier que ta vie se résume à attendre l’évidence.

Et tu continueras à ignorer le cauchemar éveillé qui se joue de toi pendant que tu construis tes simulacres.

C'est toujours ça.