samedi 29 novembre 2014

Ombre du Monde - "Chapitre 1"


  Entrée en matière !

C’était après l’événement. La paix. Une grande paix au milieu d’une immense et bienheureuse solitude. C’était ce qu’il ressentait maintenant. C’est à l’instant précis où il se sentit basculer dans les abysses obscures (et alors que son cœur affolé allait cesser de battre), c’est au moment même où le bouillonnement des confusions, le tumulte des agitations s’exaspéraient (et pendant que le grondement se faisait encore plus intense ), c’est à cette minute imminente où il n’y a plus d’espoir en la seconde qui suit, que la rotation se fit, lui sembla-t-il, moins intense ; en effet, si tout autour de lui  continuait à tournoyer, il n’en était pas moins sensible que la vivacité de la force qui l’aspirait faiblissait en même temps que le ridicule bruit de siphon qui lui perçait les oreilles depuis si longtemps (mais pouvait-on encore savoir ?) et dont il se souviendrait à jamais (à jamais !)  s’éloignait. Sa chute dans le vide s’adoucissait, ralentissait indéniablement : il se sentit tout à coup allégé, sans entrave, c'est-à-dire sans cette sensation de lieu et d’espace qui l’avait toujours lié plus qu’elle ne l’avait jamais libéré. Il fut heureux. A ce moment-là, oui, il fut heureux.

Au dessus de lui, il pouvait encore entendre les clameurs des combats, les agonies et les naissances, collé à la paroi de ce vortex impalpable, abstrait, qui l’avait happé lui, le monde et ses mondes ; ainsi, il observait encore, les yeux écarquillés, les édifices millénaires pulvérisés par d’inhumaines puissances, les  monuments dressés par le génie humain désagrégés progressivement en de fines particules bientôt invisibles, des autels de marbre, rouge, noir, violet, des nefs élancées, des coupoles célestes, des tours de granit bleu, des bouddhas dédaigneux, des sylphes, des déités animales, anthropomorphes,  tous les signes de tous les  cultes les plus prestigieux, broyés, écrasés, fracassés, moulus enfin et dispersés, dispersés dans la danse infinie des molécules, des neutrons, des pulsars, réduits en  gaz, agités par des champs magnétiques inouïs, et toujours cette paroi scintillante, noire, absorbant tous ces déchets, s’évasant de plus en plus largement vers le sommet invisible d’où pourtant il était venu ; il vit s’effondrer les cultures les plus inconnues, celles dont même l’histoire humaine n’avait pu garder trace, des traces elles-mêmes qui s’effaçaient, le vide lui-même qui implosait, au-delà du rien, dans ce tourbillon insensé qui l’avait aspiré si bas, si profondément. Il voulut voir ses mains, il ne vit rien, son corps, rien, rien, il n’était plus à lui-même une substance matérielle perceptible, et cependant, il savait qu’il était là, qu’il existait, il sentait, comprenait, voyait (mais avec quels yeux ?), entendait (mais avec quelles oreilles ?) parfois des amas de voix étranges, des sons brutaux, durs, stridulants.

Il vit tout ce qu’il pouvait voir, et entendit tout ce qu’il y avait à entendre de l’humanité, cette humanité dont les œuvres et les ors se déchiraient maintenant (maintenant !), se morcelaient, s’éparpillaient en milliers de fragments de fragments fuyants, se poursuivant, poussés par un vent inconnu et délétère, pour enfin être mêlés tout à coup à cette boue nourricière qui avait tout emporté avec elle, dans l’enivrement de sa propre et insolente puissance.
Il n’y avait désormais plus rien à faire.
Ce n’était plus la peine, tout était maintenant achevé.


§


C’est ainsi que, loin des détresses et des désordres, Antoine s’immobilisa dans un environnement monochrome et flottant, au cœur même du cyclone. Quoique vaporeuse comme un nuage, fluctuante et évanescente, c'est-à-dire prompte aux mirages, l’atmosphère ici apaisait : d’un jaune ocre, une grande tranquillité habitait ce qu’on aurait eu du mal à appeler un lieu en raison même de l’absence totale de repères spatiaux : c’était un vaste brouillard or qui enveloppait tout, traversé  par un léger courant d’air qui emportait parfois tel ou tel  débris miraculeusement échappé de l’embrasement des étages supérieurs. Antoine ne distinguait maintenant plus rien de ce qu’il avait traversé. Il avançait et pourtant ne marchait pas. Il n’y avait plus de temps. Il n’y avait plus d’espace. A peine Antoine. A peine un Antoine. Il ne croisa personne et personne ne le vit. Pas un son, dans cet accord de toutes les sagesses.

Seulement, la paix.
Une grande paix au milieu d’une immense et bienheureuse solitude.

En fait, il n’y avait plus d’Antoine. Plus que des pensées mais plus personne pour les penser, plus que des idées infinies, des identités vagues et flottantes,  imperceptibles comme des ailes vivantes, impersonnelles et oubliées,  petites voiles minuscules, diaphanes et lumineuses, qui voletaient autour d’Antoine, insaisissables et sans conséquence. Une substance pensante sans conscience de soi et ainsi des représentations qui ne signifiaient plus rien car privées du support nécessaire qui eut permis leur expression.
Un monde d’idées, de pensées, de petites ailes délicates qui flottaient sans jamais être fixées, toujours en elles-mêmes, des champs de forces plutôt, où toute origine et toute finalité semblaient absentes. Pas même un mot, des schémas, pour être plus précis, des schémas qui définissaient des réalités abstraites. L’idée de corps sans le corps, d’esprit sans esprit...Pas même un esprit...Juste une pensée qui, dans cette nuit jaune, n’était que la pensée d’elle-même.

Dans sa chute, Antoine s’était perdu dans ce vaste plateau sans dimension, sans horizon, sans limite, plateau dépouillé de tout relief, immobile et stable, pareils aux lignes impalpables d’un arrière-pays étrange, millénaire et silencieux, où tout ce qui borne est aussi ce qui conjugue, là où, fatiguées, s’estompent les vapeurs obscures des jours.
Alors les pensées s’envolaient, transparentes dans la lumière perpétuellement ocre, papillonnaient dans le calme implacable de l’absence. A vrai dire, s’il n’y avait là aucun son audible, il n’y avait pas non plus de silence, ni même pour être tout à fait précis, de couleur « jaune ». Ni de sec ni d’humide, ni de chaud ni de froid.

Ni de mots sans aucun doute.

Dans ce « monde » où rien ne semblait pouvoir être perçu, quelque chose soudain changea. D’abord ce fut comme une légère fêlure, qui alla en s’élargissant, en s’élargissant, puis un tonnerre, un ébranlement et l’idée de la souffrance qui surgit alors comme la vague déferlante et agitée d’un déluge à qui rien ne résiste. Un déchirement indicible et nécessaire. Des os qui éclatent. Un genou qui explose. Un pied qu’on arrache. Un hurlement inarticulé venu de  l’idée. Alors les pensées se firent moins ailées, le jaune se fit ocre foncé puis brun.

C’est à cet instant précis que quelque chose apparut, quelque chose ou quelqu’un, beuglant et gesticulant, un Antoine, c’était ça, à nouveau, un Antoine. Un Antoine à nouveau soulevé, dans ce bruit grotesque de siphon ou de tuyauterie mal entretenue. Et cet univers amorphe s’emporta soudain, la grande essoreuse reprit sa route ; tout ce brun maintenant se torsada en une gigantesque trompe qui aspira un certain Antoine, et tout le reste, tout ce qui avait été déchiqueté, détruit, aboli, comme le temps, tout ce qui avait été dévoré par des forces inconnues, dans ce cri profond et sublime de la douleur, tout se reconstitua, les empires, les mondes, les langues, les Babels, les cosaques zaporogues, les Ziggourat de Perse, les dynasties d’Ur, les conquêtes de Gilgamesh, les dieux de Lovecraft, mille Babylones ensevelies, et le temps lui-même, le temps qui se reconstituait et qui, prenant chair, rendait figure d’abord à un Antoine, pour ensuite figer ses traits dans l’argile fragile d’une identité sûre, Antoine, Antoine, enfin, au supplice, retrouvant voix, une voix jaillissant d’une bouche défaite, déformée, tordue...
Il remonta, remonta ce maelström infernal, cet abject tourbillon, esclave des flux, jouet inerte des courants et des contre-courants, retrouvant ses bras, ses mains et, au bout de ses mains, ses doigts, ses jambes et puis enfin sa conscience, la conscience qu’il était bien lui, Antoine, cet Antoine d’avant l’Evénement. Maintenant il n’y avait plus qu’un corps, dans la tourmente vertigineuse où l’esprit endolori s’était retiré, plus qu’un corps torturé, reconstitué, s’ouvrant par tous les sens retrouvés à la blessure de la brutale sensation.
Alors la ronde infernale l’emporta à nouveau, tête en bas, en l’air, les bras en croix puis plaqués le long du corps, le torse étiré, étiré, et les mains, les mains qui palpaient quelque chose de doux, enfin de doux, depuis si longtemps, de doux, de chaud, d’élastique, de souple et de mouvant ; l’animal sans cervelle sentit enfin un réconfort. Mais aussi des secousses, des reins qui souquaient, les fesses arrondies, les jambes écartées, les muscles prêts à déchirer les chairs qui les contenaient, les traits durcis du visage, l’effort de tout un corps, pantin agissant seul. Et à nouveau cette chaleur...Cette chaleur charitable, cette violence exaltée qui apaisait.

Alors, il vit.

Les choses commencèrent à se stabiliser, à sortir de leur indistinction innommable. Elles prirent progressivement forme. En face de lui, les forces mouvantes qui avaient effacé toutes figures, ces forces s’apaisèrent, se figèrent, s’immobilisèrent en quelque chose qui ressemblait à du connu, à du reconnaissable presqu’à du quotidien...Un mur...Un mur immobile, un mur immobile recouvert d’un tapis coloré,...Au moins un élément simple, concentré...Tout, autour, se précisait : au-dessus de lui, une surface plane, blanche, se mettait en place comme s’il s’agissait de le séparer définitivement du chaos qu’il avait traversé.                                                      Un plafond, quatre murs et là, posé sur une chaise, un objet encore flou qui doucement signifiait, un imper, son imper...

Soudain, dans un silence qui s’ouvrait tout à coup au son , un léger tambourinage, la pluie, la pluie battante sur des vitres nettes...Des gouttes tic tic tic qui s’écoulaient...Et puis plus loin encore sur une petite table, une masse colorée, colorée et aussi odorante, des courbes élastiques, des élancements gracieux...des fleurs, ses fleurs, les fleurs qu’il avait apportées à...
Et la pensée revint...Il reconnut ce mur, cette table, cette pièce, dans cette maison, cette rue, ce quartier, dans cette ville et ce pays qu’il ne connaissait que trop bien...Et il entendit à nouveau des plaintes, des gémissements, des petit cris dont il ne perçut pas immédiatement la provenance...Il sentit sous lui la source de toute cette douceur, un corps  auquel il se sentait soudé par le bas-ventre. Il vit un visage, le regard perdu de Chloé qu’il était en train de baiser furieusement et que chaque ruade éperdue transformait, adoucissait, modifiait sans cesse, comme s’il ne s’agissait plus d’elle. Qui tantôt  souriait, tantôt grimaçait comme si elle avait mal. Tout le visage ouvert, gorgé de la satisfaction de l’égo. Les seins gonflés, les têtons dressés, durcis, le bassin s’accordant avec la violence de la pénétration...Il regarda sous lui, vers l’enchevêtrement de leurs sexes, et crut que rien de tout cela n’existait, ou alors ailleurs, dans un autre monde, dans un rêve, dans une autre vie. Il remarqua que Chloé, elle aussi, s’était légèrement redressée et regardait la même chose que lui...Ce moment étrange, lorsque deux corps qui se désirent s’unissent enfin, comme si cela avait été une évidence de toute éternité,  lorsqu’enfin ce que tous deux avait senti d’inéluctable se réalisait enfin...

vendredi 28 novembre 2014

Poèmes du Minuscule et de l'Insignifiance (53)

J’ai erré dans les plaines sauvages
Où j’ai bu le vin de l’ortie et de la ronce
Où j’ai laissé des sueurs végétales
Creuser des lacs émeraude
Sur la peau de ton rivage
J’ai dormi au creux de collines providentielles
Et me suis enfoui dans ton ferment de vie

J’ai erré dans les frissons de ton sol
Cherchant ma demeure dans les plis salés
De ce qui se cache entre les terres infinies
Offertes à la connaissance médiocre
Et à l’inhabilité de mes doigts et de ma langue
Et ton savoir acceptait ça aussi
La brutalité innocente de l’errance

J’ai erré là où le rien est le Tout
Où le vide enfante les rêves
Etonné que si peu de chose entouré de si peu de chose
Croisse en moi hors de moi
Dans le flux généreux
Où le pauvre croise le riche.


jeudi 27 novembre 2014

Rumeurs des Jours et de la Nuit (53)

C’est une image qui ne me quitte pas
Un fantôme assoupi dans les étoiles
Une forme aux limites de neige
Une voix de rubis aux filons de saphir
Est-il besoin de voir ou de toucher
Lorsqu’on vit dans sa demeure ?

C’est à peine une image
Le matin
Une danse légère sur mon tourment
Le soir
Une douceur pénétrante sur la fatigue
De m’être quitté il y a si longtemps
Pour je ne sais qui.

Une image
Qui revêt mes paroles d’existence
Enfin ! Dans l’enlacement des routes secrètes
Comme une toile d’argent
Déposée par une pluie lumineuse
Sur des mots d’infortune et de misère.

C’est la vie qui éclot du néant
Comme un bouton écarlate 
Qui apaise les orages.

mardi 25 novembre 2014

Chemins de la ville basse (16)

Tu veux un monde meilleur, 
Un monde nouveau, un autre monde
Les choses actuelles, mauvaises, inopportunes !
Tu n’aimes pas la misère qui s’étale près de toi
Tu dis tu dis
Ecoutez-moi !
Entendez-moi !

Tu portes ton indignation comme le Très Saint Seing
De ton honnêteté, de ta probité, 
De ton honneur, de ta sagesse
Et plus que tout, ton amour qui sait
Fort, immense, puissant
Tu as des idées, des valeurs
Tu es de tous les versets et de tous les psaumes

Les béatitudes t’ont bercé dans leur lit de souffrance

Tu veux tout laisser, tout abandonner
A presque tous sauf
A Job qui te fait bander
Alors le Seigneur a visité ton corps
Lavé ton âme de sa corruption
Jérémie et Daniel ont posé les yeux sur toi

Le Bien que tu voudrais
D'abord un revolver dans ta bouche
Pour brûler de son incandescence
La Faute à tes côtés
Tes résidus de péchés
Tes poussières d’infamie
Ton désir de blasphèmes et de sacrilèges

Puis aussi tes rêves de succubes

Abrahel et Alastor
Et de ses simulacres Exzbeth 
Léchant ton sexe d’écailles froides
Plongeant l’Alpha et l’Omega
Dans ton anus ouvert
Qui inonde ton ventre

Alors, Bienheureux parmi les misérables
Dans l’attente de la Parousie
Ou mieux encore de l'Apocalypse
Tu agis, agites, secoues
Tu ne rêves que de voiles déchirés
D'ultimes vérités
Car ton âme a soif d'unité

Tu veux transformer, élaborer, échafauder, renverser, reconstruire
Tu ne désires qu’une chose
Du fond de ton écrin de bonté
Le bonheur et les joies pour le monde
Cette aspiration évangélique
Qui cache ta haine,  ta faiblesse et ton envie
Tes calculs, tes manigances, tes gesticulations invisibles

Et je veux bien croire à ta sincérité
Quand le mensonge et l’amour faux
Que tu hais tant
Sont les paroles vraies de ta misère intime
Le tapis de prière 
Que tu nettoies
De la souillure de ta honte et de ta conscience


vendredi 21 novembre 2014

Poèmes de l'Insignifiance (52)





Tout au long des saisons
Comme un flot de syllabes
Qui arrive aux lèvres
De mon cœur asséché

Tout au long des saisons
Où j’ai chanté de travers
Les rumeurs sèches
Qui assoiffaient mes joues

Tout au long des saisons
Où tout revient
Les pertes et les gains
Et le pendule qui va et vient

Tout au long des saisons et des jours
Comme des ruisselets d’heures
Qui s’écoulent entre les branches
Où se posent les grands cygnes noirs

A rester là sans attendre
Sans me savoir dans le jeu
Où les coups claquent
Et les fusils fument

Au bord des saisons de verre
Les paons du jour plantent
Dans mes oreilles encombrées
Les paroles muettes du vent d’avril

Et j’ai vu Carthage aux filles faciles
Hamilcar flottant sur ces éléphants blancs
Dans ce verre de tourbe et d’alcool
Où survivaient mes nuits blanches
Au bord des saisons de verre
Qui brûlent mon cœur glacé
Coulent d’obscures pensées
Et je suis sans force

Devant l’aube qui meurt

dimanche 16 novembre 2014

Rumeurs des Jours et de la Nuit (52)

Le gel clôture la signification des choses
Par cette fatalité glacée
La feuille se sépare du monde
Pour s'immerger dans sa frigidité isolée
Les choses reviennent à leur essence froide

Epousant la fragilité de leur étendue stable
Elles refusent le dilemme du bourgeon
Et le néant du mouvement
Tout est clair dans l'hiver
Le grand givre des frontières nettes

En s'assoupissant
Dans la solitude froide de leur lit
Les cercles s'effacent
Seuls les centres se côtoient.