mercredi 28 janvier 2015

Ombre du Monde (12)




Le week-end, on s’amuse!
Bien souvent, les week-ends étaient consacrés aux visites ou aux réceptions amicales. Réception est un grand mot tant l’ambiance était conviviale : même s’ils étaient attachés à un certain plaisir de la table, à un certain art de recevoir, jamais ils n’auraient sacrifié à une quelconque bienséance guindée le plaisir bon enfant d’être simplement ensemble, entourés de gens appréciés. Ils ne voulaient en aucun cas paraître  snobs ou sanglés dans l’ennuyeuse rigueur des convenances polies : s’ils n’hésitaient jamais à offrir de bons vins, souvent du Bordeaux classé (le Saint Julien 1989 était le vin qu’Antoine affectionnait particulièrement), si la table était à la hauteur de leur hospitalière ambition,  il n’y avait jamais là la moindre ostentation, et loin, tous deux, des vains étalages, c’était dans la satisfaction, le bien-être que leur procuraient les regards le plus souvent ravis de leurs invités qu’il fallait deviner l’origine et la fin de leur motivation : tous buvaient et mangeaient, sans frein, ce qu’ils avaient pu trouver de meilleur et la conversation, à bâtons rompus,  roulait  d’un sujet à un autre, de la politique à la littérature, des résultats sportifs aux dernières expositions. C’est lorsqu’une connaissance ou l’autre roulait un joint ou deux ou trois que la soirée prenait une autre tournure,  les regards s’allumaient, les propos devenaient plus vagues, l’articulation plus molle ; le bafouillement bredouillait du confus, les langues balbutiaient de l’approximatif, les idées à peine exprimées trébuchaient dans l’oubli, les esprits vacillaient ; et des gestes  incohérents et des rires plus sonores, plus stupides, et des paroles à la limite du cri  emplissaient l’espace d’un tumulte de sentiments, de passions et d’émotions joyeuses, rythmé par les multiples redondances d’une rengaine au cœur de laquelle le radotage atteignait parfois son comble. Il y avait généralement toujours quelques forcenés de l’extravagance, de l’insensé et de l’irrationnel, et bien qu’Antoine et Chloé ne fussent pas de ceux-là, ils voyaient néanmoins dans le dérèglement original de leurs conduites,  une sorte de caprice libre et souverain qui illuminait leurs soirées du halo royal des réjouissances irrégulières. Ils tiraient d’ailleurs un plaisir certain de ces irrévérences qui nourrissaient un sens de l’humour qu’ils se flattaient d’avoir déjanté. On allait  au salon, on écoutait de la musique, discutant sans fin des qualités de tel ou tel groupe, de rock ou de jazz, on criait parfois, se chamaillait souvent en faisant semblant de n’être pas d’accord. Souvent, l’aube naissante accueillait les dernières bribes de ces insanes conservations dont les ultimes paroles  n’avaient de sérieux que le ton solennel et définitif avec lequel elles étaient prononcées



  Fin de partie.
Ainsi donc, voilà ce qu’il en était généralement des positions des corps et des pensées, de leurs déplacements réguliers et des combinaisons de leurs mouvements. Quoique leur vie   présentât extérieurement la commune uniformité des systèmes homogènes, absolus, en vertu de laquelle, symétriques et périodiques, les passages qu’ils effectuaient d’un emplacement à un autre  possédaient la prédictibilité rassurante de leur localisation, plus profondément, existaient aussi la qualité des lieux  et des directions que leurs tendances intimes poussaient à occuper : en effet, leurs inclinations les amenaient à composer des situations qui leur semblaient propres et, même si Antoine éprouvait plus de difficultés professionnelles, le sens qu’il avait de son métier en compensait largement les incommodités. De toute manière, le lieu qu’ils occupaient le plus naturellement et auquel nul autre qu’eux-mêmes ne pût mieux adhérer était celui de leur amour. Ils l’occupaient de la même façon que l’eau s’éprend de l’espace du fleuve dont elle épouse parfaitement le lit et les rives.


jeudi 22 janvier 2015

Pignoufs textuels (3)

Il y a des matins où je sens l’urgence de faire quelque chose, l’idée qu’on ne peut rester comme ça, debout ou assis, dans une attitude cabrée, dans un  dérangement calibré au volume du réel, dans le système névrotique de la rengaine et de la récidive.  De temps à autre, il est nécessaire de divertir le quotidien par de l’inhabituel.

Ce matin, pour ne prendre qu’un exemple, je me suis coupé une jambe. Rassurez-vous, je ne suis pas idiot, je m’étais bien préparé : après avoir acheté un couteau à trancher, à lame effilée, bien aiguisée, rigide et épaisse, de 30 à 35 centimètres,  appliqué et tout à mon œuvre, je me suis  d’abord exercé à découper proprement quelques côtes à l’os, puis un bon gigot de mouton.  Avec les conseils d’un professionnel, c’est un jeu d’enfant de se trancher la jambe, je vous assure : la garde du couteau bien en main pour éviter tout glissement de la main (et cochonner le travail), j’enfonçai franchement le taillant dans les chairs. Ne vous moquez pas, ce n’est pas une opération si aisée  car il faut toujours conserver le même angle d’attaque au risque d’entamer ce qui doit rester net.  Au début, tout cela est fort mou, et même un peu flasque, un peu gras. Et on se demande comment on a pu recourir depuis tant de temps à des membres si avachis pour vaquer à nos petites insanités. Plutôt facile donc et, une fois de plus,  on s’étonne de l’habileté qu’on acquière lorsque l’appétit est là et avec lui, le goût de bien faire.

Le problème, si on peut véritablement parler de problème, c’est l’os : on prend alors la feuille et, après quelques préalables ajustements,  on frappe sans hésiter pour le fendre là où il faut. Ensuite, on utilise évidemment une scie à dents très fine  et on y va. La viande a déjà été écartée  avec le trancheur qui a également sectionné les muscles. Ainsi donc, en quelques minutes,  on a sa jambe bien en main.  Je n’ai ni désossé, ni  désénervé, ni ficelé : je ne coupe pas ma jambe pour la vendre, rien ici de vénal, ni de mercantile.
Enfin, et pour en terminer avec les recommandations techniques, lorsque j’ai bien nettoyé les plaies, lavé la jambe (la hanche est particulièrement délicate, c’est une articulation étrange, pleine de subtilités et de tendresse), je la range dans mon armoire à jambes (je n’utilise plus, vous l’aurez compris, ma penderie à bras).

Pour l’amateur que je suis, vraiment, je suis assez fier de ma performance : propre, sans à-coup, ni découpe hasardeuse. Sans être un boucher professionnel, je me suis bien débrouillé, je n’ai pas peur de l’affirmer, pour une chose qui n’est quand même pas à la portée de n’importe qui, même s’il me faut toutefois  concéder que j’ai un peu de pratique du travail. Je ne voudrais pas passer pour un hâbleur. En effet, d’habitude, je me coupe un bras. Mais je me suis vite rendu compte que cela ne servait pas à grand-chose : le monde restait ce qu’il est, avec ses angles douloureux auxquels, malgré l’ablation, je continuais  à me heurter, avec ses pentes glissantes qui me repoussaient à leur pied comme un Sisyphe manchot.
Sans compter le mal de chien que j’avais désormais à me saisir des choses, ou à étreindre des êtres.

Vous savez, je ne suis pas le seul, on ferait n’importe quoi pour se combiner et s’accorder sans trop de mal au milieu ambiant. J’en connais que s’ôtent les mains ! Ainsi, disent-ils, ils ont un bon prétexte pour ne plus marcher la tête en bas et ils sont socialement couverts, protégés par l’incapacité physique. Ils obtiennent un certificat d’amputation et touchent une petite rente. Et le tour est joué ! D’autres encore, plus mous, se taillent le petit doigt : êtres sans volonté ni puissance, êtres de la demi-mesure, êtres obscurs sur fond d’êtres obscurs, ils continuent comme si de rien n’était, les mains dans les poches, avec l’air de fausse désinvolture de ceux qui ne se sont jamais réellement rien retrancher. A la Police de l’Harmonie, ils disent qu’ils ont froid, mais ce n’est pas vrai, ils ont peur. C’est tout différent.

Se couper les mains, ou a forteriori le petit doigt, ne sert de rien pour l’équilibre général et la droite tenue devant l’incontestable tangible. C’est même prétentieux, c’est faire l’important.  Car ce qui doit sans cesse guider nos pas, c’est bien évidemment l’intérêt de la besogne, mais surtout le plaisir que l’on en retire. 

Et puis, une fois tout rangé, scie, couteau, feuille, meule à aiguiser, je m’en suis allé. Dans la rue,  tout a retrouvé sa stabilité et son amour d’être soi. Les gens que je croise me saluent sans arrière-pensées,  certains même me disent deux mots, prennent de mes nouvelles, me tapent sur l’épaule.  Le monde est gai comme un cube : les lignes verticales coupent joyeusement les horizontales et forment enfin les angles droits auxquels j’aspirais tant depuis ma longue vie intra-utérine. Les obliques ont disparu de ma vie. C’est ce que je voulais. Parfois je vois un manchot et je me gausse.

Je suis intégré. Avec vous.  Par vous. En vous.

Qu’on s’ôte la jambe droite ou la jambe gauche, les rapports spatiaux ont considérablement évolués et avec eux les relations temporelles et par conséquent amoureuses. Mes collègues féminines pour qui je tenais  habituellement du non-être me regardent avec appétit, les yeux écarquillés et des bouches immenses dans lesquelles je m’engloutis se meuvent pour prononcer mon nom.
Elles ne comprennent pas d’où me viennent mon aisance nouvelle et la puissance visible de mon étonnante stabilité.

Bref,  je me sens enfin bien avec les autres, avec tous les autres, avec ceux qui me troublaient, m’agaçaient ou que tout simplement je détestais.

On a beau dire, on n’estime pas toujours la vraie valeur des choses.


dimanche 18 janvier 2015

Ombre du monde (11)

Ah ! Ces soirées !!

Chloé revenait habituellement vers 18 heures. En effet, où qu’elle se trouvât, elle s’arrangeait toujours pour arrêter ses visites de manière à être toujours à l’heure pour le souper. Elle ne dérogeait jamais à cette règle, quelle que fût la nature de l’affaire en train, et même pour un contrat juteux, il n’était pas question de laisser Antoine manger seul : pour être d’une extrême rigueur dans l’administration journalière de ses tâches, elle n’en éprouvait pas moins le souci de son couple et la ténacité constante qu’elle mettait à l’exécution de ses activités n’aurait pu, en aucun cas, suppléer à l’exigence de le protéger. Aussi rentrait-elle généralement entre 18heures et 19 heures, toujours gaie, toujours chaleureuse, de cette cordialité douce que toute sa personne révélait  sans cependant la  manifester exagérément,  de  façon à ce qu’il pût en absorber petit à petit, jour après jour, le rayonnement tendre et l’identifier inconsciemment à un style d’être, à une disposition d’esprit qui n’avait rien d’inhabituel et qui, au contraire, tirait toute sa puissance d’un heureux fond et d’une nature facile. Pour Antoine, Chloé était simple à vivre et naturellement enjouée.  
Ni l’un, ni l’autre n’aimait les repas trop lourds ; souvent ils se contentaient de soupe, accompagnée de légumes, plus rarement avec de la viande, quelquefois avec du poisson, et d’un verre ou deux de vin du pays. Ils se racontaient alors leurs journées, s’empêchant d’exagérer les petits agacements et les inévitables irritations qui l’avaient émaillée : si chacun écoutait avec attention les problèmes rencontrés par l’autre, tout cela restait léger et plein d’humour : si, par exemple, Antoine évoquait subrepticement les difficultés rencontrées avec certains de ses élèves, jamais sa relation des faits n’aboutissaient aux complications tourmentées dont il soupçonnait les possibilités au sortir de sa classe ; bien au contraire, il trouvait dans les échanges qu’il avait à ce propos, la mise en perspective suffisante pour s’affranchir définitivement de ces faux pressentiments et allait même jusqu’à surprendre, lorsqu’il racontait à Chloé certaines anecdotes, par la manière dont précisément il les lui narrait, certains aspects qui lui avait échappé et qui l’éclairaient mieux maintenant sur sa situation réelle et le détrompaient sur l’idée première qu’il s’en faisait : non seulement il avait un métier à apprendre, mais, en plus, il se rendait compte que les gaucheries du débutant, les petites anicroches faussaient sa vision et l’empêchait de clarifier en lui tout ce qui, dans ses classes, fonctionnait. Finalement, il ne s’en tirait pas si mal, une fois la réflexion dégagée de la proximité sensible avec son objet. L’amour qui vivait entre eux était de l’espèce de ceux qui refuse de faire porter sur l’autre le poids de ses frustrations, de sa haine ou de son immodéré amour de soi...

Habituellement, rentrant plus tard en semaine, c’était Chloé qui s’occupait de la vaisselle et du rangement, alors qu’Antoine s’occupait des repas. Les week-ends voyaient cette ordonnance s’inverser :  un accord tacite distribuait en les équilibrant les tâches ménagères, les courses indispensables, bref toutes les petites corvées, toutes ces grandeurs imperceptibles,  si bien que tous les ustensiles ainsi que, plus généralement, tout ce qui relevait de la nécessité biologique semblaient glisser autour d’eux, facilement, dans une orbite régulière et répétitive où ils paraissaient retrouver d’eux-mêmes leurs lieux naturels-les couverts dans le tiroir de gauche, les assiettes dans l’armoire du bas, les casseroles sous l’évier, les viandes dans le congélateur au-dessus à droite, le frigo toujours rempli de produits laitiers, yaourts, fromages et fruits - sans qu’ils ne perçussent, à aucun moment, un quelconque ennui, un quelconque accroc dans le mouvement usuel de ce cosmos familial. Après le souper, si l’un ou l’autre n’avait plus de travail, ce qui était exceptionnel, rarissime même, ils passaient au salon où, sirotant un verre, ils écoutaient parfois de la musique, du jazz, le plus souvent –ils étaient tous deux de fervents admirateurs d’E.C.M. qu’ils appréciaient pour sa très grande rigueur artistique et même pour la sobriété des pochettes ; ils avaient arrêté de s’abonner au Monde Diplomatique qui les déprimait trop et dont ils connaissaient à l’avance la teneur des articles, ce qui ne les empêchait pas, par sympathie, d’acheter occasionnellement un numéro, qu’ils feuilletaient à peine et dont ils remettaient continuellement la lecture à plus tard. Evidemment jamais ils ne dénigraient ce journal qui avaient été, il y a déjà quelques temps, à la base de leur engagement politique et de leur conscience sociale. En ces temps-là, ils aimaient se retrouver  avec quelques amis pour commenter sans fin la plupart de ses articles, au cours de réunions nocturnes où d’aucuns s’insurgeaient contre l’époque, dénonçaient le nouvel ordre, où chacun, se hérissant contre l’autre si ce dernier n’était pas d’accord, cherchait l’éloquence démonstrative dans d’impétueuses vociférations et de furieuses criailleries, où les exclamations scandalisées tenaient lieu de vérité et de justice : bouillantes exhortations à se mobiliser, à s’affirmer soi au plus près du réel, dans une rhétorique enflammée de vocations révolutionnaires,  de manifestes emportés, de saintes colères et de justes causes. Le Monde Diplomatique  accompagna leurs années d’étude, tel un cicérone-éducateur entêté qui rendait enfin intelligible leurs expériences communes et éclaircissait leurs angoisses citoyennes. Cependant, à proportion que l’information ajoutait à leur agitation inquiète les fondements intellectuels qui permettaient d’en éliminer les scories, en même temps elle affaiblissait progressivement les pratiques sociales concomitantes qu’ils avaient rêvé plus radicales : qu’il arrive en effet qu’à la prise de conscience du fait et à la jouissance abstraite qui s’y joint se conjugue la conscience de sa banalité et l’incapacité d’y remédier, alors l’esprit séditieux, déçu et aigri, s’abandonne à sa propre contemplation ou passe à autre chose. Et, pour peu que l’on ait ses aises, on devient réaliste et on récuse l’imposture : dans la mesure où le savoir étendu, de guerre lasse, n’empêche rien, on préfère prendre ses dispositions lorsqu’on le peut. En réalité, ce mensuel ne leur correspondait pas, ils le sentaient bien, mais n’osaient se l’avouer ; ils ne leur parlaient qu’à la surface, pour ainsi dire, dans une représentation de soi qui seyait à leur âge et leur suffisait, et jamais, ils n’auraient accepté les ultimes conséquences de leur fascination : certes, nulle part, ils ne trouvaient si bon aliments à leur fougue et à leur révolte que dans ces longs défilements d’iniquités, de crimes, d’inégalités, de dérèglements, d’illégalités, d’usurpations, d’indignités, mais ils savaient qu’ils ne militeraient jamais dans la durée et que leurs initiatives, l’ inventivité même de certaines de leurs initiatives, n’auraient qu’un temps. Celui des hautes Etudes. Car un désir plus fort, plus sourd, plus discret aussi, les taraudaient en silence...

Ils ne montaient jamais tard, sur le coup de 10 heures et demi, exceptionnellement vers 11 heures. Ils se couchaient enfin. Les années n’avaient pas entamé l’appétit avide qu’ils avaient d’eux-mêmes : comme l’habitude n’avait pas encore remplacé la violence et l’ivresse charnelle des amants par cette ordinaire tendresse qui masque parfois, comme un médiocre pis-aller, la solitude du couple, ils éprouvaient toujours cette même soif, cette même faim, la soif de leurs lèvres, de leurs bouches, la faim de leurs peaux, de leurs sexes. Ainsi, rares étaient les nuits où ces deux corps, instruits par la logique sensible du désir, ne se poursuivaient pas, ne s’étreignaient pas, ne se tourmentaient pas  dans cette suave et brutale intelligence des chairs qui bascule les consciences mais qui jamais, cependant, ne les font sombrer définitivement, comme si, par la bête, elles découvraient leur essence dans l’informe sauvagerie de leurs instincts.  Antoine la prenait, et alors un souffle chaud l’habitait toute entière, des pieds à la tête, montait de son ventre offert, irradiait dans ses cuisses ouvertes, courait sous sa poitrine et jaillissait entre ses lèvres dans des sons inarticulés, des halètements plaintifs ou des gémissements grossiers, s’adressant moins à Antoine qu’à ce qui, en ce moment,  se dérobait au fond d’elle-même,  l’individu personnel, la personne « Chloé », dont la perte en même temps que la conservation, l’emportait elle aussi paradoxalement jusqu’à la conscience de l’oubli, jusqu’à l’absence de soi à soi mais toujours dans la pleine présence à l’autre, dans le mutuel passage de l’une à l’autre qui répondait aux mouvements onduleux des corps. Hébétés, perdus dans un abrutissement chaud, liquide et protecteur, déconcertés cependant de la satiété lasse du désir éprouvé, ils s’endormaient, captifs enchantés, éblouis de la torpeur apaisée, de la stupeur léthargique de l’animal épuisé, comme magnétisés par un éblouissement insondable qui, en quelques instants, avaient fait chanceler leur foi en la réalité du monde.
Jamais plus, ils ne seraient seuls. Ils le savaient et cette croyance s’affermissait de jour en jour.


jeudi 15 janvier 2015

Petit Précis de Curiosité Euclidienne (3)

La Loi Fergusson-Willis : Premier Principe

L’esprit de sérieux a des exigences que, même si nous le voulions, nous ne pourrions écarter. Parmi celle-ci, la fondation d’une nouvelle physique est la plus urgente. C’est pourquoi il nous faut  jouer sur l’évidence ambiguë, à la fois claire et obscure, afin de laisser chacun d’entre-nous libre d’en envisager les prémisses et ses plus étonnantes conséquences, légères et fluides comme une pensée sans fondement. La difficulté parait dès lors insurmontable : la fondation d’une pensée sans fondement est l’un des  pires  hiatus que l’on peut imaginer. D’autant que cette fondation émane d’une pensée sans fond, forcément. Nous sommes donc contraints à une rigueur et une cohérence dont l’élaboration doit se passer du tiers-exclus. Que la fondation d’une pensée sans fondement soit dans la nécessité extrême et douloureuse de se passer du principe de contradiction est une tautologie qui sert juste à nous remémorer l’obligation où nous nous trouvons de nous passer de l’ombre chaude des journées d’été. La sècheresse froide attend sa proie au tournant et ce travail de constitution est celui du  pénitent. Car c’est seulement pénitent et repenti que nous serons enfin à même de cerner la frontière équivoque d’une nouvelle physique, de la Nouvelle Physique osons-le dire. Car la Vérité est le domaine absolu dans lequel nous nous mouvons. 
Or cette  terre étrange et hors mode, sableuse et topaze, fait peur à tous. A cette fin, réanimer cette vieille loi Fergusson-Willis est un choix comme un autre car, avant tout, ce dont nous avons besoin maintenant, c’est d’une loi c'est-à-dire d’une Loi.


Le chemin est difficile et l’assurance qu’un jour nous puissions en voir le bout est loin d’être garantie[1]. Il faut se contenter de la promenade et des paysages surprenants que, peut-être, elle nous offrira. La ligne s’est perdue dans le nuage et de ligne est devenue ligne-chose, ligne à peine vivante, ligne à peine morte. A ce niveau second de l’ordre, elle se complait dans l’invisible. C’est pourquoi il est désormais bon d’envisager la nature interne du nuage.

L’intimité d’un nuage est ce qu’il y a de plus ardu à percer. De par sa substance impalpable, il n’y a en lui rien qui puisse faire l’objet d’une mainmise fût-elle gracile et mince comme un péché véniel. C’est dans cette évanescence déliée (le nuage offre une parenté  voisine de l’absolu) que se perdent les lignes abstraites. Ce n’est pas que le nuage soit comme le sommeil ou l’assoupissement pensif des fins d’après-midi lorsque le vin achève de nous dissiper dans l’éparpillement confus de nos rassurantes convictions et de nos si pénibles idéaux. Loin de là, et il faut d’ailleurs se méfier des interprétations phantasmatiques promptes à  voir dans les nuées le résultat aisé de singulières rêveries plutôt issues de la somnolence imaginative d’une adolescence séminale et chimérique que d’un esprit mûri par l’accumulation de couches successives  et de superpositions de niveaux.

Car le nuage est ce qui fait qu’il y a quelque chose même si ce quelque chose est rien.

L’abstraction dédaigneuse pénètre donc dans l’écart nuageux. La question, dont on saurait aisément se passer –on l’a dit -, mais qui, précisément par son innocuité même, montre toute son acuité, la question donc est la suivante : comment de ces lignes d’inexistences, des lignes-choses ont-elles pu s’exposer tout à coup et comment de ces dernières un Monde-Chose que l’habitude nous fait supposer dense, a-t-il pu forcer l’assentiment général à sa croyance ?

Nous sentons l’instant décisif, le moment songeur et préoccupé, un peu comme si notre petite flânerie, au détour d’un sous-bois parfumé de fleurs ignorées, agitait en nous une inquiétude concave et affermie. L’obscurité atteint son comble : un brouillard épais, tellement épais qu’il arrive à se cacher par soi à se cacher en soi, un trouble bleu-nuit tel qu’il en arrive à brouiller la confusion elle-même, comme un masque qui arriverait à se masquer lui-même à lui-même . Il arrive en effet que les promenades les plus anodines prennent tout à coup l’accent dramatique des matinées de novembre, lorsque nos chaussures empesées du limon pesant nous contraignent, dans l’urgence de l’éminence, à reconquérir la matière forte, c'est-à-dire le domaine gelé de l’Âme.

La Loi de Fergusson-Willis[2] est la clé des choses. Sans elle, le monde reste emmuré dans la peur et la folie. Et c’est tout ce que nous ne voulons pas.

Trois Principes en structurent l’architecture baroque.

Premier Principe de la Loi de Fergusson-Willis

« Dans les nuages qui glissent sous nos pieds, fragiles et insignifiants, le vent est une allure du feu. Le vent est la vitesse même du feu qui habite les nuages. Et rien d’autres. »[3]

Si la ligne sans existence, pure et abstraite, est vie pleine, totale, entière, mais solitaire alors le nuage est feu aussi, souffle de feu, combustion virile de lui-même. Le feu est feu de lui-même. Il grandit de ce qu’il absorbe et ce qu’il absorbe est toujours du feu.

C’est au centre du nuage que la ligne vierge rencontre le feu impersonnel et fonde avec lui un système inconscient. Cette connexion impossible va déstabiliser la formation nuageuse en modifiant la nature entière de sa composition. Le nuage devient instable, s’agite, perd de sa résolution. Son essence s’évapore. Les mondes qui se déplaçaient en lui dans une coexistence précaire ouvrent un conflit majeur. L’équilibre est rompu : tout branle, court, s’affaire autour de mille petites choses dont il n’avait pas connaissance auparavant. Les Mondes s’examinent, se côtoient, se débattent, se fuient, se choquent pour qu’enfin épuisés de cette vanité mobile ils s’astreignent à de solides ascèses. Alors souvent les pèlerins observent ces nuages flétris ou désagrégés vêtir doucement la surface des fleuves vénérables ou reposer aux sommets de montagnes éteintes, mourant encore un peu plus de ce dernier pas.

La Totalité a muté et ses Mondes intérieurs n’en ont pas encore pris connaissance. Seul leur reste un visage sans substance, pauvre figure de leur ancienne arrogance. Une chose s’est perdue dans cet embrasement.
Le grand mérite de Fergusson-Willis est d’avoir dévoilé la nature de cette perte.

La ligne a grossi, s’est dilatée, s’est accrue d’elle-même, à porter sa puissance à un exposant  sans limite. Elle s’est épaissie, a pris de la bouteille, est devenue trait. Du moins dans sa partie morte, celle qui nous intéresse : la ligne dilatée est ligne morte, énergie  morte. La ligne absolue a changé de nature. Elle est devenue lourde, inerte, sécable, anatomique. Le feu, son père,  géniteur innocent de sa nouvelle tournure, de son nouvel aplomb, s’est lui-même, en partie en tout cas, transformer en vent, vent agité ou calme, anxieux ou serein, chaud ou froid, sifflant ou tourbillonnant, songeur Harmattan ou Sirocco millénaire .

Le Tout reste unité constante au cœur même de ses déboires.

Alors, cette Totalité que l’on disait tout à l’heure à l’agonie (lorsque les pèlerins, sauvages et nus, l’observaient, avide de paix et de péchers), cette Totalité à l’aspect épuisé, c'est-à-dire le nuage dans toutes ses componctions possibles, s’est donnée dans tous ses points de vue, car le nuage est tout ce qu’il est dans chacun des profils qu’il offre. Le nuage, ou l’écart, est ce bouillonnement continu, aboutissement de la querelle qui oppose depuis toujours ligne abstraite et feu perpétuel.

Le nuage est transformation du système ligne et du système feu. Tout a changé en se conservant dans l’uniformité de l’étendue et de la durée. Le nuage est donc bien ce champ dont tout à l’heure nous avions besoin. Il est champ de lignes et de feu mais est aussi autre de ce qu’il est le champ.

Il est fond de guerre et forme que lui donne la guerre.

Le nuage, en s’accordant aux variations des affrontements incandescents, est l’origine du monde. Tout simplement. L’écart guerrier. Sans origine lui-même, il n’est que puissance, force soumise à ce qu’il autorise. Le vent qui, en lui souffle les lignes mortes hors du champ, est encore du Feu.

Alors les lignes mortes, chassées du nuage par le vent et par leur masse mélancolique, déjà nostalgiques d’un passé non encore advenu, s’accumulent les unes sur les autres dans un espace vide qu’elles remplissent sans stratégie et sans but, après une chute dont elles ne sont pas responsables et à laquelle cependant elles aspirent.

C’est pourquoi le Bric-à-Brac est le premier sens du mot « monde ».
Et le Bricolage[4], sa Philosophie Première.




[1] Il  faut avertir le courageux lecteur que l’inversion des valeurs est ici première. Par exemple quand il faudra bien parler d’obscurité, il faudra n’y voir que lumière, sans cependant que la réciproque soit vrai.
 Fergusson-Willis'  first principle : 
«Amidst the vague clouds gliding under our feet, fragile and meaningless, the wind is the fire's pace. The wind is the actual fire's speed inhabiting the clouds. Absolutely nothing else." 
Fergusson-Willis, October 1888, UpSideDown Village (Anglelande)

Cette Loi eut peu de retentissements dans les cénacles scientifiques. Soumise à la critique de critères abscons et obsolètes, le jugement épistémologique s’est montré envers elle d’une rigueur extrême. Fergusson-Willis eut à subir les pires représailles, le mépris et la moquerie partisane. Comme si un haussement d’épaule ou l’ironie haineuse  suffisait à annuler la fermeté dynamique de la Vérité. Encore aurait-il fallu admettre le théorème de Vilmard - Couillet à savoir que les plus belles formes sont celles qui n’ont pas besoin d’appui.

[4] Il est d’ailleurs aimable de savoir que Fergusson-Willis ne perdit jamais le goût de l’outil dont il connut rapidement les plaisirs sophistiqués. Son enfance délicate fut longtemps bercée par le son rassurant des machines à vapeur installées dans l’atelier de son père. Une presse de fabrication arménienne, par exemple, suscita  une admiration qui ne se démentit jamais. Il importait peu qu’elle produise quoi que ce fût : le mouvement des bielles et des bras métalliques suffirent à lui procurer ses premières jouissances. (Une des premières biographies sérieuses à avoir échappé à l’ostracisme relate cette particularité psychique, in Fergusson-Willis, Unconscious Desire and  Man Machine , by Malcolm Lannoye, Thames Editions, 1915). 

mercredi 14 janvier 2015

Poèmes de l'Insignifiance (59)

Le temps, maître
Silencieux
Le temps qui voile puis révèle
D’abord les teintes vivantes
De ce qui est avant tout
Sans nom, sans famille
Orphelin de ce qui est soi
Le laurier, rose avant d’être laurier
Le nénuphar, rond avant d’être nénuphar
Et les parfums, sucrés, secs ou épais
Avant d’être vanille ou cannelle
Les bords de mer
Où l‘ambre se mélange à l’émeraude
Les crépuscules, cuivre ou carmin
Sans passé comme le matin et la nuit

Le temps
S’étend de ce qu’il crée
Et les jours, les mois et les années
Tout entier contenu dans la seconde qui roule sous nos pas

Longue comme les siècles

samedi 10 janvier 2015

Ombre du Monde (10)



Des après-midi tranquilles !

Vers 14 heures, Chloé commençait ses visites aux clients. Elle sautait dans sa voiture et s’en allait, la tête pleine de stratégies. Si elle ne débutait pas vraiment dans le métier,  on ne pouvait cependant pas lui supposer assez d’expérience pour qu’il lui fût loisible d’écarter, parmi celles qu’on lui soumettait, toutes les propositions qui ne lui plaisaient guère ; par conséquent, elle devait composer. Cependant, si elle ne devait pas faire la fine bouche,  sa sagacité et son discernement, à la fois dans le travail en lui-même et vis-à-vis des maîtres d’œuvre, lui offraient généralement la possibilité de conclure un marché qui, de prime abord, ne l’intéressait pas. Chloé s’était donnée quelques années pour se faire connaître, elle avait la certitude de son talent et ne doutait aucunement de l’heureuse échéance de sa pratique professionnelle. Elle avait eu les meilleurs professeurs, dans les meilleures écoles, avait accompli avec une grande réussite les stages les plus pointus, mais son atout majeur, c’était cette force inspirée, cette énergique détermination, cette hardiesse volontaire hors de laquelle rien de ce qui est grand ne peut apparaître à la lumière  et être reconnu comme tel aux yeux de tous. Certes, elle avait conscience que sa spécialité n’exigeait pas la gratitude sociale et affective que d’autres domaines, artistiques notamment, pouvait revendiquer, mais elle s’attachait à ce que son habileté technique soit plus qu’un simple gagne-pain : les yeux fixés sur ses objectifs, ses dossiers soigneusement et adroitement préparés,  Chloé se présentait toujours avenante et fraîche, affable et amène, avec une étonnante connaissance du cœur humain qu’une série de séminaire en marketing n’avait fait qu’affiner. Il y avait, dans ses manières d’être, dans sa façon de sourire ou même simplement de serrer la main, quelque chose de parfaitement poli. Même si l’on  ne pouvait honnêtement la réduire à ce simple lustrage, à cette politesse civile qui n’était pas seulement prévenance conventionnelle, elle donnait néanmoins l’impression, à qui ne la connaissait pas intimement, de n’être que légèreté d’esprit, que facilité obligeante, bienveillance courtoise face à laquelle le client le plus acariâtre et l’entrepreneur le moins aimable  ne résistaient guère longtemps tant il apparaissait difficile, non seulement de contrarier sa cohérence argumentative, mais encore de chagriner longtemps une personne aussi attentionnée et soucieuse toujours du point de vue d’autrui. Chloé imposait naturellement la galanterie dans le champ miné des tractations budgétaires et esthétiques. Enfin, c’était le plus souvent le cas. Et il n’y avait cependant là rien d’enjôleur, et encore moins d’aguicheur, non, elle possédait seulement une séduction, un charme qui n’avait rien d’appris, d’attendu, mais qui émanait d’elle comme la réflexion d’un esprit lucide et limpide. Lorsqu’on lui parlait, on n’avait pas seulement le sentiment d’être unique, on se sentait aussi accueilli dans un univers sans arrière-pensées, parfaitement déchiffrable, lisible et net. Et cela, même le plus abruti des patrons à qui elle avait affaire le ressentait, sans jamais, toutefois, être capable de comprendre précisément  la nature de ce qui lui  arrivait.                     
Avec Chloé, on ne voyait jamais rien venir.
A 14 heures 30 ou 15h. 20, selon les jours, Antoine avait achevé son épuisante journée. Il quittait l'établissement, remontait dans son break japonais, posait ses mains sur l'élégant volant gainé de cuir noir (qu'on lui avait livré avec une aiguille et un fil très résistant et qu'il avait ainsi pu placer lui-même), respirait profondément quelques instants avant de démarrer lentement. Sur le chemin du retour, il ressassait les fondements idéologiques dont il avait tant besoin de se souvenir le matin. Non, décidemment, non, la raison et sa théorie d’arguments ne viendraient jamais à bout des préjugés, des errements passionnels parce que ceux-ci, profondément ancrés dans l'esprit humain, en constituaient radicalement le délire aveugle. Il avait lu quelque part le grave soupçon que portaient certains penseurs sur les présupposés de l’Aufklarung : les peuples choisissaient leur servitude et, tous les jours, lorsqu’il parcourait dans l’autre sens le chemin qui le conduisait le matin au fond de la Caverne, tous les jours, il se répétait que, décidemment, c’était Spinoza qui avait raison contre Descartes, et Sade contre Kant ; bien que cette pensée le soulageât un instant et qu’il se sentit moins seul par le fait même d’y réfléchir, elle ne pouvait guère apporter à son mal qu’un antidote temporaire, valable à très court terme. La compagnie des grands esprits, en effet, ne suffit pas pour ôter de la conscience blessée le sentiment d’une détresse profonde, d’une crispation morale d’autant plus qu’un deuil quotidien et répété finit par conduire d’abord au paroxysme surexcité et révolté, ensuite au déchirement solitaire et désolé une âme désormais sans appui : il se sentait sans poids, sans consistance et sans tenue, hors de toute spontanéité, jusqu'à la nausée ; jeté de son habituelle assiette, absent et passif, il fixait la route : devant lui,  les arbres qui la bordaient perdaient progressivement toute espèce de généralité : ce n’étaient plus des chênes ou des hêtres, même plus des arbres, à peine des végétaux, seulement des singularités vivantes, des absolus intensifs, des puissances dynamiques, qui, sortant du langage et des signes, retrouvaient leur nue innocence. Comme lui, il se diluait  petit à petit dans les lignes droites, les virages, les lacets, dans un paysage qui semblait  avoir de moins en moins d’épaisseur et si peu de réalité ; et encore que cette altération du réel  le troublât jusqu’à la ressentir pour lui-même, ce déficit même de la matérialité  intensifiait étrangement sa compacité : l’atmosphère devenait plus dense, plus dure, plus sévère, sa pénétration plus ardue, plus haletante. Un univers réellement en défaut pour une conscience en excès, sans cesse assoiffée, affamée d’intelligibilité, de clarté, de distinction. Un univers naïf dans sa présence pourtant, ininterrompu, sans délimitation, tout en puissance. Un mode d’existence si diaphane, si léger. Non pas un monde trop riche pour la conscience que l’on peut en avoir...non plutôt un esprit insatiable, trop exigeant et intrusif pour un monde  simple comme une poire suspendue à sa branche.  La conscience, quel surplus ! Et comprendre, quelle maladie ! Alors, au milieu de cet univers incertain et impondérable, au milieu de ce monde flou, dilaté, mouvant comme un songe sans image, qui, pour se donner une apparence de tenue reposait sur des compressions formelles et des simulacres universels, l’image de Chloé se cristallisait, la vision de sa femme, de cette femme qui, croyait-il, avait réussi à faire de lui un homme, pas uniquement parce qu’elle lui avait donné le courage d’aimer enfin sa bite pour elle-même (!), de se pervertir en quelque sorte, pas seulement parce que, par elle, il avait compris que l’amour n’est rien sans les corps, que l’amour pouvait, oui, être égoïste, mais surtout parce qu’elle avait réveillé une puissance, une sûreté dont, pendant longtemps, il n’avait jamais eu la révélation. Et cette simple évocation suffisait pour qu’il revienne progressivement dans l’espace humain, celui des mots et des idées où, à nouveau, il retrouvait le fondement solide des noms et la construction possible d’un sens. Ragaillardi, il se raffermissait suffisamment pour éviter d’inoculer au domicile conjugal le marasme lancinant qui commençait à le ronger et dont il évaluait si mal l’étendue, l’attribuant à la fameuse période d’adaptation. (« Tout cela n’est si grave, les choses peuvent changer, vont changer... ») si bien qu’une fois arrivé au seuil de sa demeure, il avait presque totalement repris contenance. Dans l’entrée, il se débarrassait posément de son manteau ou de son veston,  entrait ensuite calmement dans la cuisine,  apercevait bien souvent un morceau de fromage, se rappelait, à ce petit détail, la présence de sa femme. Il souriait à ce petit oubli ménager, elle toujours si méticuleuse, comme s’il devinait dans cette étourderie le souvenir qu’elle avait eu de lui ce midi. Alors, il faisait comme Chloé quelques heures plus tôt, se passait un café noir, s’asseyait et, fumant une cigarette, pensait à elle. Lentement, il se mettait à préparer le repas, et réunissant ce qui tantôt s’était intérieurement dispersé, était heureux à nouveau de la vie qu’il menait. Il n’y avait vraiment rien de bien surprenant à rencontrer un certain nombre de difficultés dans un nouveau travail («  Non, allons, ce n’est pas étonnant »). Simplement, il n’échappait pas à la règle et devait par conséquent s’y faire. Il n’y avait rien d’anormal dans cette situation. Il s’achèterait quelques livres, quelques traités de pédagogie dans lesquels il trouvera peut-être et l’origine de ses ennuis présents et les remédiations idoines. Il s’intéressera à son métier, voilà tout, prendra ses renseignements, demandera de l’aide. Allons, on ne fait pas le monde en un jour. Ainsi, il avait à sa disposition un véritable arsenal de justifications, de demi-excuses, de preuves, de témoignages qui l’exonéraient d’un trop long désagrément ainsi que de la neuve et sourde  angoisse que l’instruction publique, c'est à dire l'instruction judiciaire répandait jour après jour dans l’étoffe même de sa destinée. Cependant, pour si laborieux et pénibles que fussent ses débuts professionnels,  il n’aurait pu, en aucune manière, en alléger les charge émotionnelles s’il s’en était confié à Chloé. Aussi valait-il mieux ne pas s’épuiser et l’épuiser par de superflues plaintes et trouver dans cette discipline du silence, plutôt l’ordinaire de la vie commune qu’une conjoncture remarquable qu’il aurait eu tendance à ramener à lui seul. A ces moments-là, il lui apparaissait que l’adversité, l’aspérité existentielle et l’hostilité évidente du monde extérieur, c'est-à-dire les données immédiates les plus banales, les plus naturelles pour tous, ne manifestaient rien d’autre que l’épreuve de sa liberté même. Il avait alors cette idée apaisante que tout a un coût et que la vaillance, le cran ou le sang-froid que la vie élémentaire demandait, avaient un prix, et que ce prix, il le trouvait dans le fait simple d’agir. Il  prenait alors un couteau et commençait à découper délicatement un oignon. En prenant soin de rester concentré sur chacune de ses couches internes qu’il hachait très finement, et sans même se rendre compte de la trivialité de ses réflexions, il  pensait tantôt que la seule erreur de Sartre fut la tentation qu’il eut  de se justifier, tantôt évoquait  un article sur la résilience qu’il avait lu dans une revue de psychologie américaine, tantôt encore, observant, définitivement serein, les rondelles sulfurées du condiment tomber dans le plat, il convoquait le dévoilement infini de l’Etre chez Heidegger et y voyait la condition de toute modernité.