samedi 10 janvier 2015

Ombre du Monde (10)



Des après-midi tranquilles !

Vers 14 heures, Chloé commençait ses visites aux clients. Elle sautait dans sa voiture et s’en allait, la tête pleine de stratégies. Si elle ne débutait pas vraiment dans le métier,  on ne pouvait cependant pas lui supposer assez d’expérience pour qu’il lui fût loisible d’écarter, parmi celles qu’on lui soumettait, toutes les propositions qui ne lui plaisaient guère ; par conséquent, elle devait composer. Cependant, si elle ne devait pas faire la fine bouche,  sa sagacité et son discernement, à la fois dans le travail en lui-même et vis-à-vis des maîtres d’œuvre, lui offraient généralement la possibilité de conclure un marché qui, de prime abord, ne l’intéressait pas. Chloé s’était donnée quelques années pour se faire connaître, elle avait la certitude de son talent et ne doutait aucunement de l’heureuse échéance de sa pratique professionnelle. Elle avait eu les meilleurs professeurs, dans les meilleures écoles, avait accompli avec une grande réussite les stages les plus pointus, mais son atout majeur, c’était cette force inspirée, cette énergique détermination, cette hardiesse volontaire hors de laquelle rien de ce qui est grand ne peut apparaître à la lumière  et être reconnu comme tel aux yeux de tous. Certes, elle avait conscience que sa spécialité n’exigeait pas la gratitude sociale et affective que d’autres domaines, artistiques notamment, pouvait revendiquer, mais elle s’attachait à ce que son habileté technique soit plus qu’un simple gagne-pain : les yeux fixés sur ses objectifs, ses dossiers soigneusement et adroitement préparés,  Chloé se présentait toujours avenante et fraîche, affable et amène, avec une étonnante connaissance du cœur humain qu’une série de séminaire en marketing n’avait fait qu’affiner. Il y avait, dans ses manières d’être, dans sa façon de sourire ou même simplement de serrer la main, quelque chose de parfaitement poli. Même si l’on  ne pouvait honnêtement la réduire à ce simple lustrage, à cette politesse civile qui n’était pas seulement prévenance conventionnelle, elle donnait néanmoins l’impression, à qui ne la connaissait pas intimement, de n’être que légèreté d’esprit, que facilité obligeante, bienveillance courtoise face à laquelle le client le plus acariâtre et l’entrepreneur le moins aimable  ne résistaient guère longtemps tant il apparaissait difficile, non seulement de contrarier sa cohérence argumentative, mais encore de chagriner longtemps une personne aussi attentionnée et soucieuse toujours du point de vue d’autrui. Chloé imposait naturellement la galanterie dans le champ miné des tractations budgétaires et esthétiques. Enfin, c’était le plus souvent le cas. Et il n’y avait cependant là rien d’enjôleur, et encore moins d’aguicheur, non, elle possédait seulement une séduction, un charme qui n’avait rien d’appris, d’attendu, mais qui émanait d’elle comme la réflexion d’un esprit lucide et limpide. Lorsqu’on lui parlait, on n’avait pas seulement le sentiment d’être unique, on se sentait aussi accueilli dans un univers sans arrière-pensées, parfaitement déchiffrable, lisible et net. Et cela, même le plus abruti des patrons à qui elle avait affaire le ressentait, sans jamais, toutefois, être capable de comprendre précisément  la nature de ce qui lui  arrivait.                     
Avec Chloé, on ne voyait jamais rien venir.
A 14 heures 30 ou 15h. 20, selon les jours, Antoine avait achevé son épuisante journée. Il quittait l'établissement, remontait dans son break japonais, posait ses mains sur l'élégant volant gainé de cuir noir (qu'on lui avait livré avec une aiguille et un fil très résistant et qu'il avait ainsi pu placer lui-même), respirait profondément quelques instants avant de démarrer lentement. Sur le chemin du retour, il ressassait les fondements idéologiques dont il avait tant besoin de se souvenir le matin. Non, décidemment, non, la raison et sa théorie d’arguments ne viendraient jamais à bout des préjugés, des errements passionnels parce que ceux-ci, profondément ancrés dans l'esprit humain, en constituaient radicalement le délire aveugle. Il avait lu quelque part le grave soupçon que portaient certains penseurs sur les présupposés de l’Aufklarung : les peuples choisissaient leur servitude et, tous les jours, lorsqu’il parcourait dans l’autre sens le chemin qui le conduisait le matin au fond de la Caverne, tous les jours, il se répétait que, décidemment, c’était Spinoza qui avait raison contre Descartes, et Sade contre Kant ; bien que cette pensée le soulageât un instant et qu’il se sentit moins seul par le fait même d’y réfléchir, elle ne pouvait guère apporter à son mal qu’un antidote temporaire, valable à très court terme. La compagnie des grands esprits, en effet, ne suffit pas pour ôter de la conscience blessée le sentiment d’une détresse profonde, d’une crispation morale d’autant plus qu’un deuil quotidien et répété finit par conduire d’abord au paroxysme surexcité et révolté, ensuite au déchirement solitaire et désolé une âme désormais sans appui : il se sentait sans poids, sans consistance et sans tenue, hors de toute spontanéité, jusqu'à la nausée ; jeté de son habituelle assiette, absent et passif, il fixait la route : devant lui,  les arbres qui la bordaient perdaient progressivement toute espèce de généralité : ce n’étaient plus des chênes ou des hêtres, même plus des arbres, à peine des végétaux, seulement des singularités vivantes, des absolus intensifs, des puissances dynamiques, qui, sortant du langage et des signes, retrouvaient leur nue innocence. Comme lui, il se diluait  petit à petit dans les lignes droites, les virages, les lacets, dans un paysage qui semblait  avoir de moins en moins d’épaisseur et si peu de réalité ; et encore que cette altération du réel  le troublât jusqu’à la ressentir pour lui-même, ce déficit même de la matérialité  intensifiait étrangement sa compacité : l’atmosphère devenait plus dense, plus dure, plus sévère, sa pénétration plus ardue, plus haletante. Un univers réellement en défaut pour une conscience en excès, sans cesse assoiffée, affamée d’intelligibilité, de clarté, de distinction. Un univers naïf dans sa présence pourtant, ininterrompu, sans délimitation, tout en puissance. Un mode d’existence si diaphane, si léger. Non pas un monde trop riche pour la conscience que l’on peut en avoir...non plutôt un esprit insatiable, trop exigeant et intrusif pour un monde  simple comme une poire suspendue à sa branche.  La conscience, quel surplus ! Et comprendre, quelle maladie ! Alors, au milieu de cet univers incertain et impondérable, au milieu de ce monde flou, dilaté, mouvant comme un songe sans image, qui, pour se donner une apparence de tenue reposait sur des compressions formelles et des simulacres universels, l’image de Chloé se cristallisait, la vision de sa femme, de cette femme qui, croyait-il, avait réussi à faire de lui un homme, pas uniquement parce qu’elle lui avait donné le courage d’aimer enfin sa bite pour elle-même (!), de se pervertir en quelque sorte, pas seulement parce que, par elle, il avait compris que l’amour n’est rien sans les corps, que l’amour pouvait, oui, être égoïste, mais surtout parce qu’elle avait réveillé une puissance, une sûreté dont, pendant longtemps, il n’avait jamais eu la révélation. Et cette simple évocation suffisait pour qu’il revienne progressivement dans l’espace humain, celui des mots et des idées où, à nouveau, il retrouvait le fondement solide des noms et la construction possible d’un sens. Ragaillardi, il se raffermissait suffisamment pour éviter d’inoculer au domicile conjugal le marasme lancinant qui commençait à le ronger et dont il évaluait si mal l’étendue, l’attribuant à la fameuse période d’adaptation. (« Tout cela n’est si grave, les choses peuvent changer, vont changer... ») si bien qu’une fois arrivé au seuil de sa demeure, il avait presque totalement repris contenance. Dans l’entrée, il se débarrassait posément de son manteau ou de son veston,  entrait ensuite calmement dans la cuisine,  apercevait bien souvent un morceau de fromage, se rappelait, à ce petit détail, la présence de sa femme. Il souriait à ce petit oubli ménager, elle toujours si méticuleuse, comme s’il devinait dans cette étourderie le souvenir qu’elle avait eu de lui ce midi. Alors, il faisait comme Chloé quelques heures plus tôt, se passait un café noir, s’asseyait et, fumant une cigarette, pensait à elle. Lentement, il se mettait à préparer le repas, et réunissant ce qui tantôt s’était intérieurement dispersé, était heureux à nouveau de la vie qu’il menait. Il n’y avait vraiment rien de bien surprenant à rencontrer un certain nombre de difficultés dans un nouveau travail («  Non, allons, ce n’est pas étonnant »). Simplement, il n’échappait pas à la règle et devait par conséquent s’y faire. Il n’y avait rien d’anormal dans cette situation. Il s’achèterait quelques livres, quelques traités de pédagogie dans lesquels il trouvera peut-être et l’origine de ses ennuis présents et les remédiations idoines. Il s’intéressera à son métier, voilà tout, prendra ses renseignements, demandera de l’aide. Allons, on ne fait pas le monde en un jour. Ainsi, il avait à sa disposition un véritable arsenal de justifications, de demi-excuses, de preuves, de témoignages qui l’exonéraient d’un trop long désagrément ainsi que de la neuve et sourde  angoisse que l’instruction publique, c'est à dire l'instruction judiciaire répandait jour après jour dans l’étoffe même de sa destinée. Cependant, pour si laborieux et pénibles que fussent ses débuts professionnels,  il n’aurait pu, en aucune manière, en alléger les charge émotionnelles s’il s’en était confié à Chloé. Aussi valait-il mieux ne pas s’épuiser et l’épuiser par de superflues plaintes et trouver dans cette discipline du silence, plutôt l’ordinaire de la vie commune qu’une conjoncture remarquable qu’il aurait eu tendance à ramener à lui seul. A ces moments-là, il lui apparaissait que l’adversité, l’aspérité existentielle et l’hostilité évidente du monde extérieur, c'est-à-dire les données immédiates les plus banales, les plus naturelles pour tous, ne manifestaient rien d’autre que l’épreuve de sa liberté même. Il avait alors cette idée apaisante que tout a un coût et que la vaillance, le cran ou le sang-froid que la vie élémentaire demandait, avaient un prix, et que ce prix, il le trouvait dans le fait simple d’agir. Il  prenait alors un couteau et commençait à découper délicatement un oignon. En prenant soin de rester concentré sur chacune de ses couches internes qu’il hachait très finement, et sans même se rendre compte de la trivialité de ses réflexions, il  pensait tantôt que la seule erreur de Sartre fut la tentation qu’il eut  de se justifier, tantôt évoquait  un article sur la résilience qu’il avait lu dans une revue de psychologie américaine, tantôt encore, observant, définitivement serein, les rondelles sulfurées du condiment tomber dans le plat, il convoquait le dévoilement infini de l’Etre chez Heidegger et y voyait la condition de toute modernité.

2 commentaires:

  1. Chloé, pleine d'appétit, entre dans le monde de la communication tandis qu'Antoine frôle la nausée et choisit le silence.... Hem! Il y a bien les faux-fuyants philosophiques mais le découpage d'un oignon me fait toujours pleurer et chercher un mouchoir (c'est "ma" réalité).

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    1. Si tu as le courage de suivre, il sera encore question d'oignon, même la scène complète d'un découpage d'oignon. Mais c'est pas pour tout de suite-)

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