dimanche 18 janvier 2015

Ombre du monde (11)

Ah ! Ces soirées !!

Chloé revenait habituellement vers 18 heures. En effet, où qu’elle se trouvât, elle s’arrangeait toujours pour arrêter ses visites de manière à être toujours à l’heure pour le souper. Elle ne dérogeait jamais à cette règle, quelle que fût la nature de l’affaire en train, et même pour un contrat juteux, il n’était pas question de laisser Antoine manger seul : pour être d’une extrême rigueur dans l’administration journalière de ses tâches, elle n’en éprouvait pas moins le souci de son couple et la ténacité constante qu’elle mettait à l’exécution de ses activités n’aurait pu, en aucun cas, suppléer à l’exigence de le protéger. Aussi rentrait-elle généralement entre 18heures et 19 heures, toujours gaie, toujours chaleureuse, de cette cordialité douce que toute sa personne révélait  sans cependant la  manifester exagérément,  de  façon à ce qu’il pût en absorber petit à petit, jour après jour, le rayonnement tendre et l’identifier inconsciemment à un style d’être, à une disposition d’esprit qui n’avait rien d’inhabituel et qui, au contraire, tirait toute sa puissance d’un heureux fond et d’une nature facile. Pour Antoine, Chloé était simple à vivre et naturellement enjouée.  
Ni l’un, ni l’autre n’aimait les repas trop lourds ; souvent ils se contentaient de soupe, accompagnée de légumes, plus rarement avec de la viande, quelquefois avec du poisson, et d’un verre ou deux de vin du pays. Ils se racontaient alors leurs journées, s’empêchant d’exagérer les petits agacements et les inévitables irritations qui l’avaient émaillée : si chacun écoutait avec attention les problèmes rencontrés par l’autre, tout cela restait léger et plein d’humour : si, par exemple, Antoine évoquait subrepticement les difficultés rencontrées avec certains de ses élèves, jamais sa relation des faits n’aboutissaient aux complications tourmentées dont il soupçonnait les possibilités au sortir de sa classe ; bien au contraire, il trouvait dans les échanges qu’il avait à ce propos, la mise en perspective suffisante pour s’affranchir définitivement de ces faux pressentiments et allait même jusqu’à surprendre, lorsqu’il racontait à Chloé certaines anecdotes, par la manière dont précisément il les lui narrait, certains aspects qui lui avait échappé et qui l’éclairaient mieux maintenant sur sa situation réelle et le détrompaient sur l’idée première qu’il s’en faisait : non seulement il avait un métier à apprendre, mais, en plus, il se rendait compte que les gaucheries du débutant, les petites anicroches faussaient sa vision et l’empêchait de clarifier en lui tout ce qui, dans ses classes, fonctionnait. Finalement, il ne s’en tirait pas si mal, une fois la réflexion dégagée de la proximité sensible avec son objet. L’amour qui vivait entre eux était de l’espèce de ceux qui refuse de faire porter sur l’autre le poids de ses frustrations, de sa haine ou de son immodéré amour de soi...

Habituellement, rentrant plus tard en semaine, c’était Chloé qui s’occupait de la vaisselle et du rangement, alors qu’Antoine s’occupait des repas. Les week-ends voyaient cette ordonnance s’inverser :  un accord tacite distribuait en les équilibrant les tâches ménagères, les courses indispensables, bref toutes les petites corvées, toutes ces grandeurs imperceptibles,  si bien que tous les ustensiles ainsi que, plus généralement, tout ce qui relevait de la nécessité biologique semblaient glisser autour d’eux, facilement, dans une orbite régulière et répétitive où ils paraissaient retrouver d’eux-mêmes leurs lieux naturels-les couverts dans le tiroir de gauche, les assiettes dans l’armoire du bas, les casseroles sous l’évier, les viandes dans le congélateur au-dessus à droite, le frigo toujours rempli de produits laitiers, yaourts, fromages et fruits - sans qu’ils ne perçussent, à aucun moment, un quelconque ennui, un quelconque accroc dans le mouvement usuel de ce cosmos familial. Après le souper, si l’un ou l’autre n’avait plus de travail, ce qui était exceptionnel, rarissime même, ils passaient au salon où, sirotant un verre, ils écoutaient parfois de la musique, du jazz, le plus souvent –ils étaient tous deux de fervents admirateurs d’E.C.M. qu’ils appréciaient pour sa très grande rigueur artistique et même pour la sobriété des pochettes ; ils avaient arrêté de s’abonner au Monde Diplomatique qui les déprimait trop et dont ils connaissaient à l’avance la teneur des articles, ce qui ne les empêchait pas, par sympathie, d’acheter occasionnellement un numéro, qu’ils feuilletaient à peine et dont ils remettaient continuellement la lecture à plus tard. Evidemment jamais ils ne dénigraient ce journal qui avaient été, il y a déjà quelques temps, à la base de leur engagement politique et de leur conscience sociale. En ces temps-là, ils aimaient se retrouver  avec quelques amis pour commenter sans fin la plupart de ses articles, au cours de réunions nocturnes où d’aucuns s’insurgeaient contre l’époque, dénonçaient le nouvel ordre, où chacun, se hérissant contre l’autre si ce dernier n’était pas d’accord, cherchait l’éloquence démonstrative dans d’impétueuses vociférations et de furieuses criailleries, où les exclamations scandalisées tenaient lieu de vérité et de justice : bouillantes exhortations à se mobiliser, à s’affirmer soi au plus près du réel, dans une rhétorique enflammée de vocations révolutionnaires,  de manifestes emportés, de saintes colères et de justes causes. Le Monde Diplomatique  accompagna leurs années d’étude, tel un cicérone-éducateur entêté qui rendait enfin intelligible leurs expériences communes et éclaircissait leurs angoisses citoyennes. Cependant, à proportion que l’information ajoutait à leur agitation inquiète les fondements intellectuels qui permettaient d’en éliminer les scories, en même temps elle affaiblissait progressivement les pratiques sociales concomitantes qu’ils avaient rêvé plus radicales : qu’il arrive en effet qu’à la prise de conscience du fait et à la jouissance abstraite qui s’y joint se conjugue la conscience de sa banalité et l’incapacité d’y remédier, alors l’esprit séditieux, déçu et aigri, s’abandonne à sa propre contemplation ou passe à autre chose. Et, pour peu que l’on ait ses aises, on devient réaliste et on récuse l’imposture : dans la mesure où le savoir étendu, de guerre lasse, n’empêche rien, on préfère prendre ses dispositions lorsqu’on le peut. En réalité, ce mensuel ne leur correspondait pas, ils le sentaient bien, mais n’osaient se l’avouer ; ils ne leur parlaient qu’à la surface, pour ainsi dire, dans une représentation de soi qui seyait à leur âge et leur suffisait, et jamais, ils n’auraient accepté les ultimes conséquences de leur fascination : certes, nulle part, ils ne trouvaient si bon aliments à leur fougue et à leur révolte que dans ces longs défilements d’iniquités, de crimes, d’inégalités, de dérèglements, d’illégalités, d’usurpations, d’indignités, mais ils savaient qu’ils ne militeraient jamais dans la durée et que leurs initiatives, l’ inventivité même de certaines de leurs initiatives, n’auraient qu’un temps. Celui des hautes Etudes. Car un désir plus fort, plus sourd, plus discret aussi, les taraudaient en silence...

Ils ne montaient jamais tard, sur le coup de 10 heures et demi, exceptionnellement vers 11 heures. Ils se couchaient enfin. Les années n’avaient pas entamé l’appétit avide qu’ils avaient d’eux-mêmes : comme l’habitude n’avait pas encore remplacé la violence et l’ivresse charnelle des amants par cette ordinaire tendresse qui masque parfois, comme un médiocre pis-aller, la solitude du couple, ils éprouvaient toujours cette même soif, cette même faim, la soif de leurs lèvres, de leurs bouches, la faim de leurs peaux, de leurs sexes. Ainsi, rares étaient les nuits où ces deux corps, instruits par la logique sensible du désir, ne se poursuivaient pas, ne s’étreignaient pas, ne se tourmentaient pas  dans cette suave et brutale intelligence des chairs qui bascule les consciences mais qui jamais, cependant, ne les font sombrer définitivement, comme si, par la bête, elles découvraient leur essence dans l’informe sauvagerie de leurs instincts.  Antoine la prenait, et alors un souffle chaud l’habitait toute entière, des pieds à la tête, montait de son ventre offert, irradiait dans ses cuisses ouvertes, courait sous sa poitrine et jaillissait entre ses lèvres dans des sons inarticulés, des halètements plaintifs ou des gémissements grossiers, s’adressant moins à Antoine qu’à ce qui, en ce moment,  se dérobait au fond d’elle-même,  l’individu personnel, la personne « Chloé », dont la perte en même temps que la conservation, l’emportait elle aussi paradoxalement jusqu’à la conscience de l’oubli, jusqu’à l’absence de soi à soi mais toujours dans la pleine présence à l’autre, dans le mutuel passage de l’une à l’autre qui répondait aux mouvements onduleux des corps. Hébétés, perdus dans un abrutissement chaud, liquide et protecteur, déconcertés cependant de la satiété lasse du désir éprouvé, ils s’endormaient, captifs enchantés, éblouis de la torpeur apaisée, de la stupeur léthargique de l’animal épuisé, comme magnétisés par un éblouissement insondable qui, en quelques instants, avaient fait chanceler leur foi en la réalité du monde.
Jamais plus, ils ne seraient seuls. Ils le savaient et cette croyance s’affermissait de jour en jour.


8 commentaires:

  1. N'en avaient-ils pas rêvé, de la belle harmonie, de la splendide complémentarité, de l'amour inépuisable? Ils y étaient... Et le lecteur flotte sur un petit nuage.
    La fidélité au Monde Diplomatique, les empaillages, le désintérêt progressif puis le lâchage m'ont chanté un air connu et bien amusée....

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    1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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    2. C'est un vrai tube, ce couplet-là...toujours au sommet quelles que soient les époques...

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  2. Ne serais-tu pas en train de nous décrire l'exceptionnelle et fascinante banalité de la plupart? La beauté d'un bonheur coutumier que l'on imagine unique alors qu'il n'est que trivial et, j'en suis sûr, s'avèrera mortifère! C'est l'expérience qui parle! Alors, alors... ben qu'ils en profitent le plus possible. C'est tout ce que je peux leur souhaiter.

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    1. Le Grand Ordinaire s'est invité aux Agapes. En profitent-ils vraiment ? je ne raconte que ce que je vois-)))

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    2. jean-claude legros20 janvier 2015 à 07:41

      S'ils voient double alors qu'ils ne font qu'un, cela voudrait-il dire que tout est normal?

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    3. Chacun a la vue double dans ce genre de "quitte" ou "double"-)

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    4. "Quitte ou double", c'était seulement le mercredi soir sur Radio Luxembourg. C'était Pierre Bellemarre qui présidait. Belle Chloé? Marre Antoine? Ou le contraire?

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