mercredi 28 janvier 2015

Ombre du Monde (12)




Le week-end, on s’amuse!
Bien souvent, les week-ends étaient consacrés aux visites ou aux réceptions amicales. Réception est un grand mot tant l’ambiance était conviviale : même s’ils étaient attachés à un certain plaisir de la table, à un certain art de recevoir, jamais ils n’auraient sacrifié à une quelconque bienséance guindée le plaisir bon enfant d’être simplement ensemble, entourés de gens appréciés. Ils ne voulaient en aucun cas paraître  snobs ou sanglés dans l’ennuyeuse rigueur des convenances polies : s’ils n’hésitaient jamais à offrir de bons vins, souvent du Bordeaux classé (le Saint Julien 1989 était le vin qu’Antoine affectionnait particulièrement), si la table était à la hauteur de leur hospitalière ambition,  il n’y avait jamais là la moindre ostentation, et loin, tous deux, des vains étalages, c’était dans la satisfaction, le bien-être que leur procuraient les regards le plus souvent ravis de leurs invités qu’il fallait deviner l’origine et la fin de leur motivation : tous buvaient et mangeaient, sans frein, ce qu’ils avaient pu trouver de meilleur et la conversation, à bâtons rompus,  roulait  d’un sujet à un autre, de la politique à la littérature, des résultats sportifs aux dernières expositions. C’est lorsqu’une connaissance ou l’autre roulait un joint ou deux ou trois que la soirée prenait une autre tournure,  les regards s’allumaient, les propos devenaient plus vagues, l’articulation plus molle ; le bafouillement bredouillait du confus, les langues balbutiaient de l’approximatif, les idées à peine exprimées trébuchaient dans l’oubli, les esprits vacillaient ; et des gestes  incohérents et des rires plus sonores, plus stupides, et des paroles à la limite du cri  emplissaient l’espace d’un tumulte de sentiments, de passions et d’émotions joyeuses, rythmé par les multiples redondances d’une rengaine au cœur de laquelle le radotage atteignait parfois son comble. Il y avait généralement toujours quelques forcenés de l’extravagance, de l’insensé et de l’irrationnel, et bien qu’Antoine et Chloé ne fussent pas de ceux-là, ils voyaient néanmoins dans le dérèglement original de leurs conduites,  une sorte de caprice libre et souverain qui illuminait leurs soirées du halo royal des réjouissances irrégulières. Ils tiraient d’ailleurs un plaisir certain de ces irrévérences qui nourrissaient un sens de l’humour qu’ils se flattaient d’avoir déjanté. On allait  au salon, on écoutait de la musique, discutant sans fin des qualités de tel ou tel groupe, de rock ou de jazz, on criait parfois, se chamaillait souvent en faisant semblant de n’être pas d’accord. Souvent, l’aube naissante accueillait les dernières bribes de ces insanes conservations dont les ultimes paroles  n’avaient de sérieux que le ton solennel et définitif avec lequel elles étaient prononcées



  Fin de partie.
Ainsi donc, voilà ce qu’il en était généralement des positions des corps et des pensées, de leurs déplacements réguliers et des combinaisons de leurs mouvements. Quoique leur vie   présentât extérieurement la commune uniformité des systèmes homogènes, absolus, en vertu de laquelle, symétriques et périodiques, les passages qu’ils effectuaient d’un emplacement à un autre  possédaient la prédictibilité rassurante de leur localisation, plus profondément, existaient aussi la qualité des lieux  et des directions que leurs tendances intimes poussaient à occuper : en effet, leurs inclinations les amenaient à composer des situations qui leur semblaient propres et, même si Antoine éprouvait plus de difficultés professionnelles, le sens qu’il avait de son métier en compensait largement les incommodités. De toute manière, le lieu qu’ils occupaient le plus naturellement et auquel nul autre qu’eux-mêmes ne pût mieux adhérer était celui de leur amour. Ils l’occupaient de la même façon que l’eau s’éprend de l’espace du fleuve dont elle épouse parfaitement le lit et les rives.


3 commentaires:

  1. Me laisse rêveuse et sans voix, tout ça....

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    1. Bon, maintenant ça suffit, ça va commencer à déconner et tout le reste aussi tiens. Antoine et Chloé, pfff, on va voir ce qu'on va voir ce qu'on va boire-)

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  2. Ouf! Parce que le début, je ne l'ai même jamais entraperçu! Je n'ai même jamais osé en rêver...
    (Bien, pourtant, Patti Smith!)

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