jeudi 15 janvier 2015

Petit Précis de Curiosité Euclidienne (3)

La Loi Fergusson-Willis : Premier Principe

L’esprit de sérieux a des exigences que, même si nous le voulions, nous ne pourrions écarter. Parmi celle-ci, la fondation d’une nouvelle physique est la plus urgente. C’est pourquoi il nous faut  jouer sur l’évidence ambiguë, à la fois claire et obscure, afin de laisser chacun d’entre-nous libre d’en envisager les prémisses et ses plus étonnantes conséquences, légères et fluides comme une pensée sans fondement. La difficulté parait dès lors insurmontable : la fondation d’une pensée sans fondement est l’un des  pires  hiatus que l’on peut imaginer. D’autant que cette fondation émane d’une pensée sans fond, forcément. Nous sommes donc contraints à une rigueur et une cohérence dont l’élaboration doit se passer du tiers-exclus. Que la fondation d’une pensée sans fondement soit dans la nécessité extrême et douloureuse de se passer du principe de contradiction est une tautologie qui sert juste à nous remémorer l’obligation où nous nous trouvons de nous passer de l’ombre chaude des journées d’été. La sècheresse froide attend sa proie au tournant et ce travail de constitution est celui du  pénitent. Car c’est seulement pénitent et repenti que nous serons enfin à même de cerner la frontière équivoque d’une nouvelle physique, de la Nouvelle Physique osons-le dire. Car la Vérité est le domaine absolu dans lequel nous nous mouvons. 
Or cette  terre étrange et hors mode, sableuse et topaze, fait peur à tous. A cette fin, réanimer cette vieille loi Fergusson-Willis est un choix comme un autre car, avant tout, ce dont nous avons besoin maintenant, c’est d’une loi c'est-à-dire d’une Loi.


Le chemin est difficile et l’assurance qu’un jour nous puissions en voir le bout est loin d’être garantie[1]. Il faut se contenter de la promenade et des paysages surprenants que, peut-être, elle nous offrira. La ligne s’est perdue dans le nuage et de ligne est devenue ligne-chose, ligne à peine vivante, ligne à peine morte. A ce niveau second de l’ordre, elle se complait dans l’invisible. C’est pourquoi il est désormais bon d’envisager la nature interne du nuage.

L’intimité d’un nuage est ce qu’il y a de plus ardu à percer. De par sa substance impalpable, il n’y a en lui rien qui puisse faire l’objet d’une mainmise fût-elle gracile et mince comme un péché véniel. C’est dans cette évanescence déliée (le nuage offre une parenté  voisine de l’absolu) que se perdent les lignes abstraites. Ce n’est pas que le nuage soit comme le sommeil ou l’assoupissement pensif des fins d’après-midi lorsque le vin achève de nous dissiper dans l’éparpillement confus de nos rassurantes convictions et de nos si pénibles idéaux. Loin de là, et il faut d’ailleurs se méfier des interprétations phantasmatiques promptes à  voir dans les nuées le résultat aisé de singulières rêveries plutôt issues de la somnolence imaginative d’une adolescence séminale et chimérique que d’un esprit mûri par l’accumulation de couches successives  et de superpositions de niveaux.

Car le nuage est ce qui fait qu’il y a quelque chose même si ce quelque chose est rien.

L’abstraction dédaigneuse pénètre donc dans l’écart nuageux. La question, dont on saurait aisément se passer –on l’a dit -, mais qui, précisément par son innocuité même, montre toute son acuité, la question donc est la suivante : comment de ces lignes d’inexistences, des lignes-choses ont-elles pu s’exposer tout à coup et comment de ces dernières un Monde-Chose que l’habitude nous fait supposer dense, a-t-il pu forcer l’assentiment général à sa croyance ?

Nous sentons l’instant décisif, le moment songeur et préoccupé, un peu comme si notre petite flânerie, au détour d’un sous-bois parfumé de fleurs ignorées, agitait en nous une inquiétude concave et affermie. L’obscurité atteint son comble : un brouillard épais, tellement épais qu’il arrive à se cacher par soi à se cacher en soi, un trouble bleu-nuit tel qu’il en arrive à brouiller la confusion elle-même, comme un masque qui arriverait à se masquer lui-même à lui-même . Il arrive en effet que les promenades les plus anodines prennent tout à coup l’accent dramatique des matinées de novembre, lorsque nos chaussures empesées du limon pesant nous contraignent, dans l’urgence de l’éminence, à reconquérir la matière forte, c'est-à-dire le domaine gelé de l’Âme.

La Loi de Fergusson-Willis[2] est la clé des choses. Sans elle, le monde reste emmuré dans la peur et la folie. Et c’est tout ce que nous ne voulons pas.

Trois Principes en structurent l’architecture baroque.

Premier Principe de la Loi de Fergusson-Willis

« Dans les nuages qui glissent sous nos pieds, fragiles et insignifiants, le vent est une allure du feu. Le vent est la vitesse même du feu qui habite les nuages. Et rien d’autres. »[3]

Si la ligne sans existence, pure et abstraite, est vie pleine, totale, entière, mais solitaire alors le nuage est feu aussi, souffle de feu, combustion virile de lui-même. Le feu est feu de lui-même. Il grandit de ce qu’il absorbe et ce qu’il absorbe est toujours du feu.

C’est au centre du nuage que la ligne vierge rencontre le feu impersonnel et fonde avec lui un système inconscient. Cette connexion impossible va déstabiliser la formation nuageuse en modifiant la nature entière de sa composition. Le nuage devient instable, s’agite, perd de sa résolution. Son essence s’évapore. Les mondes qui se déplaçaient en lui dans une coexistence précaire ouvrent un conflit majeur. L’équilibre est rompu : tout branle, court, s’affaire autour de mille petites choses dont il n’avait pas connaissance auparavant. Les Mondes s’examinent, se côtoient, se débattent, se fuient, se choquent pour qu’enfin épuisés de cette vanité mobile ils s’astreignent à de solides ascèses. Alors souvent les pèlerins observent ces nuages flétris ou désagrégés vêtir doucement la surface des fleuves vénérables ou reposer aux sommets de montagnes éteintes, mourant encore un peu plus de ce dernier pas.

La Totalité a muté et ses Mondes intérieurs n’en ont pas encore pris connaissance. Seul leur reste un visage sans substance, pauvre figure de leur ancienne arrogance. Une chose s’est perdue dans cet embrasement.
Le grand mérite de Fergusson-Willis est d’avoir dévoilé la nature de cette perte.

La ligne a grossi, s’est dilatée, s’est accrue d’elle-même, à porter sa puissance à un exposant  sans limite. Elle s’est épaissie, a pris de la bouteille, est devenue trait. Du moins dans sa partie morte, celle qui nous intéresse : la ligne dilatée est ligne morte, énergie  morte. La ligne absolue a changé de nature. Elle est devenue lourde, inerte, sécable, anatomique. Le feu, son père,  géniteur innocent de sa nouvelle tournure, de son nouvel aplomb, s’est lui-même, en partie en tout cas, transformer en vent, vent agité ou calme, anxieux ou serein, chaud ou froid, sifflant ou tourbillonnant, songeur Harmattan ou Sirocco millénaire .

Le Tout reste unité constante au cœur même de ses déboires.

Alors, cette Totalité que l’on disait tout à l’heure à l’agonie (lorsque les pèlerins, sauvages et nus, l’observaient, avide de paix et de péchers), cette Totalité à l’aspect épuisé, c'est-à-dire le nuage dans toutes ses componctions possibles, s’est donnée dans tous ses points de vue, car le nuage est tout ce qu’il est dans chacun des profils qu’il offre. Le nuage, ou l’écart, est ce bouillonnement continu, aboutissement de la querelle qui oppose depuis toujours ligne abstraite et feu perpétuel.

Le nuage est transformation du système ligne et du système feu. Tout a changé en se conservant dans l’uniformité de l’étendue et de la durée. Le nuage est donc bien ce champ dont tout à l’heure nous avions besoin. Il est champ de lignes et de feu mais est aussi autre de ce qu’il est le champ.

Il est fond de guerre et forme que lui donne la guerre.

Le nuage, en s’accordant aux variations des affrontements incandescents, est l’origine du monde. Tout simplement. L’écart guerrier. Sans origine lui-même, il n’est que puissance, force soumise à ce qu’il autorise. Le vent qui, en lui souffle les lignes mortes hors du champ, est encore du Feu.

Alors les lignes mortes, chassées du nuage par le vent et par leur masse mélancolique, déjà nostalgiques d’un passé non encore advenu, s’accumulent les unes sur les autres dans un espace vide qu’elles remplissent sans stratégie et sans but, après une chute dont elles ne sont pas responsables et à laquelle cependant elles aspirent.

C’est pourquoi le Bric-à-Brac est le premier sens du mot « monde ».
Et le Bricolage[4], sa Philosophie Première.




[1] Il  faut avertir le courageux lecteur que l’inversion des valeurs est ici première. Par exemple quand il faudra bien parler d’obscurité, il faudra n’y voir que lumière, sans cependant que la réciproque soit vrai.
 Fergusson-Willis'  first principle : 
«Amidst the vague clouds gliding under our feet, fragile and meaningless, the wind is the fire's pace. The wind is the actual fire's speed inhabiting the clouds. Absolutely nothing else." 
Fergusson-Willis, October 1888, UpSideDown Village (Anglelande)

Cette Loi eut peu de retentissements dans les cénacles scientifiques. Soumise à la critique de critères abscons et obsolètes, le jugement épistémologique s’est montré envers elle d’une rigueur extrême. Fergusson-Willis eut à subir les pires représailles, le mépris et la moquerie partisane. Comme si un haussement d’épaule ou l’ironie haineuse  suffisait à annuler la fermeté dynamique de la Vérité. Encore aurait-il fallu admettre le théorème de Vilmard - Couillet à savoir que les plus belles formes sont celles qui n’ont pas besoin d’appui.

[4] Il est d’ailleurs aimable de savoir que Fergusson-Willis ne perdit jamais le goût de l’outil dont il connut rapidement les plaisirs sophistiqués. Son enfance délicate fut longtemps bercée par le son rassurant des machines à vapeur installées dans l’atelier de son père. Une presse de fabrication arménienne, par exemple, suscita  une admiration qui ne se démentit jamais. Il importait peu qu’elle produise quoi que ce fût : le mouvement des bielles et des bras métalliques suffirent à lui procurer ses premières jouissances. (Une des premières biographies sérieuses à avoir échappé à l’ostracisme relate cette particularité psychique, in Fergusson-Willis, Unconscious Desire and  Man Machine , by Malcolm Lannoye, Thames Editions, 1915). 

6 commentaires:

  1. J'adore ce "chemin difficile" et poétique qui part de "l'esprit de sérieux" pour aboutir au Bricolage....
    Les renvois en bleu ne renvoient à .... rien (cela fait peut-être partie du jeu mais je me souviens d'anciens textes auxquels ils pourraient mener...)
    PS : j'ai dû m'y reprendre à trois fois pour prouver que je n'étais pas un robot.

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    1. Le bricolage est la chose la plus sérieuse au monde,-)) Ix, j'ai bâti ma vie sur cette technique et même instable ça tient toujours suffisamment pour tenir sur mes deux jambes (elles-mêmes chancelantes). Ben si, les renvois en bleu, ils renvoient aux notes de bas de page, non ?-))
      ps : sinon pour le bricolage réel, alors là zéro absolu...pas un mari bricoleur euh plus un époux du tout d'ailleurs-)

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    2. Naturellement (pour les renvois). Il est 11 H. 28 et j'ai pas encore les yeux en face des trous. La honte me monte au front...

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    3. Attention, vous savez, Ce Petit précis, c'est un peu comme l'Ethique de Spinoza-)))))) où les Scolies jouent le rôle d'un second livre, un livre caché dans le livre...

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  2. Pfff ! Et moi qui croyais que les nuages c' était juste des gouttes embastillées.. :)
    Sacré Fergie.. ça me fait drôlement plaisir de le retrouver !

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    1. après la deuxième Loi que tu connais déjà -) puis la troisième qui sera bientôt en chantier puis alors le champ a priori; On va rire.
      NON les nuages ne sont pas une addition de gouttes même embastillées, ce sera démontré dans la 3ème Loi. Misère...

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