jeudi 22 janvier 2015

Pignoufs textuels (3)

Il y a des matins où je sens l’urgence de faire quelque chose, l’idée qu’on ne peut rester comme ça, debout ou assis, dans une attitude cabrée, dans un  dérangement calibré au volume du réel, dans le système névrotique de la rengaine et de la récidive.  De temps à autre, il est nécessaire de divertir le quotidien par de l’inhabituel.

Ce matin, pour ne prendre qu’un exemple, je me suis coupé une jambe. Rassurez-vous, je ne suis pas idiot, je m’étais bien préparé : après avoir acheté un couteau à trancher, à lame effilée, bien aiguisée, rigide et épaisse, de 30 à 35 centimètres,  appliqué et tout à mon œuvre, je me suis  d’abord exercé à découper proprement quelques côtes à l’os, puis un bon gigot de mouton.  Avec les conseils d’un professionnel, c’est un jeu d’enfant de se trancher la jambe, je vous assure : la garde du couteau bien en main pour éviter tout glissement de la main (et cochonner le travail), j’enfonçai franchement le taillant dans les chairs. Ne vous moquez pas, ce n’est pas une opération si aisée  car il faut toujours conserver le même angle d’attaque au risque d’entamer ce qui doit rester net.  Au début, tout cela est fort mou, et même un peu flasque, un peu gras. Et on se demande comment on a pu recourir depuis tant de temps à des membres si avachis pour vaquer à nos petites insanités. Plutôt facile donc et, une fois de plus,  on s’étonne de l’habileté qu’on acquière lorsque l’appétit est là et avec lui, le goût de bien faire.

Le problème, si on peut véritablement parler de problème, c’est l’os : on prend alors la feuille et, après quelques préalables ajustements,  on frappe sans hésiter pour le fendre là où il faut. Ensuite, on utilise évidemment une scie à dents très fine  et on y va. La viande a déjà été écartée  avec le trancheur qui a également sectionné les muscles. Ainsi donc, en quelques minutes,  on a sa jambe bien en main.  Je n’ai ni désossé, ni  désénervé, ni ficelé : je ne coupe pas ma jambe pour la vendre, rien ici de vénal, ni de mercantile.
Enfin, et pour en terminer avec les recommandations techniques, lorsque j’ai bien nettoyé les plaies, lavé la jambe (la hanche est particulièrement délicate, c’est une articulation étrange, pleine de subtilités et de tendresse), je la range dans mon armoire à jambes (je n’utilise plus, vous l’aurez compris, ma penderie à bras).

Pour l’amateur que je suis, vraiment, je suis assez fier de ma performance : propre, sans à-coup, ni découpe hasardeuse. Sans être un boucher professionnel, je me suis bien débrouillé, je n’ai pas peur de l’affirmer, pour une chose qui n’est quand même pas à la portée de n’importe qui, même s’il me faut toutefois  concéder que j’ai un peu de pratique du travail. Je ne voudrais pas passer pour un hâbleur. En effet, d’habitude, je me coupe un bras. Mais je me suis vite rendu compte que cela ne servait pas à grand-chose : le monde restait ce qu’il est, avec ses angles douloureux auxquels, malgré l’ablation, je continuais  à me heurter, avec ses pentes glissantes qui me repoussaient à leur pied comme un Sisyphe manchot.
Sans compter le mal de chien que j’avais désormais à me saisir des choses, ou à étreindre des êtres.

Vous savez, je ne suis pas le seul, on ferait n’importe quoi pour se combiner et s’accorder sans trop de mal au milieu ambiant. J’en connais que s’ôtent les mains ! Ainsi, disent-ils, ils ont un bon prétexte pour ne plus marcher la tête en bas et ils sont socialement couverts, protégés par l’incapacité physique. Ils obtiennent un certificat d’amputation et touchent une petite rente. Et le tour est joué ! D’autres encore, plus mous, se taillent le petit doigt : êtres sans volonté ni puissance, êtres de la demi-mesure, êtres obscurs sur fond d’êtres obscurs, ils continuent comme si de rien n’était, les mains dans les poches, avec l’air de fausse désinvolture de ceux qui ne se sont jamais réellement rien retrancher. A la Police de l’Harmonie, ils disent qu’ils ont froid, mais ce n’est pas vrai, ils ont peur. C’est tout différent.

Se couper les mains, ou a forteriori le petit doigt, ne sert de rien pour l’équilibre général et la droite tenue devant l’incontestable tangible. C’est même prétentieux, c’est faire l’important.  Car ce qui doit sans cesse guider nos pas, c’est bien évidemment l’intérêt de la besogne, mais surtout le plaisir que l’on en retire. 

Et puis, une fois tout rangé, scie, couteau, feuille, meule à aiguiser, je m’en suis allé. Dans la rue,  tout a retrouvé sa stabilité et son amour d’être soi. Les gens que je croise me saluent sans arrière-pensées,  certains même me disent deux mots, prennent de mes nouvelles, me tapent sur l’épaule.  Le monde est gai comme un cube : les lignes verticales coupent joyeusement les horizontales et forment enfin les angles droits auxquels j’aspirais tant depuis ma longue vie intra-utérine. Les obliques ont disparu de ma vie. C’est ce que je voulais. Parfois je vois un manchot et je me gausse.

Je suis intégré. Avec vous.  Par vous. En vous.

Qu’on s’ôte la jambe droite ou la jambe gauche, les rapports spatiaux ont considérablement évolués et avec eux les relations temporelles et par conséquent amoureuses. Mes collègues féminines pour qui je tenais  habituellement du non-être me regardent avec appétit, les yeux écarquillés et des bouches immenses dans lesquelles je m’engloutis se meuvent pour prononcer mon nom.
Elles ne comprennent pas d’où me viennent mon aisance nouvelle et la puissance visible de mon étonnante stabilité.

Bref,  je me sens enfin bien avec les autres, avec tous les autres, avec ceux qui me troublaient, m’agaçaient ou que tout simplement je détestais.

On a beau dire, on n’estime pas toujours la vraie valeur des choses.


6 commentaires:

  1. Quelle belle solution tu as trouvée pour te sentir "intégré"! C'est vrai que pour se sentir "bien avec les autres", il faut forcément se trancher quelque chose et ne pas y aller de main morte, ne pas faire dans la mesquinerie... Je m'en doutais mais sans savoir comment faire.

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    1. Sinon si on est pressé ou qu'on n'est pas délicat, si on a envie d'aller tout droit à l'objectif sans se préoccuper de la manière, bref si on est "d'époque", je ne vois que la tronçonneuse, mais bon, faut t'attendre à des lambeaux et des éclaboussures (dans ce cas, bien comparer les chaînes, c'est capital)

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    2. pour un travail hyper propre, une Stihl, y a pas mieux.. :))

      un vrai bonheur à (re)lire ce texte

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    3. Stihl y a que ça de bon dans la vie ! Sûr ! J'en ai une, une électrique, un objet magnifique, elle me quittera jamais... Merci pour le bonheur...

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  2. Je puis te montrer deux photos de pied (de demi-pied pour être précis): l'un fut tranché par une tondeuse ordinaire: une boucherie dégoulinante. Des éclats d'os mêlés à un magma de chairs et de muscles. Du travail d'amateur. L'autre le fut par une Honda HD642 superhydrostatic. Là, on est dans la netteté, la pureté, le professionnalisme. Evidemment, l'excellence du travail bien fait a un coût.
    Je pense aussi à cet homme de mes connaissances qui, lassé d'abattre des arbres, a voulu s'élaguer, perdre la tête. Il a bien serré sa tronçonneuse (une Husqvarna, le con) dans un étau, l'a mise en marche, gaz à fond et, d'un coup d'un seul, sans plaisir aucun - celui que l'on ressent quand le travail est bien fait-, a jeté son cou sur la chaîne qu'il avait eu tort de ne pas bien aiguiser (authentique). Sa femme n'a pas pu déposer la tête dans l'armoire à têtes tant la coupe était mal réalisée: aucun point d'équilibre!
    Qui ne connaît l'histoire de cet alpiniste américain parti escalader une paroi rocheuse dans le grand canyon? Son bras fut bloqué par un éboulement. Après quelques jours d'essais infructueux pour retirer son bras de cette gangue de roches, et sans doute parce qu'il commençait à s'ennuyer, il prit son Opinel et se trancha l'avant-bras, juste en-dessous du coude. Devenu célèbre, il exploita sa mésaventure, écrivit un livre dont on fit un film. Grâce à l'argent amassé, il acheta une prothèse intelligente qui lui permit d'aller rechercher son bras. Il le rangea dans l'armoire à bras, lui qui était une armoire à glace.
    Pour enfoncer le clou, oserai-je écrire, cette histoire véridique: mon père et son ami menuisier sont appelés par une voisine pour descendre le corps de son mari et le déposer dans le cercueil, au rez-de-chaussée. Las, la tête du défunt, quoi qu'ils fassent, ne se mettait pas bien: elle tournait à droite, à gauche, penchait sur un côté puis sur l'autre. Le menuisier fit sortir tout le monde et dit qu'il allait arranger cela. Quelques minutes plus tard, la tête tenait bien droite. A la question de mon père, il répondit: ben, ju l'a clawée (je l'ai clouée).

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  3. Il existe des tondeuses affamées, libres et sauvages, farouches et indépendantes, qui courent le vent des plaines ; aussi des scies affamées qui ondulent dans les airs et déchirent les coeurs.

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