jeudi 26 février 2015

Rumeur des Jours et de la Nuit (62)


Entendre 
Des montagnes fleurir sous la terre
Et des oiseaux chanter sous la mer

Ecouter
Avec une bouche de lune
Les oreilles palpitantes dormir sous tes hanches

Entendre
Les cils murmurer aux paupières
Et les yeux caresser ce qui passe et ce qui vient

Ecouter
De mon argile close
Les champs célestes reposer dans ta main

Entendre
Les étoiles mortes  nourrir les âmes perdues
Et tes bras étreindre la nuit et le jeu du vide

Ecouter
Des mains de mon âme
Les pensées de tes boucles et de tes courbes

Entendre
Un bruit lointain courir sous ta peau
Et le chant des abimes naitre dans le monde

Ecouter
Du brouillard misérable de mon être
Les battements de la peur au crépuscule de ton âme

S'entendre écouter
Pour ne plus dire
Pour ne plus lire
Dans cette vie mortelle
Où chaque poussière
Contient sa fin

S'entendre écouter
La solitude des lointains
Et les silences innocents
Autour desquels tout bruisse
Comme la vie cachée
Dans les replis 
Où tout dort

Voir alors ton visage
Se parfumer d'ombre.








mardi 24 février 2015

Poèmes du Minuscule et de l'Insignifiant (66)


Puisque je ne sais dire ce que je dis
quand je dis que je le dis
ni même penser ce que je pense
lorsque je pense que je le pense
C'est le dire minuscule de celui qui disant qu'il ne dit pas
espère être entendu de celui qui écoute ce qu'il n'écoute pas

Car l'intention de signifier est en moi
comme l'espoir dissimulé
d'élargir et d'épaissir mes brumes 
et de ceindre le non-dit des lauriers  du dit
Mais pourquoi pavoiser le vide de paroles ?

L'été qui s'étend entre ses rives
le soir qui bruisse sous le vent
et l'étendue vide, l'étendue infinie qui règne en tout
se contentent d'être uniques en ce qu'ils sont.

Loin des mots du Jardin et d'Adam
ils n'ont nul besoin du sens
qui les masque et les révéle.







lundi 23 février 2015

Rumeurs des Jours et de la Nuit (61)

                                  *
Si nous abaissions le ciel
Nul besoin nos cous n'auraient de se tendre
Ainsi nos prières mêleraient les nuages à la fange
Là enfin se nouerait l'infini aux songes de nos ténèbres

                                  *
Ce qui est proche ne voit pas l'abime qui sépare
Et les lointains n'ont garde de ce qui les rapproche
Sans voir uniquement nous annulons
Seul ce qui regarde éloigne ou rapproche

                                   *
De l'océan l'eau se retirera
Et la barque échouera
Ton ombre avide d'os et de poussières
Et tu dis : "Viens donc, viens donc avec moi"

                                    *

La demeure où nous aimons
La soif de la soif
L'eau de l'obscur
Puis à nouveau le désert sur mes lèvres














samedi 21 février 2015

Ombre du monde (14)






C’est plus ou moins à cette époque (mais les chroniqueurs de l’événement ont dû mal à se mettre d’accord) que l’on commença à constater certaines pathologies météorologiques. C’est ainsi que des vents étranges se levaient soudainement, vents chauds ou froids, porteurs d’arômes inconnues, soufflaient quelques minutes puis s’éteignaient brutalement. Leur force était moyenne, ne dépassant pas les quatre beauforts. Mais ce qui surprenait, c’était non seulement leur soudaineté mais aussi le fait qu’ils naissaient dans des conditions qui ne les autorisaient pas. On s’interrogea alors sans s’inquiéter.                       

Mère ! Père !

Tout leur était bonheur.  Il était père, elle était mère. Elle l’avait désiré, il l’avait accepté. Ils sentirent très vite que quelque chose avait changé ; dès les premiers soins, ils comprirent tous deux  à quel point ils étaient liés, à quel point, et quoiqu’il pût arriver, la petite saillie sur le ventre de leur bébé les engageait définitivement l’un envers l’autre. C’était cette petite cicatrice, un peu pâle, un peu rose,  cette ligature ombilicale qui les rapprochait irrémédiablement. C’était cette marque de séparation, ce seing de la blessure qui les nouait désormais inextricablement l’un à l’autre car, si c’était vers ce petit bout de matière, vers ce petit monde fripé et rebondi qu’à l’avenir la totalité de leurs existences – leurs corps, leurs esprits- affluerait à tous les instants, c’était aussi ce qui préviendrait à jamais la possibilité d’une distance irréductible entre eux : la parentalité majorait le serment de conjugalité, et bien au-delà de sa légitimité, de sa légalité, lui ajoutait la radicale responsabilité d’une existence à part, d’une part de vie arrachée d’eux-mêmes mais séparée et différente, immergée  dans une région particulière mais illimitée des mondes et des temps  infinis : il fallait désormais accorder une tutelle vigilante, une sauvegarde difficile, fragile, incertaine, à l’enfant, une protection au cœur des tourbillonnements immémoriaux de particules subatomiques, de flux quantiques, au sein même de ces ondes matérielles et immatérielles, dans les écoulements continus de fragments spatio-temporels qui distribuent au cours d’une histoire sans nom et sans visage la mort et la vie, jamais répétées toujours reproduites, dans des mondes toujours déjà oubliés, ayant vécu avant de naître dans des concrétions transitoires, froides et congelées, agrégats mous et solides, fluides et rigides, se mouvant dans l’immobile, de l’extrême dilatation à la gazeuse condensation, au fond de rien, au bord de tout, et dans ces paradoxes locaux et non-locaux, ramenant toujours et sans pensée et sans intelligence et sans fin la vague  là où elle était, dans sa houle, exactement, à l’endroit où elle vient de se retirer depuis une nanoseconde d’éternité, un suintement d’x qui montre et qui se retient au même moment,  et tout cela pour qu’un œil, un jour, perçoive la translucidité du gel, des lumières rosées, violettes et pourpres, la beauté du monde... moléculaire, solide, stable mais déjà en partance, déjà reparti, superposé à d’autres, en un long rayonnement de structures fines, indiscernables et brûlantes, englouti, absorbé à nouveau, converti en autre chose, en son contraire, si on veut, dans un ailleurs vide et parallèle, avant à nouveau de porter figure, décomposée, toujours et jamais. Et cet enfant, ondes figées  en cristaux, sorti de la tourmente, enlevé du cœur du maelström, lignes de force fuyantes soulevant le ventre de Chloé, pendant une seconde ou des mois,  ce visage apparu devait être maintenant défendu de cette puissance qui l’avait fait survenir de l’informe jusqu’au monde humain. Se faire un destin, c’était se faire une présence de ce qui n’avait ni  passé ni avenir. Se faire un destin, c’était faire foi de ce qui était là, devant soi, car rien, de toute éternité, ne pourrait réfuter la vérité de ce fait, ne pourrait faire en sorte que jamais il n’y eut sur un minuscule bout de durée, dans une province éloignée du temps, à Saint Heu, pour le dire simple, qu’il n’y eut un homme et une femme avec ce bébé, précisément, ce bébé-là, et pas un autre, et que cet homme-là et cette femme-là avaient décidé d’être pour lui avant d’être pour eux. Chose qui n’était pas si commune, même en supposant l’infini et la pluralité de ses mondes.
Il était père, elle était mère. Ils étaient heureux et responsables.

L’habituelle fierté qu’Antoine lui aussi ressentait se grossissait maintenant de la conviction assurée de le bien employer, ce temps voué à son enfant de sorte que s’écartaient les ultimes scrupules et s’effaçaient les derniers lambeaux d’angoisse qu’il avait eue, parfois, à ce propos, avant la naissance.  Et maintenant qu’il les avait surmontées, ces inquiétudes, il n’eut pas voulu ne pas les avoir éprouvées comme l’évidence d’un amour contenu qui n’attendait que l’arrivée de son objet pour enfin s’exprimer dans des actions simples, discrètes mais combien nécessaires.

Ils étaient donc de ceux qui construisent, de ceux qui fondent des existences, de ceux qui possèdent cet acharnement dynamique à ériger des empires, fût-ce sur des territoires restreints, des micro terroirs,  car ce qui leur  importait, c’était la  maîtrise sur les choses moins que les choses en elles-mêmes , c’était cette domination paisible qui procure aux hommes qui la détiennent la sûreté tranquille dans les jugements et l’aplomb résolu dans l’action. Antoine avait appris cela, il l’avait appris de Chloé sans qu’il s’en rendît immédiatement compte, sans même ressentir la douleur, la honte ou l’amertume  que l’on peut éprouver envers ceux-là, qui, volontairement ou non, nous contraignent à mourir à nous-mêmes, devant nous-mêmes en nous obligeant à suivre seul la dépouille de notre propre cadavre au cours des funérailles d’un égo solitaire, devenu misérable et famélique.

Le mariage puis la paternité avait affermi Antoine, mais il ne le disait pas et ne se le disait pas, non, tout se déroulait comme s’il n’avait eu nulles ruptures, nulles différences notables entre  un avant et un après, non, tout semblait se dérouler dans une trame continue, un continuum où les moments différenciés de sa vie s’échelonnaient les uns après les autres dans une successivité claire qui ne lui imposait en aucune cas la brutalité de la nouveauté. Non qu’il n’eût le sentiment du changement-il eût fallu pour cela être fou-, mais ces transformations graduelles, justement par leur progressivité, lui donnait l’image d’une évolution lente sans à-coup et sans saccade où, seuil après seuil, l’habitude et l’attente avaient le temps de se former et de lui donner la force de ne plus s’étonner de ce qui advenait, de ce qui était advenu.
Les habitudes avaient changé, dans leur nature et dans la vitesse de leur volume, de leur répétition. Antoine, qui avait, depuis un certain temps déjà, renoncé à la possibilité d’une carrière plus honorifique mais peut-être moins honorable, se dépensait sans compter pour subvenir aux tâches multiples et éreintantes qu’une naissance toute fraîche implique. Il y avait d’abord toutes les attentions permanentes qu’un bébé demande ; ils apprirent à langer, à faire des panades, à se lever la nuit, à bercer, à cajoler, à biberonner ce qui n’était décidément pas seulement qu’un tube digestif, à perdre et à prendre patience, à surmonter des énervements et de grosses fatigues. En même temps, ils comprirent qu’aimer n’était pas un mécanisme naturel, qu’il n’y avait là aucune sorte d’instincts souverains, de pulsions spontanées par la magie desquelles on aimait d’un coup et une fois pour toutes ce qu’on avait conçu.

Chloé n’en était pas là. Contrairement à son mari qui recevait une leçon du ciel, les choses, pour elle, n’avait pas la complexité qu’elles prenaient pour Antoine. Ce qu’elle donnait, elle le donnait dans ce qui était  la franche évidence de la maternité. Cela s’entendait. Puisque l’apprentissage lui-même était d’une certaine nature, elle savait plus qu’Antoine que les multiples besoins de son enfant participaient d’une forme de raison, non d’une raison réfléchie, issue d’une méditation de l’après-coup, mais d’une raison organique, d’une perception plus corporelle, qui ne trouvait son origine que dans le présent de la perception immédiate. En un mot, Chloé se déplaçait dans son monde avec cette aisance heureuse qui manifeste, pour l’extérieur, une énergie facile, une félicité tranquille et  peut parfois passer comme simplicité chez certains de ces esprits exclusivement tournés vers les problèmes de profondeur. On l’aura bien compris : il ne s’agissait en aucun cas de la crédulité  ou de la candeur ingénue d’un cœur simple, mais d’une sorte achevée de maturité économique.

Pendant ce temps-là - pendant que le temps passait - comme la résultante implicite d’une secousse lointaine, une onde issue des arrière-plans érodait en la traversant, une existence qui ne se disait plus à part tant elle devenait exclusivement redevable à un nous de tous ses usages, de tous ses rituels, de toutes ces sortes d’ accoutumances qui, à l’inverse, le constituait comme agent abstrait, signe et indice dernier de la créance mutuelle, existence par conséquent obligée envers un groupe neutre, restreint, grammatical - ce On inoubliable -  de toutes ses décisions les plus mesquines, de toutes ses habitudes même les plus étroites, les plus triviales.
Pendant ce temps-là – pendant que le temps passait - comme l’acide lent  d’une eau faiblement corrompue,  une démangeaison insensible, imperceptible à l’attention la plus discernante, c’est à dire pas même une irritation, à peine un agacement, un assoupissement plutôt,  rongeait d’une corrosion discrète, clandestine, ce morphologique accord des mœurs, cette génération de traditions domestiques, toute cette mise en arroi des minutes et des heures, ce train de l’ inévitable banalité de la vie, cette infinie suite de rapports insignifiants, médiocres certes pour la  courte vue, mais qui ne traduisait par delà que l’obligatoire et, par ailleurs, admirable obéissance à l’indigence empirique ; alors, dans ce remarquable surgissant de l’ordinaire,  pendant ce temps-là,- c'est-à-dire pendant que le temps passait- comme un regard retardé sur le présent qui arrive, un trouble  d’autant plus étendu qu’il dominait dans son intimité silencieuse une conscience incapable de se le formuler,  entravait cette dernière d’un poids lunaire qu’elle feignait d’ignorer en s’en refusant l’aveu.

Pendant ce temps-là, pendant que le temps passait, Antoine, désormais,  sentait le besoin de commentaires

Il commençait à ressentir le besoin de littérature

C’était une longue histoire, Antoine et la littérature. Il y avait d’abord trouvé , au moment des premières acnés,  une forme d’issue à la solitude, une parole qui se lisait, qui le lisait, une voix qui le pénétrait  et si, dans un premier temps, il y avait découvert, dans un aveuglement sélectif, une manière reconnue de se justifier – à l’époque la littérature était encore une valeur même dans les populations qui en étaient théoriquement c'est-à-dire socialement les plus éloignées-, de justifier donc ses modes de pensée et ainsi de pouvoir affirmer à partir de la  grandeur , plus tard, il y avait trouvé un passage parfois rude dans le fourmillement de ses mois, de ses préjugés et de ses sentences. C’était le monde cru, le monde muet, illisible, incompréhensible et  plein, qui l’avait conduit à celui des signes. C’était « ça », ce « ça » brut qu’il voulait saisir,  sincèrement et sans arrière-pensées, dans son évocation symbolique et sensibleIl  fut donc happé très tôt par le sens, par ce célèbre sens de « l’aberration  du monde ». La littérature l’avait élevé mieux que ses parents -pensait-il- et cette élévation devait sans cesse se nourrir d’évaluations nouvelles qu’il ne découvrait qu’au travers des idées invisibles.

Grâce à elle, il avait fait des rencontres intéressantes, pour autant que l’on appelle « intéressant » ce qui nous convient, nous agrée, ce avec quoi nous pouvons être d’accord à quelques détails près. Plus tard, il avait rencontré de jeunes artistes, des écrivains confirmés qui fréquentaient les mêmes bistrots, d’autres, ratés, qui maugréaient sur l’art, sur le monde, et par conséquent sur le monde de l’art alors qu’ils ne possédaient pour les uns aucune aptitude, pour les autres aucune volonté. De fréquenter ce petit monde si jeune lui avait donné de l’épaisseur, des épaules, une force dont il ne percevait pas l’illusoire vanité mais qui lui permettait de passer des nuits et des nuits, allant d’un café à un autre, dans ce talent noctambule où l’on a soif  de sensations et de bizarreries, confondant la vie et le travail, se méprenant sur l’exaltation d’un enfièvrement juvénile et l’austérité sèche des mots, longues nuits d’une jeunesse déréglée, curieuse, studieuse au bout desquelles se  profilent-croit-on- les formes futures d’une âme poétique en gestation, mais  dont, en réalité, l’idée, et seulement l’idée,  se maintient dans l’existence par la seule puissance verbale d’un démiurge ivre, pontifiant et sans joie : à cette époque, le vase clos des ambiances nocturnes  suffisait à assouvir ses instincts parce que la reconnaissance quasi automatique d’alter ego plongé comme lui dans un fantasme sans consistance lui donnait surtout la satisfaction de l’obtenir à moindre frais. Il n’y avait pas besoin de « faire », il suffisait de dire. Mais, pour empocher ce gain à bon marché, encore fallait-il qu’il refusât, à ce moment-là de sa vie,  de se pencher plus attentivement sur son entourage proche, qu’il résistât au désir confus de le mettre en question,  dès lors, qu’il s’opposât à se mettre lui-même vraiment en péril. Peut-être alors se serait-il rendu compte que seul  comptait réellement pour lui la légitimation affective et sociale en soi plutôt que telle ou telle forme - ici littéraire, artistique - dont cette légitimation, pouvait se revêtir. En somme, le visionnaire des fins de soirée était aveugle, sa parole, muette, son courage, peu affermi, et, par conséquent, son amour de la littérature parfaitement sincère.

C’est pourquoi aussi, jamais, il n’avait écrit.

jeudi 19 février 2015

Poèmes du Minuscule et de l'Insignifiant (65)

Châtaigniers de pluie
Instants vivants dans la pierre qui fleurit
Lierre de craie, grenade ensommeillée
Permanence du souffle
Souffle de lunes, empires des vents
Grappe de rêves, vignes des assoiffés
Terre de béance où se puisent les blessures
Et le sucre sur ta langue que sculptent tes mots
Tes mots de balsamine, balsamine en fleur
A l'ombre des croix le long sentier qui va
Jalons des morts, balise des souvenirs muets
Regards aveugles, saveur azur
Embrasement des vergers, colère de la nuit
La  nuit des vautours étoilés, nous
Oui, nous les yeux jaunes et la langue dentée
Et sur les frontons de ciel, les diamants des mers
Qui se gorgent des silhouettes du temps
Silhouettes de paille, silhouettes du vide
Dont nous revêtons notre simplicité immonde
Cette horreur d'être qui dresse les canons
Déchire les viscères et éclate les organes


Mais il y a sur cette place vide
Dans cette ville déserte aux coupoles d'or
Et aux portes arabesques il y a le geste
Sous les arcades serpentines
Le geste doux qui abolit les corps
Leur donne des ailes carmins et des fleurs de paon
Ces ailes et ces fleurs repliées dans nos secrets
Que l'œil comme un enfant des banquises
Blessé de toute cette blancheur vide
Ne voit jamais, ces ailes et ces fleurs
Que toi et moi sentons pourtant 
Entre le matin où les corolles de chair s'ouvrent
Et  le soir que les funérailles du jour appellent
Pour que dansent et s'humilient devant la vie
Les sexes, tous les sexes
Des femmes et des hommes, des serpents de l'aube
Des salamandres bavardes au seuil des nuits gitanes
Des scorpions qui boivent aux sources des sables
Tous ces sexes démunis qui nourrissent  
L'espoir dans les gerçures de l'avenir
Et mon sang, et ton sang
Et le sang des autres, la même matière nue
Tous là une seule matière un seul esprit
Dans une vie même, au même moment
Qui porte nos visages à contempler et à prier
Les mêmes divinités de son et de sésame
Où des rivières sans eaux abreuvent des soifs sans sècheresse 
Dans la ville déserte aux coupoles d'or et aux portes arabesques

Que reste-t-il encore à veiller
Dans le crépuscule jaunâtre de tous les âges
Où ta jeunesse se noie dans mes rides
Où ta force s'épuise dans ma fatigue
Vieillard gisant déjà dans les fruits les moins mûrs
Qui annonce en eux son triomphe mortel  
Et pousse, gémit et écarte
Comme l'enfant fait naitre la mère et le père
Le temps déjà en lui
Dans l'ovule incolore et le sperme mat
Où nait le temps qui nous meurt
A la seconde même où il se contient tout entier
Nous sommes la seconde mourante de notre naissance

Que reste-t-il à protéger
Dans ce long vestibule implacable
Rempli de cages obscures et de diables inconnus
Le long de murs transparents que nos yeux ne traversent pas
Reptile de la peur, reptation de l'angoisse
Entortillements dans des mots et des verbes
Crucifiés à chaque pas
A chaque pas des Golgotha
Et derrière les images les oliviers de Gethsémani
L'attente assis dans la cellule des pensées
Et dans ce long couloir d'abattoir aux barreaux infinis
Les pas de l'ami et du familier se retirent et reviennent
Dans la figure brouillée qui blesse et qui hante
Les souvenirs vieillis de ce qui toujours s'est accompli

Il ne reste que ce qui se garde par delà l'oubli
De ce peu qui s'ignorera lui-même

Lorsque le néant même aura disparu.

lundi 16 février 2015

Poèmes du Minuscule et de l'Insignifiant (64)

Nourrie de ces ruelles étroites et de ces places ovales
-là où les derniers bancs vides attendent le matin-
La nuit s'avance à petites enjambées d'ombre
Et déjà j'oublie  ce que j'ai vu du jour
Souvenir ignoré qui remue le présent
Ainsi je ne peux être face aux choses
Qu'en n'étant pas là où je suis

Il est de ces miroirs qui abritent les images
Qui les gardent et les conservent
Les grands miroirs de la mémoire
Où trainent les regrets et les adieux tus
Quand de la rive nous voyons la barque s'en aller
Et chaque appareillage est un bris dans le temps
Ainsi je me sens tissé d'eau et de vent

Ce qui respire dans la nuit qui s'avance
Parmi ces places et ces rues qui se jettent dans la mer
Dans l'obscurité des emblèmes et des symboles
Ce qui s'agite dans le trouble aveugle
Ce qui, silencieusement, y meugle
Des nuages opaques et des carrefours sans chemins
Là où la vie commence au moment où elle meurt

Et sur les quais par l'Ouest enflammés
Dans les rumeurs et les cris
Des foules de marins font de grands signes
Aux navires qu'ils n'ont pas pris
Et qui s'inclinent devant les horizons
Où l'on renonce et accepte
Ce que la marée a offert puis a repris.








dimanche 15 février 2015

Petit Précis de Curiosités Euclidiennes (4)

La Loi Fergusson-Willis. Deuxième Principe


Le nuage est l’extra-totalité imprégnée, moite et suintante, écume brûlante qui étreint de ses mains de soie l’infinité des temps et des lieux, le Haut-Château qui règne sur les règnes,  domine toute domination, Destin aveugle des destins aveugles, il est la  racine carrée de toute chose. Il exerce spontanément l’autorité insensible à laquelle on obéit sans savoir même qu’on le doit.  Il est le pays maudit et invisible d’où le tout futile dont nous faisons l’expérience quotidienne (chez le libraire, à la boulangerie, au stade,...) provient et vers où, qui sait, il retourne[1]. Ce Tout du journalier, nous l’appelons le Monde-Chose, monde dans lequel nous essayons de vivre et pour lequel il arrive à certains de mourir mais au sein duquel de toute manière tous doivent bien accepter d’y laisser justement quelque chose. 
On a pu observer avec beaucoup d’étonnement qu’il s’est d’abord érigé à partir d’un enchevêtrement chaotique de lignes-mortes ou lignes-choses. Cependant, c’est encore aller trop vite en besogne que de déjà évoquer le Monde-Chose. Le fait d’en décrire le noyau est purement heuristique. Car ce Monde-Chose n’est pas encore ce qu’il est au moment même de sa naissance, on dirait même qu’il n’est même pas rien[2]
Actuellement on pourrait le définir de la façon suivant[3] : Il est  ruissellement ou humeur du nuage, écoulement de la sueur baveuse de la brume nuageuse. 
Il est le « réel ? » issu du «  réel ! ». 
Il est point du point d’interrogation.

Avant d’aborder ce passage capital et critique (puisqu’il envisagera le monde tel que nous croyons qu’il est), cette section posera la question des inévitables conséquences du Premier Principe. Ces dernières seront l’objet du Deuxième Principe. Conséquences ahurissantes d’un Premier Principe irréfutable, elles prennent cependant le pas sur ce dont elles sont les rejetons, un peu comme si la chaleur était la cause du soleil et non l’inverse.

Dans le nuage, la cause est toujours seconde. A l’évidence.

Par la fureur du Feu, les mondes juxtaposés et entrelacés, à la fois, ont décomposé le nuage en  brumes vagues ou brouillards indéfinis ; nuage si peu nuage encore, ruses vaporeuses masquant la dérobade essentielle[4], ce sont bien ces vapeurs nacrées qu’ivres d’opium, les anachorètes d’infinies Abyssinie souillaient de leurs prières affamées. Toutefois, ces nuées ruinées, déchues au cœur même de leur empire et que l’on croyait perdues à jamais dans leur tessiture originelle (ce qui consternaient les cénobites dévêtus) retrouvèrent dans leur désintégration l’amour de l’accord et de l’unité[5] alors que sous l’espace encore vierge se consumaient de haine les cafards géants aux ailes crochues.
Feu englobant et lignes abstraites sont devenus autres tout en restant parfaitement eux-mêmes : la métamorphose du premier en vent ou Vitesse du Feu (v = Vf.) a autorisé la seconde à s’épaissir, à prendre l’embonpoint indispensable à sa perception physique. Ainsi donc, la Ligne a perdu la sècheresse érémitique qu’une abstraction sans relation lui conférait naturellement et c’est par cette contamination pathologique que la ligne a gagné en sympathie.
Par conséquent, l’évidence saute aux yeux de tous pour peu que nous ayons laissé là ce qui empêche toute attention errante : dans leur amoureux et sauvage enlacement (la nature irréductiblement sexuelle de leur relation a été maintes fois prouvée[6]), la ligne a gagné d’elle-même à partir ce qui était différent (le Feu) et a gagné en existence, et donc aussi en joie pendant que le Feu, perdant en teneur, s’enfermant dans sa coulpe, s’attristait plus qu’il n’attisait encore :  en effet, pour le Feu comme pour les Hommes, la faute est le lieu rêvé de toutes les repentirs venimeux, la jouissance souffrante du regret solennel qui conduit à la construction du Beau Rôle[7].
Cependant, dans l’ensemble du processus d’expansion et de contraction , le nuage est resté stable comme système solitaire, comme système complet isolé ; certes, s’il a pu musarder à droite, à gauche au moment de la dissipation, s’accrochant là aux sommets déchirés des Montagnes Saintes ou ici enveloppant les voiles barbaresques d’une quiétude pâle et argentine,  très vite, le nuage a corrigé sa corruption interne pour  reconquérir sa traditionnelle permanence, son invariable régularité. On dit alors que « le nuage se pose, insiste et persiste »[8].   La vitesse interne du nuage est  celle du vent une fois seulement achevée la  vaporisation liée à la combustion de la ligne abstraite ; alors le gaz devient plus léger encore que le nuage et se disperse, ni Feu, ni Ligne, ni Vent, reste plutôt de la création dont on ne sait que faire.
Tous peuvent maintenant l’avoir à l’esprit : la chaleur intense qui a forgé la ligne-chose par frottement et embrasement en laissant le Feu dans un état de quasi-inanition, la gazéification qui a suivi, l’enrichissement et l’appauvrissement des deux éléments primordiaux, c'est-à-dire la concaténation inévitable de ces phénomènes physiques purs ont engendré le souverain désordre, un déséquilibre procréateur qui fait que la constance globale de la structure synthétique n’est jamais que le résultat d’une agitation intérieure de tous les instants.
Le système logico-organique du nuage est une conséquence de la fébrilité chaude et obstinée.
Ainsi, le Monde-Chose dépend d’un père stable toujours cependant en voie de dispersion et d’éparpillement. C’est bien ce qu’affirme sans sourciller le Second Principe de la Loi Fergusson-Willis :
 « Dans les nuages, le Feu spontané, puissant et enjoué, perd une part de lui-même. Irréversiblement, il se compresse comme la ligne se détend : en mourant pour devenir trait visible, cette dernière s’accroît de son énergie. La ligne ne connaît cependant pas l’échange. Alors la source chaude se refroidit et le désordre devient  condition de l’équilibre et de la constance.[9] » 

Nous verrons, dans la section suivante, les innombrables répercussions de ce Principe sur la vie des Essences et, de là, sur nos existences appauvries.

[1] Il ne faut pas oublier qu’au dessus du nuage, centre de vie et de mort- et donc lieu d’agitation infantile -  il y a la ligne pure comme vie absolue. L’incapacité du langage humain à s’emparer de cette absoluité vitale nous contraint à nous rabattre mesquinement sur le nuage. Qui est, en terme administratif, comparable alors à une sous-région cantonnale.
[2]  Si notre petite balade entre les choses et lignes peut nous conduire au rien, nous aurons atteint notre tâche et jamais le procès mesquin d’incomplétude ne pourra nous être adressé. Non que l’a-systématisme qui nous guide soit incomplet ou même complet et achevé, mais simplement parce que la question n’est pas de mise. Que les systèmes soient clos, ouvert, fermé ou encore isolés n’est pas la question.
[3] Définition lacunaire, parcellaire du rongement-monde, mais nécessaire pour la bonne tenue rationnelle de ce qui suit.
[4]«  La dérobade est le mode de vie du caractère nuageux » (Anton and Fish, « The  Cloudy  withdrawal in a political view », Flying Birthday Edition, Everton, 1852)
[5] «  Mutandis mutatis, il y aurait à faire ici un parallèle risqué mais avantageux entre la Passion du Christ et le renouvellement des nébuleuses fuyantes. On peut et on doit affirmer l’essence pré-réssurrectionnaire de la nature nuageuse », Gottfriett,  « De l'essence vive comme possibilité d'être du nuage", Munich, 1943.
 Il y aurait beaucoup à dire sur cette assertion de Gottfriett, notamment parce que l’on sait de toute éternité que le nuage, en tout cas, celui qui vous prend tant d’énergie actuellement, n’est le siège d’aucune sorte d’essence. La thèse fut d’ailleurs rejetée en bloc au Symposium International de Néphologie (Actes du S.I.N., XIV, Santa Lucia, Uruguay, 1947)
[6] « Abstract Line and Fire, An Erotic Model For The New générations »,  Paul Gofin, Rabbit Edition, p.2315-2316b, Brisbane, 1968.
[7]  Le Beau Rôle est devenu le personnage classique du monde contemporain. Il se présente habituellement comme porteur de souffrance et tente de convaincre qu’il est sans masque.
[8] « The Cloud continues, insists and persist.The cloud moves at wind speed and after complete vaporisation the gas becomes lighter than air and dispers »
[9]Fergusson-Willis'  second principle : 

 “In the clouds, the spontaneous Fire, strong and frisky, loses a part of itself. Irreversibly, the Fire constricts as the line slackens:  dying into a visible trait, the latter extends from its energy. Nevertheless, the line does not experience any form of exchange. Thus the hot spring cools, and confusion is the necessary condition for balance and constancy. “