dimanche 29 mars 2015

Ombre du Monde (18)

Chez certains commentateurs dont on peut en grande partie accepter le récit (parce que celui-ci se fonde sur des faits vérifiables), on trouve néanmoins certaines remarques qui relèvent plus de la subjectivité éthique que de la froide contrainte  du constat objectif : selon eux, les populations et leurs dirigeants s’inquiétaient sans s’interroger car la vie immédiate requérait toutes leurs attentions. C’est ainsi que certains analystes se mirent à émettre des jugements et à  tirer des enseignements, ce qui leur auraient fait perdre beaucoup de crédibilité si ces remarques adjacentes n’avaient clairement été distinguées des procès-verbaux scientifiques.


                 
Grincement !

Quelques mois s’étaient écoulés, mais les récents événements qui avaient bouleversé la vie tranquille de la région continuaient à en exciter les intelligences, à susciter des commentaires détaillés, à réveiller les mémoires assoupies ; en effet,  si les plus médiocres phénomènes météorologiques peuvent donner prétexte aux déploiements les plus audacieux des compétences analytiques, l’obligatoire analyse  d’un tel désastre donnait par conséquent au mutisme et à la mélancolique morosité, si habituelle pourtant au pays, les couleurs sombres sinon d’une trahison, du moins d’une déloyauté sociale, d’une infidélité mortelle au sens commun : il était maintenant devenu déraisonnable de se taire et être hors sujet était pire encore. Les esprits étaient enfin occupés à se trouver une issue. C’est ainsi que les vicissitudes, les incidents de la fortune, l’horreur même, nourrissent en la distrayant une réflexion qui prend toutes les apparences de la raison alors même que l’incorruptible et essentiel silence du sens moral suinte toujours au sein de cette apparente vitalité  comme si tout cela n’était en fait  qu’une  passade sans conséquence, n’était que le puéril caprice, l’infantile libertinage d’une bêtise discrète et réservée trouvant soudain matière à expression.

Toutefois, l’épisode, il faut le reconnaître, avait toutes les raisons de faire forte impression car même si rien ne se formule mieux et avec tant de clarté que les explications scientifiques, rares sont ceux, cependant,  qui accueillent, sans état d’âme,  avec le détachement nécessaire, ce qui n’est en définitive qu’un simple événement climatique, un vulgaire fait divers électromagnétique, qui constatent  sans manifestations irrationnelles une  tempête, une  tourmente noire, ce cataclysme de pluies, de vents et de boues, de foudres et de tonnerres, même de la manière soudaine et dévastatrice dont il s’était abattu sur la commune de La Pairie sur Iv , capables, ainsi, de rendre compte objectivement de ces phénomènes qui, non content d’ accabler la terre, avait terrassé en sus un de ses plus respectables symboles, le Directeur Général, traumatisme municipal où d’autres virent les signes  de puissances obscures et naturellement néfastes. C’est pourquoi resurgirent un moment des cavernes où on les avait enfermés rebouteux, marabouts, sorciers, chiromanciens, astrologues, devins, mages, guérisseurs et sectaires de tout acabit.

Outre le fait qu’il fallut aussi ajouter à la liste des désastres physiques - glissements de terrains, inondations, forêts en grande partie détruites, routes coupées par des arbres déracinés, incendies, maisons effondrées, monuments historiques irrémédiablement atteints - les problèmes économiques et sociaux - écoles fermées, coupures d’électricité, trafic ferroviaires perturbés, ouvriers de la construction en chômage technique,  saison touristique compromise, arrêt des compétitions sportives, problèmes d’approvisionnement de toutes sortes, bétail noyé, récoltes compromises,  etc...-  on dut également  accepter le choc causé par la disparition d’un homme aimé parce que, toute sa vie, il avait lutté en vue du bien-être indéfini d’une population pour qui l’heure était maintenant venue manifester sa reconnaissance en lui offrant un deuil subrégional, illimité et bien mérité.

Saint Heu était une des rares communes à avoir échappé au désastre. Miraculeusement, l’orage s’était déporté vers l’ouest avant de jeter ses dernières forces sur un pont autoroutier qu’il avait coupé en deux. La petite agglomération avait peu souffert, seulement  quelques dégâts périphériques sans grande importance et qui chagrinait à peine. C’est ainsi qu’on avait quelquefois parlé de Saint Heu, mais seulement parce que la localité avait un moment servi de base arrière aux journalistes. 
Cependant, quelques jours seulement suffirent pour que l’événement passât au second plan des préoccupations médiatiques : en dépit de la gravité des dommages à La Pairie,  il n’y avait eu qu’un mort, ce qui, nuançant la tragédie,  la rétrogradait petit à petit au rang de simple fait divers dramatique. Les professionnels de l’information, impuissants dès lors à en accroître ou même à en conserver longtemps  la charge émotionnelle utile (la célèbre C.E.U.) ne purent soutenir longtemps l’élan de sympathie : l’empathie fut de courte durée, l’audience s’effilocha peu à peu et se dilua rapidement dans les autres épisodes d’une actualité pleine de suspense et de rebondissements. Le fléau devint une infélicité ; les désagréments, les déboires, les conséquences malheureuses d’une ténébreuse et sibylline fatalité et bientôt, très vite, les exaltations et les élans apitoyés se firent plus discrets pour finir par se taire définitivement.

Après quelques mois, la vie reprit son cours, les ratiocinations plaintives  des populations concernées se firent moins perçantes, moins mordantes si bien qu’elles ne tardèrent pas à disparaître progressivement dans un malaise silencieux.

Depuis quelques jours, un soleil printanier scintillait joyeusement de ses jeunes éclats dans un ciel clair et pur sans que cette  allégresse  du renouveau n’affectât outre mesure Antoine. Il continuait à s’ennuyer et à souffrir de cet engourdissement, de cette molle nonchalance qui rend les choses mauvaises et inhospitalières. Et si, comme partout dans le pays, les cruels événements de l’automne passé avaient masqué, pendant quelques semaines, son déficit psychique, l’entrée de l’hiver avait de la même manière engourdit cet enthousiasme nouveau pour les choses, en fait une simple saccade, un faux départ de l’âme rapidement figé par les premiers givres. Sans trop encore s’inquiéter de l’évolution de son époux, Chloé s’interrogeait  sur les raisons qui engendraient cette humeur pâle. En effet, atteint d’une dépression dynamique, il vivait à l’aveugle dans une forme   ralentie d’humanité, écho si typique d’un tempérament contraint de se concentrer seulement sur les fonctions vitales de la vie en société. Par le strict respect de ses obligations sociales et de ses responsabilités privées, il donnait ainsi le change de sorte qu’il déroutait l’éventuelle suspicion qui naissait quand on l’observait de trop près et dont alors on imputait erronément la raison à une trop grande réserve ou à un excès de fatigue En aucun cas, sa paralysie et la lourdeur de son assoupissement ne devait se trahir ; ainsi, qu’on arrivât à soupçonner sa tristesse eut été l’aveu honteux d’un échec qu’il lui fallait dissimuler.
C’était une de ses vies à laquelle on concède trop vite  la maturité heureuse parce qu’elle semble ne dépasser jamais cette distance distinguée, légère, posée au lieu qu’elle en forge parfaitement le simulacre. L’éducation avait permis à Antoine non seulement d’habilement reconnaître les codes mais encore de  représenter extérieurement la perfection de leurs modèles, et s’il était loin d’être le seul dans ce cas-là, chez lui, ce monde en trompe-l’œil ne servait qu’à couvrir, qu’à celer  alors que chez d’autres, il ne servait qu’à montrer qu’à manifester une force vitale anémiée par le seul fait d’être représentée. C’est pourquoi, même si chez l’un comme chez les autres, rien ne filait, ne coulait, ne fuyait de ce carroyage cérébral, on ne pouvait  trouver quoique ce fut de commun entre ces sortes d’esprit.

Souvent, il observait sa femme, son enfant. Combien avait-elle changé, Chloé, au contact de son petit ! Et que d’efforts pour rien, lui, avait fait ! Non pas qu’elle se fut enclose, comme cela arrive parfois, dans l’univers enfantin, évitant ainsi de se soumettre à ce qui doit être soumis, dédaignant de  fixer une progéniture hypnotique, comme le centre d’où tout vient et d’où tout repart, et, partant, d’empêcher en fait toute forme d’évolution, non, ce dont Antoine faisait le douloureux constat, c’était à quel point  Chloé s’était humanisée par les soins, les prévenances et les attentions multiples qu’elle prodiguait, justement parce que, si son enfant signifiait évidemment et principalement beaucoup pour elle, il n’était pas l’unique foyer de son attention. Ce qui l’étonnait le plus, c’était cette organisation d’un temps qu’elle avait l’art d’ordonner comme s’il s’agissait d’une matière tendre, souple, maniable, manipulable et qui lui rendait souvent du loisir et de la liberté. C’était cette manière de combinaison rigoureuse qui donnait à cette femme plus de pouvoir sur le temps que le temps sur elle alors que, lui, avait de plus en plus l’impression de déambuler, en se frottant le menton, et toujours à retardement,  autour d’une vie achronique qu’il acceptait sans arriver toutefois à lui refuser le statut de fait accompli. 

C’est avec peine qu’il arrivait à accueillir l’étrangeté qui le saisissait depuis que cet – son – enfant était né et, si les tâches, au début, avaient été scrupuleusement partagées, depuis quelques temps, en fait depuis presque toujours - ce qu’il ignorait lui-même - il baissait progressivement les bras, ou plutôt  faisait en sorte qu’ils supportassent moins que sa femme les embarras qu’une jeune enfance ne manquait pas d’amener. Porté sur le sens du sacrifice, Antoine, ne voyant que don et générosité là où il n’y avait, pour Chloé qu’actes naturels, il était normal qu’il goutât de cette souffrante jouissance de l’égo qui fait ordinairement  de la faiblesse une amère compagne. De fait, il n’était pas loin, parfois, de trouver cela injuste. Chloé voyait bien tout cela, ils en avaient souvent parlé ; cependant, bien loin que ces âpres négociations comblassent le petit creux qui se formaient entre eux, au contraire, elles en accentuaient le dessin puisque chacun de ces démêlés n’aboutissaient qu’aux mêmes conclusions, qu’aux mêmes impasses, et si ces dernières n’étaient pas suffisantes pour mettre le couple en péril, il n’en restait pas moins vrai que ce continuel frottement menaçait d’usure ou d’incendie les charpentes sur lesquelles leur existence à deux s’appuyaient.

Antoine s’ennuyait donc. Il avait envie d’une autre vie, ou plutôt d’une manière plus compromettante, d’une autre vie dans sa vie. La répétition des choses, le ressac des habitudes, le retour de la lune et des saisons, l’obligatoire structuration de l’éducation l’engageait, lui semblait-il, sur une de ces définitives voies sans secours qui se traçaient un chemin cahotant à travers un paysage de plus en plus pauvres, brousses, savanes, maquis épineux et déserts. Il se mettait à parler tout seul de tout ce temps perdu qu’il lui faudrait absolument retrouver, et qu’il perdait encore et encore à rabâcher  combien il se fourvoyait. Sans cependant qu’il y crût vraiment ou qu’il osât s’en convaincre sérieusement, c'est-à-dire jusque dans ses ultimes prolongements. C’est pourquoi les querelles, comme toutes les disputes, n’aboutissaient jamais à un quelconque règlement de la question puisque le seul profit que les protagonistes en retiraient résidait en un allègement de toute la tension nerveuse capitalisée. On se jetait alors à la tête des questions exclamatives qui ne demandaient aucune réponse et qui les laissaient, au bout d’un certain temps, épuisé et sans énergie. Ils recommençaient alors doucement à se réconcilier : estropiés et ulcérés tout deux,  ils se redressaient et reprenaient leurs habitudes comme si rien ne s’était passé.

La suite des jours continuait de dérouler le chapelet de ses  mille petits agacements, de ses niaises et secrètes irritations, de ses  médiocres et insignifiantes contrariétés qui, accumulées, induisaient un nouveau cycle de discordes. Alors, de plus en plus souvent, Antoine traînait à l’école, après ses cours, parlant à tel ou tel collègue, de tout et de rien, simplement pour gagner du temps, en en  perdant plutôt sur les tâches ménagères dont il avait encore à se charger au domicile conjugal. Il se demandait parfois où se trouvait son véritable labeur : au lycée, dans ses difficiles classes ou chez lui.

Toutefois, dans ces moments de vacance que lui offraient les activités fourmilières de Chloé et qu’il ne reconnaissait qu’à voix basse,  il sautait dans sa voiture et s’en allait, au hasard, dans une campagne qu’il connaissait bien mal.

mercredi 25 mars 2015

Les Confins : Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(2)


Paroles des confins,  bruissement du voilé et du retiré...Aux confins, le Midi sans ombres, l'imperceptible fraicheur lumineuse qui manque toujours aux soifs qui veulent....Paroles étrangères, les brumes grises des horizons, brise, brise inconnue qui sonne dans l'ouï et le dire qui s'incline devant ce qui se tait et agite les langues...

Les confins comme une étreinte marine, comme une articulation du silence, comme ce qui germe dans les mains brûlantes de ce qui passant laisse ce qui est passé...Et en soi toujours la trace des lointains, la source immobile des paysages absents et des visions poreuses...

Je veux ce que respirent les confins, le souffle des algues sur des colonnes de sel, le rire des îles qui veillent dans nos regards sur ce qui crie en eux et ce qui se mire dans le murmure de leurs eaux...Ô confins des nuits...Et la plume qui  danse comme une méduse nocturne dans l'invisible noirceur de nos fables...

Je veux ce qui s'éveille dans ce qui dort, une terre d'ailleurs, un ciel étranger...et m'étendre doux au seuil de la parole, auprès de la demeure aimée du verbe qui enfièvre les choses...Suivre la route des ports où se consolent les mâts de misère et les voiles séparées du vent...et à quai le sommeil des confins dans le ventre des femmes et l'appel du dehors comme un écho des chairs secrètes...

Et l'anneau qui exhorte, l'anneau qui flotte sur les pierres, l'anneau qui nomme nos songes, l'anneau dont la grandeur se passe de racines, l'anneau des confins, en nous et hors de nous, l'anneau offert aux reflets de ce qui rompt les miroirs...Les lèvres du monde se sont refermées sur les hanches des mers...




samedi 21 mars 2015

Les Confins : Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(1)


Qu'on dise

Qu'on dise les confins, les étirements lointains qui frissonnent sur la bordure des temps ! Qu'on les dise avec des voix de pierre, ces confins au-delà de la terre et qu'on pose la ruine des roses comme une boucle de feu au-dessus des naissances ! Qu'on les dise, les extrêmes de la Terre et les frontières de la mer et qu'ils mêlent leur puissance jusqu'à la source âcre de ma geôle fleurie et que les Portes enfin s'ouvrent pour voir ce qui croît sous les paupières ! Qu'on proclame depuis les tertres les plus anciens les Droits des confins et des bornes inbornées, des territoires innommés où les Sioux dorment encore près de leurs pères !

Qu'on dise.

Les confins sont les chants de la nuit où s'agitent les jours. Les années et les mois sont des fantômes aux humeurs étranges où s'égare ce qui y persévère. Nos yeux, et nos bouches aux amertumes incrédules, et nos fronts de vérité, ont-ils donc besoin de marbre pour graver les veines de nos chairs et le sang doit-il mourir pour s'écouler ? Les hôtes des confins bénissent la lenteur des horizons; monarques vivants dans la couronne souveraine, leur naissance est l'écume qui jaillit de la vague émeraude des soirs et étend sur la soie lumineuse des confins l'ombre laineuse de la vie.

Qu'on dise.

Que je dise les confins et les lointains et trouver des mots proches mais aux larmes inconnues et que se répande un fleuve où se noie les distances. Que je dise la gerbe frissonnante comme une barque pavoisée toujours à quai au milieu des eaux. Que je dise ces chasseurs de lointains, ces poseurs de nasses abstraites et le ciel captif au fond des eaux. Que je dise les métaphores qui germent sous les arbres ou sommeillent dans les prairies et les confins qui y flânent. Que je dise les averses de spectres et les écailles de nuages
qui s'échouent sur les rivages invisibles où poussent les fougères et l'indicible.









jeudi 19 mars 2015

Chemins de la ville basse (17)

Il y a toujours des cygnes aux âmes glacées qui habitent l'hiver
Et des hulottes masquées qui dorment sous la neige


J'ai connu des enfants aux embruns sombres et aux bras d'argent
prendre dans leur valise bien ordonnée les contes illustrés de la   dinde froide (à droite l'héro, à gauche les amphèt, au centre les petites pompes aux esprits blancs) puis musarder sur la crête des jours en jouant le jeu nocturne des petits rochers rogues et des cristaux christiques, ces vaisseaux veinés voguant sur les ruisseaux ruinés de sangs trop tôt séchés



Puis tous ceux qui se lavaient les narines au British Petroleum au  moment où, sur les trottoirs, les âmes, obscures et troglodytes, rampaient en courant sur les aiguilles du turbin lors de sombres et mesquins matins sans joie, toxicomanes de l'ombre et de l'anonyme  ânonnant dans les rues la Gloire du grand Dieu infidèle, le Tueur silencieux et aveugle, le Travail aux fleurs discrètes de sueurs disciplinées suédant à chaque pas leurs succédanées sagesses suburbaines où bavent depuis des siècles leurs chiens et leurs familles


Il y a toujours des cygnes aux âmes glacées qui habitent l'hiver
Et des hulottes masquées qui dorment sous la neige


Et ceux-là, sur des chars charnus ennuagés sous le bitume urbain, mimant leur froide et sérieuse existence dans leur grand jeu du  macadam incrusté de poulpes mécaniques, dans ce grand meccano goudronné des villes, vomissant leurs arc-en-ciel de lys et de rêves plastoc aux apathiques asphaltes, aux mornes miroirs de brumes chlorhydriques qui agrippent les figures de leurs pinces d'or et arrachent de leurs visages des lunes sans regards qui dandinent leurs formes vides sur les avenues bordées de fenêtres éteintes et de portes closes



Et ceux-là encore et toujours, vers nus et solitaires, qui cachent leur souffle sous les trottoirs,  vautrés dans la misère et la crasse, devant les Grands Portiques des Drug-stores où passent les sourds et les aveugles, les mains ouvertes à l'offrande pharisienne,  ceux-là, étrangers dans l'étrange, muets dans le silence, invisibles dans la nuit, l'âme sourde dans la crasse sacrée, ceux-là qui décollent sans bouger dans l'infini aux yeux aliénés, loin de cet asile où les fous aux yeux fixes se coiffent de matraques électriques, ces autres-là, sains, nets et propres, sans l'abri des mots et la satisfaction du point qui courent , ceux-là, ces autres-là, qui galopent  dans un sens puis dans un autre puis un autre puis un autre puis un autre jamais fatigué jamais fatigué jamais fatigué jamais fatigué jamais fatigué



Il y a toujours des cygnes aux âmes glacées qui habitent l'hiver
Et des hulottes masquées qui dorment sous la neige


Et ceux-là, je parle d'encore des autres, des autres encore des autres aux salaires tristes écrits sur papier jaune qui couvre les murs épineux de leur demeure psychique et qui recouvre d'Ors sa  vacuité spirituelle et vénéneuse gardienne de l'espoir du rien, qui vivent dans la brume vague de leurs pensées évaporées, sans chaleur  en fait et l'Eternité qu'ils oublient dans leur suaire, leur suaire qu'ils portent comme leur tenue de travail et les morts qui continuent à ne pas faire signe, à se taire, sans un geste, dans cette absence qui tentent les vivants qui savent trop la joie qui fait mal qui aussi brûle et suffoque de sa propre combustion



Et ceux-là encore derrière les portes closes le long des avenues où  planent mollement des tramways sans destination peuplés des fantômes des jours et de la nuit où les sensations sont gelées dans ces grands frigos urbains avec nos âmes-néons qui surgissent de la moutarde et du ketchup, les jours de grandes nuits où s'en vont au loin les cormorans vers la musique des ombres et des aubes et les vagues qui les emportent s'enroulent en elles-mêmes au plus proche lointain



Il y a toujours des cygnes aux âmes glacées qui habitent l'hiver
Et des hulottes masquées qui dorment sous la neige


Et ceux-là, hommes, femmes, tous, fouines clandestines sous les égouts, râles dans le silence de la terre, râles enflammés qui veulent voir le temps, voir le temps et dormir dans  tout l'espace par dessus l'espace, dans tout le ciel par dessus le ciel, le ciel vers où montent les échelles métalliques de la Station Jacob, celle du Métro aérien pour admirer, admirer enfin Dieu par delà Dieu et le mettre à bas, à bas dans les fosses métropolitaines, pour le coucher sur la terre et lui faire l'amour, à Dieu, dans sa chair où tout vit, meurt et renait

Et dans ce Dieu d'Asepsie et de véronal, dans ce Dieu de guirlandes, de crissements et de klaxons, de stades et de barbituriques ils- eux, nous, ceux-là, ceux-ci, les autres - chantent les psaumes lointains et les cantates interdites où toujours des cygnes aux âmes glacées habitent l'hiver et où des hulottes masquées dorment sous la neige.










Rumeurs des Jours et de la Nuit (64)


Des flèches blanches glissent
Gonflées de l’halenée salée
Des crêtes se retournent et s’enroulent
Sous les orbes bleus
Dévorée par le feu

Goutte à goutte
Ta peau s’écoule
Se retourne et s’enroule
Comme l’haleine brûlante
Sous les crêtes blanches.

*

Les saisons ont leur humeur
Blanches ou  écarlates
Elles ignorent ce qu’elles sont :
Dans l’été grossit la jeunesse de l’automne
Et un printemps soudain se masque d’hiver

Leurs promesses sont les vapeurs
Que tu aspires
Comme la cocaïne du pauvre
Au bout d’un comptoir nu
Dans des journées sans heures

Ignores-tu donc ?
Deux mots adressés
A la présence inconnue
Qui t’assiège de tout côté
Et te voilà sauvé.


dimanche 15 mars 2015

Ombre du monde (17)



Ces orages à haut taux de foudre étaient brutaux, et la plupart du temps accompagnés de grêles. Ils ravageaient les campagnes céréalières, et,  menant à une perte des récoltes,  entraînaient à leur suite une hausse des prix des denrées de base. Parfois, des régions entières étaient inondées. On parla même de déluge. Ils tuèrent à plusieurs reprises.[]


Coup de tonnerre !


« Est-il encore besoin, mesdames, messieurs, de démontrer l’utilité de la culture ? Il fut un temps, pas si éloigné, où l’illustre prédécesseur qui a donné son nom à ce foyer, son  ancêtre pour ainsi dire éponyme, soulignait avec tant de talents l’utilité de l’agriculture à cette époque apaisée  où « le Char de l’Etat » - comme il le disait avec une puissante imagerie sur laquelle les siècles n’ont eu pas de prise - avait ainsi tout le loisir de servir l’intérêt général à la seule condition qu’il aidât au développement des bien-êtres particuliers. Certes, M. le Conseiller Lieuvain – chacun ici l’avait reconnu – était d’une autre époque mais ce qu’il disait de l’agriculture reste toujours actuel si nous en déplaçons légèrement le sens pour le placer sur le strict plan de la Culture. Le passé, lorsqu’il fut un instant en avance sur son temps, est et sera toujours présent et les paroles qui ont résonné par leur justesse et leur rectitude rigoureuse dans la vérité, toujours graveront dans la mémoire des peuples le chiffre ineffaçable de l’authenticité et de la sincérité brutes. Mais, pour que ce passé qui, en lui, portait les germes féconds de l’avenir soit réellement présent au moment où nous parlons, il faut pour cela un maillon qui puisse  assurer la continuité, la transmission dans une tradition où les générations se fondent après s’être reconnues. Le Trans-générationnel n’a pas d’autre sens : de telle manière la diffusion des savoirs et de l’histoire se fera, de telle sorte sera la nature de la postérité et, si c’est bien aux fruits  que l’attention du sylviculteur se portera, c’est à la souche que l’on identifiera l’arbre. Il n’y a pas de faîte sans racine comme il n’y a pas de moments à venir sans instants écoulés. Ainsi c’est par le recueillement et le refus de l’oubli que  la marche du progrès diffusera perpétuellement un héritage sans cesse enrichi d’alluvions nouvelles et de  forces sèveuses, à travers les couches temporelles infinies ; car, oui, disons le haut, si l’Eternel fait désormais partie de l’histoire, c’est à l’Homme seul de porter fièrement le sens de l’éternité  et il n’est pas jusqu’à ces planètes inconnues et ces systèmes interstellaires lointains qui n’aient pour destin d’être un jour le sol et le terreau d’une humanité nouvelle. »

M. Le Directeur Général parlait d’une petite estrade fleurie, placée dans l’ancienne abside et surmontée de l’emblème du Pays Morève: surface métallique imposante, il avait été très récemment remis à jour par les services « communications » des pouvoirs locaux : on  y voyait, à l’avant-plan, une plume habile tracer des sillons qui se perdaient vers un horizon ensoleillé, le tout formant un ensemble stylisé et minimaliste qui plaisait si bien aux esprits modernes et avant-gardiste. On avait gardé les couleurs des anciennes armoiries de la région ainsi que la devise « Force et Commerce ». Entouré de toutes ces notabilités régionales, primordiales pour conférer à ces minutes l’indispensable solennité  des Actes Officiels, le Directeur-Général s’essayait au grave, à  la dignité réfléchie, au moment historique dans cette honnêteté jouée et répétée qui n’égarait plus que le simple et l’ingénu mais qui connaissait pour certains l’efficace étrange d’un pouvoir dont l’infaillibilité ne reposait plus sur aucune  force réelle de conviction, nourrie exclusivement qu’elle était par une fausse naïveté pleine de cynisme  que révélait seulement des hochements d’approbation accompagnés parfois de clins d’œil  discrets et de sourires équivoques. Pour ceux-là, les masques étaient partout sur une scène sans limite et sans cadre où il suffisait de connaître son rôle pour occuper sa place. Pour d’autres encore, la simple idée de plaire à des Eminences  palliait largement l’intelligence de ce qu’ils entendaient. Ici, nul geste entendu, nul hochement de tête, mais un sourire simple qui hantait  leur visage tout le temps de la harangue et qui suffisait largement à dissimuler la déficience de leur écoute tout en en sous-entendant la pleine adhésion.

M. Le Directeur général reprit.

« Le monde a changé. Le monde est différent. Notre rapport aux choses s’est transformé. C’est maintenant la culture qui relève le gant, ce sont ces mains, ces mêmes mains qui, il n’y a pas si longtemps traçaient encore les sillons douloureux dans nos champs, qui inscrivent sur la page blanche de l’avenir les mots nouveaux d’une époque nouvelle car après la rénovation d’un illustre territoire, c’est sur l’Esprit lui-même qu’il faut, toutes et tous, concentrer nos efforts. Le Pays Morève, jadis symbole régional de la grandeur agricole, aujourd’hui terre d’accueil des Lettres et des Arts, ce Pays Morève, qui dut attendre patiemment une aube nouvelle après un crépuscule dont les ombres mortelles, trop longtemps, couvrirent les fougues ardentes et les initiatives solitaires, ce Pays Morève, donc, peut à nouveau suivre le chemin de sa lumineuse fortune. Ce que le chagrin et le regret avait pris pour agonie était en fait  le temps précieux et propice pour que les femmes et les hommes, élevés de ce sol, guidassent d’une fraîche impulsion les pas d’une inspiration originale à travers les sentes étroites de domaines insoupçonnés et de sources vierges. A l’époque d’une mondialisation douloureuse et d’un monde connu et raccourci, c’est à l’intérieur de nous-mêmes qu’il s’agit de repousser les frontières. C’est ce que, vous, femmes et hommes d’ici, avez fait en développant le fruit vert de la  Culture. Et ainsi je répète la question : est-il encore besoin, mesdames, messieurs, de démontrer l’utilité de la culture ? Qui donc alimente continuellement notre soif d’Idées ? N’est-ce pas l’écrivain ? Le peintre ? Le comédien ? Qui donc a conduit les nations à s’émanciper des rigueurs de l’Autorité et de la religion sinon le philosophe ? Et qui nous a permis de rire de nous-mêmes ? N’est-ce pas l’homme de culture qui nous permet à travers ses œuvres et ses discours de communier avec la Totalité, avec l’Histoire, avec le Monde, ce même Monde que chacun possède en propre sans qu’il ne puisse en éviter le partage, ce Monde unique, le même pour tous, que seuls, l’artiste ou le penseur, peuvent poser à plat, devant nous, afin que nous laissions durablement et abandonnions à d’autres les petites traces de nos modestes enjambées.  La Culture, L’Ecriture et l’Histoire...pas une conversation, pas un soliloque silencieux, pas un bonheur, pas une angoisse qui ne leur doivent l'existence. Et même dans les plus petites choses, dans la bactérie ou l’amibe, le grain de poussière visible au soleil ou l’infime particule de lumière, mais aussi dans les brins d’herbes qui échappent au bitume, dans une brise légère, des ronds dans l’eau, un arbre qui verdoie, les blés qui plient sous l’averse, un éclair dans le ciel, et pas un silence, pas une absence qui advient, pas un regard étonné ni un souci dissimulé, jusqu’au  babillage d’un enfant qui apprend à parler et jusqu’au respect métaphysique qui nous fait dire « merci » ou « pardon » quand il le faut, et même jusqu’à l’apprentissage de la propreté, toujours, dans le cri du supporter ou les soulagements de la parturiente, toujours au cœur du murmure et des secrets et au fond du hurlement des scandales,  nous nous trouvons dans le milieu de la parole et de la pensée. Ce serait un discours infini que d’être exhaustif en ce domaine et personne, hier, aujourd’hui ou demain, ne pourrait en faire la liste complète car la Culture est infinie et n’a nulle clôture. C’est un champ ouvert, ouvert notamment ici dans ce beau foyer Lieuvain... »

Un roulement de tonnerre plus puissant que les autres couvrit ces dernières paroles alors qu’une succession de fulgurations aveuglantes et froides envahissait la salle de leur lumière blanche et crue, déformait les visages alors amènes et  donnait un instant à leurs traits – yeux exorbités et fixes, impassibilités fauves, bouches tordues, entrouvertes,  gueules voraces, blancheur métallique qui soulignait les rides et les misères tues, loup blanc, des bras cupides, pattes insatiables, des mains avides, griffes acérées- la consistance impitoyable, détachée, désintéressée et féline, de l’objet sans idée.
La foudre les rendait tous solitaires, unités juxtaposées sans relation, inertes, rudes, vidés de l’illusion du mouvement, dangereux aussi, figures fauves, animaux inanimés, pétrifications bruts, immobilités écrues,... 

L’illumination livrait le rudimentaire et donnait à voir, d’un coup, instantanément, l’élémentaire, l’obscure et insupportable sauvagerie du cœur humain.  « ...champ ou....not...ent..ci ..e...foy...vain... ». De la même manière, les dernières phrases du Directeur-Général, inaudibles et inintelligibles, abandonnaient ses lèvres aux purs mouvements physiques d’une articulation absurde, séparée de la parole, une simple gesticulation labiale que rendaient effrayante et furieuse les incandescences polychromes jetées d’un firmament révulsé. Une terrible bourrasque ouvrit brusquement la porte d’entrée, traversa la salle, éparpillant au passage les feuilles posées devant les officiels, brisant des verres, des vitres, renversant quelques chaises vides, décoiffant les dames, courbant les corps, déséquilibrant les œuvres accrochées aux cimaises  en même temps que l’éclairage se mit à vaciller, à trembloter pour enfin s’éteindre totalement.
Au moment où toute cette agitation affolée fut plongée dans le noir, un violent fracas emplit le Foyer. On cria, on s’empressa, on courut d’un coin à un autre, on appela. Enfin, la lumière revint dans les petits rires et les soupirs de soulagement. 

Soudain, il y eut un cri, le cri glaçant d’une femme, le bras tendu, tremblant jusqu’à l’index, paralysée, bafouillant, bredouillant, la mine horrifiée, proche de la suffocation, dernière silhouette pâle  avant le proche évanouissement : là-bas, sur l’estrade officielle, sous le blason du Pays Morève, le Directeur-Général,  écrasé sous toute cette masse métallique, se vidait lentement d’un sang dont l’écoulement le long du tissu blanc qui recouvrait le pupitre protocolaire, se répandait petit à petit sur le sol et qui, dans le petit bruit imperceptible  d’un goutte à goutte continu, commençait à former de petites flaques, de petites mares par où sa vie s’échappait. Il mourait lentement, comme il l’aurait voulu, c’est à dire en public, au cœur de son action politique, dans cette agora combien chère à ses yeux et pour qui, par conséquent, il s’était depuis si longtemps passionné.

Accoudée au bar, Chloé, comme tous les autres, épouvantée et apeurée, Chloé, dont l’angoisse brusque exigeait un réconfort immédiat, Chloé donc  cherchait Antoine, parti elle ne savait où. Elle ne trouva, dans ces visages enfiévrés et en pleurs, elle ne trouva que le regard appuyé que Tuz lui jeta alors qu’il se précipitait, au milieu des bousculades, vers l’estrade sanglante.
Il l’aurait bien mangée, cette femme...Ah oui...Elle était belle et inconnue...d’autant plus belle, d’autant plus inconnue  que les traits troublés de son visage trahissaient un grand désarroi. Dans ce climat tragique, mortifère, il la regardait avidement, goulûment essayant sans y parvenir d’absorber toute cette beauté jetée soudainement au centre de ses préoccupations. A cet instant, il y avait en elle quelque chose de si délicat, et en même temps un pouvoir qu’il avait envie instinctivement  de rendre vulnérable, ...une force fragile...à laquelle il avait toujours été  particulièrement réceptif, une sorte de faiblesse qui s’accordait à merveille avec  cette élégance spontanée, charnellement mais discrètement révélatrice de tout ce qu’un être a d’incorporel, d’émotif et de sensible, cette subtile imperfection inhérente au charme qui  rend enfin  possible l’accès à cette puissance raffinée d’où elle émane en la rendant palpable, tangible, pénétrable.
C’est alors qu’Antoine lui prit la main et qu’ils sortirent, la gorge serrée, affolés, ébranlés, souffrant de ces  vertiges qui dénaturent les perceptions les plus banales quand survient l’inattendu, quand arrive ce qui jamais ne devait arriver : le monde devient alors autre, redevient, croit-on, ce qu’il est, un ensemble de choses mates, indifférentes et sans réflexion, une bête effroyable, toujours assoupie, cruelle sans intention, innocente simplement parce que rien ne l’altère jamais, parce que rien ne peut la déplacer, une masse lointaine, insécable, pleine et ronde qui ne tressaille jamais, sans sursaut ni frisson, toujours identique à soi, nue comme une solitude immuable, en retrait,  étrangère à elle-même, allongée dans un désert de pierre, un erg, et qui, sans refuge, ne peut être abri pour personne, un zéro infini à la surface duquel nul lien, nulle protection, nulle préservation ne peuvent seulement être conçus, qui ne livre que son vide glacé et uniquement à la conscience perdue, désolée, surprise et piégée par le fortuit et l’inaccoutumé. 

Le substrat premier, abstrait, immatériel, sur lequel la vie et la mort glissent, insignifiantes et incongrues, ce monde sans existence, cet enfant sans parents, sans famille, recroquevillé sur lui-même,  au fond d’une caverne secrète, l’enfant fou, impénétrable, qui, les yeux dans les mains,  regarde inlassablement une nuit qu’il ne  pense jamais parce qu’il est cette nuit.

Ils traversèrent rapidement la petite place. Les systèmes d’alarme hurlant, les lampions à terre, des vitres brisées, des tuiles et des briques éclatées sur le sol, des toits ouverts, des  façades détériorées, des voitures endommagées, retournées même, entassées les unes sur les autres ; les habitants sortaient petit à petit de leurs habitations et de leurs peurs, constataient les dégâts en de grands mouvements de dépit et s’aperçurent assez vite de la gravité de la situation par les cris et la confusion qui régnaient devant le Foyer qu’ils rejoignirent par petits groupes. 
Antoine et Chloé  pressèrent le pas et, sans un mot,  montèrent dans leur voiture. Il ne pleuvait presque plus, le vent apaisé soufflait parfois encore en de petites rafales sur un sol couvert de feuilles et de branches. Les premières sirènes se firent entendre au moment où la lune sortait des nuages.

mercredi 11 mars 2015

Petites fumerolles d'un étron pensant (5 )

J'aimerais écrire le texte que je n'écrirai pas et savoir pourquoi je ne l'écrirai jamais et surtout comment je l''écrirais ce texte que je n'écrirai pas. La question est simple : comment écrire ce texte que je n'écrirai pas puisque je ne saurai écrire quelque chose que je n'écrirai en aucune manière. A moins qu'écrire ou ne pas écrire ou encore ne pas écrire ce que l'on écrit ou encore écrire ce qu'on n'écrit pas revient sans cesse à repousser les poussières entêtées qui, sans le moindre signe d'impatience, envahissent continuellement l'espace clos dans lequel se tient chacun d'entre nous. Bref, la seule chose dont je suis sûr, c'est qu'il est nécessaire d'écrire cette chose inécrite pour apprendre au minimum pourquoi je n'écrirai pas ce texte que j'aimerais tant écrire.

Write or to be wrote... Car écrire ce qu'on écrit pas, tendre au moins à écrire le ne pas écrire, ce n'est pas seulement écrire mais s'écrire, écrire à son adresse, même avec beaucoup d'inhabileté et de distraction, et donc l'écriture de ce qui est impossible à écrire est en quelque sorte un travail de salubrité privée qui consiste à ouvrir dans l'étendue de la jungle qui nous recouvre, la tension nécessaire, si souvent malmenée par les menées occultes du sens, du noeud qui finira par nous étouffer. Bref si nous n'écrivons jamais ce que nous n'écrirons jamais, c'est simplement parce que nous avons perdu notre adresse. 

Quand à la question Read or to be read, elle ne prend son sens qu'à l'extrême condition de savoir lire ce qu'on ne lit pas et de ne pas lire ce qu'on lit.

A l'évidence, l'univers est d'essence bi-dimentionnelle. Je ne suis que des lettres projetées sur l'écran du vide pour y faire corps.
Mais comment avoir un corps que je n'ai pas ?



mardi 10 mars 2015

Rumeurs des Jours et de la Nuit ( 63)



Je veux la terre dans la terre
une terre sans homme
où tout m'est tu

Je veux le silence dans le silence
un silence sans lumière
où seule la nuit respire

Je veux la terre du silence
la nuit des hommes
où rien n'est rien

Alors je rejoindrai la mer
pour me dissoudre  dans son sel
et par des paroles d'écume
être enfin entendues du monde
sur les rivages aux oreilles de pierre

Poèmes du Minuscule et de l'Insignifiant (68)


Toujours dans le système...

Ce qui parle de moi
C’est ce qui s’y cache
Insondable silence de l’interne
Mutisme d’une langue morte
Aux flexions oubliées

Ce qui parle de moi
C’est tout ce que je ne suis pas
C’est le fond d’une brise
Un talus continental, le lit de la mer
Où s’attarde ce que je pense ne pas être.

Ce qui parle de moi
C’est cette vitesse insolite,
Cette allure secrète
Dont les mots me protègent
Et qui hantent ces phrases.

Ce qui parle de moi
C’est un système clos
Tout en lui-même et sans dehors
Une Entité très concrète
Une grisaille homogène.

Ce système est le noyau
Que je suis
Par où passe l’idée de ce que je suis
Et autour duquel

Gravite mon corps.