mercredi 29 avril 2015

Rumeurs des Jours et de la Nuit (65))

J'avais arraché des bouquets de brouillard
Cachés sous les récifs du ciel
Et des vagues inconnues avaient emporté 
Leurs oeillets d'écume 
Dans des fragments de souffle
Jusqu'au pied de ta couche
Où tu flottais dans une nuit diaphane

Alors les songes que je t'avais confiés
Avaient étreint le songe où tu dormais
Et un enfant naquit 
Apporté par la chimère aux matins ailés
Et ce songe des songes murît lentement
Dans la chaleur du ventre d'été
Là où même la roche est fertile
Là où même la saison sèche est humide
Ainsi les bouquets de brouillards
Se sont enlacés dans le frisson des ans
De ta couche fine 
Où encore mes songes rejoignaient les tiens
Car ma terre toujours cherchait sa mer
Et ce qui  respirait sous sa houle parfumée
Des regards d'algues molles
Aux lèvres de sable
Lorsque ce qui se taisait dans l'aube de tes rêves
Agitait des soupirs de miel aux voiles gonflées
Lorsque ce qui se taisait dans l'aube de tes rêves
Berçait toujours le visage de la terre
Et j'ai su que les printemps naissent seulement
Entre les ombres et les silences.


samedi 25 avril 2015

Pignouferies (6)

...C'est drôle...Comme je peux être une chose, une chose qui est là...par exemple, à ce moment-ci de ce récit, la chaise sur laquelle je suis assis...en même temps l'écran que je regarde...Le clavier où mes doigts courent...Le mur derrière l'écran..Un bout d'un dessin accroché au mur derrière l'écran...A force de n' être rien, j'arrive à être tout de ce que je vise dans mon entourage immédiat..Je suis là, sans y être, entouré de près par les choses qui ne savent rien de moi...Parmi elles, je suis le rien de la chose ou une presque chose ou encore le presque rien d'une presque chose, de toute façon un rien de chose de rien entre la totalité des choses du monde. Cette chose de néant s'appelle la solitude. Je ne suis pas un homme.


...A chaque instant, à chaque instant de chaque instant, à chaque instant de chaque instant de chaque moment, à chaque instant de chaque instant de chaque moment de chaque instant..."On" se demande..."On" ne sait qui il est et ce dans quoi il est...Il est ici à la fine pointe de ce moment-ci ou de ce moment-là mais pourrait aussi bien être au Buffet de la gare à boire une bière et à regarder les jambes de la serveuse ou encore à prêcher dans les désert d'Utah ou bien à marier sa fille selon le rite juif...ou encore à ne jamais plus se lever ou même à ne plus vouloir s'endormir ou encore encore être parachutiste dans la 32 ème aéroportée ou encore encore en train de dresser la table dans un restoroute ou tenir un chenil ou un manège où il serait chien et cheval ou bien voilà président d'un club de foot, le PSG ou Celtic Glasgow mais ce n'est qu'un exemple..Anachorête dans le désert d'Atacama assis sur un nid de scorpions bavards..."On"alors qu'il écrit tout ça pourrait bien sûr être toutes ces choses de rien-là et bien d'autres comme un autre que "ON " par exemple à qui "On" dirait bonjour en se disant tiens je connais ce gars-là ou être aussi celui-là, ce non-"On" à qui dit bonjour ce "On"  que "On" pourrait être et qu'il croit reconnaître même s'il n'est pas du tout mais pas du tout sûr qu'il le reconnaisse vraiment enfin c'est ce qu'il croit ... Il faut bien commencer quelque part, poser le pied même s'il n'y a rien sur quoi poser son pied...Ce n'est pas grave...Commencer est ce qu'il y a de plus difficile...Continuer alors est plus aisé, avancé comme "On" dit souvent à ses amis "Je" et "Tu", un pas puis l'autre et ...se donner l'envie d'exister...l'impression en tout cas...Alors "On" se dit que c'est bien mieux, qu'une fois installé dans le commencement, il n' y a plus qu'à se laisser faire, à l'étirer, l'étendre et l'allonger ..."On" ne s'imagine pas que les débuts sont si élastiques qu'ils vont jusqu'à toucher la fin...Continuer, c'est l'extension de l'origine...bon avec de moins en moins de matière, forcément...Continuer exige moins de rigueur que le commencement...Finir pose moins de problème...A vrai dire, croire qu'il a un problème à finir, c'est penser qu'on aurait pas dû commencer...Finir, c'est simple, les choses de rien s'arrêtent et voilà tout, et voilà rien...Mais "On" est curieux puisqu'il  a continué, c'est que la curiosité lui travaille la langue comme un long ténia assoiffé de réponse...La curiosité permet à "On" de croire (j'ai déjà dit que "On" adorait croire) qu'il a eu raison de croire à croire à l'extension c'est à dire au continuum...Car ... "On" cherche quelque chose....Quelque chose qu'il ignore avoir sûrement déjà trouvé et qu'il ne peut plus trouver puisqu'il l'a...Ce qu'il est..."On"...Une façon de voir les choses comme stupéfaites, saisies, mat...innocence des choses pour qui rien n'arrive de leur faute..."On" ne verrait pas les choses de cette façon mais "On" vit toujours au présent dans chaque moment de chaque instant de chaque moment...Même si "On" sait que ça coule ou que ça se passe..."On" regarde les choses...Sa vie se résume à cela...une chambre close  avec vue sur les choses, rondes, composées, carrées, sphériques, polyédriques, unies, solitaires, enchevêtrées...La prose des choses...Alors "On"respecte..et les poussières se posent dans ce vide qui s'appelle lui et qui le font éternuer...c'est toujours ça...lui...quand "on" frappe, au moins, il y a quelqu'un...et comme il y a certainement quelqu'un (c'est indubitable), "on" peut engager le dialogue et se dire mon vieux comment vas-tu, t'ai-je déjà parlé de, et de ou alors si ?? 
(Souvent "On" peut voir "On" débattre avec lui-même, souvent le matin encore plus souvent le soir, hochant souvent la tête d'un air navré, interpellant les murs ou les poubelles. "On" parle tout seul. C'est son mode de non-être.)


Parfois "On" ne sait plus...qui ou comment ça s'est fait que ça...ou que ça se soit fait de cette manière-là...ça...et puis ça...le dernier mot qu'"On"articule tout bas...ça...pour dire le peu de ça...le si peu de ça...ça qui englobe tout...ça plus grand que tout....ça...ça est  bien apparu...inscrit en face de moi sur le mur jaune que je devrais repeindre...Une ride s'est mise à sourire...un mot trouvé, même un mot aussi insignifiant, aussi simple ou neutre ou vague que ça, c'est une pause...une pause dans ce qui se perd...ou plutôt non, pas une pose...la promotion du rien...., un nom qui fait vivre l'incongru...qui permet de pousser jusqu'à l'instant suivant...même tu ou insu...alors d'un coup...d'un coup un moment on est rassuré...car je suis ça au moins...Le progrès tonne comme une évidence, il y a enfin de l'individu..."Je" n'est plus "On"..."Je" est "Je" face à ça...C'est mieux...Mais "je" veut plus qu'être devant ça...devant cet homme, cette table, Théétête ou mon chien, ou ma télé...Ce que "je" veut, c'est être plus loin, aller plus en avant, appartenir  totalement à ça, dans les choses comme dans le ventre de sa mère...donc "je" n'est pas là..."je" est ça..."je" s'aperçoit qu'il avance...les lieux ont disparu...ni là et donc pas d'ici...mais que faire du temps s'il n'y a plus d'espace...

Il faut savoir...Les choses sont crues...et surtout immobilités avides de prises... même le mobilier...Un désir permanent d'être prises, les choses, une soif de manipulation...Elles ne veulent pas de lunettes...aveugles...disent toujours Oui...mais dans le silence...une aphasie puis une paralysie des choses, la gravité des choses autour desquelles "je" tourne...en orbite...par exemple vingt-quatre heures ou plus sa rotation autour de ce pot de yaourt..."je" se déplace lentement...il faut les surprendre les choses...les enlacer pour les absorber...Les éliminer de l'entourage...voilà enfin de la pratique politique...effacer les choses de ça...justement éviter leur reproduction...aimer les choses, les faire mourir...

"Je" est donc ça...et une chose de ça parmi d'autres choses de ça...les choses se présentent dès lors sous un jour plus souriant...Et "je" pense que tourner les choses autrement l'aurait fait naître objet...mais l'objet est en excès, il est en trop sur les choses...superflu l'objet...il est le mascara des choses, l'objet...Ni "On", ni "Je" n'y croient...Ce n'est pas comme les choses...Ou ça...parce qu'il suffit que "je" ouvre les yeux ou écarte les narines pour qu'elles se mettent à stagner de plus belle...Les objets ne stagnent pas, ils ne vivent pas car ils n'exigent pas...

Il est de loin préférable d'être un "On" dans un "ça" qu'être un "Je" emprisonné dans des rêves d'Objets. Mieux vaut être seul que nu.


jeudi 23 avril 2015

Les Confins :Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(7)

Patience des confins, patience de la ronce qui tamise, étincelante comme les filles du soufre, les déchirures du ciel sur les sables d'aboi des vaisseaux de détresse

Patience de l'écume dans des nids de herses crues qui hachent, amantes des nerfs morts, à vif, ce qui reste des corps avec les lettres  sucrées qui les ont élevées

Patience de l'aspic au revers des feux où frayent les sirènes, émues des abysses des jours, entre les yeux des rivages innommés qui reposent, nus, comme la pluie, entre les côtes des hommes

Patience des femmes au seuil des havres qu'enchantent les orages murmurant dans la neige avec les larmes de drame que guettent les enfants

Patience des coeurs  où s'attablent les mers suppliant des ports neufs de briser leurs marées et remplir de mots la brûlure de leurs vagues

Patience du miel qui espère dans la fleur la naissance du sucre à la levée du midi 

Patience du temps bâillant dans ses replis de soie où s'achèvent les croyances.




lundi 20 avril 2015

Ombre du Monde (20)

Des témoins dignes de foi rapportent avoir vu des anges dans les cieux. La croyance aux Anges est une chose ancienne qui, déjà à l’époque, n’avait plus la moindre influence. Il n’empêche : plusieurs personnes, et ce,  à plus d’un endroit, témoignèrent de la même vision : dans un ciel bouleversé, des archanges célestes s’entredéchiraient à coups d’épées et de lances ; certains, les ailes coupées, s’abattaient,  mourants sur le sol, alors que d’autres, perdant seulement quelques plumes,  rejoignaient néanmoins leurs premières lignes. Il est clair que l’on voulut éviter toute panique : ces témoins disparurent complètement. Pourtant, les rapports de police  les présentent comme des personnes saines d’esprit, rationnelles et sans rapport avec aucune forme de religions ou de superstitions.
Alors que des masses d’air instable se formaient un peu partout dans les nuées,  alors  que la troposphère vomissait une chaleur humide et que de gigantesques cumulonimbus surplombaient le monde dans la menace permanente du feu et de l’eau, et pendant que l’énergie potentielle de convection disponible allongeait ces nuages verticaux vers les espaces infinis, que des foudres éventuelles retenaient encore un instant leurs violence, à La Pairie, on organisa une lecture dont on eût longtemps encore à parler. C’était avant et après l’Evénement. Un phénomène nouveau semble cependant apparaître à ce moment du processus. Dans certaines annexes, on signale  en effet que se faisait parfois entendre le bruit que fait un siphon lorsqu’il est encombré alors que d’autres  parlent plutôt du son que rend une chasse d’eau lorsqu’on la tire. Mais tous étaient d’accord pour affirmer que ces bruits  emplissaient  par moment toute l’atmosphère. Et si cela  peut  faire sourire, le contexte dans lequel ces bizarreries surgissaient les  rendait plutôt alarmantes.    Mais, au Pays Morève, on continuait à cultiver les esprits.

Un séminaire !

Or, il arriva qu’un jour, Antoine, au cours de ses balades sans but, se retrouva à La Pairie-sur-Iv. Et c’était la première fois depuis l’effroyable nuit qu’il y revenait. 
N’eussent été les bâches colorées encore posées sur quelques toits et quelques façades toujours en réfection, la petite cité paraissait n’avoir gardé aucune trace sérieuse de la tempête  Antoine s’arrêta et se gara non loin de la petite place qu’il gagna à pied. Celle-ci était déserte. Il s’approcha doucement de la petite église St. Job et, doucement,  plein du souvenir douloureux, il en poussa la porte vitrée. A l’intérieur, de nombreuses affiches attestaient de l’activité culturelle qui s’y déroulait ; sur un des murs, un peu à l’écart, on avait apposé une plaque commémorative rappelant le tragique événement. Au fond, quelques personnes discutaient autour d’un café, d’autres s’interpellaient de loin, d’autres encore traversaient la salle en soutenant ce qui paraissait être des éléments de décor, certaines, isolées, lisaient tout bas un texte mystérieux.

C’est au moment même où Antoine reconnut Tuz que celui-ci leva les yeux vers lui. Il le remit immédiatement. Comment allait-il donc ? Oui, cela avait été terrible, on avait du mal... (Quelle tristesse ! Quelle perte ! Non, vous êtes trop nouveau ici pour vous en rendre bien compte. Cet homme avait fait tellement...)Le deuil...Il faut du temps... (Vous savez, dans ces cas-là, on tombe vite dans les clichés...Seul le temps...). Imperceptiblement, ils s’étaient rapprochés de la petite stèle et lui faisaient maintenant face...Un homme mort comme il avait vécu...debout...Et comment madame se portait-elle... ? (Et Madame ?) . 
Il avait toujours cette tenue négligée avec cet air si peu soigné, si peu frais, avec cette barbe hirsute, ce ventre proéminent,  qui lui cachait la ceinture en la recouvrant. Il sentait un peu le vin et avait cette manière faussement naturelle de vous adresser la parole à la deuxième personne du singulier, en vous en demandant l’autorisation certes, mais de cette manière brusque, sans distance, qui force l’interlocuteur faible à accepter cette subite accointance, cette offre bienveillante de camaraderie fraternelle...alors, une fois rassuré, dans un double mouvement coordonné et alternatif, il  haussait et abaissait  la pointe des pieds, plaçait ses deux mains dans les poches arrière de son inévitable jeans et vous parlait comme cela, dans l’attitude de celui qui refuse le chichi protocolaire, qui, justement, parce qu’il le refuse, à des choses importantes, toujours, à dire. Précisément, c’est parce qu’il ne payait pas de mine, ou qu’on  ne le dirait pas, qu’il tentait de montrer, en faisant justement semblant de la cacher, toute l’étendue de son esprit, de sa culture et de son intelligence.
C’était cela qu’on appréciait chez cet homme, c’était ce franc-parler dont l’époque avait tant besoin.
Oui, il savait, l’enseignement, c’était dur maintenant, difficile, avec une population déstructurée, perdue,...Oui...oui...l’enseignant, pris entre des élèves qui n’en fichaient plus une et des directives administratives inconséquentes. Il savait...Lui-même avait été enseignant...peu de temps...Le temps de se rendre compte..(«  Tu sais, j’ai été prof aussi, pas longtemps, c’est vrai,... »)...Mais il avait eu...disons...le sens, le pressentiment.... (« Je l’ai senti très vite »). Il devait avoir une cinquantaine d’années, peut-être moins, le visage un peu rougeaud. Cela devait être un sanguin même si son comportement affable et sans façon pouvait laisser deviner le contraire. Et madame, que fait-elle encore ? Ah architecte... (« Ah oui, architecte, j’avais oublié »). Mais maintenant, il se rappelait («  une bien jolie dame »)...Et toutes ces constructions, toute cette ruralité qui partait à vau-l’eau...Il fallait bien s’occuper des gens, n’est-ce pas....Tu t’intéresses à la littérature... ? (« Alors tu as de la chance aujourd’hui... »)

Antoine avait de la chance : il se déroulait un séminaire sur la littérature et si les exposés théoriques, linguistiques et sémiologiques avaient déjà eu lieu, néanmoins, après cet entracte de la session pendant lequel il était arrivé, il restait encore la lecture de textes. (« Ce qu’il  y avait de plus essentiel »), c’est en tout cas ce que Tuz préférait, car les théories, c’étaient bien beau, («  Les théories, tu sais, moi... ») tandis que l’écriture immédiate et sa lecture, c’était quand même l’élémentaire, la base, à condition qu’elle ait lieu précisément dans ce genre d’endroit, à l’écart des grands marchés littéraires, loin du grand bizness (« Il faut retrouver le sens des petites choses »). Comme Antoine s’en était déjà rendu compte lors de leur première rencontre, Tuz avait des idées nettes sur la création, c’était dans les petites structures, dans les petites formes que la poésie avait encore un avenir possible...Dans les petites maisons...La poésie, c’était au quotidien, dans les villages, les rues mêmes, pas dans les métropoles, avec tout ce cirque médiatique...

(« Les grosses boîtes, tu vois, c’est fini, faut retrouver le senti, le vécu, vivre sa poétique ;  moi, je ne vois rien d’autre. Le poète, tu vois, c’est quelqu’un comme tout le monde, pas un individu éthéré. Le poète, faut plus le vénérer, le poète qui s’occupe de son jardin, de ses petites fleurs, on en a plus rien à fiche, hein ! De la solidarité, de l’amitié et un solide sens social, voilà ce dont a besoin la littérature, c’est cela retrouver la plume, hein, je dis bien la plume. Tu prends un verre ? »). Une bonne et franche bourrade dans le dos d’Antoine pour l’empêcher de refuser.

La salle de lecture était au sous-sol. Ancienne cave, plus longue que large, éclairée par de petits spots en indirect, le plafond voûté et assez bas, une petite scène, dans la pénombre, attendait les lecteurs ; quelques chaises seulement étaient occupées, il n’y avait pas plus d’une vingtaine de personnes, la plupart relativement âgées. Dans cette atmosphère feutrée et adoucie, acoustiquement isolée, on ne s’autorisait que des paroles à voix basses, des chuchotis réservés, des murmures inaudibles. 

Sur la petite scène se tenait maintenant Tuz qui, micro en main, présentait les intervenants parmi lesquels se trouvait un invité de marque, poète-écrivant,reconnu dans la région pour avoir publié quelques plaquettes dont on avait parlé dans la presse locale, ce qui suffisait largement pour en faire un artiste de renommée internationale. Cependant, il fallait attendre : avant lui, c’était aux participants de l’atelier d’écriture de lire les résultats de leurs travaux.  

Il fit le bilan de ces quelques mois passés ensemble, rappela les étapes importantes de ce cheminement ainsi que l’impérieuse exigence d’avoir foi en l’écriture et, partant, d’avoir la conviction profonde de son indispensable pratique, certes de seconde nécessité dans l’ordre des besoins physiologiques, mais de première dans l’ordre du développement spirituel puisque lecture de soi, l’écriture participait d’un vaste mouvement de libération et d’expression à l’heure où tout un passé, se figeant dans le marbre du temps, offrait aux enfants des hommes un avenir sans racine. Cela continua comme ça pendant un bon quart d’heure et finit par l’hommage rendu à ces citoyens qui,  récusant l’aquoibonisme d’ambiance, se rebellaient de la plus belle manière qui fut, par le travail sur soi. Après les applaudissements, on passa enfin aux lectures.

Il y avait là des personnes relevant de l’aide sociale, qui n’avaient jamais écrit que des textes utilitaires,  visages marqués aux rides souffrants, plus heureuses d’être vues enfin qu’entendues ; quelques autres, plus lettrés, qui prenaient pose littéraire, d’autres encore, amis ou familiers venaient encourager les lecteurs. Tous les textes tournaient autour du thème de la « source » : (re)trouver l’ori-gine (décelable seulement à la fin comme le soulignait un texte), la source-mère, la source-terre-mère (et ainsi l’évocation des correspondances avec le cosmos comme le suggérait une autre lecture), (re)trouver donc l’unité, atteindre à l’harmonie et bâtir une nouvelle communauté de sentiments, oublier ce qui fait mal, aimer...

Dans les premiers rangs, on se congratulait, on se complimentait dans des réjouissances bon enfant. Et, reconnaissons-le, on oubliait ainsi  un peu le présent. Pendant ce temps, venu pour le professionnel, la petite cave s’était peu à peu remplie d’un public spécialisé, techniciens de la culture, payés depuis longtemps pour penser, pour réfléchir et évaluer ; savants autodidactes ou admirables professeurs d’université qui n’avaient jamais quitté l’école, adeptes de l’érudition œdipienne à l’abri dans de douillettes et provinciales Alma Mater, admirables  enfances qui habillent un égo rapace des vertus académiciennes au cours de désespérantes carrières où la connaissance n’est que le leurre dont l’instinct s’est affublé. Dressés par le gène et l’utérin, à peine responsables comme tout un chacun,  ils comprirent très tôt et n’eurent par conséquent aucune peine à saisir l’intelligence stratégique de leurs géniteurs, pour la plupart issu du même œuf  : à côté de la valeur, s’imposaient généralement les nécessités institutionnelles de la faveur, laquelle garantissait à la fois  la répartition  des savoirs et  la conservation sans faille de la maîtrise des facultés dans un système fermé où la grâce transcendait la force. Il y avait aussi quelques notables  qui trompaient  leur impatience par un bavardage de plus en plus indiscret au point que les derniers textes furent presque complètement recouverts  par un papotage abondant et ininterrompu. Comme il devenait impossible de suivre les aèdes amateurs même en y prêtant l’oreille la plus attentive,  il ne restait plus qu’à en finir le plus rapidement possible  afin d’effacer la confusion, la honte et l’embarras que ce sentiment, ce jugement  d’inexistence porté sur autrui, fait habituellement naître chez tout un chacun : en effet, qu’on voulût ou non s’en fâcher ou s’en amuser, chacun pouvait constater combien le mépris de ce lâche brouhaha, cette mise à l’écart verbale,  signait un ordre d’expulsion sans en donner ouvertement les raisons. Ainsi, les derniers textes furent expédiés, dans une lecture rapide et inarticulée.

Ainsi, enfin, vint  le tour du poète. 

Tous, alors, se turent et les visages firent composition. On arrivait aux choses sérieuses. Après une brève présentation où il insista sur la grande qualité des textes qu’il venait d’entendre, il passa aux avertissements : si la poésie était avant tout affaire de musicalité, de sonorité, d’inventions syntaxiques et grammaticales, si Elle était souffle, Sensation - et non signification – elle avait aussi avoir pour mission en ces temps troublés dont nous connaissons tous les gigantesques enjeux, d’associer les démarches artistiques aux comportements citoyens, de croiser l’imaginaire politique à la créativité esthétique, de former une unité symbiotique, c'est-à-dire, en quelque sorte, de coiffer « le chef de Danton du chapeau de Magritte ». 
C’est un public ravi et  conquis d’avance, qui accueillit ces paroles sensées. Tuz, assis dans le public,  opinant du bonnet, continuait à acquiescer démonstrativement de la tête aux propos du poète alors qu’il commençait sa lecture :

« From froment sperme de mots maux males stroem torche cul du poète
l'english qui mangea viscère 
(silence) et rut de ruth perforée anus vidé de fosse
et rien nez bouche (s)gorge (s)et oreille (s) pénètre toujours (et enfin) le spectre 
de verge longue troncher chier aux catacombes de Saint H avec  sang menstrues(silence) la vérité du (silence) scrotum éternelle en rue et en rigole et le poète qui conchie monde et veaux vaux saoul et par le mont de la chèvre cri fureur sodomite en peine pine pine pine pine
qui lèche lèvres en feu en attendant pied debout le poète de l'orteil le poète incarné
si...(x) »

Et après un silence un peu plus long que les autres : « Le poète voleur de chevaux et qui tranche lame dans les couilles » etc etc  etc...

Cela dura une bonne demi-heure et Tuz, qui n’avait pas cessé de continuellement adhérer, fut le premier à acclamer l’artiste, entraînant à sa suite les exclamations d’un public pourtant resté muet un petit moment, mais qui se décida résolument pour l’engouement. Ces textes faisaient partie d’un petit ouvrage que leur auteur venait de publier aux Editions de la Pairie, « Les Dindons du Septentrion » et qui s’accompagnaient d’une petite exposition au vernissage duquel le public était maintenant convié. L’artiste était en effet polyvalent : faire communiquer les domaines, les nourrir de ce qui leur sont étrangers, briser les clôtures, creuser des terriers, bafouer les territoires, penser l’impensable de l’impensé de l’être pensé (penser comme sans y penser), ...Et surtout lutter, lutter, lutter de toutes ses puissances créatrices contre l’oppression politique, économique, religieuse, Signifiante, etc etc... (C’était d’ailleurs le passage préféré des Ediles locales dont les idéales jeunesses s’étaient naguère inscrites dans ce rayon). Antoine était abasourdi ; somnambule ébahi, il se mit à la recherche d’un verre, se déplaçant parmi de petits groupes (« ...une esthétique nouvelle...le rapport nécessaire entre le politique et... la force du ton...la rigueur du rythme... »). Et il cherchait toujours, entendant des bouts de phrases, à gauche, à droite, (« ...arracher le mot à son enveloppe...une œuvre progressiste...construction d’un lien social poétique... »). Et puis les toasts (« ...aux mots !...»et l’artiste au milieu de tout cela, navigant d’un groupe à l’autre, modeste dans le triomphe, pour repréciser sa pensée, calibrer ses raisonnements, accueillir surtout les hommages avec le tact de celui qui sait qu’il les mérite. Et puis, aussi, encadrés par les animateurs,  les amateurs, qui, à peine entrés en fiction, et dont c’était la première mise à épreuve publique, recevaient les miettes dorées de cette gloire locale.                                                                                                                                                                                                              Et puis Tuz, près d’une hôtesse sexy, badinant, un verre à la main l’autre sur son épaule, satisfait, qui lui fait signe...Comment donc avait-il trouvé cette lecture ? (« Allez ! Dis-moi, tu as aimé ? C’était bon, hein ! ») Bien sûr, il ne fallait pas s’attacher à l’histoire littéraire mais rompre avec elle, seule condition pour être capable de goûter au plaisir du mot, du rythme surtout...Avait-il remarqué la rigueur du rythme... ? Cette saccade pour ainsi dire physique...mmmhh... ? («  Quoi ? Mais voyons, tu dois laisser tomber les conditionnements culturels, voyons...Au moins tu as senti cette force rythmique, ce côté physique, cette présence... C’est provocateur, quasiment révolutionnaire, non ?»). Non, Antoine avait eu du mal... (« Euh... »)...Oui sûrement par manque d’habitude aux sonorités nouvelles de la poésie contemporaine...Et ce refus des règles même de ponctuation...Quel courageux rejet du sens de l’harmonie et de toute transcendance signifiante...mmmhh... ?...Ah il ne regrettait pas de l’avoir publié... («  Ah ça non, je ne le regrette pas ... »). Et ce public, ravi, enchanté... (« Et ce merveilleux public... »).

Pendant tout ce discours, Antoine, qui sentait chez son interlocuteur une tournure inadéquate, approximative, surtout péremptoire,  et tout en désaccord qu’il fût, resta sur sa réserve, plus impressionné par l’avis majoritaire que par son argumentaire. Alors il se taisait, comme c’est souvent le cas chez les natures qui allient une grande qualité de jugement à la peur de déplaire. Mais Tuz ne le lâchait pas et comme s’il le devinait...Vous devriez venir...Ecrire, c’est aussi le respect d’autrui, c’est accroître la confiance en soi...Ne vivons-nous pas une époque où il faut s’exprimer. (« Exprimez-vous ! Parlez ! Mais parlez !! »). Arrivé au moment où il se sentait devenu incapable de donner le change, où, tout absorbé par la présence physique de Tuz qui s’approchait très près en le fixant intensément de son regard marin, il n’entendait plus que des bribes, hochait la tête un peu au hasard, ne trompant personne, arrivé donc à ce moment où l’esprit se vide de tout pour devenir un chaos de néant qui convoque le corps à la fuite, Antoine, voyant la petite salle se vider peu à peu, en profita pour suivre le mouvement, plantant là de manière un peu cavalière son interlocuteur qui pût encore lui dire vivement...mais venez donc...on vous attend... («  C’est ouvert la semaine et le samedi avant-midi »). Dehors,  les autres, sortis de la petite cave, retraversèrent la place pour rejoindre la partie la plus ancienne du Foyer Lieuvain. 

Antoine eut enfin un peu de temps pour remettre ses idées à l’endroit. Ces textes, pour lui, n’étaient pas mal écrits, ils n’étaient même pas écrits et la répétition des mots comme « sperme », « lécher », « cul », « menstrues », voire « poète » indiquait la marque d’une imagination à bout de souffle pour autant qu’elle n’ait jamais été dans un autre état et il s’étonnait d’avoir vu Tuz, qu’il connaissait à peine il est vrai, s’enthousiasmer pour cette forme étonnante de l’escroquerie intellectuelle.

Il n’eut pas le courage ou la grandeur d’âme de se rendre à l’exposition, « Les regards de Narcisse »,  qui consistaient en cinq ou six longues tables de bois sur lesquelles avaient été posés de grands miroirs nus, le tout accompagnés de vidéo où le polyartiste exprimait le sens et l’origine de son œuvre. Par conséquent, comme un peu ivre, il sortit et se dirigea vers sa voiture dont il ouvrit la porte. A ce moment, un bruit, le bruit d’un siphon, le bruit d’évacuation d’eau dans un siphon encrassé, se fit entendre. Interloqué, il referma la porte puis l’ouvrit à nouveau. Il répéta le même geste. Rien n’y fit : ce bruit persistait, un bruit d’aspiration et de glougloutements, ce son que rendent des canalisations mal entretenues et qui ne venait de nulle part.

Il jeta un regard au ciel gris et lourd, entra dans sa voiture et démarra.


mardi 14 avril 2015

Chemins d'abîme (2)



Chemins où l'on marche d'un point à un autre, chemins qui mènent d'ici à là ou même nulle part, routes encore et donc chemins  utiles de l'habitude, fausses routes longeant l'abîme, noirceur des jours recouvrant le ventre des aubes.

Chemins plutôt comme l'abîme même, chemins aux bordures fuyantes, qui ne gravissent rien dans ce vide de l'être, père du visible et des fables que chantent les horizons de chair aux mirages de verre.

Chemins où s'exilent tous les exodes, où les mers aux voix de sable et de houle engendrent des nuages de songe et de feu puis la terre de sang née de la pluie, de la pluie bleue et froide qui ruisselle sur des plaies d'argent.

"Il doit y avoir un monde comme offrande de chaque chemin aux abîmes qu'ils sont."

dimanche 12 avril 2015

Les Confins :Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(6)


Invités de l'abondance marine, les Mortels ignorent les confins;  apôtres sans doigts, ils ne sèment que graines mortes sur des arpents de silence et leur moulin tresse des ailes de crin amer. Barbare celui qui se rit des confins et excite ses limites, oublieux de l'oracle, la borne d'entre les bords chimériques. 

"Ecarter de soi ce qui convient s'il ne s'écrit dans la soif du désert et d'un geste poser l'épigraphe de la solitude dans une goutte d'encre."

Plutôt encore l'errance sur des chemins de vide que les fantômes se traînant sur l'erre du réel. Plutôt les rencontres fauves de la nuit que les légendes du vrai et ses hordes d'ennui. Or de sang, cendre d'or, sur les routes alignées s'épuisent les bourgeons mourant dans le souffle de ce qui n'est pas, Mortels pour qui les confins ne marient rien.

"S'en aller vent debout dans l'unité sauvage des océans et de la terre, et prendre le courage de finir dans ce qui n'a pas de fin"


mercredi 8 avril 2015

Ombre du monde (19)



Mais le problèmes de ces bizarreries climatiques – au Japon, des populations entières prétendirent avoir vu dans la noirceur de ces ciels d’orage des escadrilles entières de Zéros passer au-dessus de leur tête et en Chine, une tornade donna à voir un escadron de Samouraï charger l’horizon - le problème donc de ces étrangetés, ce n’était pas seulement la terreur qu’elles provoquaient indubitablement au sein d’une humanité prompte à lâcher toute rationalité quand celle-ci ne lui était plus d’aucune utilité, le problème, c’était que, malgré tout,  envers et contre tout, la machine à produire devait continuer sous peine de paralysie générale du corps entier. Pour prendre l’exemple du Pays Morève, il fallait absolument continuer à construire, à bâtir, à rénover. Il fallait vendre, acheter, transiger, passer des actes. Vivre enfin. Et se cultiver. Au Pays Morève, les forces vives n’eurent plus qu’un but : séminariser la population entière.
 XIX
Ca bouge !!

Il y avait maintenant près de deux ans qu’ils habitaient cette province éloignée et elle avait déjà bien changé, signe incontestable  de cet allant mordant qui rendait truculente et joviale cette nouvelle vitalité. Non, le pays Morève, et de manière territorialement plus général, tout le Templenoys, n’avait pas peur d’un avenir qu’il désirait forcer : il s’agissait maintenant de ne plus trainer en route ; c’est pourquoi il fallait contraindre  toutes les énergies et  toutes les forces d’une population, déjà célébrée, dans un passé pas si lointain, pour le courage constant et la ténacité admirables qu’elle avait affichés dans les combats anciens pour la puissance, la gloire et la réputation. Et assurément, les preuves les plus évidentes d’une nouvelle activité sautaient aux yeux de tous.
Antoine, dans ses pérégrinations mélancoliques, même absorbé, distrait par ses angoissants problèmes métadomestiques, ne  manquait de remarquer les changements croissants au cœur d’une biocœnose ouverte à toutes les diversités animales et humaines. Des prairies entières étaient vendues pour installer des parcs résidentiels tout confort, agrémentés de verts ronds-points et de casse-vitesses, dans des rues nettes et propres en bordure desquelles des maisons formellement identiques, jaunes ou grises, style fermettes ou dallas des années 80,  exhibaient des garages parfois plus grands que le corps de logis lui-même, dans une incroyable dépense d’ostentation et de vanité, des maisons dont les mesures - hauteurs à la corniche, profondeurs, longueur et largeur, dimension des chambranles de fenêtres, calibrage réglementé de la brique- étaient codifiées au millimètre près dans une géométrie de la grossièreté et de la laideur,  habitations de plus en plus nombreuses, se multipliant comme des bactéries,  de plus en plus grandes pour la plupart, toutes avec la même pelouse en façade, avec la même haie,  maisons de poupées, infantiles, dont les habitants portaient les mêmes habits, les mêmes casquettes, se faisaient couper les cheveux de la même manière, conduisaient les mêmes voitures, mettaient au monde les mêmes enfants, accueillis avec les mêmes sourires, les mêmes expressions, les mêmes cadeaux, toujours dans la normativité imposée depuis si longtemps par les barbies et les robes de princesse,  par les terroristes du pastel et les comploteurs du rose, de tous les roses, rose clair, cru, fané, indien, bonbon, saumon, passé, du Bengale... Partout ces logements précuits, pire qu’une lèpre, dans toutes les vallées, au cœur même des forêts, sur les rives des rivières et des lacs, dans les cours des anciennes fermes, au milieu des villages, sur les plateaux déserts, au sommet des montagnes, sur les versants d’adret et d’ubac, partout, dans les neurones et leurs synapses, dans la lymphe et la chyle, au fond des regards et des espérances, buts et objectifs d’une vie, partout dans l’artifice  rêveur d’une enfance prolongée. Et toute une infrastructure routière pour faire communiquer tout ce fourbi, gravissant les pentes des collines, perçant des tunnels sous les cols, voies larges et rapides, nettes, droites, avec marquages précis, îlots directionnels en tous sens, nœuds de rocades comme des suivez-moi-jeune-homme d’asphalte et de bitume. De loin en loin, à tous les horizons, rassemblements de grues métalliques, bruits de bétonnière, de marteaux-piqueurs, de rouleaux-compresseurs, travaux de terrassement, arasement des talus et des haies, nivellement des reliefs, équipements de loisirs, édifications d’Hôtels transfinis, de gîtes, de relais, de pensions de famille, de crèches même, sans oublier les restaurations et les conservations nécessaires, villages classés et fleuris, auberges séculaires, mises en valeur des pierres levées, des pavillons de chasse,  culture musicale au château, ouverture de jardins privés, visite au manoir, à la gentilhommière, portes ouvertes en tous genres, ravalement des ruines, amélioration des services, organisation de festivals pour tous les âges, musicaux, de blues, de jazz, d’électro, de théâtres, de jongleries, d’humours, de vieilles voitures, de concours divers, du chien, du chat, de la pomme la plus sucrée, de la poire la plus oblongue, d’ateliers, de rock, de rap, de danse, d’accordéon, de poterie, de gravure, de tennis de table, des symposiums, des tournois d’introspection, d’extraversion, des stages de yoga morèvien, des créations de musées, de l’homme, de la femme, de la charrue, de la terre, des rivières et des forêts, de la bière, sans oublier la multiplication discrète de maisons de repos.
L’activité était donc grande et l’agitation plus encore, même s’il y avait  encore beaucoup à faire dans cette  contrée pour que les villages se rejoignissent enfin et qu’un  tourisme facile et sans écueil s’y développât sainement, en harmonie avec l’esprit du terroir et son économie rurale.

Si le changement s’était rendu visible depuis leur arrivée à Saint-Heu, les modifications du régime s’étaient déjà produites bien avant et il faudrait encore du temps avant que les modes nouveaux d’organisation et de fonctionnement se stabilisent en affermissant les nouveaux usages et les nouvelles pratiques, bref avant que les accoutumances deviennent des nécessités et qu’elles s’installent durablement dans les dispositions quotidiennes et les façons de vivre. Témoin impassible, Antoine considérait ces métamorphoses foncières  sans émotion et sans regret comme si la médiocrité ordinaire exerçait sur ses sens une force telle qu’elle les contaminait en affadissant leur acuité chromatique comme de la même façon, subjuguant son imagination, elle empêchait celle-ci d’exprimer les relations, les symétries et les réciprocités qu’inévitablement ces choses nouvelles entretenaient entre elles. Il en avait conscience mais n’arrivait pas à se sortir de cette gangue amorphe qui l’enveloppait en le minéralisant petit à petit. En un mot, il n’avait ni discours, ni force de décision.


lundi 6 avril 2015

Les Confins : Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(5)





Les confins sont la couronne courbe de la terre. Ils sont l'encre d'où le monde a surgi, là et ici, hier et demain, précurseur de l'antérieur et le passé de demain s'infléchit dans l'onde des mémoires futures. 

Oiseaux aux ailes suspendues dans les écrins où s'épuisent les vigueurs, les confins sont les songes des siècles qui, au travers des pages vides de nos hivers, laissent en repos nos rives sans fleuves.

Ignorer les confins et vivre sans le langage des choses, mourir à la nuit aux rivages absents, et les voeux de ténèbres dans un lit sans quête où s'espère pourtant un présent de l'ailleurs.

Je suis le reflet des confins, sans épaisseur et sans surface, un enfant de ce qui fuit, toujours un enfant de pluie sèche, où la mère dort et ses tentacules vierges qui étranglent la source d'où je viens. 

Enfant des confins, comme une mer aux eaux pâles et anonymes qui appellent l'absence, j'ai vu- rien vu- ou bien  des éclairs et des fusions  de glace au milieu de l'amour qui se hait.

Enfant des confins aux graines mortes et aux moisissures lentes, le germe vide de ce qui ne peut naître, de ce qui s'engendre parmi les gouttes nocturnes des viols enfuis dans les matrices des mères.

Enfant des confins, emprunt de la vie, simulacre de ce que veut ce qui n'est pas, sorti des hanches comme un cloaque que cueille l'océan où meurent les fins.

J'ai dormi dans le creux de la tache et du rapt volubile, et les paroles d'amour, une geôle aux barreaux de tendresse.

D'entre les confins,  ce qui aime veut ce qui détruit.

samedi 4 avril 2015

Chemins d'abîme (1)









Les chemins d'abîme rampent dans la présence silencieuse  et sous les toits si peu les remarquent. Ils sont pourtant chemins d'asile lorsque l'ennui des roses a posé ses pétales sur les façades de demain. Flottant et sans voix, ils courent d'une terre à l'autre en se couvrant de neige et font leur nid sous la glace parmi les étoiles éteintes où couchent les déserts suspendus aux corolles de chair. Ils prennent leurs ailes aux crépuscules des fins et, se dissipant là où vit encore le temps, brûlent de la clarté des nuits les nerfs vibrant encore tout bas dans le bruissement des corps.








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vendredi 3 avril 2015

Les Confins :Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(4)






...Hors frontière, illimitrophes confins, seulement l'invocation répétée du divin, sans séparation ni bordure, au delà de l'extrême, ni Orient ni Occident, Confins à la lumière indivisible, invisible matrice du visible où tout naît...Confins nourriciers, Terre de Moïse, berceau d'Ur...Source de la Source vive où gisent les secrets et les voiles de ce qui siège devant nos yeux assoiffés...

Le chemin des ports est chemin de lune, passage du vide vers le plein, du plein vers le vide, du relatif vers l'absolu sous le ventre du ciel à l'amour d'airain...Amour d'airain, amour de craie...

Dormir du sommeil des plumes pour faire surgir le monde d'entre les lettres

L'aube attend et pose ses épaules impériales sur les basses mers où se reposent les vents d'ivresse. L'espoir est cette nuit où se mirent les feux sans fard et là seulement ondulent en vagues incessantes les champs d'ivoire blêmes que boivent les ivrognes lorsque les anges sortent de leur haleine.

Dormir dans le silence de la grâce et les rêves qui s'évadent de la matière

...Nous cherchons l'inborné et la surface. Sur la peau de l'infini, la chaleur et la femme, ces deux soeurs, cette nef du monde où se réunit ce qui divise  et  ce qui rend présent l'obstacle enfin rassemblé comme deux impuissances dans la même solitude...

Et de tes rives maîtresses que puis-je absorber sans blesser tes berges souples

mercredi 1 avril 2015

Les Confins : Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(3)

Les confins...toujours plaines grises d'où parle l'imperceptible et la rumeur...Plaines grises, plateaux dénudés, chemins d'abîme, portes des lointains, dérobades des mers...

Les confins pénètrent nos gorges irritées lorsqu'ils rendent l'âme aux lisières des marées...Petits pas de sable sur des routes de vent qui nouent des sandales de houle, chaussures ailées du ciel endormi dans le berceau des voeux, s'évanouissant dans les pourtours d'un souffle sanglant et abusé... Les confins, brûlures et sècheresses des mots...

Les confins, pupilles de l'infini, ouvrent les paupières des eaux , deux cils battent les frontières de l'immense... Déroulant le tapis écarlate de l'accueil...

Et les soirs offrant leur trône de houille, et les cimes et les racines aux seins des sources qui nourrissent leur jour du fléau de leur nuit... Ce qui se cèle et ce qui hurle dans ce qui se cache, au coeur des songes de granit d'où rien ne perce, et tous, et toi, à côté de moi, aux confins proches, qui ignore les secrets de ce qui s'arrête ou se meut...

Dans la nuit se terrent des vérités de sabre et la lame glacée des évidences y danse des chaconnes masquées...Ce qui fend la peau, c'est le miel posé sur l'écorchure... Le chagrin des anémones...