samedi 30 mai 2015

Poèmes de l'Insignifiant et du Minuscule( 72)



Ce qui se tait et tait..
 


Tout se tait
Les ailes des jours, l'envol des saisons
Et le bruissement de ce qui dure
La brise intérieure, la vague intime
Je lis sur les lèvres du ciel
L'être dont je suis l'écho réticent

La discrétion a rendu ses arrêts
L'introspection a envahi les choses
L'arrondissement a courbé leur nature
Tout se fige dans l'instant
Et l'assourdi, et le retenu
S'enlacent entre les regards
Où se lèvent les questions

Seulement quand tout se tait
Au coeur de ce qui germe
Entre les cendres de l'inaccompli
Et la pénitence des ruines.














vendredi 29 mai 2015

Rumeurs des Jours et de la Nuit (66)




Ce sont des brumes d'archipel
Tes mots où neigent tes lèvres
J'y dépose mes îles

Ce qui s'y esquissent
Des berges et des rives
Et des havres où les cantiques attendent.


                         *

Les étoiles sont des yeux que la terre entend
Elles donnent à la parole la possibilité du lent
Cette couche du temps qui naît sous ta peau
Où pour une seconde plus rien ne s'attend.


                         *

Je suis enfant des prairies où les couleuvres se mêlent
Enfant des forêts que chantent les flûtes
Enfant des sources de novembre
Les sources, le lit d'où s'écoule mon corps
Les sources, la paix d'où s'envolent les anges
Les sources, enfin, là où je suis.

jeudi 28 mai 2015

Les Confins : Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(10)

Que dire encore ? Que dire des attentes mortes et des silences nus qui crient en ces murs, et de l'apaisement des âmes cachées, dévorées sous l'empire des masses, des poids et des volumes, l'aride vision qui alourdit le regard ailé des dauphins ? Les Confins sont le proche, l'interne de l'intime, ce qui advient dans l'entre-deux, lisières échancrées où la mer offense les limites qu'imposent aux heures la mort civile et la géographie  des frontières. Nul n'est tenu à dire et l'aveu n'est que le mensonge des lois. Voir plutôt ce qui se dit et refuse de se dire, les confins qui rongent l'abîme tu des mots. Le vertige des choses mates.

Alors, sur la paume de la terre, enserrant entre les doigts brûlés le désastre des quêtes, et les heures étales qui les habitent comme des messages d'ecchymoses que laissent les cigales, j'ai hélé l'écho des coraux, le chant des hautes plaines sur le sol froid du Nord et j'y ai vu la possibilité de ce qui ne se peut. Un moment dans le sommeil des huitres, un instant heureux dans le rêve des mollusques, l'indigence des appuis de verre, la misère compacte des quais sans houle, la paix dans les vignes de sel, l'envers des écumes dans un ciel rougeoyant affamé d'aurores venimeuses.

Dire ne se peut et le silence est de trop aux Confins morcelés des nuages dormants et tout ce qui n'est pas né renaît lorsque le cri embarque ses îles derrière les portes muettes qui se meurent dans la chaleur opaque des foyers : au revers des étés, la doublure cristalline des hivers.

Ombre du monde (26)

Dans les témoignages écrits, deux  simples  prénoms, Antoine, Chloé, reviennent souvent, quoique cette dernière (à supposer qu’il s’agisse d’une femme)  soit  seulement citée sans qu'elle écrivît elle-même. Il est assuré que c'est l'homme seul qui tenait ce carnet.C'est ainsi que cet Antoine au nom inconnu (ce qui laisse planer un doute sur l’authenticité du document) explique dans un manuscrit découvert il y a peu, qu’on trouva assez vite la solution aux effondrements, mais cette solution, elle-même, amenait un problème encore plus difficile à résoudre. On découvrit assez facilement des trous et des galeries creusées sous les nouvelles habitations (non loin de La Pairie, c’est tout un lotissement qui disparut dans le sol). Il s’agissait de blaireaux, de dizaines de blaireaux creusant on ne savait quand, en tout cas silencieusement, des centaines de galeries. C’est pourquoi fallait-il craindre maintenant ces animaux très farouches qui semblaient s’être associés pour s’attaquer ainsi aux hommes !

Citoyens donc ! Allons citoyens !

C’est en levant les yeux qu’il l’avait vue, la directrice, entre deux élèves qui jouaient à se battre, debout, au fond de la classe et qu’elle calma aussitôt. Antoine surprit un regard sans pitié, dur et sans équivoque, sans concession et il sut. Elle sortit ensuite devant une classe à peine apaisée. L’heure ne passa pas, ne passa à vrai dire jamais, elle resta immobile, enfermée en lui, dans une solitude plus suffocante que jamais et, pendant que ce temps inanimé macérait lentement comme un poison diffus qui lui brisait la voix,  la rumeur murmurante, fécondée au soleil de son impuissance, s’épaississait, grossissait à nouveau, redevenait grondements, menaces pour enfin mûrir en éclats fracassants, qui se répandaient vers lui, vague après vague, en influx injustes et iniques,  révélations évidentes des phlegmons cachés et des abcès purulents que la visociale traîne partout avec elle comme le poids dont il faut chaque jour s’acquitter. Sa faiblesse révélait celles de ces élèves, devenus chairs grimaçantes, arrachées aux corps, gesticulations morbides et véhémences infantiles, pathétiques jusqu’ à vouloir, dans l’espoir vain et totalitaire d’un apaisement définitif, combler la béance laissée par leur enfance proche et adoucir la déchirure encore douloureuse que la maturation imposait à la trame de l’être. Par cette faille, par cette plaie laissée ouverte, s’écoulaient les nostalgies et les mélancolies d’un âge trop jeune encore pour les comprendre. Personne, personne, aucun de ces jeunes gens surexcités, n’en voulait à Antoine et leurs cris ne le visaient aucunement. L’humiliation venait plutôt du regard interrogateur et inquiet de ces rares étudiants restés calmes et taiseux.

Il savait que c’était sa dernière heure, l’ultime heure qu’il passerait encore dans une classe mais il ne se décidait  pas à s’en réjouir ou à s’en plaindre : il est de ces pesages si complexes qu’en examiner simplement les conséquences suffit souvent à ôter aux conclusions de l’évaluation, quelles qu’elles soient, toute assurance un peu durable au point qu’ainsi, on ne pose plus que de l’irrésolution sur les  plateaux vides d’une balance incertaine, aux poids désormais inappréciables, impondérables, flottant dans l’espace, aérien et éthéré ; alors, à moins qu’une décision, déjà prise depuis longtemps mais que la peur masquait et empêchait, n’émergeât d’entre les errements, la bêtise et l’ambiguïté envahissaient l’esprit.

Il laissa là sa classe, il y laissa ses cours, ses préparations éparpillées sur son bureau, son carnet de bord, ses notes éparses, ses relevés de présences, lui-même absent, absorbé par les horizons reculés qu’il s’offrait et dans la contemplation intérieure desquelles il se perdait, laissant derrière lui le boucan innocent qui s’affaiblissait enfin ; pantelant, chancelant, il traversait les couloirs, descendait les escaliers, la main tremblotante sur la rampe en ciment, ne voyait personne, invisible, amoindri, rétréci, réduit, restreint. Ainsi, c’est une proie déjà blessée qui arriva dans la salle des profs, une proie muette et consentante, anesthésiée par la douleur même dont elle aurait tant voulu se protéger.
Il ouvrit machinalement son casier, rempli de documents officiels que personne ne lisait, bréviaires de la bonne conscience humaniste, catéchismes citoyens en sept points ou plus, projet de partenariat pour placer une chasse d’eau dans une case africaine, ou pour créer à l’école un comptoir de produits équitables, ou encore dossiers à remplir pour le financement d’un atelier destiné à l’étude des mouches à merde, si nécessaires pour le cycle de la vie, demandes ou exigences  de visites en tous genres, du musée des clous chevaliers au dernier parc à thème, magazines pédagogiques avec photos d’ados, filles et garçons, souriants bêtement, ados sans sexualité, ados qui n’existent nulle part, certains s’esclaffant de concert, le doigt tendu vers un ordinateur comme s’il découvrait le secret de Moebius, ou encore poseurs, en classe, le désir d’apprendre tendu comme un seul homme, nigauds et niais, crétins et godiches,  andouilles et couillons, et des commentaires, des commentaires, tous ces protocoles d’une pédagogie du « vécu » dont tout le monde se fichait, jusqu’à leurs promoteurs mêmes, grassement payés qu’ils sont pour faire tourner les moulins à vent de l’intérieur, une bande de cornichons, de pignoufs assermentés et de corniauds essentiels, fabricateurs de fantasmes éducatifs et instructeurs en chimères... et, sous ces bagatelles maniaques, fantaisistes et dispendieuses, une convocation, écrite à la main, une convocation chez la directrice... Bien sûr.

Il s’assit sur la chaise laissée là, près de la porte. Il avait sonné déjà deux fois et on lui avait signalé à chaque fois que la directrice était occupée. Il attendit, les mains moites. Enfin, il put entrer.

Une salle immense, un espace long et large, où l’on jouait avec les vides et les pleins, épuré, plein de lumière et sans ombres, un espace que quelques plantes vertes, en bonne forme, agrémentaient ça et là, un long tapis sombre, épais, où le bruit de ses pas s’étouffait et qui conduisait à un bureau très éloigné, démesuré, tout de verre et de métal, et, juste au dessus, droite et rigide, le buste maigre, caché jusqu’au col, la figure creusée,  la directrice...Antoine n’avait pas de chance. Elle faisait partie de ces lesbiennes qui haïssaient les hommes non seulement pour en avoir été mal aimée mais aussi parce qu’il lui avait fallu malgré tout composer avec eux pour la réussite de sa carrière. Sa volonté d’indépendance avait ainsi dû passer par ce qui la niait, accroissant une haine sourde à l’encontre de tout ce qui portait une bite. A peine arrivé à mi-distance, elle l’arrêta d’un geste autoritaire et,  sèche, salée, elle se mit à tancer, chacun de ces mots flagellant un Antoine sanguinolent déjà...sans autorité...sans énergie...sans l’esprit de corps...ce n’était plus la peine...il fallait se taire maintenant...et partir...faire autre chose...mais plus ici...

Cela dura une dizaine de minutes sans qu’Antoine puisse articuler le moindre mot, sans qu’il  puisse esquisser le moindre geste de défense. Elle le dévora tout cru, comme une chienne affamée...Amas de chair...Amas de chair informe...Fœtus de sang, flot de liquide, pure liquidité...Antoine...
Soudain, rassasiée, les mâchoires sanguinolentes, d’un geste, elle lui indiqua une  porte discrète qu’il n’avait pas remarquée, une petite porte difficilement décelable, dissimulée dans le décorum mural. Il fallait qu’il s’arrangeât avec le sous-directeur...les papiers...la fin du contrat...Elle se tut d’un coup, plongea sa tête nerveuse dans des papiers en face d’elle. Comme Antoine attendait encore il ne savait lui-même trop quoi, elle réitéra sans un mot le geste autoritaire qui l’envoyait dans le bureau de la sous-direction.

Il poussa la porte et entra dans une pièce minuscule, basse et étroite. Les murs étaient couverts par des étagères dont les rayonnages débordaient jusqu’aux plafonds de dossiers jaunis. A droite, le long du mur, un petit homme, vêtu d’un costume usé, la  mise fatiguée et la mine blême, se leva précipitamment d’une petite table qui lui servait de bureau et se dirigea vers Antoine. Une barbe sèche soulignait une lippe rougeaude et découragée pendant que le poids d’une calvitie occipitale courbait vers l’avant une nuque tassée  par l’accoutumance à l’asservissement et  creusée par une  pratique servile de l’allégeance. Tout ici baignait dans un jaune ocre  desséché, dans la médiocrité triste d’un jaune sépia décoloré, d’un espace sans fenêtre que le soleil, par conséquent, n’atteignait jamais. Les orbites globuleuses, sanguines, cernées jusqu’au milieu des joues, au centre desquelles deux pupilles nerveuses surgissaient d’un iris brun passé, mangeaient bien le tiers d’un visage éteint. La tête ne semblait faire qu’un avec le corps car s’il y avait bien une nuque, il semblait ne pas y avoir de cou. La pièce paraissait toute fermée sur elle-même et sur l’homme, et l’homme totalement absorbé en lui-même. Rien ici ne respirait que la peur.

L’homme minuscule, dans un gargouillement indistinct, lui tendit de multiples papiers qu’Antoine se mit à remplir, la tête baissée, tandis que le mollusque l’observait à la dérobée, l’évitant  lorsque celui-ci se redressait, jetant alors un regard perdu et idiot sur un des murs sales de son bureau comme si cette surface absurde et singulière avait quelque chose à révéler. Cette comédie prit bien quelques minutes dans un silence consternant au cours desquels seuls se faisaient entendre le crissement du stylo sur le papier et, parfois, quelques petits sons étouffés d’un sous-directeur asphyxié depuis longtemps dans un univers qu'il honorait de sa reptation paperassière. Enfin, on arriva à la dernière signature. Le consentement était mutuel et l’humeur se détendit. On se salua même, une épave de sourire apparut ainsi sur le masque fauve et flasque de l’administrateur pour disparaitre presqu’aussitôt ; puis, le pauvre homme regagna un bureau couvert d’engeances procédurières en tout genre, rassemblées en piles menaçantes,  entassées  en de redoutables empilements, il revint donc sans alarme vers son inépuisable occupation, entre d’inquiétants amoncellements et d’hostiles superpositions, dans le silence emmuré de sa réclusion organique.                                   

Soulagé de le laisser à lui-même,  Antoine prit une nouvelle porte, très basse, car il dut se pencher et se retrouva dans un couloir qu’il ne connaissait pas.


jeudi 21 mai 2015

Ombre du monde (24)




A bien des égards, il est toujours aisé de se construire une ferme opinion quand le fait est passé et que suffisamment de temps s’est écoulé depuis pour autoriser une pensée vierge de tout ressentiment. Ainsi est-il toujours facile de dire ce qu’il eut fallu faire une fois l’événement passé. Le cas présent, si l’on en croit les Annales, est cependant très  particulier et sort de l’ordinaire : si l’événement dont il est question s’est bel et bien déjà déroulé, il reste d’une certaine manière toujours encore à venir. Ce qui semble poser les mêmes problèmes pour une science rivée à l’espace et au présent. C’est pourquoi les scientifiques ne comprenaient rien à ce qui se passait, à ce qui se passe, à ce qui se passera. On se contentait de constater,  d’entériner et d’enregistrer. Il faut donc reconnaître un certain nombre d’excuses aux intellectuels qui n’ont pu prévoir le cataclysme ; en effet, même si les bizarreries et autres étrangetés ont précédé son accomplissement, ces signes étaient eux-mêmes inintelligibles à la conscience claire.

Pour éclairer, si c’est encore nécessaire, ce qui vient d’être dit, prenons et lisons ensemble l’Annales 45YT /OO/OOO3/1. Il y est stipulé ceci : il a été constaté, en divers endroit du territoire, des effondrements de terrain, des glissements subits, entraînant des dégradations aux habitations qui perdent ainsi toute stabilité, voire même des destructions complètes. A Barbière / Sur / Vyle, une maison d’habitation, nouvellement construite, s’est effondrée sur ses occupants, ne laissant aucun rescapé. Il a été en outre constaté que les fêlures ou les dégradations commencent systématiquement par les doubles-garages attenant au corps du logis. Il a été fait appel à des sismologues réputés.

Une chose étrange !!

Alors, comme Tuz  lui avait âprement conseillé, il rentra chez lui et se mit à travailler d’arrache-pied.

Les jours qui suivirent,  il s’acharna sans trêve sur cette matière subtile, dans ce  milieu mobile et volatile,  que seule l’évocation poétique pouvait  répandre comme une aumône ou une bonté faite à soi-même sans que  cela suffisât néanmoins à  calmer l’irritation croissante qu’un manque flagrant de patience devant la tâche excitait, alors même que, de plus en plus fréquemment, la fourberie ou la sagesse des mots construisait autour de lui les digues les plus insurmontables,  comme s’il s’agissait pour ceux-ci de le mettre en garde  contre des  puissances, nocives et dangereuses peut-être du fait qu’elles ne pouvaient être éveillées, mise en branle seulement par une force supérieure apte à les commander. La force grandit en se nourrissant de ce qu’elle produit  et, de la même façon, la faiblesse croît en s’entortillant dans ses œuvres. Alors ce qui doit fortifier affaiblit, ce qui doit libérer aliène rendant la contrariété permanente. On ne joue pas impunément avec les mots : ils portent le feu du poison dans le corps de celui qui les a suscités comme les fruits amers d’une exigence sans fermeté.

L’obstruction était totale. Les feuilles qu’ils noircissaient rendaient la nuit d’Antoine plus sourde, plus profonde, plus opaque encore que la nuit stellaire. 

Et pourtant, il continuait, délaissant de plus en plus ses obligations professionnelles.

Il avait envoyé quelques textes à des revues poétiques et n’avait reçu aucune réponse, pas même un accusé de réception ; s’il avait bien lu, accompagné de Chloé, quelques textes chez Tuz, devant un public clairsemé, dont il avait appréhendé les réactions et espéré des louanges, et en dépit du fait que Tuz, lui-même, continuait à trouver dans son travail les germes d’une réussite future, (« n’est-ce pas madame ? »), il ne rêvait plus que d’édition, de mise à jour, de visibilité, de publicité, l’esprit haletant, l’âme rouge d’un désir inconsommable inscrit dans un manque attisé par lui-même,  manque sur manque dans la galaxie des appétits et des défauts humains. Il avait alors beaucoup de mal à lutter contre l’incroyable sensation d’absolue nullité qui le prenait une fois de plus et, sans rien voir d’autre que le fruit délétère de son imagination, sans voir sa femme, son enfant, son métier, ses élèves, et même, pourquoi pas, la voisine qui nourrissait parfois son chat, il sombrait dans des micro-dépressions qui commençaient toujours par une espèce de rémission liée au calme éphémère qu’un renoncement factice lui procurait.

C’est au cours d’une de ces variations nerveuses qu’il s’aperçut d'une chose étrange.

Une petite lucarne trouait le toit de sa mansarde et, de l’extérieur, la branche d’un noyer coupait son plan d’une diagonale presque parfaite formant ainsi deux triangles rectangles quasiment égaux. Il se fait qu’un jour, lorsqu’une fois de plus excédé par l’épuisante vanité de ses efforts, les pensées obscurcies et embarrassées, il s’en approcha, et s’aperçut d’un léger déplacement, d’un insoupçonnable glissement, d’un presqu’indécelable dérangement dans l’ordre des choses : il n’y avait plus qu’un seul triangle rectangle, plus petit maintenant, et la branche ne formait plus cette diagonale qui traçait l’hypoténuse commune aux deux triangles. C’était comme si elle était descendue ou que la maison s’était doucement soulevée. Cette observation ne retint tout d’abord pas son attention, il avait constaté la modification, l’avait enregistrée simplement comme on consigne un changement de domicile dans les registres de la population. Ce n’est qu’une fois retourner à sa table qu’il l’observa à nouveau. Il s’était passé quelque chose, cette diagonale, il la connaissait bien, il l’avait souvent examinée dans les moments vides, dans les instants de doute où les mots prenaient la consistance et la dureté du minéral. Et maintenant, elle n’était plus là. 

Soudainement convaincu de l’existence d’une raison impérieuse à l’origine de ce phénomène, il sortit de chez lui et considéra le noyer. Il n’y avait pas de doute, cet arbre devenait dangereux, il avait bougé. En fait, il devait être moins haut de quelques centimètres. Il se déplaça, le contemplant de loin, de plus près. Il remonta dans sa pièce pour constater qu’il n’avait en rien rêver. Le déplacement, mince et insignifiant, était bien là, de sorte que cet arbre ou cette maison n’avaient plus les rapports spatiaux habituels, comme si ces « choses » avaient changé de résidence, comme si elles  refusaient petit à petit l’assignation que le temps et l’espace leur avaient imposée. Il fallait bien qu’il admît que l’arbre s’était enfoncé car seul cet affaissement acceptait des explications rationnelles : des galeries souterraines avaient peut-être miné sa base ou encore quelqu’effondrements géologiques sapaient ses fondations ou encore de nouvelles formations matérielles, issues des profondeurs terrestres, des pressions, des dissolutions, des érosions plusieurs fois millénaires, remaniées, transformées sans cesse, secrètement, désagrégeaient les stratifications de surface, métamorphoses continues, engendrées par la vie même de la planète, c'est-à-dire par son inlassable tic du changement.

Antoine était absorbé par la Terre et en contemplait les couches profondes, les cartes flottantes, les gîtes sédimentaires, toute une mouvance pétrologique, anonyme, dénuée de mots et de pensées. Et sa maison, sa maison, avec dedans sa femme, son enfant, et pas seulement ça, tous les espoirs, pas seulement les siens, mais aussi celui de sa femme et peut-être aussi de son enfant, les projets, les rêves, ce qui avait été construit, détruit, transformé, tout ce qui faisait sa vie actuelle, tout cela reposait, en dernier recours, sur toute une géophysique fossile, sur une sismologie minérale qui n’avait d’autres fondements que son infinie errance.

Il prit sa voiture et, ne se sentant pas des mieux, roula au hasard, en aveugle, dans la campagne environnante, comme s’il pouvait se trouver un but au bout de quelques kilomètres, illusions qu’il feignait d’ignorer, lorsqu’arrivé à un carrefour, il prenait, avec  résolution, à droite plutôt qu’à gauche. Bref, il roulait dans une espèce de tunnel à ciel ouvert, tantôt accélérant tantôt ralentissant sans raison. C’est pourquoi les quelques déviations qui croisèrent sa route ne le gênaient pas. En effet, sous l’effet de pluies abondantes et répétées, certaines routes s’étaient affaissées, il l’avait entendu à la radio. La région du Chantedoux était décidément l’objet de  précipitations dont la violence et l’importance étaient systématiquement sous-estimées, ce qui, par ailleurs, ne laissait pas d’inquiéter des experts tenus à un mutisme déontologique : la météorologie se devait d’annoncer des prévisions de bonne aloi et il eût été contraire aux dispositions pédagogiques de l’hydrométrie moderne d’inquiéter une population lassée qui ne demandait qu’à croire au désastre. 

Il n’empêche que les intempéries à répétition entraînaient de sérieux risques de glissement de terrains et il n’y avait pas une rivière, un ruisseau, un ru même qui ne fut prêt à déborder, inondations cependant toujours contenue. Etrangement, c’est comme si les éléments naturels jouaient sur les limites en entravant eux-mêmes leurs puissances de façon à seulement rendre menaçantes les conséquences ultimes de leurs dérèglements. 

Il pleuvait juste ce qu’il fallait pour susciter la peur.

Il prit alors une voie qui s’arrêta soudain en plein champ. Il avait cessé de pleuvoir. Etonné de cette impasse, il sortit et s’approcha. Il était étrange qu’on n’achevât pas une voie de circulation, là, en pleine nature, une voie qui, par conséquent, ne menait nulle part. Alors, il l’observa de plus près, s’accroupit et considéra l’endroit où le bitume s’arrêtait ; contrairement à ce qu’il avait d’abord cru, les travaux n’avaient pas été sottement interrompus, car le macadam continuait mais, recouvert par la boue et la fange,  il plongeait doucement sous la terre des champs. Antoine regarda tout autour de lui : un ciel lourd, pesant, une terre brune, sale, délaissée, dans un territoire abandonné, battu par un vent du nord-ouest, zone séparée, isolée dans une retraite sans secours, et personne aux alentours, personne hormis ce petit point, au loin, qui, d’instant en instant, s’approchait d’Antoine.

Le fermier le salua d’un geste,  descendit de son tracteur sans plus  faire attention à lui et se mit à s’occuper du moteur de son engin qui ronronnait toujours. Antoine examina avec beaucoup d’attention le soin qu’il prenait  et se mit à s’imaginer les pistons dans les cylindres qui toujours tombaient justes, la pression et l’explosion des gaz, la transformation de l’énergie chimique en énergie mécanique, avec - tchac-tchac-tchac -  la précision et la répétition du même mouvement et toute cette même énergie du mélange combustible, perdue à 75%, devenue chaleur inutile, perdue dans l’échappement et- tchac-tchac-tchac-  le piston dans le cylindre, et l’effort du vilebrequin transformateur de mouvement, de mouvements rectilignes en mouvements de rotation les  rendant efficace et – tchac-tchac-tchac-  les pistons compresseurs dans les cylindres, et la causalité parfaite, une chose entraînant une autre, dans une chaîne logique, en une série finie et simple, sans turbulence, sans secousse, avec la panne toujours explicable, toujours décelable, un dispositif de bielles et de manivelles, et –tchac-tchac-tchac-  l’explosion, l’explosion, l’explosion...

-         Eh monsieur, monsieur, monsieur ...

C’était le fermier qui s’enquérait d’Antoine, englouti dans une réflexion rêveuse et mécanique, dans le domaine fini d’une machine ronde où les choses s’organisaient, chacune d’elles située par nature sur le plan de leur efficience maximale, dans leurs lieux propres et ne dérogeant pas à leurs fonctions, sans déchets, aux angles mesurables et où l’absurdité, traquée, trouvait sa raison, son explication, et qui, de cette façon, libérait l’imagination de sa désinvolture. Il aurait tant aimé trouver cette cause en lui, découvrir avant de faire, le principe qui, précisément, le poussait à faire, et à faire ceci plutôt que cela, le motif de toutes ses actions et de toutes ses résignations, le système des systèmes qui justifiait le moindre de ses actes, la plus infime ardeur qu’il ressentait, la structure des structures d’où on aurait pu déduire le  mot même le plus médiocre qu’il couchait sur une feuille. Il cherchait une déduction absolue, mais comme il était inutile d’en parler au fermier, il lui fit signe et remonta dans sa voiture sans lui avoir parlé de rien, ni du ciel, ni de la terre, ni de ce moteur fascinant, ni même de cette route qui se fichait lentement dans le corps limoneux du Pays Morève.

Sur le chemin qui le ramenait chez lui, il eut l’impression que les horizons étaient plus bas, oui, un pays plus plat, les hauteurs plus accommodantes avec les plaines qu’elles cernaient, moins abruptes, plus larges, plus doucement amples. Mais il en avait assez de cette journée, il en avait assez vu et la fatigue le submergeait.

Il tarda. De nombreux panneaux interdisaient l’accès aux routes qu’il prenait habituellement. Il dut faire de nombreux détours. A certains carrefours, des militaires guidaient les automobilistes étonnés en les rassurant : de grandes manœuvres auraient bientôt lieu et il fallait établir un périmètre de sécurité. Arrivé non loin de St Heu, il vit, aux Lotissement de l’Améthyste, un attroupement agité , deux ambulances, de nombreux policiers, des pompiers, des hommes effondrés et des femmes en pleurs : une de ces    maisons nouvelles affaissée , les murs plantés  dans le sol, plus profondément à gauche qu’à droite, et plus à l’avant qu’à l’arrière, penchée donc, les tuiles glissant rapidement de la pente exagérée d’un toit désormais fortement incliné vers le sol, une cheminée écroulée sur un parterre de Mégalosenpli Asfoldis, certains en bouton, d’autres en fleurs,  les vitres brisées, des murs éclatés, le garage aplati au sol, recouvrant de ses décombres gris et la grosse voiture noire qui s’y trouvait et la pergola fleurie près d’une barbecue en brique, des casseroles, de la vaisselle explosée un peu partout, une marmite à pression sifflant encore sa vapeur d’eau.
Et dans le jardin, au fond, un peu éloigné, des cris de douleur et les gestes frénétiques d'un homme et d'une femme, retenus, empêchés par d'autres de s'approcher trop près d'un landau couvert de sang.                                              
Antoine continua sa route, sans ralentir. Le soleil se couchait. Il fallait rentrer maintenant.

mardi 19 mai 2015

Ombre du monde (23)

On commença à prendre certaines précautions. Malgré tout, la population commençait à s’inquiéter. La radio ne passait que de la musique légère. Les informations étaient réduites au minimum. Il en allait de même de la télévision ; la plupart des émissions consistaient en jeux, délassements, et sports. (Centre des Archives radiophonique AA/Z1 et télévisuelles T/O/PP)
Edite !

Si fébrile qu’il fût, aussi peu assuré de la qualité de ce qu’il écrivait , malgré le danger qui guettait de se compromettre en mettant innocemment à nu toute  une maladroite et réelle balourdise qu’il confondait peut-être avec les traits légers de l’intelligence, et après avoir hésité longtemps, enfin il envoya  ses premiers textes à Tuz dans cette indécision, cette incertitude que ne calme aucun choix : en effet, alors qu’à présent, éperdument immergé dans l’horrible attente de sa réponse, il eut néanmoins goûté à l’aigre âcreté du regret   s’il ne les lui eut adressés. 
Tuz prit son temps, et lorsqu’enfin, après un mois, Antoine ouvrit son message, remuèrent au fond de lui  les tourments agités de celui qui joue sa vie. Comment pourrait-il accepter l’éventuelle déception, le cuisant désappointement qui ruinerait une bonne fois toutes les ardentes ambitions qu’il avait encore d’espérer un avenir ? Il avait beau faire : ni la mesure de sa sincérité, ni par conséquent,  le prix qu’il était disposé à payer (sa vie ! son âme !) ne pouvait faire en sorte que du peu sortît du considérable non plus ainsi que de la misère et de la besogne naquissent, dans un hasardeux miracle, l’abondance et l’aisance.

Tuz aurait aimé le voir : il y avait des choses intéressantes – nombreuses- dans ces lignes dont la composition soignée n’était pas la dernière des qualités ; toutefois,   même tout remarquables qu’elles fussent, certaines faiblesses y affleuraient comme ce côté un peu didactique qui trahissait avec une évidence parfois un peu grossière la prééminence de l’idée sur la forme. Mais la terre y était, indiscutablement, cette terre à la surface de laquelle le poète lierait un jour ses gerbes splendides, nourricières, à condition de la labourer, de la retourner inlassablement, pour ensuite l’ensemencer d'une vigueur nouvelle ; bien sûr, mieux valait ces défauts de jeunes cultivateurs que ces beautés de serre d’autant plus artificielles qu’elles apparaissent à tous pour mieux  dissimuler leur pauvreté ; l’ostentation n’a qu’un but : masquer le dénuement et la médiocrité qu’elle ne fait, en réalité, que maquiller. 

Tuz aurait aimé le voir, oui. Chez lui, au Foyer ou encore chez eux. 

Lorsque Tuz – de son vrai nom André Marcellin- reçut le message d’Antoine, il n’était pas dans les meilleures dispositions. La veille, il avait bu, comme à son habitude, avec une dame qui avait fini par refuser ses avances, ce qu’il avait toujours du mal à accepter bien que cela se produisit de plus en plus fréquemment. Refusant l’âge, il se remuait bien trop souvent, et  auprès d’une bien trop verte  jeunesse, en ces affectueuses  folâtreries qui, si elles peuvent un moment charmer et émouvoir par l’enfance qu’elles trahissent, finissent, dans leurs excès, par démasquer le brutal appétit qu’elles dissimulent ; et quand bien même il arrivait à ses fins – ce qui encore arrivait parfois – l’embonpoint, la peau fatiguée, un cul trop flasque, et globalement toute sa grasse opulence, empêchaient tout prolongement quelque peu conséquent des jeux érotiques dont il était, dont il fut, un adepte fervent. Enterré dans ce poste minable de directeur artistique, au fond d’une province oubliée, Marcellin avait dû abandonner l’espoir d’organiser les superbes partouzes qui, à une certaine époque, en avait fait un mâle particulièrement recherché dans les milieux branchés de la lointaine capitale. C’est ainsi que, jour après jour, il  sentait son prestige se restreindre aux ors éteints d’une position sociale qui n’éclairait plus que les limites étroites du paysage local. C’est pourquoi, sans doute, essayait-il désespérément, de compenser cette perte de virilité sociale par une frénésie à séduire, opiniâtreté que les échecs trop souvent répétés, bien loin de l’apaiser par un sain découragement,  enflammaient au contraire en un redoublement furieux d’espérances charnelles. L’accumulation de frustrations professionnelles avait conduit cet individu, par ailleurs déjà prédisposé, à voir dans ses testicules  le terme de ses aspirations intellectuelles de telle manière que ses poussées hormonales ne se nourrissaient plus que de la désolation et de la solitude politique, auxquelles   la production continue de gonadostimuline devait tout ; c’est ainsi que le jeune séducteur avait pris l’apparence du lovelace cynique que le fiasco amoureux fâche mais que le succès rend méprisant.

Il ouvrit donc ce courrier. Mais de qui s’agissait-il ? Il avait beau chercher, il ne connaissait personne de ce nom, et puis il y avait ces poèmes...Soudain il se rappela..., et, à peine le visage d’Antoine arriva-t-il à son cerveau, qu’un autre le chassa...Cette femme, oui, cette femme magnifique, qu’il avait vue lors de l’inauguration de l’annexe Lieuvain, le jour de la mort de...Peu importe...Oui, cette femme fine, qui l’avait fait fantasmer immédiatement, le genre de femme qu’il...

-         Je la veux, se dit-il, presqu’à voix haute...Je l’aurais...

Et l’image de cette femelle, et la phrase qu’il venait de prononcer, et Antoine même, probablement par la difficulté qu’il représentait, et qui  faisait le sel d’une situation dont il percevait dès à présent toute la glauque jouissance, produisirent d’abord un érotique émoi, pour ensuite, une fois le thalamus et l’hypothalamus mis en activation, le radicaliser  en un début d’érection si agréable car si prometteuse d’avenir. Il fallait bien un idéal dans la vie ! Jacqueline, sa petite secrétaire de qui, soit dit en passant, il avait pu obtenir quelques faveurs buccales, ne s’aperçut de rien, quoiqu’elle se trouvât à ses côtés et qu’il  se mît à bander résolument, absolument, signe indiscutable de l’espérée soumission de sa bite au cul de son désir.
Le téléphone sonna, Jacqueline lui tendit le cornet et il dut se contorsionner pour qu’elle ne s’aperçût pas de ce qui se passait derrière sa braguette. Enfin, l’essoufflement difficilement maîtrisé, il répondit distraitement à une demande de subsides, ce qui énerva considérablement l’interlocuteur et acheva de faire débander André Marcellin. Il raccrocha violemment, prit un stylo entre ses mains et se mit à lire les textes qu’Antoine lui avait envoyés.       
Au début, il eut un peu de mal, car le visage de Chloé revint brouiller son regard...C’était inespéré...Vraiment inespéré, cette femme à laquelle il ne pensait plus depuis longtemps. Il lut donc les poèmes...Que pouvait-il sérieusement en penser ? Lui-même avait eu, jeune encore, l’espoir vain d’un jour faire quelque chose de sa vie, et, comme à l’époque,  l’art, et particulièrement l’écriture,  semblait seul apte  à répondre à cette exigence bizarre que l’on se fait à soi-même, il se mit à écrivaillonner, sans trop savoir  pourquoi, d’ailleurs, dans l’ignorance de cet amour de soi qui en est le moteur secret. Cette idée le fit sourire.  A ce moment de sa vie, les illusions qui l’animaient  possédaient une force suffisante pour l’empêcher de voir clair en lui-même...Et maintenant ?, se dit-il, ...Il continuait à sourire, un peu béatement, et observait les arabesques d’une fumée de cigarette  qu’il venait d’allumer. Il se mit à chantonner sur un air biscornu le vieux dicton de la poutre et de la paille...Jacqueline, qui le connaissait bien, et pas seulement pour les quelques fellations qu’elle lui avait généreusement accordées dans un moment d’honnête émotion, l’observait à la dérobée. Petite femme sans beauté mais à l’instinct sûr, elle observait l’anguille sous la roche.

La bonne humeur gagna le bureau.             

Il commença la lecture : une série de petits poèmes pas très originaux, hormis çà et là  quelques rencontres intéressantes, non,  il n’y avait pas à proprement parler matière à s’esbaudir, et Marcellin ne s’esbaudissait pas. Néanmoins, à travers les vers,  il voyait la disposition d’un être prêt à croire tout ce qu’il en dirait tant l’application studieuse  qu’on y avait mis témoignait du réel et sincère abandon de son auteur. Ah oui,  lui aussi avait-il cru trouvé dans les Lettres le milieu dans lequel s’épanouirait la puissance de son existence ; mais, à l’exception de quelques textes édités dans des revues dont la médiocrité garantissait heureusement l’anonymat, et après que le peu de succès rencontré eut amendé l’orgueil joyeux des premières publications  en une sorte de  modestie sourcilleuse qui ne renonçait pas à l’idée intime de son talent,   il ne publia plus rien et,  rabattant ses prétentions tout d’abord dans l’idée protectrice d’une grandeur  incompréhensible et ensuite  dans l’inéluctable conscience de l’insignifiance de ses rimes et de ses tons, il renonça dans le chagrin aigre du dépôt de bilan  à toute forme de velléités esthétiques autre que celles de la séduction la plus prosaïque.

Ma foi, il n’avait pas besoin de chanter le vers libre pour baiser. 

Mieux même, c’est parce qu’il finit par coucher dans un lit conjugal bien placé dans le monde lettré qu’il obtint ses premiers emplois dans l’univers de la culture. Ainsi  la faillite de ses hémistiches et la claudication de ses iambes conduisirent Marcellin à faire des jambes des femmes les traverses ravissantes -et par ailleurs ravies, en tout cas à cette époque -  d’une échelle sociale  qu’il grimpa à mesure de ses coucheries dans la sérénité de l’homme assuré de sauvegarder sa vertu, c'est-à-dire son amour-propre, la puissance de son sexe.

Ce travail éreintant, mais combien roboratif, dura des années jusqu’à ce que l’âge, un jour, se fît jour chez lui comme chez ses maîtresses. Il dut laisser alors  la place à d’autres ratés. Nommé directeur artistique du Foyer Lieuvain à St. Heu, en Pays Morève, fâché malgré tout avec le cortège de furieux cocus qui, à défaut de pouvoir le stigmatiser publiquement, souhaitaient sa ruine et complotaient à sa chute depuis longtemps, rongé par le souvenir de ses triomphes d’antan, il eut, au début, beaucoup de mal à soumettre au petit monde provincial la face respectable de celui pour qui l’expression créative est tout.

C’est une femme, une fois de plus, qui le remit sur pied, ou plutôt ce sont ces quelques pipes que Jacqueline lui octroya dans un sentiment de générosité non feinte, dans un élan de véritable solidarité qu’elle n’eut nul besoin de forcer tant, depuis longtemps, cette valeur était chez elle assise par une pratique sociale sans équivoque qui, de surcroît, n’excluait pas non plus certaines formes sophistiquées de la branlette. A St Heu, on n’avait pas encore le sens du donner-pour-un-rendu, et ce n’est donc aucunement pour ce soulagement spirituel que Jacqueline devint sa secrétaire à mi-temps. 

Les poèmes étaient mauvais, mal ficelés, sans maîtrise du sens et du son. Mais la femme était attirante. Alors, mieux valait qu’ils se voient, pour en parler, c’est si difficile de s’exprimer sur un sujet si délicat que ce soit au téléphone ou par courriel.
Oui, mieux valait qu’ils se voient. Tous les trois.
 Mais, pour Chloé, il n’en était pas question, en tout cas pas chez eux, et puisque Tuz apparaissait comme l’incontestable autorité intellectuelle du Pays Morève, son mari n’avait qu’à le voir, lui, sans elle. Elle avait ses chantiers, ses clients, ses fournisseurs, la maison et l’enfant, alors voir là, cet homme dont l’ombre même lui inspirait une répulsion invincible, cet homme devant lequel elle se sentait laide, sale et sans charme, alors voir là  cet homme donc...Non, vraiment, elle ne le voulait pas chez elle. 

Antoine vit donc Tuz seul, à son bureau, au premier étage du Foyer, et fit la connaissance de Jacqueline. Il ne remarqua rien de la déception de Marcellin qui n’avait pu trouver d’excuses pour se désister. L’entrevue dura peu de temps, il avait à faire et ne  lui consacra que quelques instants où il répéta tant bien que mal ce qu’il lui avait déjà écrit. Comme pour s’en débarrasser, il lui proposa de participer aux prochaines lectures qui avaient lieu le mois suivant. Ce qu’Antoine, impressionné, ne put refuser. Puis, enfilant une veste ample en lin et en le saluant d’un vague geste du bras, Tuz s’en fut, tout à l’affaire d’oublier au plus vite sa désillusion. Antoine resta encore un court moment, échangea quelques vagues propos avec une Jacqueline qu’il trouva bien affable et souriante et dont il ne remarqua rien du chagrin de voir l’homme qu’elle aimait aussi désappointé.

vendredi 15 mai 2015

Les Confins : Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(9)

Choeurs de terre et de mer, chants d'algues et de blés, psaumes des prairies et des champs ! Coryphée aux timbres de ruines et de renaissance ! Où là, herbes transparentes, ciel dénudé et souffle errant, tu  brises ton âme, hôte des miroirs qui embuent les reflets de ton image. Plus puissant et plus rugueux encore que l'arête des paroles qui s'échappent des venins en fleurs, il te faut regagner le feu des jours pour avoir dans une couche nuptiale oublié l'embryon de nuit qui t'avalait en un duel infâme. Là tu joueras ton destin de mer ardente. Il n' y a plus de soirs qui t'absorbent de leurs hauteurs vaines, et ces ténèbres brumeuses auxquelles tu t'accouplais si souvent ont déchu de leur rang pour ceindre d'une couronne de bave les marécages de tes rêves de sang.

Et dans ces jours qui se répandent, point de sources suppliantes où ta bouche enfin béante ne puisse voler le suc des plaines déployées sous les chimères bonhommes qui maintenant t'enfantent. Comme l'enfer était mauvais juge qui disait n'être que le lit unique où s'étirent les ans. Ses flammes gelées entendent seulement les proies qui ne veulent qu'être sans n'avoir plus à être. Et leurs pinces, et leurs crocs, et leurs mandibules infectées qui buvaient la plèvre dans ta poitrine lourde, des aspirations de semailles sèches pour des fureurs aux chaleurs stériles. Aujourd'hui, le ventre pourpre des marées lissent le sel de ta peau de ses feuilles d'ombre et plante dans le terreau de ses vallées une alliance féroce qui te marie aux confins du proche et du contigu. Tu naîtras ainsi dans des Gange nouveaux, dans les matins anciens qui aveuglent le temps.

Les Confins sont ceintures de feu où parlent les miracles, boucles d' aubes où s'inquiète la raison, demeures qui, au loin, te hèlent, t'exilent et te rejettent, légions des mers vierges qui scellent les exodes dans l'immobile calligramme de tes cercles.






jeudi 14 mai 2015

Poèmes de l'Insignifiant et du Minuscule ( 71)

Il regarde par la fenêtre  les promesses du vent
Et de demain essuie les reflets que fleurissent ses iris
Ce sont les ombres d'aujourd'hui pourtant
Et les rides du ciel où s'écoule le temps
Ce sont les peaux blessées
Et la vieillesse qui s'étend
Les ans chavirés dans les ans
Et les siècles dans les secondes
Qu'attend seulement l'amour
De ce que humain veut dire

Et au milieu des vertiges de l'oubli
Où invisibles les restes gisent
Ses voiles de vestiges
Grosses des baisers encore à offrir
Tanguent sous la houle des âges
Lorsque, rétrécis, ses habits de tempête
Tendent leurs lèvres aux vaisseaux meurtris
Qu'elles croisent sur les routes de toujours

Les promesses du vent sont promesses de maintenant
Qui riment dans les palmes et fait naitre des rives
Le zéphyr emporte alors des baumes de menthe 
Où s'oublient les sources des larmes vermeilles


Ce qu'il y a
Les feux des aubes sous la tente des fleuves
Le souffle sans figure ni nom
Le visage de tous les visages
Le vent de tous les vents
La mère de toutes les mères
Et le cours sauvage des sables
Sous la coupole du ciel et le lit de la terre

Ce qu'il y a
Des tombeaux endormis dans le creux des berceaux.






mercredi 13 mai 2015

Ombre du monde (22)

Si nous lisons les archives qui se sont dispersées pendant l’événement, et qui, pour cette raison, se dispersent toujours actuellement, nous pouvons observer de nombreux signes avant-coureurs. En effet, prenons par exemple le rapport RTY – 67 – Lo (duplicata), on peut y lire : cette nuit et ce matin, à l’est du Templenoys, non loin du plateau de l’Argousier, ont été aperçues des migrations de limaces géantes, dévorant tout sur leur passage. Ces limaces seraient apparemment devenues carnivores. Les services appropriés ont été amenés sur place : l'aspersion raisonnée de produits chimiques, camions militaires et tracteurs, sont parvenus à en exterminer une grande partie. Plus de 100 hectares ont été déclarés officieusement  zones sinistrées. Officiellement, il s’agit de vastes manœuvres militaires. On peut le constater aisément : il était alors de toute première instance de dissimuler les signes précurseurs de ce qui nécessairement ne pouvait manquer d’arriver.   

Ne pas se décourager !

Ce jour-là, à peine levé, et sans passer par la salle de bain, il descendit lentement les marches, l’air fatigué, les yeux cernés, la bouche pâteuse, un peu de vin séché aux commissures des lèvres. De mauvaise humeur, il poussa la porte et se trouva face à sa femme. La cuisine était fraiche et, par les volets en claires-voies, la lumière tendre du printemps s’abandonnait sur la longue table en des raies mouvantes et imperceptibles, et éclairait, en s’y accrochant discrètement, les meubles clairs et le carrelage sombre. Des narcisses, coupés le matin même, éclataient au centre de la pièce et lui donnaient une vivacité chaleureuse et pleine de simplicité. Que tout cela était aimable ! Que tout cela était prévenant ! Que tout cela paraissait facile et commode !  Le petit déjeuner était disposé, les pains dorés, les confitures naturelles, le café fumant, les couverts et la nappe blanche, le sourire avenant de Chloé, la petite robe verte qu’elle avait revêtue et qui accentuait les lignes agréables de sa silhouette - ce qu’en temps normal il savait apprécier - son maquillage soigné et déjà toute une vie repartie sur son train... Tout cet environnement qui rendait le matin léger et insouciant, tout cela lui paraissait frivole et mensonger, heurtait son sens du drame et faisait naître dans son âme déçue la passion des ruines, des épaves et de l’anéantissement.
Chloé vint vers lui et l’embrassa, caressante. Il n’était pas prêt, allons bon, pas habillé, pas rasé, avec ce rose du vin qui lui collait aux lèvres. Elle lui servit un café. Tournant lentement sa cuillère dans le moka épais, l’œil absent, il se mit à fixer un point invisible  situé quelque part sur la table, entre sa tasse et sa femme, assise en face et dont il voyait, à la périphérie de la vision, la robe émeraude...

Elle ne put dissimuler un mouvement d’humeur.                                                                                                                                                                                                                                                               Qu’avait-il donc ? Ce n’était pas la première fois que sa nuit avait été mauvaise. Et elle s’empara  d’une tranche de pain qu’elle se mit à tartiner avec nervosité et sècheresse. Antoine, le regard maintenant enfoncé au plus profond de la noirceur de son arabica, le dos voûté, comme s’il en découvrait tout à coup la nature profonde, haussa le ton comme pour affirmer l’agacement qu’il éprouvait devant l’incompréhension de sa femme.  Elle ne comprenait donc pas, il n’avait encore rien écrit... Un long silence se fit. On entendait plus que le pain qui se rompait, les tasses qui se remplissaient et le petit tintement lorsqu’on les redéposait sur les soucoupes. Alors Chloé reprit : elle avait bien vu, en montant hier soir, une dizaine de pages...Mais non, mais non- il devait le lui dire - ces pages, ces pages, si longues à venir, ces pages étaient nulles, complètement, en fait rien n’allait («  Ce n’est pas bon, tu sais, ce que j’écris »).Il était sans idée, même là-haut, dans son antre, ... tout de suite, il perdait pied, n’arrivait pas à composer, à lier... Sans poids, sans matière...Il devait arrêter, c’était inutile, il n’y croyait plus ou si peu...Et il ne voulait pas l’embêter avec ses problèmes et surtout, surtout il ne fallait pas qu’elle  soupçonnât  une seconde qu’il eût volontairement désiré lui faire porter tout le poids de son amertume matinale. («  Je n’arrive à rien, et toi, tu es là, toujours présente et je t’embête avec mes problèmes »). Elle n’y était pour rien...Il insista (« J’insiste... »)...Pour rien...Ni  elle...Ni la vie qu’il menait avec elle...Et cherchant un réconfort à bon marché : il ne valait pas grand-chose...Alors qu’elle... (« Je ne suis rien... »), Elle qui s’occupait de tant de choses.
Elle le regardait, inquiète, soucieuse de  voir un être dépenaillé, lui, habituellement tiré à quatre épingles, d’une élégance réelle, incarnée jusque dans la finesse charmante de ses gestes les plus insignifiants, une élégance  qu’elle avait toujours pris comme la volonté de toujours la séduire... («  Mais maintenant, quand je le vois ! ») Et là, vraiment, elle ne savait plus quoi penser. Et le confus pressentiment  jaillissait à nouveau dans son cœur. Et voilà qu’il fallait le consoler maintenant.                                                                 
Elle réprima la réplique dure qui lui montait du ventre (« Tu penses comme un raté sans ambition ! »). Le silence à nouveau.
Il se rapprocha d’elle : Quoi ? Il ferait mieux de renoncer à ces espérances...même si Tuz l’y poussait... (« J’abandonne, j’abandonne, Tuz se trompe... »). Tuz...Chloé en avait gardé un souvenir déplaisant. Elle n’avait pas du tout aimé la façon dont il l’avait regardée, de ce regard évaluateur, fanfaron et déjà vainqueur qui lui avait  seulement renvoyé l’image réductrice d’une femelle avec qui il serait bon de s’accoupler. Elle ne s’en était jamais ouverte à Antoine, qui avait bien voulu ne rien remarquer : ainsi à ses objections, il répondait qu’elle devait comprendre (« Comprends-moi, donc ! »), et que,  s’il voyait bien qu’elle ne l’appréciait pas beaucoup, c’était néanmoins une des rares personnes avec qui il avait des intérêts communs. Et puis il était seul depuis longtemps, et s’il buvait, Tuz avait quand même quelque chose du penseur, du penseur réel, pas celui qui est payé pour, pas le penseur de profession. Il avait été marié autrefois et il lui avait expliqué que son couple avait mal tourné et qu’il ne s’en était jamais remis vraiment. Oui, oui, il n’était peut-être pas toujours agréable, mais il se protégeait(« C’est un homme blessé, cela se sent »). Chloé comprenait-elle cela ?? (« Es-tu capable de comprendre ça ?? »). Il y avait entre eux un début de connivence. Chloé devait comprendre.
Après un temps, s’éloignant d’elle et après un court silence : il n’irait pas travailler aujourd’hui- (« Je n’irai pas travailler aujourd’hui »), non il était   incapable de voir qui que ce soit, ni ses élèves, ni ses collègues, ni sa directrice, même pas les femmes d’ouvrage. Il irait demain, ( Oui, demain, j’irai demain ») mais pas aujourd’hui.., (« Non, pas aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est impossible. »). Il ne saurait  jouer le jeu,  parler d’un tel ou d’une telle, collègue ou élève, qui a fait ceci ou qui pense cela, tout en disant le contraire. Examiner ensuite le contenu de son casier, jeter la plupart des choses qui s’y trouvaient habituellement, des projets pédagogiques, des concours hilarants, des invitations de toutes espèces à des Journées de toutes sortes, toute une hystérie de la motivation civile... Et puis, monter au deuxième. Non pas aujourd’hui, traverser ces couloirs défraichis. (« C’est au-dessus de mes forces »), rentrer dans sa classe, pousser la porte, les voir, se demander ce qu’il allait bien pouvoir leur apprendre et dans quel but. 
Non pas aujourd’hui attendre que l’heure tourne et que la journée passe, non, ...Elle ne pouvait  pas s’imaginer l’endurance qu’ils mettaient à le contrarier. De la résistance matérielle et surtout immatérielle. Jamais en ordre, dans ces citadelles d’ennui où ils s’isolaient. Encore l’autre jour...Enfin, ce n’était plus la peine. Non pas aujourd’hui. C’était terrible d’avoir des rapports avec des personnes qu’on ennuyait absolument. Ses cours, ses cours, ses pauvres cours. Comme si on n’enseignait encore... («  Et puis, l’enseignement, qu’est-ce que cela vaut encore ? Hein, je te le demande ») comme si on pouvait transmettre quelque chose. De toute façon, la transmission du savoir, actuellement, c’est plutôt mal vu, tiens, l’important, c’est de savoir enseigner,  peu importe la matière, peu importe qu’on la maîtrise ou non. Seule la manière comptait. Et puis, en y réfléchissant bien, dans le fond, ils n’avaient pas tort, hein, on était avant tout prof,  payé comme tel. Alors, qu’il donnât du français ou de la biologie, c’était du pareil au même, hein, il avait le même salaire, il ne variait pas en fonction de la matière enseignée...Non, vraiment, pas aujourd’hui. («  Pas aujourd’hui, pas aujourd’hui... »).
Chloé se demandait : quoi donc lui répondre ? (« Comment faire ? Que lui dire ? ») Alors elle se pencha  vers lui, le prit par le bras, désireuse de l’apaiser : elle comprenait, ce n’était pas facile de se lancer, comme ça, mais qu’il téléphone quand même... («  Je sais, c’est dur, au début... ») Alors, lui, un peu rasséréné, et sentant la querelle s’éloigner un peu («  Elle me comprend »), reprit un peu de foi dans le jour naissant. Il s’y prenait mal, voilà tout. Chloé sourit, il était normal, voyons, d’avoir parfois des difficultés lorsque l’on commençait une nouvelle vie professionnelle et l’enseignement était particulièrement...                               
Elle n’y comprenait décidément rien (« mais Chloé, tu ne comprends pas... ! »)et de continuer à nouveau exédé : voyons, voyons, de son travail d’écriture, c’était de cela qu’il lui parlait maintenant...à l’autre, à sa dispendieuse besogne professionnelle, il avait déjà renoncé, en tout cas à la conduire consciencieusement. Chloé, en soupirant, se leva et alla vers l’évier. Et Antoine : non, maintenant il ne pensait plus qu’il fallût absolument chercher l’œuvre, l’histoire, découvrir la structure narrative...Il avait trop lu de littérature... («  J’ai trop lu de livres, j’ai trop cru au roman ») L’intrigue, une histoire, il n’y arrivait pas, vraiment non.                                                                                                                                
Chloé, le souffle court, sentit son être entier s’émietter, se rapetisser, disparaître progressivement devant la litanie de tant d’échecs et de désespérances (« Il faut que je fasse quelque chose tout de suite »). Elle dégagea la table de tout ce qui l’encombrait alors qu’il continuait à pérorer sur ses projets. Soudain, et afin d’avoir encore un minimum d’existence face à lui, elle insinua oui, là, elle pensait aussi qu’il devait avoir raison («  là je crois que tu as raison »). Pourquoi n’écrivait-il pas simplement, pour lui, dans le but louable de l’expression de soi. C’était vrai, des tas de gens dans la vie étaient bien contraints  de découvrir les moyens adéquats d’exprimer leurs luttes intérieures, leurs angoisses ou leurs révoltes. Qu’il la regarde un moment, elle, chez qui tout passait par les mains, par les plans, par le soin qu’elle apportait à la vie tout entière... («  Regarde-moi, mon métier, c’est aussi ce qui me permet de trouver un équilibre »). C’était, elle aussi, pour l’équilibre...Chéri...                                                                                                                                                                    Oui...d’abord  sa stabilité...Il pouvait toujours se dire ça... Effectivement, il pensait vraiment qu’il confondait les genres ...Il devait voir les choses plus calmement (« je dois être plus serein ! »)...Après tout, l’écriture n’était pas uniquement réservée aux artistes, et il n’était peut-être pas plus absurde d’écrire pour soi que pour les autres (« c’est toujours pour soi qu’on écrit »).... Sonder les harmoniques, la rythmique,  la métrique, c’est  peut-être aussi retourner le sens de son existence, puisque tout semble si inextricablement mêlé...Entre les mots, ce qu’on en dit et ce qu’ils évoquent... S’était-elle déjà souvent posé la question de la métrique cachée d’une phrase... ? (« As-tu déjà pensé à ce qu’est un mot ? »). De ce qu’était son rythme ? (« C’est comme le rythme, on n’en sait rien non plus »). S’était-elle en outre posé la question de la phrase, ce qu’était une phrase ? (« Et la phrase ? » ) et que cette explication- l’explication de ce qu’est une phrase- passait forcément par d’autres mots organisés eux-mêmes dans des phrases neuves («  On en sort pas , Chloé ») ...Et, par conséquent, que savons-nous d’un texte, même d’un texte d’enfant, d’un texte insignifiant, sans audace, ni volonté de plaire, un texte plat, sans profondeur, un petit mot par exemple, (  « Comme « Je reviens, je suis à la boulangerie » ou encore « Je t’aime » ou encore « Adieu » )Que savaient-ils, elle et lui, mais aussi le monde entier, des mots et des lettres qui les composent, hein, rien, que dalle, pas une étude sérieuse ne le dévoilerait... («  On peut faire toute les études qu’on veut, on attend toujours le mot qui dira ce qu’est le mot... »
Mais, oui, bien sûr, c’était l’évidence même...Il ne fallait pas qu’il s’astreignît à un canevas, à une trame représentative, à une pièce littéraire où prédominait le principe de la signification («  Cela ne peut conduire qu’à une impasse »), car alors l’expression de soi qui s’amorçait retombait et se figeait dans les traits d’une ébauche précautionneuse, prudente, méticuleuse et besogneuse tandis que le croquis, lui, par son impatience, sa vitesse empressée, par l’apparent laisser-aller de la pensée qui le faisait naître, était un révélateur bien plus puissant, la traduction la plus adéquate de ce qui en nous était le plus lointain, mais aussi le plus communicable...C’est à dire ce qui nous rendait  plus proche... (« Vois-tu ? »)
Il l’étonnait ; elle lui reconnaissait une grande capacité d’innocence naïve, ce qui lui avait toujours plu chez lui, et, si elle n’avait pas tout compris, («  Voyons, où veut-il en venir ? ») non qu’elle en fût incapable mais simplement parce que la tournure empressée de son discours, son caractère sentencieux et affirmé, sa solennité émue, l’avait distraite et empêchée d’en saisir toutes les particularités subtiles - et ainsi avait-elle été plus sensible aux intonations de sa voix qu’à l’objet de son expression- («  Enfin il se calme... »), elle était cependant soulagée de pouvoir le  rejoindre et d’à nouveau distinguer la réalité charnelle de leur relation (« Ouf !! »)Enfin, il était là et elle aussi... On ne s’imagine pas ce que l’aigre et acrimonieuse dispute détient de force dissolvante... Et puis, pourquoi pas ? Non, elle ne s’était jamais posé la question du mot et, si elle lisait peu, il lui semblait que cette question devait avoir son importance (« Finalement, qu’est-ce que j’en sais, moi, qui suis toujours rivé à mes plans...qu’est-ce que j’en sais du mot... ? »). En tout cas, son humeur maussade avait disparu et  ce bénéfice, qui était loin d’être rien,  était redevable au problème du mot, qu’elle envisageait désormais d’une manière plus sereine qu’elle ne l’aurait apprécié quelques minutes plus tôt encore, et si le soleil avait disparu, laissant place à des nébulosités inattendues pour la saison, la bonhomme gaîté était revenue au logis. 
Dans la chambre de l'enfant, on entendit des larmes...Il irait.

(« Laisse, j’y vais... »).