dimanche 28 juin 2015

Rumeur des Jours et de la Nuit (70)

Ma Sœur, mon Frère

Sœur du jour,
Tu es ce dont vient la source
Bien avant la source.

Ni sensible, ni abstraite,
Tu es, Sœur du Jour,
Aussi celui dont tu es la sœur
Alors Sœur du jour, tu es aussi le Frère

Rassemblée toute entière
Dans le frisson tiède
Qui parfois traverse les étés
Quand l’ombre s’évapore

Partout fragmentée
Dans les essences morcelées
Tapies dans le duvet des instants
Où se fondent les contes et les fables

Tu es l’invisible nu
Celée par qui tu nourris
Le familier aveugle
Ce passant devant moi

Tu es, Sœur du Jour,
Le silence qui enfante
La nuit où s’alignent les heures.



Rumeurs des Jours et de la Nuit (69 )

Sous la lune blanche

La lune est l’âme blanche des pierres
Manifeste des solitudes froides
Au dessus des pénombres mouvantes
C’est un miroir réfléchi par la mer
Le refuge des oiseaux des plaines
Fatigués de leur chute

Permanence immobile
Elle se moque des siècles 
Et des chemins obscurs
De leur course d'ombre
Elle ne croit qu'aux reflets
Où toute entière elle se donne

La lune est un camélia de jaspe
Une langue rousse
Un regard dans la nuit
Une route qui ne retient rien
Du torrent d'agonie
Des jours qui reviennent

Mais la lune abandonne
Toujours ce qu'elle éclaire
Me voilà vieux
Et encore enfant
Je serre dans mes bras de fumée 
Les matins blancs de ma vie.

mercredi 24 juin 2015

Rumeurs des Jours et de la nuit (68)

Murs invisibles
Murs d'ici et de là-bas
Enclosent centre et point
D'un cachet de lumière vide

Et les rayons des murs 
Disent ici est là-bas

Aux matins d'hier et de demain
Parmi ces chants nocturnes que tu es 
Je couds les tons sombres
Des saisons ensevelies
Sur la pénombre froide
Des gouffres dont je me vêtirai

Car la pénombre des corps
L'affirme hier est demain


Ce qui reste enfin hormis le néant
Des colibris muets suspendus
Aux couchers des sanglots
Lorsque des falaises de craie
S'en vont là où saignent les romances
La où ton regard d'eau a giflé le jour

Alors
Dans ce là-bas qui est d'ici
Et ce demain qui est de hier
La minute qui meurt
Où le jour est la nuit.


jeudi 18 juin 2015

Ombre du Monde (29)

Mais tous, loin de là, n’avait pas encore pris la mesure du désastre. La vie courante, d’une certaine manière, continuait à préserver ses droits ;  ainsi,  malgré les tragédies que rapportaient quotidiennement les médias (un de nos enquêteurs rapportent qu’à l’époque une flottille de sans-papiers fut dévorée par une meute de requins qui semblaient organisés comme une guérilla maritime), les gens, comme ils le pouvaient encore, continuaient à vivre bon an mal an. Ils continuaient à conduire leurs enfants à l’école, regardaient des matches de foot à la télé, faisaient leurs courses, essayaient d’aimer leur conjoint. Dans les quelques rares lotissements qui restaient encore debout, on continuait à astiquer sa voiture et à garnir son jardin de petites haies communes. (Par ailleurs, il semble que les destructions de résidence cessèrent presque complètement)

Goin’ home !

Il était parti deux jours. Chloé, inquiète, avait téléphoné partout, à l’école d’abord, où on lui avait annoncé, sans le moindre égard, le licenciement de son mari  et son départ assez tôt dans la matinée. Ensuite, pleine de dépit, elle avait contacté Tuz qui, empressé et diligent comme à son habitude lorsqu’il avait affaire à elle, avait offert de se mettre à sa recherche. Si tout en lui continuait à la repousser, son  manque d’élégance, le ton que prenait sa voix quand il s’adressait à elle, ce qui, cependant, l’en éloignait le plus sûrement, ce qui l’écœurait définitivement, c’était ce désir latent, cette soif dormante, la convoitise à peine voilée de son corps à elle, sans qu’il ne s’efforçât même de la séduire, ou alors si mal, d’une façon si balourde et si transparente, c'est-à-dire si vulgaire et que traduisait une sollicitude contrefaite, feinte qui ne se donnait même pas la peine de se masquer ; ce qui aurait pu lui plaire chez un autre, par  ce besoin, ce plaisir qu’ont les femmes de se sentir simplement séduite et désirée , devenait, avec Tuz, une aversion et un dégoût animal. Mais, là, présentement, elle avait besoin de lui et il se mit réellement à la recherche de son époux.

On retrouva vite sa voiture laissée sur le parking vide de l’école. Un jour passa. Puis une nuit. Et encore un jour. Et c’est à la fin de ce deuxième jour qu’il réapparut, épuisé, couvert de boue, les vêtements largement déchirés, les mains brûlées, le regard vacillant. Il dormit dix-huit heures.

Pour s’occuper de lui, et de son enfant, Chloé avait reporté ses rendez-vous les moins importants. Il se tut des jours,  communicant  par bribes et uniquement en vue de l’utilité ; il ne vit pas sa progéniture, ne s’enquit d'elle en aucune manière. Il traînait là, sans rien faire, ouvrant la télévision pour l’éteindre tout aussi tôt (il faut dire que les nouvelles du monde n’étaient guère rassurantes, il se passait de drôles de choses un peu partout...Mais comme cela ne le concernait pas vraiment, il se lassait très vite...), en pyjama, du matin au soir, fumant l’une ou l’autre cigarette qu’il écrasait presqu’immédiatement, ou prenant un magazine qu’il ne lisait pas et exigeant surtout, oui, exigeant silencieusement  beaucoup de Chloé. Néanmoins, petit à petit, il revint à la vie. Il parla, expliqua l’entrevue avec la directrice et son sous-directeur, le fait que les jeux étaient déjà faits depuis longtemps, depuis les premiers jours, se tut cependant pour le reste, le reste qui d’ailleurs lui apparaissait maintenant comme le délire d’une âme contrainte à l’hallucination. Il se redressa, occupant ses journées aux tâches domestiques, reprenant en main son enfant. Et petit à petit un enthousiasme nouveau, juvénile, s’empara de lui lorsqu’il reprit dans une joie démesurée, ses travaux d’écriture. Plus rien n’entraverait maintenant sa vocation : l’ombrage du travail, cette énergie dépensée en vains efforts, cette hernie intellectuelle qui l’avait jusque-là empêché, cette résistance et ce bouffe-temps, à présent qu’il avait disparu, lui offrait enfin ce temps impatiemment recherché, ce temps unique dont peu d’homme peuvent parler, ce temps unique de l’écriture où tout est attente et résolution, mais surtout report, distension et compression, surtout compression, ce temps où la gratuité est bannie et le délai sans cesse recommandé. Un roman, voilà, il se sentait prêt pour un grand roman, la Grande Forme !
Il fallait maintenant qu’il s’attable et qu’il s’accable.
Il se réinstalla donc dans son « lieu », cette retraite fantasque d'où il espérait bien qu'enfin La Lumière lui fit la grâce de l'élire, chercha à nouveau, écrivit, dessina, crayonna, établit un strict « cahier de charge », un travail préparatoire dont les grandes étapes furent bientôt programmées. C’était dit, maintenant il fallait que cela se terminât : il était en effet préférable qu’une déception vînt couronner un ouvrage vraiment  abouti plutôt qu’un doute amer élever son ombre délétère sur le désert cru d’une vie ruinée et mourante. 

Mais il ne trouvait toujours rien. A l’horizon de son imagination, nulle intrigue ne se levait, nul personnage ne prenait consistance et des mots, des morceaux de phrases flottaient, groupes nominaux sans verbes, groupes verbaux sans sujet, propositions adverbiales sans circonstances parce qu’accrochées à rien, syntagmes psychiques sans force, sans volonté, sans équilibre. Il suffisait qu’il se mît à réfléchir pour qu’enfin ce que les trois quart de l’humanité espéraient lui advînt, à lui, alors qu’il désirait tout le contraire : le vide, le vide de la pensée, la limite même de la non-pensée, le non-être... 

Un jour, il commença de cette manière « Une nuit, alors que tous s’étonnaient de son départ, il revint au port et surgit au milieu de ses amis, au café, chez Maggy, ... »...De quel départ s’agissait-il ? De quel port ? Quels étaient ses amis ? Et Maggy ? Sa femme, sa maîtresse, une amie, sa mère, ou encore la simple patronne d’un bar qui recueille les désolés de la nuit ? Pourquoi était-il un habitué ? Mais était-il un habitué ? Et pourquoi n’en était-il pas un ? Et ce port ? Pourquoi un port ?  Et où avait-il voulu partir ? Et pourquoi était-il revenu ? Pourquoi ses compagnons s’étaient-ils si fort étonnés ? Et était-ce vraiment ses amis ?
Quel âge avait-il ? Et cette « Une nuit »,  pourquoi une nuit justement ? Et pourquoi ces questions ? Et la tournure de la phrase...Ne pouvait-elle pas être indéfiniment modifiée ? Où était la norme ? Son échelle de valeur, son sens critique de la littérature ? Que savait-il du bon ? Et du mauvais ? Quand devrait-il s’arrêter ? Devait-il terminer complètement une partie avant d’avancer et, dans ce cas, alors, en finir avec chaque sous-partie, sous-partie qu’ultimement cette phrase était...Et encore...La sous-partie dernière, le mot, encore le mot...Et la lettre, alors, la lettre...La décomposition n’était pas infinie, il fallait reconstruire. Et puis, et encore, indéfiniment, pourquoi commencer par « Une nuit» et ce « tous » n’était-ce pas trop vague ? Il aurait pu dire « ces anciens compagnons de voyage» ou « ces mauvais compagnons de beuverie » ou encore « ces bons compagnons d’infortune », toutes sortes de possibilités qui empêchaient de garder un cap fixe, sûr et ferme. Qui était juge ? Où était la norme ?

Il se souvint alors qu’adolescent, il avait lu ce livre, « La Peste », oui, « La Peste », cela devait être cela, ce livre démodé dont il n’avait plus beaucoup de souvenirs hormis que l’action se déroulait à Oran et qu’un des protagonistes s’appelait Rieux, un médecin...Mais les questions qu’il se posait firent revenir cette vieille scène du livre : un type qui s’acharnait à vouloir écrire mais qui n’arrivait pas à dépasser une phrase où il était question d’un cheval, d’un alézan, pensait-il. Alors, il essayait, réessayait,  répétait la même phrase, changeant peut-être d’adjectif, ou de ponctuation, ou de verbe, ou ne changeant rien, se contentant de la répéter à l’infini, il ne savait plus très bien, il y avait si longtemps qu’il l’avait lu, ce livre, mais l’idée qu’il en avait gardé, même si cette idée n’était pas dans ce livre mais dans un autre ou encore dans un autre, l’idée qu’il en avait gardé, c’était cela, un type qui poursuit une espèce de perfection, qui cherche l’unité, la rondeur de style et qui, forcément, n’arrive à ne rien dire du tout...Peut-être parce qu’il avait commencé à écrire sans savoir pourquoi ou sans savoir quoi dire, comme parfois quand on commence à parler avec un ami ou un inconnu et qu’on n’en a pas envie, simplement pas envie de parler, car si l’on en avait envie, alors, oui, il y aurait un objet au discours avec un sujet, quelqu’un qui énonce...Mais peut-être que le bonhomme, dans « La Peste » (mais était-ce dans « La Peste » ?), finalement, il n’avait rien à dire, peut-être qu’il n’avait jamais eu l’intention de dire quoique ce soit, peut-être que c’était cela, l’objet de son discours, et que c’était le seul besoin de mettre quelque chose quelque part, mais par écrit, qui lui suffisait. Pourquoi devrait-on se sentir contraint à vouloir dire une chose ou une autre pour écrire ? L’impression d’avoir quelque chose de capital à dire arrive rarement et pour ainsi dire jamais.

Alors ces chevaux, avec cette précision remarquable, que, parmi eux, se trouvait « une noire jument alezane », cette exagération emphatique qui conduit  à l’irrecevabilité logique, cette « noirceur fauve », ce lyrisme vain qui ne peut rien face à la crudité cruelle du réel, ces chevaux donc noirs et roux, n’étaient-ils pas plus respectueux du chaos extralinguistique que l’objectivité clinique ? Et si la contradiction maniérée reste impuissante à  comprendre ce méli-mélo de tohu-bohu embrouillaminé, la sobriété diagnostique ne manque pas de l’être également. Car il arrive en effet un moment où la seule façon de comprendre l’événement, par delà toute espèce de littérature, c’est l’action, l’action sans ergotage, sans chicane ni ratiocination, l’acte muet qui ne dit rien d’autre que ce qu’il produit, qui, en fait, ne dit rien, n’écrit rien, mais qui, plutôt, dans ce silence du discours, dans ce geste absolu et nécessaire, impose à tous, indiciblement l’unanimité d’un sens : face à cette vérité,  tous les discours se valent.

Mais Antoine n’était pas un homme d’action et, à force de se poser des questions, il laissa tomber Maggy et son bistrot sur le port. Il reprit autrement, se décidant à tirer de son propre fond une part de son imaginaire. N’est-ce pas le défaut charmant des premiers romans de faire  la part belle aux éléments autobiographiques ? Et puis, ne s’accordait-il donc pas suffisamment de crédit pour trouver le courage de s’abandonner enfin à ce qu’il éprouvait, à ce qu’il vivait, et, somme toute, à tout ce qu’il invoquerait par la suite, sans encore être hanté, obsédé par cette  éventuelle mais néanmoins insupportable insuffisance dont tout un chacun, dès lors qu’elle serait rendue publique, s’accorderait à épingler dans le menu les ridicules et orgueilleuses présomptions littéraires ? Il n’y avait rien de plus angoissant que cette légitime mais paralysante frousse de la vérification expérimentale d’un préjugé  que faisaient tortueusement peser sur sa conscience  les procès-verbaux mortifères qu’un amour-propre démesuré instruisait et dont les origines ne plongeaient nulle part ailleurs que dans les puits secrets de la froide honte. Craignait-il, cet homme seul, de se devoir quelque chose de trop énorme, dans l’échec comme dans la réussite, dans cette hypothèque où le créancier et le débiteur ont le même visage et jouent avec les mêmes dés ? Et, pour finir, se demandait-il, qu’avait-il en lui de réellement universel, ou plutôt que distinguait-il dans son intériorité qui fut à la fois particulier et universel ? Ou plus précisément comment telle ou telle singularité qu’il se découvrait  put sans gêne  être applicable aux autres pour la bonne et simple raison que ces derniers la posséderaient sans la concevoir ?
Comment savoir ? En faisant une enquête dans tout le pays Morève ? C’était absurde.
Ainsi, en se posant les questions de ce genre, en se plaçant sur le terrain de la révélation, ces « profondes » réflexions sur la possibilité d’un œcuménisme littéraire l’éloignait considérablement du fait même d’écrire. 

On dira donc qu’une fois de plus, Antoine tournait en rond.

Sans doute, il devait se plier au feu de l’expérience. Toutefois, à chaque fois qu’il s’y mettait, il éprouvait le même sentiment de vacuité et d’inanité des choses. Décidément, on n’était pas écrivain comme cela, parce qu’on l’avait voulu un jour, on ne savait trop pourquoi, parce qu’un autre jour, lointain celui-là, alors enfant, on vous avait dit que, tiens, ce n’était pas mal, là, ce que vous aviez écrit, votre rédaction, là, et on en avait lu le début en classe, et votre âme de douze ans s’en était émue, avait sué comme sue des légumes, votre âme s’était amincie, s’était concentrée, avait courbé un penchant parce qu’elle y avait pris du plaisir, mais la joie, cette volupté qu’une subjectivité éprouve à être comprise, ne suffit pas à différencier l’inclination véritable du caprice enfantin... Puis le temps passe ... On oublie, passe à autre chose, et  cette trace, toujours au même endroit, qui vous suit et rayonne secrètement. 


Et il y avait les autres, ceux que les circonstances, le hasard ou l’occasion avaient pourvu d’une exigence claire,  irrévocable, si impérative dans sa simplicité limpide qu’elle imposait à son objet une rigueur géométrique que l’on ne peut attendre que d’une méthode axiomatique. C’est pourquoi l’écriture leur apparaissait comme un fait aussi indiscutable que la nécessité de respirer, de manger et de mourir. Du moins le pensait-il, et même si, à cette idée sentimentale il ne savait consentir absolument, rien de mieux ne faisait obstacle aux contrariétés et aux bouderies chicaneuses qu’il entretenait avec lui-même que ce romantique portrait auquel il s’interdisait toute appartenance. Sa volonté en souffrait doublement : d’un côté, révoltée et assoiffée, elle ne pouvait accepter qu’il ne ressemblât pas à ce qu’il espérait tant être tandis que de l’autre, affaiblie et indécente, elle faisait de la reconnaissance de son impuissance l’enfant de cette sincérité immonde qui justifie tout en empêchant tout. Antoine se trouvait donc à l’articulation de deux mouvements contradictoires, dans une de ces hésitations pathologiques qui, si elle n’était si douloureuse,  si caricaturale, rend habituellement  sympathiques ces inadmissibles nigauds et risibles les quarts de volontés dont ils sont le jouet.  Alors, à peine à table, tout de suite, arrivait ce tourment, ce supplice plus grand encore maintenant qu’il avait perdu son travail, ce châtiment de l’existence, cette condamnation des Dieux, l’incapacité dans laquelle il se trouvait d’écrire quoi que ce soit sur quoi que ce fut qui put tenir droit quelques instants, quelques relectures seulement, et pourtant, accompagné toujours de ce besoin forcené et invraisemblable d’essayer encore et encore, avec derrière lui, comme une ombre maléfique,  le désastre de n’avoir rien vécu, jamais, ni hier, ni maintenant, ni demain et celui de ne même pas aspirer à une mort pourtant sans rêves et donc pleine d’espérances.
Il avait donc laissé tomber les marins du port, ceux qui fréquentait le bistrot de Maggy et qui étaient, à l’heure où il y pensait, toujours en train de s’étonner de son départ au moment même où il rentrait.

Il remplaça ce passage, par un autre, un autre qui n’avait rien à voir, il remplaça Maggy par ceci :


« Ils étaient heureux et le train qui les transportait fonçait dans la nuit proche. Antoine et Chloé se tenaient la main, silencieux, l’air un peu stupide et égaré des jeunes amants dont la passion a épuisé les corps et dépeuplé les âmes. Le compartiment était presque vide ; seuls, quelques étudiants fatigués traînaient ça et là, les oreilles vissées sur leur MP 3 »

Il lut le passage,  le commenta à voix haute. Pourquoi ne pas mettre en évidence la solitude des amants en avançant l’idée du « vide » ? Et ainsi, plutôt écrire : « Dans ce compartiment vide, ils étaient heureux, et, dans ce train qui  les transportait à travers la nuit proche, quelques étudiants...etc etc... ». Il relut encore, repensa à Grand (cela lui était revenu, le nom de ce personnage de la Peste, cet écrivain amateur dont Camus se moque dans son livre...). Il n’en avait que faire de cette moquerie ; ce désir de précision, d’exactitude dans la langue, ce recommencement, c’était pour lui, oui, c’était pour lui écrire, ça,...écrire quelques mots sur quelques lignes et se demander, se demander longtemps, si, si, si...
Il réécrivit donc le passage cent fois, en modifiant les tonalités, les circonstances, les personnages, en le réduisant à rien, à deux mots, une ligne ou au contraire en l’allongeant sur deux pages, trois même, dans la perspective d’un chapitre entier.

« Sous la nuit étoilée, un train glissait dans la pluie noire et gelée. Chloé et Antoine, silencieux, la main dans la main, observait d’un œil distrait de jeunes étudiants ennuyés et désœuvrés, leurs MP 3 vissés aux oreilles. Les pensées vides, les corps abandonnés, ils revenaient dans un monde dont le sexe avait ôté tout écho... »

Il s’effondra vers les cinq heures du matin ; avant de s’endormir, il entendit vaguement Chloé qui se levait. 

Chloé.

vendredi 12 juin 2015

Ombre du Monde (28)

Rapport émanant du Contrôle et de l’Equipement du Territoire (retrouvé après le premier cataclysme et aussi avant le prochain tourbillon) : A été observée une fumée ocre émanant du sol, une poussière dorée, dégageant une odeur nauséabonde sur la plus grande partie du territoire. Elle présente l’aspect de fines particules jaunâtres, très collantes et agglutinantes. L’odeur est pestilentielle. L’origine est à ce jour inconnue. Les scientifiques envoyés sur place en recherchent actuellement la nature et les dangers potentiels.
C’est à partir de ce moment que des gens commencèrent à fuir, et même si ce n’était qu’un petit nombre, on comprit plus tard qu’il s’agissait du début de l’exode.

Perte de temps !

Dehors, une clairière, dans une forêt humide et une brume épaisse qui cachait encore en grande partie le sommet des arbres ; plus de bruit, le silence, une mise en sourdine plutôt, des sons étouffés de ci de là. Il fit quelque pas sur ce terrain inégal, trébucha sur un vieux percolateur rempli de limaces, de la marque Femoka ; plus loin il vit un vieil aspirateur Moulinex qui achevait sa décomposition. Il se retourna : il aperçut un long mur de béton qui semblait appartenir à un ensemble plus grand, à un Bunker, en fait. Tout lui paraissait bizarrement macaronique comme si les choses, ce percolateur, cet aspirateur et même plus loin encore un vieux lave-linge Vedette, comme si ces choses avaient été déposées là, sciemment, en vue d’une curieuse mise en scène. Il sentait quelque chose de faux, d’artificiel, d’irréel dans la façon dont les éléments matériels se disposaient, dans la manière dont la matière s’étendait et se succédait. Il se retourna encore et ce qu’il vit accentua ce sentiment de tromperie et de rouerie : un nuage de poussière blonde cachait à moitié la porte d’où il avait surgi et qu’il avait refermée ; il sortait des interstices, s’échappait de la serrure, mais il semblait maintenant construit, fabriqué, comme s’il surgissait d’un canon à fumée manipulé par un machiniste fatigué de la mauvaise qualité d’un spectacle qu’il voyait tous les jours ; par conséquent,  ce brouillard n’avait plus le côté naturel, atmosphérique qu’il avait à l’intérieur du bâtiment. D’ailleurs, bientôt, son volume diminua pour disparaître définitivement au moment même où le sourd ronronnement d’un moteur s’éloignait. 

Il n’y avait plus que des murmures, des susurrements, des friselis d’eau, de vents, de solitudes.

Il se mit à marcher, pendant des heures, dans cette forêt serrée et dense, libre de taillis, dans des sentiers étroits et abrupts, à l’heure incertaine et indistincte des fins, sous un ciel gris, homogène, et une lumière uniforme, identique à elle-même, sans variation, ni écart, avec des ombres projetées, de même longueur, comme assujetties au sol par le même procédé synthétique qui l’avait tant surpris à sa sortie du souterrain. Tout était stable, immobile, d’une invariable constance et d’une immuable assurance. Souvent, de proche en proche, il croisait de vieilles automobiles abandonnées là, au milieu des bois, certaines le capot avant plongeant dans la terre, portes ouvertes, vitres brisées, d’autres encore retournées sur le toit comme cette vieille Renault Caravelle des années 60 ou cette Dauphine de la même époque, d’autres enfin servant d’abri pour un indécelable gibier.  Il vit même quelques Vélosolex suspendus à la cime de certains arbres. 

 Enfin, il arriva, à l’orée des bois, devant de petits prés vallonnés qu’il entreprit de traverser quand il se mit à pleuvoir. Il ne savait plus où il se trouvait et n’aspirait plus qu’à rentrer chez lui. A travers la barrière aquatique qui l’entourait maintenant, il vit une ombre, un homme, qui le salua comme s’il le connaissait bien ou comme s’il s’attendait à le voir. Il le suivit, tenta de le rattraper mais cette ombre ne se laissait pas saisir et n’offrait d’elle que son dos. A nouveau il courut, et ce dos courut aussi. La courte distance entre eux était infranchissable. Il sentit le sol soudainement s’élever en un talus qu’il grimpa, essoufflé. Arrivé au sommet,  il aperçut la pluie s’éloigner et, au sud, de timides ensoleillements balayaient rapidement la campagne ;  à ses pieds, deux rails de chemin de fer, rouillées et disjointes par endroits, couraient tout le long d’un remblai qu’il voyait serpenter à travers champs et prairies. L’homme avait disparu et il ne savait que faire.

A peine rassuré par un environnement qui commençait malgré tout à perdre sa tournure parodique, il se mit donc à marcher le long de cette voie ferrées dont il n’avait jusqu’à ce jour étrange jamais constater la présence et que d’anciennes signalisations jalonnaient régulièrement. 

Il pleuvait à nouveau sans qu’il fît froid. Le col relevé, Antoine avançait difficilement, les pensées enchevêtrées, brouillonnes et brouillées comme cette brumaille d’automne qui l’entourait et voilait sa vue. Où se trouvait l’école, sa maison ? Quelle heure était-il ? Sa femme ne devait-elle pas s’inquiéter ? Quel sens avait tout ceci ? Qui était cet homme, solitaire dans ces couloirs abandonnés et quelles absurdités avait-il proférées ? Que pouvait-il comprendre de ce monde ? Comment avait-il surgi au milieu de bois enchevêtrés alors que l’école n’en étaient nullement bordée ? Et ces voitures abandonnées, tous ces objets de consommation courante, cet électroménager d’un autre âge, ces téléviseurs Philips, ces yaourtières Seb, ces radios Novak, ces transistors japonais et ces tourne-disques allemands, ces revolvers belges, ces vespa italiennes, ces sèche-cheveux et ces moulins à café électriques, ces jouets en fer blanc, puis en plastique,  tous ces objets vieillis, démodés, désuets, laissés là, comme dans une décharge, on ne sait quand et par on ne sait qui, ces déchets multiples, toute une nation de dépôts résiduels et de reliquats à solder, de rebuts de ce qui il y a peu encore fixait les degrés de la valeur, marchandises, marchandises, marchandises usées par le temps de l’échange dans une axiologie insignifiante de la ferraille, de l’épluchure et de la déjection. 

Un brouillard épais masquait sa vue alors qu’un crachin continu trempait Antoine, s’immisçant partout, le col, les manches, les chaussures, inondant son corps entier. Haletant, il ne voyait à nouveau plus qu’à quelques mètres de lui. Il vit  que le phénomène avait repris de plus belle, une atmosphère où même le silence ne se fait pas entendre, à nouveau les choses comme suspendues à elles-mêmes, comme prise par le givre, figée dans leur être, nulle brise, ce brouillard perpétuel, infini, sur un espace sans odeur, un intervalle sans qualité. C’est dans cette absurdité qu’il lui fallait penser, garder l’équilibre, tâtonner, osciller...L’air froid donnait peu d’oxygène. Il s’assit sur un rail, perdu, glacé, recroquevillé et apeuré. Il prit un bâton et fut étonné de l’impression qu’il ressentit. Il tâta alors le vieux rail : la même sensation ! Il toucha son corps, sa main, son manteau, un tronc d’arbre abattu...Pareil ! La sensation curieuse d’une absence d’impressions dans un monde de plus en plus abstrait, dissocié, épars, découpé, qui ne semblait fait que pour la vue, et encore, dans l’épaisseur d’un météore suintant et aqueux, translucide jusqu’à une quasi-opacité.

Il paniqua alors, cria sans rien entendre de ce qui sortait de ses poumons. Alors, une masse sombre, gigantesque, inerte et impassible se découpa près de lui.

Il s’approcha lentement, et dans un ensemble physique qui paraissait homogène, il distingua petit à petit des fragments,  assemblés anarchiquement les uns aux autres, des blocs métalliques, en fonte aussi, qui se pénétraient les uns les autres et de près, enfin, il comprit : une immense théorie de locomotives, électriques, à charbon, de toutes sortes, une accumulation de métaux tordus, courbés, déformés, fondus, entortillés, avec des vapeurs, des fumerolles qui s’échappaient encore de leurs ventres, et aussi des étincelles projetées, et leur crépitement qui se faisaient tout à coup entendre, des roues énormes tournant encore dans le vide ou inertes sur le sol, des bielles coupées en deux et des chaudières encore brûlantes, des turbines éventrées, des bobines de fer, de l’eau qui s’écoulait en cascatelles, des mers d’huile, de diesel, des tenders renversés, le charbon au sol, saisi dans le mâchefer, des câbles, des caténaires abattus, des emblèmes de Compagnies, « L’Etoile du Nord » par exemple, des cylindres et des pistons toujours chauds, des chaines énormes, des volants, mais aussi des rames de TGV, noircies, les nez éclatés pointant vers les cieux, des essieux renversés, des ordinateurs de routes, défoncés, inutiles, grésillant, et à côté, « La Fusée » de Stephenson, avec ces deux cylindres inclinés, amas hétéroclites, anachroniques, Babel monstrueuse de poutrelles de fer, de boulons, d’écrous et pendant des kilomètres et des kilomètres, sur une hauteur invraisemblable, s’élançant vers les nuages en de sinueux lacets fragiles, inatteignables, colossales colonnes aspirées vers les confins du  ciel et absorbées par les abîmes de la terre.

A présent qu'il s’était mis à escaler ces colonnes d’acier, il lui apparut que de sombres et gigantesques nuages, emballés par une tempête lointaine tournoyaient aux horizons funestes, et que la vallée lui paraissait d’une profondeur inimaginable : si tout restait calme là où il était, d’une aberrante  et biscornue quiétude, partout, autour de lui, semblait se dérouler d’affolants et meurtriers combats.
Il se décida et retourna vers la vallée ; il se mit à descendre un talus dont les formidables pentes ne l’étonnèrent même plus. Petit à petit, les débris s’espacèrent pour bientôt disparaître complètement. 

Sur la route détrempée qui menait à St Heu, il se demanda comment faire, maintenant qu’il avait perdu son travail. Quelques gouttes tombaient encore çà et là. 

Personne ne le prit en stop et c’est à pied qu’il rejoignit sa demeure

dimanche 7 juin 2015

Rumeurs des Jours et de la Nuit (67 )


Vagues blanches...

Vagues blanches...

Sous les flots de la nuit

La lune  répand
Sa royauté pâle
En reflets diaphanes

Vagues blanches...


Pétries dans la huche de la terre

Roulées sur le rivage du jour
Les heures claires, les heures lumineuses
Pépites vives où s'étale la durée

Vagues blanches...


Voiles des jours, voiles des nuits

Vos mains donnent et retirent
Ce qui se prend, ce qui se perd
Dans ce qui naît au fond des mers







Ombre du monde (27)

Ce n’est pas tout. Cet Antoine, témoin inconnu du désastre, signale aussi des cas où les maisons sont attaquées par le faîte : des fouines et des martres s’emparent des greniers et des combles pour détruire   progressivement les habitations par la toiture.  Si la population ne sut pas tout, elle comprit néanmoins qu’il se tramait quelque chose dont on ne saisissait pas très bien le sens.
Si les orages avaient cessé, la pluie tombait quasiment sans discontinué (Rapport 56/00)

Une curieuse rencontre!

Ses pas résonnaient clairs dans ces corridors abandonnés ; pas d’élèves, pas de profs, des classes vides, sans tableau, sans bancs ni chaises ; quelques carreaux cassés indiquaient à suffisance l’abandon des lieux ainsi que quelques cahiers déchirés, épars, qui traînaient sur le sol, quelques lattes laissées là, des craies écrasées, une mallette au cuir desséché d’où sortaient des cahiers moisis, rongés par des souris ou des rats, un livret de cotes illisibles, un règlement d’ordre intérieur, dont l’extrême  brièveté en indiquait la vétusté, des portemanteaux dévissés, des casiers ouverts ou éventrés dont les portes en métal grinçaient parfois faiblement, des gravats tombés de plafonds décrépits, des graffitis obscènes... Tout semblait s’éterniser dans ce qui n’était plus, tout semblait s’attarder dans l’attente patiente et inutile de ce qui ne viendrait plus.

Cependant, il avait de plus en plus de mal à se situer dans le plan d’ensemble du bâtiment. Il tournait à droite, à gauche, revenait sur ses pas ; il commença à s’angoisser, avec toujours, à sa droite et à sa gauche, ces classes vides, ces déchets au sol, avec ces portes ouvertes qui claquaient maintenant de plus en plus forts. Il se mit à courir, cherchant l’issue d’une école qui ne voulait plus de lui et qui pourtant le gardait prisonnier. Soudainement, un vent, un petit vent qui s’était levé depuis peu, se mit à siffler ; il soulevait de vieux rideaux d’occultation, poussait des crayons, des carnets, des livres, des registres, de vieilles cartes d’histoire et de géographie, faisait tourbillonner de vieilles feuilles, et portait avec lui un léger brouillard, qui, s’épaississant de plus en plus, plongeait le couloir dans une semi-opacité. Antoine se raisonna. Il devait être quelque part dans l’aile est ; pour s’en sortir, il lui fallait donc revenir sur ses pas, redescendre et tourner vers la droite puisque l’entrée de l’école se trouvait dans l’aile sud. Un brouillard de poussière se répandait maintenant partout et un silence à nouveau impérial, même s’il était parfois trahi par de petits bruits de tuyauterie, enveloppait les choses dont il ne distinguait plus que les contours, soupçons de matière dissoute en  ombres furtives et insaisissables. Tout à coup, un son lourd, profond, fit trembler un instant le sol et les murs,  un peu de plâtre se déposa sur son épaule, et puis tout se referma comme un secret, dans la lueur trouble de l’indécis et de l’incertain.

Bientôt, peu à peu, les couloirs reprirent  de cette consistance grossière, indistincte qu’on suppose aux choses lorsqu’elles sont vues à la sortie d’un coma. C’est ainsi que, plus loin, après avoir déjà bifurqué plusieurs fois dans ce qui était bel et bien un labyrinthe, il vit une masse plus compacte, au bout d’un couloir, debout dans un carrefour en T, une silhouette humaine forte mais encore confuse dans le souffle sombre. 
Il entendit une voix qui l’appelait :

- Venez ! Venez !

L’homme était grand, de forte stature, un visage marqué, aux traits saillants, chauve mais sans âge, rasé de près et vêtu d’un costume brun, assez terne, gilet, veston. D’une élégance de manières indiscutable, il tenait dans une de ses énormes mains disproportionnées, une lampe-torche qui éclairait seulement son immédiat environnement. 
D’un geste, il fit signe de le suivre. Ils n’échangèrent pas une parole, et alors que les particules de poussière ocre retombaient sur le sol, l’homme ouvrit une porte qui était restée fermée et ils pénétrèrent dans une salle plus vaste où avait été disposé tout ce qu’il fallait pour vivre certes sobrement, mais du moins humainement : un petit réchaud, quelques armoires, un poêle à charbon, une petite penderie, une  table ronde et un lit. Il y faisait propre mais austère. Les murs avaient été récemment blanchis. L’homme alluma un vieil abat-jour, tira une première bouffée sur une cigarette et invita Antoine à s’asseoir.
De temps à autre, on entendait des bruits résonner dans de vieux conduits métalliques. Et aussi, par moment, un son pesant, long et massif, comme épaissi et assourdi par un éloignement qui le rendait plus présent encore.

-         Je suis le veilleur. Je vous ai d’abord entendu courir et j’ai pris le risque de sortir dans le vent. Heureux de vous avoir aperçu à temps au moment où cela se calmait...Vous fumez ?
-         Mais...Qui êtes-vous ? Et où suis-je ?
-         Je suis le veilleur, vous ai-je dit, et comme tout veilleur, je sonne les heures du jour et de la nuit. Et je veille...Je veille sur le temps qui passe...sur le temps qui vient...Vous désirez boire quelque chose ?
-         Tout ici est détruit, décomposé, corrompu...Sur quoi veillez-vous donc et quels sont ces couloirs ? Et ce vent ....
-         Je suis le veilleur, j’ai toujours été le veilleur... plus vieux peut-être que tout ce qu’il y a ici de plus vieux,...Il y a longtemps...Ils m’ont embauché...C’était facile à l’époque, les choses s’éloignaient mais conservaient leur place. Ce n’est plus le cas, alors ils m’ont mis ici...pour préserver, dans l’écoulement,  ce qui sera désormais toujours mort. Je garde ce que tous ont oublié et surtout le souvenir de cet oubli. Oublier qu’on oublie est la plus grande des faiblesses.  
Allons, je vous sers un verre, vous êtes frigorifié !

Antoine prit le verre de cognac qu’il lui tendit.

-         Tout ceci est absurde...Je suis sorti de chez le sous-directeur et...
-         .....Vous vous êtes plongés dans le passé, dans les passés du passé, plutôt,  qui, à leur tour, sont en train de disparaître. J’ai beau faire, à chaque fois, ce sont des portions entières qui s’éteignent, qui s’effacent.
-         Que voulez-vous dire ? Qui sont ces « ils » ? Comment sort-on d’ici ?
-         On ne sort jamais vraiment d’ici, même si tout sombre et s’abîme dans une perte irrémédiable. Et si l’on échappe toujours à l’être présent, jamais on ne peut éviter cet « il y eut ». La vie est la pointe extrême de ce qui s’enfuit, à peine un présent, une instabilité persistante. Le dynamisme immémorial de l’anéantissement est ce qui nous fait naître, à la condition seulement que nous tentions l’aventure absurde et désespérée de toujours se débarrasser de qui nous a mis au « monde ». Et lorsque je dis « de qui », je ne parle pas uniquement du berceau, de la mère, ou du père, mais aussi de tout le reste, des couches conditionnantes, des nœuds, des systèmes causals, du bonheur...Mais voilà...On n’y arrive jamais vraiment. On échoue toujours à tuer ce qui nous contraint aux manières et aux façons que nous avons car les bordures font aussi partie du jeu. Mais refuser l’insensé est plus grave encore, nous mourrons alors, et c’est pour la vie ! Ainsi, sourcilleux et arrogants, demeurons-nous entre l’infirmité et l’infection.

Il reprit une cigarette et se resservit à boire. Un verre plein.

-         Petit à petit, je me suis rendu compte de la difficulté de garder en vie les objets qui m’étaient confiés. Il y avait ce vent et cette poussière...Ce bruit lointain que je ne comprenais pas...Ces gargouillis dans les tuyauteries que vous avez sûrement entendus. Quelque chose se passe, quelque chose de grave. J’ai lu quelque part, dans un roman je crois, qu’au Japon, il pleuvait parfois des sangsues. Ici, c’est différent. A chaque bourrasque, cette poussière blonde s’accumule sur les choses et les fait disparaître, même le sol, même les murs, les plafonds. Si vous saviez, le nombre de livres qu’il y avait ici, il n’y a plus rien.
A ce moment, passant de sous la porte, un nuage de poussière jaune pénétra dans la pièce, se répandant rapidement.

La voilà encore dit l’homme en se levant, je dois en avoir aspiré des tonnes depuis que j’ai obtenu ce poste. Antoine le vit allumer un aspirateur industriel, un très vieux modèle,  et s’attaquer à la poudre dorée. Il reprit :

-         Voyez. Cette poussière séculaire n’est pas de la même famille que les particules qui dansent joyeusement dans la lumière, elle n’est pas cette conséquence heureuse et inévitable de la vie active et du mouvement, non, elle ressemble à autre chose, regardez, elle est grasse, poisseuse, davantage une farine agglutinée, humide et froide,  un pollen suranné, pâteux, embu tant il est imprégné de temps et de matière stérile.
-         Ce vent, disiez-vous...
-         Un vent nouveau s’est levé, un vent qui ne porte rien et qui emporte tout, un vent sans arôme mais puissant. Un vent qui dissout. J’ai eu peur pour vous, tout à l’heure. J’ai eu peur qu’il ne vous absorbe, comme tout le reste.

Il s’était encore resservi à boire et à fumer,  mais la légère ivresse qui animait maintenant son regard, loin d’altérer  sa tenue et sa dignité,  ajoutait à sa distinction primitive le nimbe d’une aristocrate décadence.
Antoine avait du mal à rester en contact avec les choses, comme si les représentations qu’il s’en faisait avaient la fragilité de la cendre. Il pensa à Chloé, à son enfant, à sa maison, à tout ce à quoi il s’était arraisonné, ancré, et qui revêtait, dans son esprit, l’aspect de concrétions raidies et figées, images si sèches, si terreuses, si livides que leurs sources vivantes et charnelles ne puisaient leurs réalités objectives que des reflets inconsistants et éteints d’un fluide vaporeux que plus rien ne solidifiait. La citadelle familiale était devenue imprenable, non parce que des murailles épaisses en empêchaient l’accès, mais parce qu’elle tirait justement son inexpugnabilité de sa propre évanescence, dans le charme dangereux d’un dérangement progressif, d’un déplacement invisible et d’une superposition ininterrompue des apparences et des figures.
Et au loin, au cœur de cet univers jaunâtre, encore ce bruit accablant, avec ces sons de craquement que font parfois entendre les coques des navires.
-         Comme tout le reste... L’homme s’était profondément enfoncé dans son fauteuil et observait la pièce à travers son verre.
-         Comme tout le reste. Chaque bourrasque...Chaque bourrasque ambrée prend pour perdre ce qu’elle emporte. Le passé meurt. Déjà, il a du mal à exister puisqu’il n’est jamais ce que le présent dit de lui. Il ne tient pas sa réalité du présent même s’il point parfois entre les mailles du langage, mais l’enfant parle si mal du père... On a beau faire, les cours d’histoire et leurs réformes, là-haut, cette improbable saisie, ces dates, cette ligne du temps, ces chronologies, toutes ces imaginations, ces machinations, le passé n’en a cure. Invisible et sans lieux,  c’est pourtant là que se nourrissent les rêves, c’est là que naissent et vivent les rêves. Alors l’histoire, elle-même, n’est jamais qu’un rêve surgi de l’immémorial. C’est un rêve qui rêve les rêves humains, les frasques d’un aveuglement qu’on ignore, et c’est pour cette raison qu’on les souhaite, les rêves, les vies, les événements, parce qu’on aime se faire des histoires, s’inventer des scénarios, se créer des légendes, se tracer un futur qui  ne creuse en réalité qu’un passé ; l’automate aime à se sentir libre, il aime avoir une « âme », croire, croire, croire qu’il n’est en rien ce jouet vide et sans âge qui coïncide parfois si bien au creux de son être.

-         Mais...Nous avons tous un passé, ce passé ne peut mourir...Les individus, les civilisations, les empires, les états, ont tous un passé irrévocable, ineffaçable,...On ne peut pas faire en sorte qu’une chose ayant existé n’ait pas existé ; c’est impossible et criminel ; même si c’est cette chose est niée, gommée, même s’il n’y a plus de traces, si on a manipulé les traces, les souvenirs...

Le veilleur se leva, emprisonné dans le souffle tiède d’une tristesse infinie. Il tourna le dos à Antoine, posa le bras sur la petite bibliothèque pour dire enfin :

-         Ce n’est pas ça....Si le passé  s’en va, et il s’en va, s’il disparaît, le passé, ce n’est pas parce qu’on oublie, non, justement, s’il ne passe plus, c’est parce qu’il n’y a plus cet oubli que rendait seulement possible la mémoire vivante, la mémoire forte des vivants et des morts et sur les ruines désormais de laquelle il ne reste plus qu’une amnésie dédaigneuse et apathique pour occuper un présent de telle sorte suspendu à une immédiateté factice que tous délais, remises,  retards, pauses ou même arrêts, deviennent les fantaisies prétentieuses d’esprits hautains et maladifs. C’est la capacité à se souvenir et à oublier qui se dérobe. Incapable de mémoire et d’oubli,  dans un double mouvement paradoxal, voilà la folie d’un Temps présent où plus rien ne se cicatrise, où plus rien ne se ferme, où plus rien ne s’apaise, en ce que l’habileté à y laisser une empreinte a disparu...seulement quelques risées anodines dont les flots n’ont aucune conscience. Le passé n’a plus d’espace, de lieu. Seulement la batture des rivages.
Il n’est plus qu’une étendue abstraite dont la vacuité creuse sans le savoir le tombeau du temps. Tout est figé, suspendu, sans attente et sans appui.

Il s’interrompit un instant, vida son verre qu’il remplit aussitôt.

-         Le passé qui ne passe plus, qui existe toujours mais qui ne passe plus, voilà ce qui tue le temps...Le temps qui s’arrête...Sans avenir...

              Il avala d’une traite ce qui restait dans son verre et reprit :

-         Si on tente d’aller encore un peu plus loin, le temps statique n’empêchera jamais les aiguilles de tourner, les jours de succéder au jour et les agendas de se remplir. Cela n’a rien à voir avec les commodités pratiques de la chronologie. Le temps qui s’arrête ne veut pas dire qu’il n’y a plus de passé, ce qui serait absurde. Le problème vient plutôt d’un futur qui ne se détermine plus comme tel puisqu’il est immédiatement happé par ce  présent  sans passé, c'est-à-dire sans source, « sans papier ». Plus rien n’avance donc vraiment mais tout s’accumule sans qu’on le remarque : l’actuel est devenu le lieu d’un énorme télescopage où les choses passées et futures s’entrechoquent, s’arrachent mutuellement des lambeaux de temporalité. C’est pourquoi aussi on cherche vainement une rupture, une vraie rupture qui ferait les choses complètement différentes de ce qu’elles sont. Mais des ruptures qu’on s’invente resteront toujours sans effet. Ce vent et cette poussière immonde, ce bruit et cette cacophonie  ne sont  rien d’autres que les résidus de ces frictions. 
On n’arrive  pas à passer à autre chose et voilà le processus vital de la durée humaine engagé dans une temporalité marécageuse.

Antoine avait chaud maintenant et se sentait oppressé. Les verres tout à coup se mirent à trembler en même temps que des bruits de toutes sortes reprenaient de plus belle, et ce qui semblait être un râle, un long râle sibilant soufflait maintenant dans les corridors étroits. L’homme se retourna, vaguement inquiet.

-         Vous devez partir ...Cela va recommencer...et j’ai à faire...

Il se mit alors à réciter, à chanter plutôt, un poème, et cela d’une manière un peu sotte, un peu burlesque, en esquissant quelques pas de danse loufoques et incongrus :

A cet intangible et premier écoulement, 
Où se combinent et se dispersent les   incompatibles,
A cette  réalité mouvante et discrète qui compose pour engloutir,
Seule la forme donne figure.

Si son régime est celui de l’artifice et de l’immobile,
Et sa force, celle d’un soupir,
Elle taille néanmoins un contour dans l’indiscernable allure,
Et même si son destin la conduit à s’y dissoudre,
Elle cristallise dans l’inouïe Parole l’onde inquiétante

Il s’agit alors moins de voir que d’entendre
Dans la pierre nue et âpre,
Les bruits infimes du temps qui vient.


-         Partez, partez vite, cela arrive... Il empoigna Antoine, le poussa vers la porte.
-         Mais...par où ... ? Pour où ... ?
-       N’allez jamais en arrière et marchez sans changer de direction, ... Vous arriverez   sûrement à la sortie, à temps...
-         Mais l’aile sud...L’aile sud est de l’autre côté ...
-         Pas question d’aile, ici, ni de gauche, ni de droite ; tout droit, seulement tout droit et vous retomberez sur vos pas... Et il poussa Antoine dehors.

Cela craquait de toutes parts et il commença à sentir à nouveau un souffle et un sable jaune lui courir entre les jambes. Il se mit à courir, à courir de plus en plus vite pendant qu’il sentait l’ocre substance lui blesser les mollets, les coupant ça et là avec une facilité diamantine qu’un air glacial aiguisait mortellement. Il vit soudain devant lui quelques marches d’escaliers qui menaient à une porte de métal et, alors que le givre sinistre, derrière lui, obstruait tout le couloir, la clenche qu’il empoigna s’abaissa brutalement et la porte s’ouvrit.