mercredi 8 juillet 2015

Ombre du monde (30)

Dans certains actes officiels, des témoins rapportent le désordre qui régnait partout sur les routes : exilés, vagabonds,  voitures abandonnées (de nombreuses stations-services avaient disparu ou encore avaient vu leur réserve d’hydrocarbure s’écouler dans le sol, les citernes ne pouvant résister aux énormes pressions qu’elles subissaient en sous-sol), cadavres même...Enfants abandonnés, chiens errants et affamés.. On lit aussi dans des journaux étrangers que le chaos fut  le même partout : l’Australie devint une mer de boue et ses habitants fuirent sur des embarcations de fortune ; aux Etats-Unis, le Grand canyon fut recouvert par des excréments tombés du ciel. Partout, partout, de l’Europe à l’Asie, de l’Amérique à l’Asie, des millions de personnes sont jetés sans espoir sur des routes sans fin.
Le nombre de migrants s’accroissant dans toutes les régions du monde fit qu’il y eut de moins en moins de terre d’asile

Pour finir, il n’y en eut plus du tout.

Oignon ! Oignon !

Cependant, les heures continuaient d’exister, mais avec la stabilité et la constance accablante d’une immobilité étirée, distendue, qui gagnait toutes les régions cérébrales, contaminant petit à petit tout son corps, fièvre froide sans spasme qui, absorbant comme un nutriment toutes les oscillations de sa volonté, se dissolvait en  de faux mouvements, en élans interrompus à peine esquissés,  contrefaçons d’une existence diluée dans une lente et horizontale élongation de l’âme, vapeurs erratiques, dépourvues de vigueur, concentration brumeuse et gazeuse où la pensée demeurait en elle-même, solitaire, non intentionnelle, et comme allongée hors du monde.

C’est ainsi qu’Antoine persévérait, seul, des heures durant, à aller à son bloc de feuilles sur lequel il griffonnait quelques phrases incompréhensibles, feuilles âpres, sèches, dures plus dures que du métal et plus froides aussi, car mortes, ou plutôt jamais nées, incapables de recevoir de lui la moindre vie, feuilles douloureuses aussi, qu’il jetait, après trois mots hasardés, sans y croire, et avec toujours cette envie de fuir, de transpercer les murs, emprisonné  même dans cette fuite. Alors il passait dans une autre pièce de sa magnifique maison, s’empressait auprès de son enfant, puis, d’un coup, le laissait, brusquement, regardait par la fenêtre sans rien voir, car la vision aussi lui était insupportable, le poids des choses, il le subissait aussi dans le regard.
Rien n’était sûr et tout pourtant persistait.

A la cuisine, il se mit un jour  à éplucher  un oignon. Il éprouva un étrange bien-être lorsqu’apparût sous la couche externe du légume, un autre oignon, et puis encore un autre, et encore un autre, dans un indéfini rassurant, dans une similarité imbriquée qui le ravissait, dans cette permanence qui se transportait de strate en strate, dans cette tranquillité de l’identique où le temps se prolongeait exactement en lui-même, sans changement, en évitant les brusqueries, les à-coups, structures fines sur structures fines, répétitions de l’analogue, synonymie parfaite d’un univers sans réflexion ; il plongea tout à coup en son cœur, dans ce milieu vide, intérieur, simple et unique foyer, consolant principe de la transmission et de l’information des champs successifs ; partout est l’oignon, à chaque plateau, le même toujours, continuité assurée, sauvegardée, sans rapport avec le tout et pourtant toujours avec lui en liaison essentielle, préservation, abri de lui-même en lui-même, en parfait accord avec soi, écrivant sans le savoir le récit de la préservation,... Antoine, les yeux rivés sur les petites particules blanches, s’y transporta et s’y oublia, dans la jubilation apaisée de la résolution...La paix, la paix est fermeture, le bulbe clos de l’espace...La paix est la multiplication d’un soi sans rêve, où l’on remet la main sur tout parce que tout est seulement tout et rien d’autres. La paix, c’est l’univers aveugle d’un oignon lorsque l’on y dort en son creux, en son centre, dans la certitude que rien ne s’échappera jamais, éblouis jusqu’à la cécité, jusqu’à se brûler les yeux pour mieux sentir l’océan où l’on plonge, l’océan immense, dont les vagues de vagues sont nuages écumants et le ciel, voute immense avec lequel il se confond, dans le creux de l’oignon, où tout est Un et rien n’est multiple, ce ciel d’un blanc, aussi mat que le bruit d’une nuque qui se brise, ce ciel émeraude, cristallin aussi, si on veut, qui n’est que l'apaisement fidèle de l’irréfragable certitude, de la répétition sans lassitude, mille éclats de soi où partout on reste soi, ...toujours avec soi, sans savoir, sans sentir, en surplomb des souffrances, des terreurs et des cauchemars. Et toujours cet océan et ce ciel éclatants tous deux d’innocence, se recouvrant l’un et l’autre sans jamais laisser s’infiltrer les regrets, les remords et les lâchetés...
Le bulbe a fermé le temps et le temps s’est replié.

Il faisait à peine nuit. Chloé rangea doucement la voiture face au garage ; il était tard. Sur les routes, du côté de La Pairie, elle avait dû ralentir plus d’une fois pour éviter les bouchons de l’exode. Une route s’était effondrée, et deux immeubles s’étaient écroulés. Il y avait des morts. Elle avait pris sa caméra et filmé discrètement le désastre : des canalisations éventrées d’où jaillissait une eau fétide, des cabines de haute tension noircies par le feu, le crépitement des courts-circuits, des animaux morts ou agonisants, des routes barrées, une forêt dont on ne s’expliquait pas la disparition quoiqu’on en ait découvert par endroit des vestiges sous la forme de tronc éclatés, calcinés, littéralement aplatis par une pression immense et invisible, des hommes, des femmes hallucinés qui tenaient des discours incohérents où il était question de limaces, d’anges, de lions de feu, d’éléphants célestes, couverts de pustules, d’anthrax et d’ulcères de toutes espèces, plongés dans des prières incompréhensibles, des services de secours débordés dans une pluie continuelle et plongés dans un univers dont ils ne comprenaient plus la tessiture, et surtout, surtout, un bruit étrange, un long sifflement, suivi  d’un grotesque gargouillis, qui emplissait par moment tout l’espace. Il fallait fuir ! Ce qui se passait à La Pairie, se passerait aussi à St Heu. Elle rentra hagarde et paniquée. 

Une architecte n’a plus sa place dans un monde qui se détruit.

Par la fenêtre éclairée de la cuisine, elle vit, elle le vit, avec ce genre de tristesse, avec cette pitié mélancolique   qu’amène parfois l’impuissance devant ce qui s’accomplit, comme le paraphe de sa propre insuffisance et de son inguérissable invalidité, tracé dans les limites qu’impose la solitude de l’égo.    

Chloé, silencieuse, l’observait donc. Il n’avait ni entendu sa voiture, ni perçu le bruit qu’elle fit lorsqu’elle rentra. Elle n’alla pas immédiatement à la cuisine, se dirigea, inquiète, vers la petite salle de jeu d’où lui parvenaient les pleurs de son enfant. Il était là, les yeux immenses, le regard enfoncé dans une tristesse ineffable, les joues rougies et gercées par de grosses larmes, seul dans une détresse saturée d’affliction. Il devait pleurer depuis des heures, se dit-elle, hoquetant, échouant à calmer son chagrin, redoublant de larmes, toussant tout en serrant de ces deux petits bras le cou de sa mère. Enfin, force câlineries et cajoleries parvinrent à en venir à bout. Elle le coucha à l’étage et redescendit, furieuse, prête à jeter Antoine dehors. C’est certain ! Il n’avait pu qu’entendre les cris de leur enfant ! 

C’est alors qu’elle le vit, par la porte de la cuisine restée grande ouverte, le dos tremblant, s’appuyant sur un couteau immobilisé au cœur d’un oignon qu’il avait cessé de découper, murmurant tout bas des propos qu’il était le seul à entendre, et pleurant encore plus bas, plus doucement, comme si c’était pour lui la dernière chose qu’il avait encore à se dire.

Il se retourna, les yeux en larmes, pour dire enfin :
-         Excuse-moi, chérie...C’est l’oignon