lundi 31 août 2015

Rumeurs des Jours et de la Nuit (72)

C'est là 
Déposés sur la joue des jours
Des baisers de luttes sucrées
Où s'insurgent, d'ivoire et d'ébène,
Les souffles qui révèlent
Aux repaires qui exposent
Là au creux des orbites
Jeu gourmand du jour
Alors qu'il pénètre la nuit

C'est là 
Endormis dans la fable des ans
Dans le tissé des siècles
L'argile et la pierre
Attendent la foudre orpheline
Tandis que le fleuve
Unit la mer à la source
C'est la violence du souffle nu
Aux paroles d'éclipse et aux gouffres de sable

C'est là encore
Fatiguées de l'empressement des racines
Des caresses d'iris et des arcs de quartz
Se répandent des encres noires 
Et des plumes d'acier
Quand les hommes muets et sans noms
Décapitent le sommet des montagnes
Des têtes de silence
Et les ailes du vent

C'est là enfin
Somnambules par dessus les nuages nocturnes
Loin toujours de la face de l'ineffable
Se donnent au jour
La fraicheur des ruisseaux
Les horizons paresseux
Les collines somnolentes 
Et à la nuit
La vie où j'attends de naitre.





















vendredi 28 août 2015

Poèmes de l'Insignifiant et du Minuscule (73)

Les jours échappés de la nuit
Sous leurs braises
Courbées par les vents
Les plaines en exil
Les fleuves brûlants
Les sentiers dénudés
Tout ce qui des sources nait
Lait des vallées assoupies
Prairies étendues
Aux pieds des crépuscules
Comme promesses d'eau et de terre
Graines de joie, graines d'amour
Des champs fertiles 
Tonnant encore du fracas
De la Chute


Mais paroles fantômes
Parole humiliée
Parole offensée
Le ciel s'échappe
Que la nuit recouvre
Ma nuit, 
Sans souci des choses
Aveugle de noms
Mes mots encore
Indigents, misérables
Comme un tapis de prière
L'adresse de lèvres closes
Un Dieu inconnu
Ôte  encore ce que déjà j'ai perdu.

Rumeurs des jours et de la Nuit ( 71)


Lorsque tout bas...

Lorsque point le jour
Dans la nuit des saules

Les libellules
S'agitent sous la pluie
Aux silences incolores

Les sauterelles
Vagabondent dans des paysages
Aux limites magnétiques

Les tipules
Somnolent sur les nénuphars
Aux fleurs de neige
Lorsque point le jour
Dans la nuit des saules
Mes mains brisées
Et mon coeur de chien
Couvrent de pétales limpides
Le ventre par où fut couvé le mensonge



Lorsque point le jour
Dans la nuit des saules
Où plus rien ne vit
Que l'onde claire
Qui m'étouffe
De ses ombres humbles
Aux perspectives perplexes.

(Et au loin la nuit s'éteint

Où commencent les montagnes)

mardi 25 août 2015

Ombre du monde (32)

On a su bien après que les gens avaient tardé à partir. C’est lorsque des ignitions spontanées eurent lieu que le taux de départ s’accrût considérablement : des lacs s’enflammaient, des voitures s’embrassaient sans que rien de mécanique n’en faut la cause, une équipe entière de télévision périt dans les véhicules où elles s’abritaient. A ce sujet, on rapporte que les télévisions se mirent à exploser et les GSM à incendier les oreilles des gens. A Calcutta, un avion perdit ses ailes au décollage alors que l’armée russe ne comprenait pas pourquoi ses sous-marins n’arrivaient plus à plonger. Le désordre se généralisait. A Londres, Big Ben et le Parlement furent radiés de la carte par une pluie de roche qui dura plus de 12 heures. La panique s’était durablement installée et les scientifiques disparurent.

Aime ! Donc !

Debout, près de la table qu’elle avait dressée, Chloé arrêta un instant son geste et, immobile, la louche encore à la main, vit entrer Antoine, hésitant, les fixant étrangement comme s’il ne les connaissait pas, elle, son enfant et Tuz, oui, aussi étonnant que cela paraisse, Tuz était là. Elle l’observa se retourner deux fois, la main toujours à la clenche, mal rasé, sale, l’air plongé dans une inquiétude indicible. A côté d’elle, Tuz, qui attendait d’être servi, se raidit. Elle le sentit oppressé, et du sentiment qu’elle éprouva de son malaise naquit  au cœur même son antipathie naturelle la désagréable ambiguïté d’apprécier malgré elle l’involontaire connivence avec l’objet d’une aversion toujours bien présente. Ainsi, même si elle avait à subir un  acquiescement  qu’elle n’aurait jamais cru habituellement souffrir, elle ne pouvait nier l’espèce de soulagement  que lui procurait cet inattendu secours quoiqu’elle en perçût au même instant toute la perversité : il n’est pas d’esprit humain si engagé en lui-même qu’il puisse arriver à établir les conditions aseptiques propres à le protéger suffisamment longtemps de toute corruption morale. En effet, devant des circonstances extérieures qui ne donnent pas de prises et qui paraissent  alors  former la trame d’un destin, la faiblesse et la fragilité, filles de cette dissipation de l’âme,  font saillie sur la volonté comme un balcon sur une façade ; en conséquence de quoi la fermeté devient  vœux, et les espérances, craintes et découragements. Il en faut peu alors pour que dans les chambres des dames, il ne « pleuve des guitares ». Cela n’échappa pas à Tuz et même si le mouvement qui le saisit à la vue d’un Antoine au visage maigre et aux cernes rougis de fatigue ne fut pas feint, au moment de sa surprise, c’est la stabilité et l’indépendance de Chloé qu’il sentit vaciller. Il la savait forte, puissante à la mesure du dédain qu’elle lui témoignait depuis toujours, et il fut surpris de cet involontaire secours qu’il semblait lui apporter. Diable ! La situation était plus précaire et plus grave qu’il ne l’avait pensé ! Et à les voir tous les deux, Chloé, Antoine, on ne doutait plus de l’infranchissable distance qui s’était creusée entre eux. Là, toujours debout, Antoine, hagard, comme fou - oui il y avait  de la folie dans l’écarquillement d’yeux qui semblaient par ailleurs s’être rapproché du nez – et Chloé, toujours aussi belle, Chloé aux longues jambes, aux seins tentants et à la croupe mordante, Chloé toujours élégante, à cette table, face à cet homme déchu qui avait été son mari.
Chloé qui le détestait pourtant.

-         Chéri, te voilà, juste à l’heure, assieds-toi donc

Camarade ...Camarade... La secousse que Tuz avait provoqué chez Chloé, et dont il n’était en aucun cas dupe, et elle non plus - ça aussi il le savait – inondait son esprit de bonheur et de désir. Camarade ... C’était étrange, ce mot, si usité dans les années d’après-guerre, et qui reprendrait bientôt du galon, ce camarade qui devenait camarade parce qu’on partageait avec lui la même chambre.

-         Ah...Mon camarade, dit Tuz, Comment vas-tu ? Cela fait un petit temps qu’on ne s’est vu.

-         ...Euh...Tuz...Que fais-tu ici ? répliqua Antoine, le souffle court, le regard éperdu, passionné.

Chloé regarda Tuz d’un air convenu que la cécité d’Antoine empêcha de remarquer. Elle avait invité Tuz à son corps défendant et seulement parce qu’elle pensait qu’il était le seul à pouvoir aider ce qui restait de son mari. La situation dramatique dans laquelle se trouvait tout le pays ne permettait plus d’attendre et, alors que tous fuyaient, Antoine continuait à ne rien entendre d’autres que l’appel muet de la littérature. Alors elle téléphona à Tuz  qui ne manqua pas de souligner la grande qualité littéraire des textes que lui avait envoyés son mari et, s’il voyait la possibilité de les publier un jour, chacun, néanmoins, devait maintenant songer à sa sécurité. C’est pourquoi il organisait un peu à la hâte son départ. (« Chloé, je peux vous appeler Chloé n’est-ce pas, avez-vous songé à fuir le plus rapidement possible ? »). Elle ne pouvait laisser Antoine (« Je ne peux pas l’ abandonner  ... »). Les routes étaient difficiles, les difficultés d’approvisionnement, le carburant, rendaient la chose encore plus complexe. Lui, Tuz avait trouvé une astuce avec les autorités («  Il y a bien une solution, Chloé ... »). Muni d’un laissez-passer et de l’assurance de pouvoir se servir aux postes de ravitaillement de l’armée, il n’aurait aucune difficulté à rejoindre des régions plus paisibles. Voulait-elle venir avec lui ? (« Voulez-vous venir avec moi, vous,  votre mari et votre enfant bien sûr ? »).
Il est des moments où les circonstances et les accidents ont force de loi. On ne pouvait plus attendre et, dès lors que l’ennemi propose une ouverture, il devient un peu moins hostile... Alors, dans un souffle, en sentant bien toute la difficulté de sa position, elle accepta (« Oui...Oui...C’est aimable...Vous nous sauvez ... »). On convint alors d’une petite réunion avant le départ (« Venez donc chez nous ! A deux nous serons plus forts pour convaincre Antoine .. »). Si elle y tenait ... (« Si vous y tenez, Chloé... »).
Elle y tenait.

-         Voyons... Chéri...Mais tu sais bien...J’ai pris sur moi d’inviter Tuz, non seulement parce qu’il a de bonnes nouvelles mais aussi parce que je crois que...peut-être...

Elle ne cachait plus son embarras...Parce que je crois qu’il est le seul ici qui peut t’aider...Alors, j’ai téléphoné à André et l’ai invité pour parler ensemble de la publication de tes textes. Tu sais qu’il aimerait en éditer une petite plaquette...

Camarade...Camarade... camarade. En effet, rien n’unit mieux les hommes ou les femmes que la conviction de ressentir la même émotion, de sorte qu’alors chacun éprouve pour soi une des plus grandes satisfactions que l’âme humaine puisse ressentir, la certitude ferme  d’appartenir ainsi à une même communauté de sensations, plaisir incomparablement plus puissant que celui qu’engendre la communion au sein d’une quelconque République des « Esprits ». Un moment, on a alors l’impression de se comprendre dans la naïveté d’une force instinctive qui attend, à son insu, l’occasion de voir l’idée de cette convergence inattendue en attirer d’autres...

Antoine, livide et muet, regardait Tuz, et même sa femme, et même son enfant qui ne le regardait pas, qui ne le voyait pas, comme s’il s’agissait de fantômes, de virtualités sans relief. 

Pourtant les nouvelles étaient bonnes, il allait enfin être édité, certes à très peu d’exemplaires, pour un public restreint, mais il serait quand même publié, et pas à compte d’auteurs, cela Tuz lui confirmait à l’instant (« Non, pas à compte d’auteur, cela ne vous coûtera rien ») – il devait tendre l’oreille car les voix lui arrivaient comme portées par un désagréable effet d’écho- mais il avait bien compris, oui, une publication régionale sans avoir à assumer la honte de payer soi-même ce que l’on veut porter à connaissance.

-         C’est ...c’est...bien...Oui, tu as...aimé...ce que j’ai écrit...

Tuz se sentit alors investi d’une puissance indestructible sur lui. Il regarda Chloé d’un regard léger et clair. Il rit.

-         Je n’ai pas l’habitude de payer des frais à un imprimeur pour un travail qui me déplaît, voyons... Tu es de ces jeunes écrivains craintifs et peu sûr de leur talent. Un talent que tu possèdes, c’est certain, crois-moi ! Et ce n’est pas l’ami ici qui te parle mais le professionnel. Il prit ensuite le manuscrit, sortit un peu par hasard un feuillet et se mit à lire :

C’est bien dans cette terre de paix
Que le sillon creuse
Ardent et généreux
Les salines de la vie
Plaines obscures aux secrètes naissances.

-         Simple, sec, sans la moindre sucrerie romantique ; j’aime ce refus du fantasme romanesque, c’est ce dont l’homme a besoin pour quitter l’enfance humide...et tous tes textes sont de la même veine, une aspiration démesurée à la réalité sèche, à la nue sècheresse, une volonté peut-être inconsciente de trouver du bonheur là où les hommes ne trouvent qu’ennui ou difficulté, du bonheur dans la résistance et dans la dureté des choses, de la vie et du monde...La condition fatale de la maturité et, en même temps, ce refus du temps que l’on ne fait que perdre, une maturité sans espace et sans temps, voilà à quoi me fait penser tes textes, Antoine, mon camarade...

Ils se mirent à boire, une fois l’enfant au lit, Antoine, ravi, Tuz disert, et Chloé heureuse de voir enfin la joie revenir à la maison. Il y avait si longtemps que les amis ne passaient plus. Pour cette raison, elle qui ne buvait jamais, elle qui ne fumait jamais, but et fuma et, lorsque Tuz sortit la skunk, elle ne se fit pas prier pour tirer au boulon. On mit de la musique...

-         Je me rappelle, dit Tuz, je me rappelle d’un album sorti en 1972, un album des Beach Boys, je ne sais si cela vous dit quelque chose, nous ne sommes pas de la même génération, un album qui s’appelait Holland. Une pure merveille. L’Album par excellence de la période seventies des Beach Boys, une musique que je ne peux réécouter maintenant sans que des blocs de nostalgie  ne m’assaillent...Une couverture frappante, typique de ces années-là, l’image reflétée dans l’eau et, pour cette raison,  renversée, d’un petit vapeur hollandais, à quai, sur un canal d’Amsterdam. L’accès à la réalité par son reflet, médiatement, uniquement par l’image qu’elle donne d’elle-même, une sorte de nominalisme aquatique, de vérité platonicienne, un peu comme ça, enfin...

Et il se mit à rire. Et ils mirent à rire.

Tous commençaient à être un peu saouls, et la machine à petards - Tuz - tournait à plein régime. On riait. On parlait. 

-         Si je te parle de cela, Antoine, c’est que ta poésie dépasse cette image. Ta poésie n’est pas image ; avec elle, on se trouve face à la force pure du monde, immédiatement, dans l’implacable présence du réel...Ta poésie va au-delà du platonisme, si je peux dire...Ce n’est pas peu dire ! Hu ! Et il se remit à rire, puis Chloé et enfin Antoine. Et tous se remirent à rire, de gros éclats... On passait d’une chose à l’autre...Ivre d’alcool, embrumé par la fumée d’une marijuana poivrée au THC élevé, hors norme pour ainsi dire (« elle est bonne, hein ? »),Antoine ne voyait plus rien ; il était tout à cette joie que rien n’est capable d’amoindrir parce qu’elle rend aveugle là où on s’imagine la clairvoyance. Tuz était à son affaire, mimant les pitreries de ses collègues du Foyer, se moquant des huiles (« ah oui, ce directeur, un homme que le devoir fait bander...Haha...’suffisait de voir le nombre de ses maîtresses, le mec qu’ est plus qu’une bite, mais une bite citoyenne...haha... ») Et tous de s’esclaffer. 

Chloé l’observait maintenant avec une chaleur dont elle ne prit pas conscience, empêchant ainsi le refoulement immédiat. Certes il était lourd souvent, mais avait plus d’esprit qu’elle ne l’avait imaginé, et lorsque, comme aujourd’hui, il avait pris soin de lui, ma foi, oui, il pouvait être drôle. Cette idée la gêna, elle se leva et gagna la cuisine pour préparer un peu de café. 

Elle entend alors Antoine rire et parler avec Tuz et est gagnée par ce plaisir qui se manifeste parfois dans les fêtes les plus réussies, le plaisir d’une sensation de plénitude éternelle qui empêche de penser au temps qui passe et au lendemain qui  dressera bientôt son inexorable rigueur. Tout à son plaisir, elle prépare minutieusement les petites tasses vertes, a le courage de les placer sur de petites soucoupes. Dans le salon, on entend Antoine chanter puis soudain, plus rien, ou plutôt des bruits de pas qui se précipite vers les  toilettes. Elle n’a pas le temps de s’inquiéter. Un petit bruit près d’elle et puis deux grosses mains d’hommes qui lui pressent fortement les fesses et soulèvent doucement sa robe...Elle se trouve soudain sans force devant ce qui arrive. Veux sans vouloir. Elle laisse alors Tuz la caresser, le ventre, les seins, commence à s’exciter,  sent le sexe de l’homme tout contre elle, qui presse, s’empresse, y court... Lorsqu’il lui abaisse brutalement sa culotte, elle n’a plus qu’une envie, en dépit de tout,  une seule chose ...

Et cela tombe on ne peut mieux car c’est à ce moment précis qu’il lui glisse à l’oreille : « Tout de suite, maintenant ou jamais... »


Une table en désordre, des verres empourprés de vin caillé, tachés de graisse, des plats où les restes du festin refroidissent, figés dans l’huile solidifiée, des chaises tirées brutalement, des cd et des disques hors de leurs pochettes, la vieille platine Lenco tournant seule depuis des heures peut-être, une odeur forte de marijuana et de tabac à laquelle se mêle celle du suif des bougies presqu’éteintes, l’éclairage tamisé, et Antoine, le front chaud, puis froid,  confus, de toute manière, le cerveau enserré et comprimé par une courroie tendue, implacable comme de l’acier, qui lui découpe le haut du crâne ; couché sur le divan, Antoine qui se lève, les yeux ouverts sur le désastre, amnésique sur le coup, la bouche sans salive, avec, au fond, le goût amer, métallique, du vin et des cigarettes, ... Des voix et des échanges qui reviennent, par morceaux, mais seulement un faible écho qui s’évanouit pour donner naissance à un autre, des voix qui parlent en lui...Tuz grondant sur le capitalisme,le rire soudain stupide et ivre de Chloé...Et lui...trébuchant, hoquetant, urinant et vomissant à côté de l’évier du WC.

     Humilié, à peine redressé, incapable de se relever,     craignant la posture verticale et ses nausées, il se recouche, avec des sensations de vitesses différentes, avec l’impression d’aller tantôt plus vite tantôt plus lentement que la durée ordinaire, cette impression déconcertante de se devancer  lui-même dans le temps, c'est-à-dire aussi et au contraire d’être ralenti, freiné, à l’écart de son rythme propre, différé, les idées en retard, le sentiment fantastique de se regarder faire, de s’observer de loin, de haut, dans ce dédoublement bizarre où celui qui avance est en même temps, en même temps !, celui qui recule...et les yeux, les yeux rougis par le tabac, l’alcool et la drogue, les yeux translucides que plus rien ne traversent, ce yeux souffrants qui se retournent dans les orbites...La migraine...L’horrible migraine qui désavoue  les localisations, qui en abroge les modes, les intervalles, les reliefs, qui accentue ou annule les écarts,  les rend plus aigus, créant un milieu où  matière, temps et espace fusionnent leurs essences pour ne plus se manifester qu’en  crudités sonores, dissonances pourtant sans éclat, plates et douloureuses. L’horrible migraine qui sonorise l’inerte, qui rend à la matière la vérité de son bruissement, qui capte le son du silence comme ces radars qui sont capables de s’emparer des soupirs discrets du vide stellaire. 
On n’a jamais suffisamment pensé les puits  métaphysiques de la gueule de bois.

Finalement, Antoine se lève, courbaturé, cassé, angoissé. Déshydraté, il se rend à la cuisine, boit, boit, boit à grande lampée de l’eau froide, froide, froide, la laissant couler, couler, couler des commissures, sur sa chemise, bientôt trempée, le long de son pantalon jusqu’au sol. Par moment, il se sent mieux, mais ces moments sont fugaces, et la nausée infâme le reprend ; alors il se recouche, se relève, meurt une fois mille fois. Il regarde l’horloge : quatre heures.

Il se décide enfin à monter...se cramponnant à la rampe...Et chaque marche le voit vaciller, mais il tient bon... arrivé au palier, il reprend son souffle en regardant ses pieds...Il lève les yeux, ces yeux douloureux...tâtonne, les mains aux murs, les lèvres encore rouges de vin...Il avance, entend de petits cris, non, des sanglots, il y a quelqu’un qui pleure...L’enfant...Il s’inquiète alors...L’enfant geint...Il est malade ! Il souffre ! Le couloir se tord tout à coup...les perspectives déformées, le petit corridor se rétrécit...Il écoute...le souffle court...haletant...non, des plaintes, de petites plaintes, pas des larmes, pas des sanglots...pas l’enfant...des gémissement plutôt...Il avance encore, la porte de leur chambre est légèrement ouverte...Il veut y pénétrer...Un cri plus perçant que les autres le paralyse...Il regarde...Il y a un couple dans leur chambre...Une femme, poitrine nue, la jupe remontée jusqu’aux hanches,...et sur elle, derrière elle, un homme, le pantalon sur les mollets, qui la prend...Il pourrait voir leurs visages...mais pourtant ne les voit pas...ce qu’il voit, ce sont les seins de la femme, ces seins qui se balancent dans tous les sens, de gauche à droite, de haut en bas, en cercles impudiques et obscènes, et l’homme, soufflant, han ! han ! han ! la panse ventrue reposant sur les fesses de la femme, et celles-ci, secouées, agitées par la brutale pénétration...Elle crie à nouveau...Antoine ne voit plus que des cheveux qui tourbillonnent dans les airs...De plus près...L’homme frappe sa croupe...la chair se tend...Soudain...elle se redresse...gémit profondément...Il lui tire les cheveux...La traite de pute, de salope, de poufiasse...Elle plonge...sa tête enfouie dans l’oreiller, ...se cambre jusqu’à la douleur et au comble de l’excitation, livre mieux encore son cul au désir du mâle qui prend alors tout ce qu’elle lui donne, dans une virilité sans faille qui ne connaît plus l’indécision, qui ne sait plus rien de la demi-mesure et de la volonté faible, qui la prend enfin par le cul dans cette conviction absolue qui se passe de foi....Elle hurle, halète, ferme ses mains, prend ses couilles dans les mains, les serre contre elle, Antoine voit que ces mains, les mains de cette femme, ces mains avides, ces mains de cette femme aiment à les sentir contre elle, contre ses fesses, entre ses mains, ces couilles...Et le cul adipeux du bélier qui la bourre, han ! han ! han !  bouge ses graisses à chaque coup de queue, en allant, en revenant, en allant, en revenant han ! han ! han !...Avec toujours ces visages...qu’il ne voit toujours pas...Antoine se recule, il ne voit plus rien maintenant, il entend encore...Il glisse le long du mur, la tête entre les mains, en sueur, le dos trempé... tremblant....il se redresse, descend les escaliers, rate les dernières marches et heurte une petite table en verre,...il saigne au menton...Il ne s’en rend pas compte...le sang coule...Dans le petit salon, il voit des lumières vertes, rouges, bleues qui se mêlent, tremblotantes, ...Il se dirige vers elles, ...Il entre...se rappelle...devant la télé allumée...ils avaient fumé, là, avec Chloé et Tuz, avait beaucoup ri d’un type qui expliquait comment bien rincer sa voiture...beaucoup ri, oui, avant que tout ne bascule, puis la télé sans le son...Chloé, Tuz, ...il n’a aucune idée d’où ils peuvent se trouver...quelque part...oui, quelque part sans doute...Il s’avance vers l’écran  jusqu’à s’y trouver à moins d’un mètre...Une femme hurlante qui tient un enfant ensanglanté dans les bras...ces hurlements muets, mêlés  toujours à ce cri, à ce cri qui vient du haut, le beuglement de la femelle qui se fait encore prendre, là, si près de ces bombes, de ce sang...des chasseurs-bombardiers en rase-motte,  un village en feu...Du fer...des rayonnements partout aux horizons, dans une lumière verte....Des ruines...Un homme ou une femme qui brûle... ce chanteur maintenant interviewé, qui sourit...et cette pub pour poêle à bois et brique réfractaire...Et l’homme, l’homme aussi dont Antoine entend le souffle court, ahanant...braillement de souffrances mêlées...Han...Han...

Il s’assied, fixe l’écran...Des images apparaissent, se fondent les unes dans les autres, la figure pleine de sang, il regarde...Un match de football...des gens qui chantent, qui dansent......Le silence...en haut...enfin...

Il entend...quelque chose derrière lui...se retourne...et voit l’homme, immense,  l’homme nu, gros, gras, la bite fatiguée et humide, gorgée encore de sperme, coulante,  l’homme sans visage qui le mire avec ce corps qui le méprise...Il se retourne, va à côté...Antoine l’entend se rhabiller et dire quelque chose à quelqu’un...On échange quelques propos...Il fixe de plus en plus intensément un écran où des paysages africains défilent à leur tour, mais il ne les voit déjà plus...La porte s’ouvre, puis se ferme...Une voiture démarre, dans l’aube pâle qui projette maintenant ses  lueurs froides...Il n’y a plus rien...Alors puisqu’il n’y a plus rien, plus rien à la télé, en en fixant cependant l’écran vide,  Antoine dit tout bas un poème :

Et pourtant en ce clin d’œil
Le regard porte une certitude
Qui toujours subsistera :

Même sans mémoire et malgré l’anéantissement,
Même sans ce qui peut recueillir ce qui doit être recueilli,
Rien ne pourra faire en sorte
Que  jamais  rien ne fut.

Il n’y a plus besoin,
Alors que nous sommes là, 
De villes enfouies sous les sables,
Pour maintenir dans l’être 
Cette vérité si simple,
Cette vérité si cristalline
La vérité de ce que nous fûmes,

Maintenant déjà.

Puis, lentement, il se lève, ne voit pas sa femme en peignoir qui le regarde, mortifiée et abasourdie, et va vomir à nouveau dans les toilettes, posément, presque tranquillement, sur les étoiles blanches, mauves et violettes qui surgissent, heureuses et enthousiastes, de la cuvette jaune.

mardi 18 août 2015

Les Confins : Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(11)

Ne sont qu'horizons proches, Confins des jours aux lignes d'armure et aux clameurs d'azur, béances tacites sous le vent, îles nues où se rongent les peaux d'hiver et les goélands, les goélands qui appellent l'orage partout dans le ciel casqué de lames de feu.

Les Confins, oiseaux fuyants qui vomissent la mer et la terre et les aubes qui s'élèvent des eaux des femmes, grand sommeil des coeurs, si près de nous, aux lointains visibles et toujours pourtant inassouvis comme la soif des âmes endormies dans les antres.

Nous dîmes l'extrême est notre désir et la fuite notre possibilité de nacre et de ce qui s'épouse nait le divorce des choses : ce qui s'éloigne, ce qui se rapproche ; ce qui disperse, ce qui unit ; ce qui veut, ce qui refuse ; ce qui se lâche, ce qui se reprend ; ce qui se lie, ce qui se rompt. Et la nuit est le jour, la mer, la terre et le Fils, la mère.

La mère, d'un lointain innommable nous naquîmes, vierges à jamais, au sein des soifs salées, rien  nous pourra nous salir, enfant de la mère, lumineuse impureté que jamais ne peut atteindre.
L'extrême est notre force et l'ordre nos méduses maladives qui rampent sous nos pas. Voulons donc et sous les arches effaçons les rives.

Tout se tait dans la puissance des brumes et, minuscules aux ombres gigantesques, nous rêvons des sommets où tout se dit sans se dire, où tout se tait sans se taire, dans le silence des clameurs d'azur.

Nous sommes êtres de partout, qui volent sous les nuages sanglants, obscurités lourdes de la chair, de partout, hommes des déserts d'étoiles, hommes d'exil, de courage et de fuite, aux faims d'épices et aux larmes améthystes, coureurs des plaines vierges, paroles de montagne, aspirations de colline, endormissement dans les vals et fleuves que nos rivages ont ouvert suspendus sur les gouffres où nagent le fabuleux et l'ordinaire.

Nos chants sont ceux des Confins, accouplements des sirènes de sable et des licornes aux cornes de sel.

Seuls dans le souffle des lointains que notre mort éteint.

lundi 17 août 2015

Ombre du monde (trente et un)

On a récemment retrouvé de petits films amateurs où l’on peut voir la terre elle-même se soulever comme une vague et absorbé progressivement tout le relief. On y voit des routes progressivement coupées par des marées terreuses ; des arbres qui s’inclinent puis disparaissent, des grosses fermes désarticulées par la poussée prodigieuse des terres. Un de ces petits films est particulièrement éloquent : les routes disparaissent, le bitume se fendille  et d’énormes crevasses apparaissent, les maisons penchent de plus en plus dangereusement, des murs s’effondrent, des façades tanguent comme des navires sur la mer, des égouts sortent des rats, l’éclairage public clignote la nuit, et commence progressivement à s’éteindre,  Par ailleurs, certains érudits ont retrouvé certaines Chroniques où il est question d’un exode de plus en plus massif.

A nouveau au champ !

Il en était sûr, c’était bien un modèle récent, il s’était renseigné, un élégant, un royal John Deere de la série 7030, d’une puissance de 220 ou 250 chevaux, d’un vert   tendre et vif que le jaune éclatant des jantes massives, lui-même mis en valeur par le noir de ses énormes roues, rehaussait fougueusement de manière à ce que l’ensemble traduisît la jubilation tout intérieure de la débordante abondance  printanière. Cela se voyait : même par ce fichu temps, ce tracteur était vif comme un pinson ! 

Antoine pensait à cette merveilleuse machine agricole alors qu’il était dans sa voiture et qu’il revenait du dernier inter-marché encore ouvert où Chloé l’avait envoyé. Alors il revoyait les événements de ces derniers temps, cet arbre qui lui avait paru un peu incliné et qui, aujourd’hui, se présentait comme toujours, ce fermier au bout d’une impasse en pleine campagne avec ce magnifique Deere, et puis, aussi, ce type avec qui il avait parlé dans les caves de l’école. Il avait trouvé le temps d’y retourner, au collège, aux abords seulement, et en catimini ;  comme il le savait déjà, il n’y avait ni surface boisée ni bunker ni dépôt d’immondice et encore moins de cimetière de locomotives placé là dans le délire d’un haut fonctionnaire de la Société nationale des chemins de fer. Parce qu’il devait se résoudre rapidement à admettre une phase délirante, une  divagation emportée, il ne prit pas le temps de chercher ailleurs que dans la plus commode  évidence le principe des  transports enfiévrés qui avaient basculé une simple confusion mentale sur les versants contraires et inhospitaliers d’un cauchemar halluciné ; les choses, comme bien souvent, lorsqu’on cède aux aimables complaisances qui nous les rendent plus vite accessibles, plus vite intelligibles, ont alors, pour ceux qui en sont les victimes, de ces   douces prévenances, charitables uniquement parce qu’elles s’empressent de leur souffler non seulement  les explications les plus claires mais surtout les plus attendues, comme si l’imagination fatiguée de ce qu’elle avait créé ne demandait plus rien d’autres à l’intelligence que ce prosaïsme placide et facile à vivre dont il ne restait  qu’à cautionner la  forme et l’idée. Par conséquent, la crise d’Antoine était à la fois une crise sociale et une crise d’orgueil : l’institution scolaire, désormais impossible d’aimer, quoiqu’obligatoirement fréquentée et, pour cette raison, méprisée, avait anticipé et rejeté Antoine avant que celui-ci n’ait pu faire un geste. Dès lors, il n’était pas difficile de comprendre que la brutalité de l’exclusion ne tenait simplement qu’au mépris dans lequel Antoine tenait celle et celui qui en avaient été les agents et les complices. Il est souvent délicat d’être un objet impuissant face à ce dont on nie l’existence réelle. L’humiliation est alors profonde et inoubliable.
Et si l’on ajoutait à cela, cet anémie créatrice qui le persécutait jusqu’à l’appauvrissement définitif de son sens social, alors oui, il pouvait toujours se souffler que ses mirages n’avaient nulle autre cause. Il pouvait en être persuadé.

Mais maintenant tout allait mieux. Pour une fois encore et encore tout allait mieux. Depuis des semaines, il retrouvait une vie qui ne surprenait plus ses attentes dans un univers que la puissance de l’habitude soutenait à nouveau de façon à en restituer l’unité spatiale et temporelle : le matin, qui  était le matin, succédait à la nuit, qui était à nouveau pleinement la nuit, dans une maison semblable à elle-même, avec une femme et un enfant réconfortants dans leur aimable identité, sur un territoire stable qui, à cette occasion, retrouvait de cette bonhommie morève qui soulageait enfin Antoine après l’avoir tant anesthésié. Tout avait retrouvé de cette substance, de cette coïncidence à soi qui rend l’existence habitable et accueillante en y autorisant cette fausse naïveté, à laquelle on reconnaît l’âge de la maturité. Il suffisait que les choses redeviennent ce qu’elles n’avaient jamais cessé d’être pour qu’enfin  un quotidien bonhomme suffît à en occulter la native hostilité. Et cette restauration de l’ordre ancien, celui qui avait présidé à sa vie antérieure, il l’attribuait à ce choix, propre pensait-il, d’écrire, de réécrire, toujours, au dépens de tout ce qui lui en avait imposé jusqu’alors.

Il se sentait bien. Il se sentait brave.

C’est en réfléchissant à tout cela qu’il revenait du petit inter-marché qu’il avait trouvé fermé et dont la façade largement effondrée ne l’avait en rien troublé. Il roulait ainsi sans rien voir de ce qui l’entourait, les cohortes de réfugiés, les voies défoncées, l’armée,... Non, il continuait à sourire, certain de sa guérison et de sa force reconquise. 

Les dernières maisons isolées, vides de leurs occupants, disparurent et il roula encore quelques kilomètres espérant atteindre un embranchement qu’il connaissait bien et qui lui eut permis de rentrer chez lui. Tout autour, comme l’eut fait la mer, la terre reflétait un ciel pâteux et gris en se mêlant au bistre des labours et au vert épais des pâturages qui ondulaient tour à tour tout au long des basses collines dénudées.

Mais Antoine se sentait bien. Il se sentait brave.

Il changea de vitesse, la main un peu tremblante, il rétrograda, s’arrêta. Un peu nerveux, il dut s’y reprendre à trois fois pour allumer une cigarette. Il tourna le bouton de la radio qui s’éteignit, lança deux ou trois fois le lave-vitre afin de nettoyer un pare-brise devenu légèrement boueux. Il avait le regard fixe. Devant lui, à quelques centaines de mètres, cette splendide mécanique, ce John Deere de la série 7030, avec quatre soupapes par cylindre, muni du nouveau système de recirculation des gaz d’échappement, de la nouvelle console Greenstar 2 et d’un récepteur Starfire ITC qui permettait d’ établir un positionnement GPS fiable et une cartographie exacte avec un niveau de précision de 20 à 30 cm. Il sortit de son automobile, et regarda ses pieds : il s’était enfoncé jusqu’aux chaussettes dans une espèce de gadoue un peu marécageuse. C’était bien le même engin prodigieux. Mais il était plus loin dans le champ. Plus loin, non,...,non, ...Il se rappelait de ce panneau de signalisation auprès duquel il s’était la première fois arrêter,...oui, il s’en rappelait très bien, très exactement, un panneau qui signalait une aire de stationnement...Il était là, bien là, ce panneau, mais plus loin, plus loin, en fait, au même endroit que la première fois, là, c'est-à-dire tout près de cette gigantesque et prodigieuse machine dotée de  cettefameuse console Greenstar 2 qui allait révolutionner la vision du guidage. Tous deux  comme délaissés en plein champ, à au moins deux ou trois cent mètres maintenant. Il vit alors que la route s’était enlisée bien plus encore dans le sol, que ce dernier la recouvrait  sur quelques centaines de mètres supplémentaires. Et ce Deere qui n’avait pas bougé.            

Il s’avança. Antoine se sentait bien. Il se sentait brave.

A mesure qu’il avançait, il s’aperçut d’une autre chose encore, le fermier, le fermier avec qui il avait échangé quelques mots, des signes plutôt d’ailleurs, ce fermier était encore là. A la même place...Il s’approcha encore, vint au plus près...oui...à la même place...ce fermier mais ne faisant plus qu’un geste, un geste du bras comme s’il tentait d’essuyer quelque chose dans son moteur.

-         Eh monsieur, monsieur...monsieur...Vous revoilà ? Le monde a bien changé depuis la dernière fois, mais le moteur fait un drôle de bruit et c’est ça qui me turlupine...j’n’arrive pas...
Et il continuait à frotter, à frotter, avec sa manche sale, un endroit précis du moteur qui tournait toujours, comme s’il ne s’était jamais arrêté.

-         Faut pas les arrêter, ces engins, c’est moderne, c’est fragile, c’est pas fait pour durer, si on les arrête, on sait pas quand    ils repartiront, ... Alors on préfère ne plus rouler...on regarde...on essaye de comprendre...On reste et surtout on n’ tourne pas la clé...Fichu mécano... Et il repartait dans son geste de va-et-vient...

Il se remit à pleuvoir, doucement d’abord puis de plus en plus violemment ; Antoine releva le col de son pardessus ; l’eau ruisselait sur son visage.

-         Et puis...La terre...La terre n’est plus comme avant...Elle est ...Elle bouge...

Et il montra d’un mouvement de tête au loin les collines si basses, si brusquement érodées, si proche d’un sol vers lequel les continuelles précipitations avaient l’air de les jeter, collines aux sommets aplatis, aplanis, comme si une  lente et tenace usure avaient raison de leurs résistances, collines aux versants fatigués, éreintés, comme si le frottement entêté du nord-ouest achevait de lasser leur vigueur. C’est pourquoi les perspectives s’ouvraient sur des étendues de moins en moins vallonnées, de plus en plus plates, un glissement de terrain qui prenait son temps, le temps  de se confondre à la terre plane sans bouleversement, sans trouble, ni agitation, toute une discipline de la terre meuble qui se coulait ainsi tranquillement en elle-même.

-         ...Elle devient brindezingue, ...Là encore...il y avait une petite pente... Aujourd’hui, elle n’existe plus. Et là-haut plus un piquet, plus une clôture apparente......Et puis...regardez...

Antoine suivit le regard du paysan, les roues du tracteur s’étaient profondément embourbée, bien au quart  de leur hauteur...

-         On dirait qu’elle monte....Qu’elle nous mange....

La pluie redoublait. Elle tombait à grosses gouttes serrées. Le fermier observait fixement Antoine de ses deux yeux bruns qui demandaient sans attendre de réponses alors que l’eau froide du ciel glissait sur son  visage en en empruntant chaque ride. Ainsi, plantés là tous les deux, l’un dans ses vêtements sales, graisseux et gorgés d’eau, l’autre debout, vacillant dans son trench-coat trempé, dégoulinant tous deux, les pieds profondément enfoncés dans la glu terrestre, entourés de ce paysage à moitié liquide, ainsi, dans ce face-à-face absurde, tous deux, sans réponses l’un pour l’autre, tous deux, implacablement engoncés dans une solitude d’airain, s’observaient sans se dire le moindre mot pendant que l’inconcevable surgissait dans le monde comme des Dieux nécrophages émergent des tombeaux et se jettent, insatiables, sur les derniers convives endormis d’un banquet que leur gloutonnerie avait empêché de quitter.

Le moteur de Deere tournait toujours. La pluie tombait sur un sol détrempé. Antoine laissa là son ami et, sans un signe, sans un mot,  remonta dans sa voiture.

Il n’avait plus peur. Il se sentait bien. Il se sentait brave.

Il se dit qu’il était vraiment déconcertant de sentir combien des événements aussi extravagants n’étaient même plus pour lui  source d’un quelconque étonnement. Il fallait rentrer : il n’avait rien trouvé à manger. C’est pourquoi il roula vite, comme un abruti, pour arriver, au bout du compte, largement en avance. Un peu échevelé, il faut le dire.

Maussade et renfrognée, Chloé l’accueillit sèchement. Il nia alors ce qu’elle était en train de lui reprocher, énervée, mais ce qu’il niait ne pouvait être nié : elle l’attendait depuis des heures, l’enfant était malade et il avait faim ;  il le savait bien ça, lui, lui qui se permettait de se mettre en retard alors qu’il n’avait plus rien d’autres à faire de ses journée tandis qu’elle... Alors Antoine, sans rien comprendre à la situation, s’évertuait en vain à montrer une montre – il le remarquait  – qui s’était arrêtée. Au contraire, au contraire, il était plus tôt que prévu, bien plus tôt...Alors Chloé se rua vers les rideaux d’une fenêtre qui donnait sur le jardin, les tira. Antoine sentit soudain l’ondulation de l’angoisse lui frigorifier la nuque et sa bouche se vider de toute salive. Ainsi, tremblant, les lèvres serrées, il vit, il vit une nuit noire et en s’approchant lentement, une nuit sans étoile et sans lune ! A ce moment, il crut sombrer ; il courut vers l’entrée, ouvrit brusquement la porte extérieure dans l’assurance du ciel bleu qui s’était dégagé  un instant des pluies pour l’accompagner jusque chez lui.
Et vit alors, debout près de la table du living, dressée, Chloé une louche à la main qui versait une soupe verte et orange à leur enfant. Et à côté, Tuz, qui attendait son tour. Il se retourna, il venait, non pas de l’extérieur, mais de la cuisine et la porte dont il tenait encore la clenche dans la main était celle de la salle à manger, donc à l’intérieur  de la maison.

-         Chéri, te voilà, juste à l’heure, assieds-toi donc...

En ce temps-là - mais lequel ? – il se sentit vraiment mal, mais s’assit néanmoins à table, livide, muet, observant sa femme, son enfant et surtout Tuz, comme s’il s’agissait d’étrangers, puis il se vit dans la glace ; il était bien là, et la lampe projetait bien son ombre sur la nappe verte. Et eux comme si de rien n’était, continuaient leur conversation insignifiante, pendant que lui était hors, hors, hors, projeté d’où il ne savait. Il ressentit cette même impression de toc, de réalités accidentelles, purement contingentes, qu’il avait connu lors de sa sortie du bunker...une réalité empruntée, arrangée par un scénographe invisible, tout cela, la cuisine, cette soupe, et même sa femme et son enfant, lui paraissaient  n'être guère plus qu’un texte récité par des acteurs devenus textes eux-mêmes...

-         Chéri, chéri, tu ne te sens pas bien ?

Elle le regarda, interloquée, alarmée, se diriger vers le sofa rouge où il s’étendit...Il ferma les yeux.

Petit à petit, se calmant, il entendit monter à côté de lui de petits murmures de plaisir ; il se sentait essouffler pendant  que les halètements reprenaient de plus belle. Il ouvrit les yeux, il les ouvrit très grand...Le dos nu de Chloé bougeait tout contre lui, tous deux en chien de fusil, il la prenait doucement par derrière, lui soulevant une jambe pour mieux la pénétrer, dans l’obscurité profonde d’une chambre où il ne distinguait plus que le lit. Et elle disait des Oui...Oui...Et encore des encore ...et d’autres choses qu’il ne distinguait pas...la puissance du plaisir l’empêchait de hurler, et il se déchargea  de toute cette infamie, de toute cette folie ignoble, jeta en elle cette abjecte toxine d’une dernière et absurde  ruade qui le laissa pantelant, l’esprit mourant...Son sexe glissa hors d’elle, il se mit sur le dos, respira, respira, respira...

-         Chéri, chéri, c’était bon....Juste à temps...

Alors il se mit à rire, à rire furieusement, frénétiquement, et, comme un fanatique de l’extase, se mit à rebander, à rebander comme un âne  ; il se redressa, le sexe tendu prêt à la reprendre ; elle le branlait insatiablement, débordante d’excitation, tirait parfois trop fort en lui faisant mal, puis elle se retira, se coucha de tout son long et écarta les jambes en ouvrant les bras au cœur desquels il plongea en y cherchant avec avidité l’oubli, l’oubli... 

-         Eh...M’sieur...M’sieur...Que vous arrive-t-il ?

Antoine vit au loin, au milieu de ces champs noirs, deux gros chevaux de labour, immobiles, et tout près un vieux tracteur qu’il reconnaissait, un ancien  Buhrer, le modèle UM4/10, de 1956, 18 kW /25 PS, doté d’un moteur Mercédès OM636. Un moteur fabuleux pour l’époque ! Il avait chaud, il avait froid, il tourna légèrement la tête vers la droite, et vit une nuque puissante, il se recula un peu, remarqua que son menton reposait sur l’épaule forte d’un jeune fermier. Ce n’était plus le premier, il en était sûr...et ce tracteur...

-         J’ai eu just’le temps de vous récupérer, m’sieur, vous alliez tomber dans la merde, là...Vous vous êtes senti mal...

Un vieux Buhrer, un somptueux vieux Buhrer, qui paraissait tout neuf, avec le moteur bien visible, le siège bien dégagé ; comme il devait être agréable à conduire, cet engin offert à tous vents, comme cela devait être plaisant de sentir sa force tracer des sillons réguliers, de voir la terre qu’il retournait lentement, posément, avec l’exactitude de l’artisan. Comme il aurait voulu le conduire...

-         Ca va pas, m’sieur.

Avec le siège bien dégagé, à l’air libre, une pièce rare maintenant, avec sa calandre haute, protégeant parfaitement le radiateur, surmontée du nom de la marque, entourée d’un rouge écarlate, avec ses petites pattes vertes et ses deux yeux de grenouille, comme il devait être aisé de le faire sauter de collines en collines. Ah ce tracteur. Combien agréable...Buhrer...Buhrer murmurait-il dans un souffle.

-         M’sieur, m’sieur.

Ensuite, il repoussa l’homme, et couvert de cette boue collante qui semblait être là de toute éternité, il avança péniblement, s’enfonçant parfois jusqu’aux mollets dans la perspective accrue d’un horizon élargi : les vallons, évasés, finissaient par disparaître de plus en plus de sorte que, plus rien ne faisant obstacle au regard, le Pays Morève, ce pays fait de petites profondeurs brisées, de côtes et de versants, de pentes douces  et d’aimables coteaux, entrecoupés çà et là de champs et de labours, s’étendait maintenant, du moins pour la partie du pays située non loin du massif de l’Argousier, dans une espèce d’ infini circulaire que l’attention même la plus sourcilleuse avait du mal à appréhender dans l’unité claire d’un paysage : son envergure nouvelle égarait un esprit incapable d’y retrouver la moindre adhérence, incapable aussi, pour cette raison, d’y projeter une dernière espérance ; c’est bien dans cette brutalité d’un changement continuel, d’un passage perpétuel d’une forme dans une autre qu’Antoine se voyait plonger, c'est-à-dire dans un monde dénué d’attente et, par conséquent, d’espoir. Le monde s’évadait de lui-même. 

Il avait marché sans penser. Il s’assit sur une petite chaise en bois, qui se trouvait là, par hasard, et mit ses deux mains sur une table, là aussi, par hasard. Les deux chevaux de labour, tout près, à une dizaine de mètres, l’observaient étrangement. Au sommet de ce qui restait d’une colline boisée, et où ne restait plus que cette désolation de la terre encore soulignée par quelques  débris de résineux aux odeurs de varech, cette table et cette chaise, bois nu, brut, des meubles pauvres, battus par des vents froids, étaient mises là pour lui, seulement pour lui afin qu’il retrouve l’univers, l’univers, pas seulement son univers. Qui avait fait quoi ? Qui avait posé dans ce monde désarticulé ce pitoyable mobilier ? Et qui avait posé cette vieille Remington inondée de pluie ?

Peu lui importait, il n’en était plus à se poser ces questions inutiles qui touchaient au désespoir du sens. Peu lui importait que ce soit Dieu, le Diable ou encore les hommes. Alors il écrivit, écrivit, écrivit dans les bourrasques, dans cette bise du nord-ouest qui le frigorifiaient en le brûlant. Il se retourna, et vit, debout, fort et puissant, le jeune fils, ce jeune fils du fermier, assis sur son magnifique Buhrer UM4/10 immobile dans le sol, qui lui faisait un grand signe du bras, qui l’encourageait, semblait-il...Retrouver...Retrouver, ou trouver, il lui fallait retrouver ou trouver l’accord des choses entre elles, délier ce qui en empêchait les liaisons, ou plutôt, perdu, en reconstituer la temporalité. Alors il écrivit, cette fois, plein de force, en chantant dans la tempête, à côté de ces deux gros chevaux qui ne bougeaient pas d’un millimètre et qui maintenant ne le regardait plus. 
Il lui fallait sauver le monde pour sauver la face.

Mais la tâche était immense.

Entendre bruire la nuit aux midis des jours 
comme un chuchotement dans l’ombre des siècles 
et, jusqu’en la nuit, ce murmure même de la nuit, 
ce murmure du tombeau entre deux  souffles, 
présent mais  suspendu, dans cette tempête 
fleurie d’odeurs suaves et ambrées  
où le miel mélange sa gerbe blonde 
aux blêmes calices  du  fiel.

Et pourtant en ce clin d’œil
           Le regard porte une certitude
Qui toujours subsistera :

Même sans mémoire et malgré l’anéantissement,
Même écorché par l'absence ce qui ne peut recueillir 
ce qui doit être recueilli,
Rien ne pourra faire en sorte
Que  jamais  rien ne fut.

Il n’y a plus besoin,
Alors que nous sommes là, 
De villes enfouies sous les sables,
Pour maintenir dans l’être 
Cette vérité si simple,
Cette vérité si cristalline
La vérité de ce  que nous fûmes,
Maintenant déjà.

           Ainsi donc,  c’est bien dans cette terre de paix
Que le sillon creuse,
Ardent et généreux,
Les salines de la vie
Plaines obscures aux naissances secrètes et incertaines.

        
Être enfin la tourbe lourde ! Être la tourbe sourde des nuit de colombes brunes, l’arôme maritime du berceau pourpre, cette tourbe morte !

Et l’eau qui glissait sur les feuillets qu’il arrachait les uns après les autres de sa Remington, et l’eau qui mêlait les mots, ces centaines de mots que cette eau, cette eau dure de la pluie, effaçait pour ne plus faire du texte qu’un lac noir et sale. Et puis le vent, un vent terrible qui soufflait de plus en plus fort et qui emportait ces pages obscènes, les faisant tournoyer et s’élever comme une trombe de papier, ces vents effroyables qui lançaient leurs diatribes vers le ciel absent, tourbillon de philippiques, catilinaires sans espoir qui, dans l’ouragan, hurlait à la face impossible du verbe l’impuissance infinie de la cause universelle. 
Forcené, frénétique, énergumène délivré de l’exorcisme, Antoine, au sol à présent, renversé, bouleversé, Antoine vaincu, défait, foudroyé, jeté, les mains ouvertes, les bras écartés, souriant cependant, souriant à pleines dents à chacune de ces vies, à chacun de ces feuillets qui sortaient tout seuls de la machine, d’une machine à écrire, justement, d’une machine à écrire qui tournaient à plein régime, sans plus avoir besoin de chauffeur, de conducteur, saluant  ces folios,  ces folios uniques, qui volaient, qui s’envolaient et s’accumulaient  de plus en plus haut, pour enfin se disperser dans un éparpillement fatal et inexorable, au loin, dans les espaces vides et chauds, là-bas, bien au-delà des nuages étoilés et des brumes laiteuses, bien au-delà de toute résidence et de tout domicile, là-bas, simplement là où, encore, joyeux et tristes, chantent  les anges abandonnés de Dieu.
Simplement. Tout simplement.
          
Être la tourbe lourde ! Être la tourbe sourde d' une nuit de chaux, l’arôme maritime du berceau pourpre, cette tourbe morte ! 
                       
  Hallelujah ! Hallelujah !

Il vit encore chanter le fils du fermier : Hallelujah ! Hallelujah !, faisait-il tout en agitant toujours les bras.

La terre gonflait, bougeait, crachotait un peu d’elle-même ; ça et là, des sources apparaissaient et donnaient naissance à des filets aussitôt absorbé par le limon. Tout à coup, le petit monticule où se trouvait Antoine s’évasa, devint légèrement concave, alors tout s’arrêta et une fagne immonde se mit à tomber du ciel.