La Loi Fergusson-Willis. Deuxième Principe
Le nuage est l’extra-totalité imprégnée, moite et suintante, écume brûlante qui étreint de ses mains de soie l’infinité des temps et des lieux, le Haut-Château qui règne sur les règnes, domine toute domination, Destin aveugle des destins aveugles, il est la racine carrée de toute chose. Il exerce spontanément l’autorité insensible à laquelle on obéit sans savoir même qu’on le doit. Il est le pays maudit et invisible d’où le tout futile dont nous faisons l’expérience quotidienne (chez le libraire, à la boulangerie, au stade,...) provient et vers où, qui sait, il retourne[1]. Ce Tout du journalier, nous l’appelons le Monde-Chose, monde dans lequel nous essayons de vivre et pour lequel il arrive à certains de mourir mais au sein duquel de toute manière tous doivent bien accepter d’y laisser justement quelque chose.
On a pu observer avec beaucoup d’étonnement qu’il s’est d’abord érigé à partir d’un enchevêtrement chaotique de lignes-mortes ou lignes-choses. Cependant, c’est encore aller trop vite en besogne que de déjà évoquer le Monde-Chose. Le fait d’en décrire le noyau est purement heuristique. Car ce Monde-Chose n’est pas encore ce qu’il est au moment même de sa naissance, on dirait même qu’il n’est même pas rien[2].
Actuellement on pourrait le définir de la façon suivant[3] : Il est ruissellement ou humeur du nuage, écoulement de la sueur baveuse de la brume nuageuse.
Il est le « réel ? » issu du « réel ! ».
Il est point du point d’interrogation.
Avant d’aborder ce passage capital et critique (puisqu’il envisagera le monde tel que nous croyons qu’il est), cette section posera la question des inévitables conséquences du Premier Principe. Ces dernières seront l’objet du Deuxième Principe. Conséquences ahurissantes d’un Premier Principe irréfutable, elles prennent cependant le pas sur ce dont elles sont les rejetons, un peu comme si la chaleur était la cause du soleil et non l’inverse.
Dans le nuage, la cause est toujours seconde. A l’évidence.
Par la fureur du Feu, les mondes juxtaposés et entrelacés, à la fois, ont décomposé le nuage en brumes vagues ou brouillards indéfinis ; nuage si peu nuage encore, ruses vaporeuses masquant la dérobade essentielle[4], ce sont bien ces vapeurs nacrées qu’ivres d’opium, les anachorètes d’infinies Abyssinie souillaient de leurs prières affamées. Toutefois, ces nuées ruinées, déchues au cœur même de leur empire et que l’on croyait perdues à jamais dans leur tessiture originelle (ce qui consternaient les cénobites dévêtus) retrouvèrent dans leur désintégration l’amour de l’accord et de l’unité[5] alors que sous l’espace encore vierge se consumaient de haine les cafards géants aux ailes crochues.
Feu englobant et lignes abstraites sont devenus autres tout en restant parfaitement eux-mêmes : la métamorphose du premier en vent ou Vitesse du Feu (v = Vf.) a autorisé la seconde à s’épaissir, à prendre l’embonpoint indispensable à sa perception physique. Ainsi donc, la Ligne a perdu la sècheresse érémitique qu’une abstraction sans relation lui conférait naturellement et c’est par cette contamination pathologique que la ligne a gagné en sympathie.
Par conséquent, l’évidence saute aux yeux de tous pour peu que nous ayons laissé là ce qui empêche toute attention errante : dans leur amoureux et sauvage enlacement (la nature irréductiblement sexuelle de leur relation a été maintes fois prouvée[6]), la ligne a gagné d’elle-même à partir ce qui était différent (le Feu) et a gagné en existence, et donc aussi en joie pendant que le Feu, perdant en teneur, s’enfermant dans sa coulpe, s’attristait plus qu’il n’attisait encore : en effet, pour le Feu comme pour les Hommes, la faute est le lieu rêvé de toutes les repentirs venimeux, la jouissance souffrante du regret solennel qui conduit à la construction du Beau Rôle[7].
Cependant, dans l’ensemble du processus d’expansion et de contraction , le nuage est resté stable comme système solitaire, comme système complet isolé ; certes, s’il a pu musarder à droite, à gauche au moment de la dissipation, s’accrochant là aux sommets déchirés des Montagnes Saintes ou ici enveloppant les voiles barbaresques d’une quiétude pâle et argentine, très vite, le nuage a corrigé sa corruption interne pour reconquérir sa traditionnelle permanence, son invariable régularité. On dit alors que « le nuage se pose, insiste et persiste »[8]. La vitesse interne du nuage est celle du vent une fois seulement achevée la vaporisation liée à la combustion de la ligne abstraite ; alors le gaz devient plus léger encore que le nuage et se disperse, ni Feu, ni Ligne, ni Vent, reste plutôt de la création dont on ne sait que faire.
Tous peuvent maintenant l’avoir à l’esprit : la chaleur intense qui a forgé la ligne-chose par frottement et embrasement en laissant le Feu dans un état de quasi-inanition, la gazéification qui a suivi, l’enrichissement et l’appauvrissement des deux éléments primordiaux, c'est-à-dire la concaténation inévitable de ces phénomènes physiques purs ont engendré le souverain désordre, un déséquilibre procréateur qui fait que la constance globale de la structure synthétique n’est jamais que le résultat d’une agitation intérieure de tous les instants.
Le système logico-organique du nuage est une conséquence de la fébrilité chaude et obstinée.
Ainsi, le Monde-Chose dépend d’un père stable toujours cependant en voie de dispersion et d’éparpillement. C’est bien ce qu’affirme sans sourciller le Second Principe de la Loi Fergusson-Willis :
« Dans les nuages, le Feu spontané, puissant et enjoué, perd une part de lui-même. Irréversiblement, il se compresse comme la ligne se détend : en mourant pour devenir trait visible, cette dernière s’accroît de son énergie. La ligne ne connaît cependant pas l’échange. Alors la source chaude se refroidit et le désordre devient condition de l’équilibre et de la constance.[9] »
Nous verrons, dans la section suivante, les innombrables répercussions de ce Principe sur la vie des Essences et, de là, sur nos existences appauvries.
[1] Il ne faut pas oublier qu’au dessus du nuage, centre de vie et de mort- et donc lieu d’agitation infantile - il y a la ligne pure comme vie absolue. L’incapacité du langage humain à s’emparer de cette absoluité vitale nous contraint à nous rabattre mesquinement sur le nuage. Qui est, en terme administratif, comparable alors à une sous-région cantonnale.
[2] Si notre petite balade entre les choses et lignes peut nous conduire au rien, nous aurons atteint notre tâche et jamais le procès mesquin d’incomplétude ne pourra nous être adressé. Non que l’a-systématisme qui nous guide soit incomplet ou même complet et achevé, mais simplement parce que la question n’est pas de mise. Que les systèmes soient clos, ouvert, fermé ou encore isolés n’est pas la question.
[3] Définition lacunaire, parcellaire du rongement-monde, mais nécessaire pour la bonne tenue rationnelle de ce qui suit.
[4]« La dérobade est le mode de vie du caractère nuageux » (Anton and Fish, « The Cloudy withdrawal in a political view », Flying Birthday Edition, Everton, 1852)
[5] « Mutandis mutatis, il y aurait à faire ici un parallèle risqué mais avantageux entre la Passion du Christ et le renouvellement des nébuleuses fuyantes. On peut et on doit affirmer l’essence pré-réssurrectionnaire de la nature nuageuse », Gottfriett, « De l'essence vive comme possibilité d'être du nuage", Munich, 1943.
Il y aurait beaucoup à dire sur cette assertion de Gottfriett, notamment parce que l’on sait de toute éternité que le nuage, en tout cas, celui qui vous prend tant d’énergie actuellement, n’est le siège d’aucune sorte d’essence. La thèse fut d’ailleurs rejetée en bloc au Symposium International de Néphologie (Actes du S.I.N., XIV, Santa Lucia, Uruguay, 1947)
[6] « Abstract Line and Fire, An Erotic Model For The New générations », Paul Gofin, Rabbit Edition, p.2315-2316b, Brisbane, 1968.
[7] Le Beau Rôle est devenu le personnage classique du monde contemporain. Il se présente habituellement comme porteur de souffrance et tente de convaincre qu’il est sans masque.
[8] « The Cloud continues, insists and persist.The cloud moves at wind speed and after complete vaporisation the gas becomes lighter than air and dispers »
[9]Fergusson-Willis' second principle :
“In the clouds, the spontaneous Fire, strong and frisky, loses a part of itself. Irreversibly, the Fire constricts as the line slackens: dying into a visible trait, the latter extends from its energy. Nevertheless, the line does not experience any form of exchange. Thus the hot spring cools, and confusion is the necessary condition for balance and constancy. “