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dimanche 15 février 2015

Petit Précis de Curiosités Euclidiennes (4)

La Loi Fergusson-Willis. Deuxième Principe


Le nuage est l’extra-totalité imprégnée, moite et suintante, écume brûlante qui étreint de ses mains de soie l’infinité des temps et des lieux, le Haut-Château qui règne sur les règnes,  domine toute domination, Destin aveugle des destins aveugles, il est la  racine carrée de toute chose. Il exerce spontanément l’autorité insensible à laquelle on obéit sans savoir même qu’on le doit.  Il est le pays maudit et invisible d’où le tout futile dont nous faisons l’expérience quotidienne (chez le libraire, à la boulangerie, au stade,...) provient et vers où, qui sait, il retourne[1]. Ce Tout du journalier, nous l’appelons le Monde-Chose, monde dans lequel nous essayons de vivre et pour lequel il arrive à certains de mourir mais au sein duquel de toute manière tous doivent bien accepter d’y laisser justement quelque chose. 
On a pu observer avec beaucoup d’étonnement qu’il s’est d’abord érigé à partir d’un enchevêtrement chaotique de lignes-mortes ou lignes-choses. Cependant, c’est encore aller trop vite en besogne que de déjà évoquer le Monde-Chose. Le fait d’en décrire le noyau est purement heuristique. Car ce Monde-Chose n’est pas encore ce qu’il est au moment même de sa naissance, on dirait même qu’il n’est même pas rien[2]
Actuellement on pourrait le définir de la façon suivant[3] : Il est  ruissellement ou humeur du nuage, écoulement de la sueur baveuse de la brume nuageuse. 
Il est le « réel ? » issu du «  réel ! ». 
Il est point du point d’interrogation.

Avant d’aborder ce passage capital et critique (puisqu’il envisagera le monde tel que nous croyons qu’il est), cette section posera la question des inévitables conséquences du Premier Principe. Ces dernières seront l’objet du Deuxième Principe. Conséquences ahurissantes d’un Premier Principe irréfutable, elles prennent cependant le pas sur ce dont elles sont les rejetons, un peu comme si la chaleur était la cause du soleil et non l’inverse.

Dans le nuage, la cause est toujours seconde. A l’évidence.

Par la fureur du Feu, les mondes juxtaposés et entrelacés, à la fois, ont décomposé le nuage en  brumes vagues ou brouillards indéfinis ; nuage si peu nuage encore, ruses vaporeuses masquant la dérobade essentielle[4], ce sont bien ces vapeurs nacrées qu’ivres d’opium, les anachorètes d’infinies Abyssinie souillaient de leurs prières affamées. Toutefois, ces nuées ruinées, déchues au cœur même de leur empire et que l’on croyait perdues à jamais dans leur tessiture originelle (ce qui consternaient les cénobites dévêtus) retrouvèrent dans leur désintégration l’amour de l’accord et de l’unité[5] alors que sous l’espace encore vierge se consumaient de haine les cafards géants aux ailes crochues.
Feu englobant et lignes abstraites sont devenus autres tout en restant parfaitement eux-mêmes : la métamorphose du premier en vent ou Vitesse du Feu (v = Vf.) a autorisé la seconde à s’épaissir, à prendre l’embonpoint indispensable à sa perception physique. Ainsi donc, la Ligne a perdu la sècheresse érémitique qu’une abstraction sans relation lui conférait naturellement et c’est par cette contamination pathologique que la ligne a gagné en sympathie.
Par conséquent, l’évidence saute aux yeux de tous pour peu que nous ayons laissé là ce qui empêche toute attention errante : dans leur amoureux et sauvage enlacement (la nature irréductiblement sexuelle de leur relation a été maintes fois prouvée[6]), la ligne a gagné d’elle-même à partir ce qui était différent (le Feu) et a gagné en existence, et donc aussi en joie pendant que le Feu, perdant en teneur, s’enfermant dans sa coulpe, s’attristait plus qu’il n’attisait encore :  en effet, pour le Feu comme pour les Hommes, la faute est le lieu rêvé de toutes les repentirs venimeux, la jouissance souffrante du regret solennel qui conduit à la construction du Beau Rôle[7].
Cependant, dans l’ensemble du processus d’expansion et de contraction , le nuage est resté stable comme système solitaire, comme système complet isolé ; certes, s’il a pu musarder à droite, à gauche au moment de la dissipation, s’accrochant là aux sommets déchirés des Montagnes Saintes ou ici enveloppant les voiles barbaresques d’une quiétude pâle et argentine,  très vite, le nuage a corrigé sa corruption interne pour  reconquérir sa traditionnelle permanence, son invariable régularité. On dit alors que « le nuage se pose, insiste et persiste »[8].   La vitesse interne du nuage est  celle du vent une fois seulement achevée la  vaporisation liée à la combustion de la ligne abstraite ; alors le gaz devient plus léger encore que le nuage et se disperse, ni Feu, ni Ligne, ni Vent, reste plutôt de la création dont on ne sait que faire.
Tous peuvent maintenant l’avoir à l’esprit : la chaleur intense qui a forgé la ligne-chose par frottement et embrasement en laissant le Feu dans un état de quasi-inanition, la gazéification qui a suivi, l’enrichissement et l’appauvrissement des deux éléments primordiaux, c'est-à-dire la concaténation inévitable de ces phénomènes physiques purs ont engendré le souverain désordre, un déséquilibre procréateur qui fait que la constance globale de la structure synthétique n’est jamais que le résultat d’une agitation intérieure de tous les instants.
Le système logico-organique du nuage est une conséquence de la fébrilité chaude et obstinée.
Ainsi, le Monde-Chose dépend d’un père stable toujours cependant en voie de dispersion et d’éparpillement. C’est bien ce qu’affirme sans sourciller le Second Principe de la Loi Fergusson-Willis :
 « Dans les nuages, le Feu spontané, puissant et enjoué, perd une part de lui-même. Irréversiblement, il se compresse comme la ligne se détend : en mourant pour devenir trait visible, cette dernière s’accroît de son énergie. La ligne ne connaît cependant pas l’échange. Alors la source chaude se refroidit et le désordre devient  condition de l’équilibre et de la constance.[9] » 

Nous verrons, dans la section suivante, les innombrables répercussions de ce Principe sur la vie des Essences et, de là, sur nos existences appauvries.

[1] Il ne faut pas oublier qu’au dessus du nuage, centre de vie et de mort- et donc lieu d’agitation infantile -  il y a la ligne pure comme vie absolue. L’incapacité du langage humain à s’emparer de cette absoluité vitale nous contraint à nous rabattre mesquinement sur le nuage. Qui est, en terme administratif, comparable alors à une sous-région cantonnale.
[2]  Si notre petite balade entre les choses et lignes peut nous conduire au rien, nous aurons atteint notre tâche et jamais le procès mesquin d’incomplétude ne pourra nous être adressé. Non que l’a-systématisme qui nous guide soit incomplet ou même complet et achevé, mais simplement parce que la question n’est pas de mise. Que les systèmes soient clos, ouvert, fermé ou encore isolés n’est pas la question.
[3] Définition lacunaire, parcellaire du rongement-monde, mais nécessaire pour la bonne tenue rationnelle de ce qui suit.
[4]«  La dérobade est le mode de vie du caractère nuageux » (Anton and Fish, « The  Cloudy  withdrawal in a political view », Flying Birthday Edition, Everton, 1852)
[5] «  Mutandis mutatis, il y aurait à faire ici un parallèle risqué mais avantageux entre la Passion du Christ et le renouvellement des nébuleuses fuyantes. On peut et on doit affirmer l’essence pré-réssurrectionnaire de la nature nuageuse », Gottfriett,  « De l'essence vive comme possibilité d'être du nuage", Munich, 1943.
 Il y aurait beaucoup à dire sur cette assertion de Gottfriett, notamment parce que l’on sait de toute éternité que le nuage, en tout cas, celui qui vous prend tant d’énergie actuellement, n’est le siège d’aucune sorte d’essence. La thèse fut d’ailleurs rejetée en bloc au Symposium International de Néphologie (Actes du S.I.N., XIV, Santa Lucia, Uruguay, 1947)
[6] « Abstract Line and Fire, An Erotic Model For The New générations »,  Paul Gofin, Rabbit Edition, p.2315-2316b, Brisbane, 1968.
[7]  Le Beau Rôle est devenu le personnage classique du monde contemporain. Il se présente habituellement comme porteur de souffrance et tente de convaincre qu’il est sans masque.
[8] « The Cloud continues, insists and persist.The cloud moves at wind speed and after complete vaporisation the gas becomes lighter than air and dispers »
[9]Fergusson-Willis'  second principle : 

 “In the clouds, the spontaneous Fire, strong and frisky, loses a part of itself. Irreversibly, the Fire constricts as the line slackens:  dying into a visible trait, the latter extends from its energy. Nevertheless, the line does not experience any form of exchange. Thus the hot spring cools, and confusion is the necessary condition for balance and constancy. “

jeudi 15 janvier 2015

Petit Précis de Curiosité Euclidienne (3)

La Loi Fergusson-Willis : Premier Principe

L’esprit de sérieux a des exigences que, même si nous le voulions, nous ne pourrions écarter. Parmi celle-ci, la fondation d’une nouvelle physique est la plus urgente. C’est pourquoi il nous faut  jouer sur l’évidence ambiguë, à la fois claire et obscure, afin de laisser chacun d’entre-nous libre d’en envisager les prémisses et ses plus étonnantes conséquences, légères et fluides comme une pensée sans fondement. La difficulté parait dès lors insurmontable : la fondation d’une pensée sans fondement est l’un des  pires  hiatus que l’on peut imaginer. D’autant que cette fondation émane d’une pensée sans fond, forcément. Nous sommes donc contraints à une rigueur et une cohérence dont l’élaboration doit se passer du tiers-exclus. Que la fondation d’une pensée sans fondement soit dans la nécessité extrême et douloureuse de se passer du principe de contradiction est une tautologie qui sert juste à nous remémorer l’obligation où nous nous trouvons de nous passer de l’ombre chaude des journées d’été. La sècheresse froide attend sa proie au tournant et ce travail de constitution est celui du  pénitent. Car c’est seulement pénitent et repenti que nous serons enfin à même de cerner la frontière équivoque d’une nouvelle physique, de la Nouvelle Physique osons-le dire. Car la Vérité est le domaine absolu dans lequel nous nous mouvons. 
Or cette  terre étrange et hors mode, sableuse et topaze, fait peur à tous. A cette fin, réanimer cette vieille loi Fergusson-Willis est un choix comme un autre car, avant tout, ce dont nous avons besoin maintenant, c’est d’une loi c'est-à-dire d’une Loi.


Le chemin est difficile et l’assurance qu’un jour nous puissions en voir le bout est loin d’être garantie[1]. Il faut se contenter de la promenade et des paysages surprenants que, peut-être, elle nous offrira. La ligne s’est perdue dans le nuage et de ligne est devenue ligne-chose, ligne à peine vivante, ligne à peine morte. A ce niveau second de l’ordre, elle se complait dans l’invisible. C’est pourquoi il est désormais bon d’envisager la nature interne du nuage.

L’intimité d’un nuage est ce qu’il y a de plus ardu à percer. De par sa substance impalpable, il n’y a en lui rien qui puisse faire l’objet d’une mainmise fût-elle gracile et mince comme un péché véniel. C’est dans cette évanescence déliée (le nuage offre une parenté  voisine de l’absolu) que se perdent les lignes abstraites. Ce n’est pas que le nuage soit comme le sommeil ou l’assoupissement pensif des fins d’après-midi lorsque le vin achève de nous dissiper dans l’éparpillement confus de nos rassurantes convictions et de nos si pénibles idéaux. Loin de là, et il faut d’ailleurs se méfier des interprétations phantasmatiques promptes à  voir dans les nuées le résultat aisé de singulières rêveries plutôt issues de la somnolence imaginative d’une adolescence séminale et chimérique que d’un esprit mûri par l’accumulation de couches successives  et de superpositions de niveaux.

Car le nuage est ce qui fait qu’il y a quelque chose même si ce quelque chose est rien.

L’abstraction dédaigneuse pénètre donc dans l’écart nuageux. La question, dont on saurait aisément se passer –on l’a dit -, mais qui, précisément par son innocuité même, montre toute son acuité, la question donc est la suivante : comment de ces lignes d’inexistences, des lignes-choses ont-elles pu s’exposer tout à coup et comment de ces dernières un Monde-Chose que l’habitude nous fait supposer dense, a-t-il pu forcer l’assentiment général à sa croyance ?

Nous sentons l’instant décisif, le moment songeur et préoccupé, un peu comme si notre petite flânerie, au détour d’un sous-bois parfumé de fleurs ignorées, agitait en nous une inquiétude concave et affermie. L’obscurité atteint son comble : un brouillard épais, tellement épais qu’il arrive à se cacher par soi à se cacher en soi, un trouble bleu-nuit tel qu’il en arrive à brouiller la confusion elle-même, comme un masque qui arriverait à se masquer lui-même à lui-même . Il arrive en effet que les promenades les plus anodines prennent tout à coup l’accent dramatique des matinées de novembre, lorsque nos chaussures empesées du limon pesant nous contraignent, dans l’urgence de l’éminence, à reconquérir la matière forte, c'est-à-dire le domaine gelé de l’Âme.

La Loi de Fergusson-Willis[2] est la clé des choses. Sans elle, le monde reste emmuré dans la peur et la folie. Et c’est tout ce que nous ne voulons pas.

Trois Principes en structurent l’architecture baroque.

Premier Principe de la Loi de Fergusson-Willis

« Dans les nuages qui glissent sous nos pieds, fragiles et insignifiants, le vent est une allure du feu. Le vent est la vitesse même du feu qui habite les nuages. Et rien d’autres. »[3]

Si la ligne sans existence, pure et abstraite, est vie pleine, totale, entière, mais solitaire alors le nuage est feu aussi, souffle de feu, combustion virile de lui-même. Le feu est feu de lui-même. Il grandit de ce qu’il absorbe et ce qu’il absorbe est toujours du feu.

C’est au centre du nuage que la ligne vierge rencontre le feu impersonnel et fonde avec lui un système inconscient. Cette connexion impossible va déstabiliser la formation nuageuse en modifiant la nature entière de sa composition. Le nuage devient instable, s’agite, perd de sa résolution. Son essence s’évapore. Les mondes qui se déplaçaient en lui dans une coexistence précaire ouvrent un conflit majeur. L’équilibre est rompu : tout branle, court, s’affaire autour de mille petites choses dont il n’avait pas connaissance auparavant. Les Mondes s’examinent, se côtoient, se débattent, se fuient, se choquent pour qu’enfin épuisés de cette vanité mobile ils s’astreignent à de solides ascèses. Alors souvent les pèlerins observent ces nuages flétris ou désagrégés vêtir doucement la surface des fleuves vénérables ou reposer aux sommets de montagnes éteintes, mourant encore un peu plus de ce dernier pas.

La Totalité a muté et ses Mondes intérieurs n’en ont pas encore pris connaissance. Seul leur reste un visage sans substance, pauvre figure de leur ancienne arrogance. Une chose s’est perdue dans cet embrasement.
Le grand mérite de Fergusson-Willis est d’avoir dévoilé la nature de cette perte.

La ligne a grossi, s’est dilatée, s’est accrue d’elle-même, à porter sa puissance à un exposant  sans limite. Elle s’est épaissie, a pris de la bouteille, est devenue trait. Du moins dans sa partie morte, celle qui nous intéresse : la ligne dilatée est ligne morte, énergie  morte. La ligne absolue a changé de nature. Elle est devenue lourde, inerte, sécable, anatomique. Le feu, son père,  géniteur innocent de sa nouvelle tournure, de son nouvel aplomb, s’est lui-même, en partie en tout cas, transformer en vent, vent agité ou calme, anxieux ou serein, chaud ou froid, sifflant ou tourbillonnant, songeur Harmattan ou Sirocco millénaire .

Le Tout reste unité constante au cœur même de ses déboires.

Alors, cette Totalité que l’on disait tout à l’heure à l’agonie (lorsque les pèlerins, sauvages et nus, l’observaient, avide de paix et de péchers), cette Totalité à l’aspect épuisé, c'est-à-dire le nuage dans toutes ses componctions possibles, s’est donnée dans tous ses points de vue, car le nuage est tout ce qu’il est dans chacun des profils qu’il offre. Le nuage, ou l’écart, est ce bouillonnement continu, aboutissement de la querelle qui oppose depuis toujours ligne abstraite et feu perpétuel.

Le nuage est transformation du système ligne et du système feu. Tout a changé en se conservant dans l’uniformité de l’étendue et de la durée. Le nuage est donc bien ce champ dont tout à l’heure nous avions besoin. Il est champ de lignes et de feu mais est aussi autre de ce qu’il est le champ.

Il est fond de guerre et forme que lui donne la guerre.

Le nuage, en s’accordant aux variations des affrontements incandescents, est l’origine du monde. Tout simplement. L’écart guerrier. Sans origine lui-même, il n’est que puissance, force soumise à ce qu’il autorise. Le vent qui, en lui souffle les lignes mortes hors du champ, est encore du Feu.

Alors les lignes mortes, chassées du nuage par le vent et par leur masse mélancolique, déjà nostalgiques d’un passé non encore advenu, s’accumulent les unes sur les autres dans un espace vide qu’elles remplissent sans stratégie et sans but, après une chute dont elles ne sont pas responsables et à laquelle cependant elles aspirent.

C’est pourquoi le Bric-à-Brac est le premier sens du mot « monde ».
Et le Bricolage[4], sa Philosophie Première.





[1] Il  faut avertir le courageux lecteur que l’inversion des valeurs est ici première. Par exemple quand il faudra bien parler d’obscurité, il faudra n’y voir que lumière, sans cependant que la réciproque soit vrai.
 Fergusson-Willis'  first principle : 
«Amidst the vague clouds gliding under our feet, fragile and meaningless, the wind is the fire's pace. The wind is the actual fire's speed inhabiting the clouds. Absolutely nothing else." 
Fergusson-Willis, October 1888, UpSideDown Village (Anglelande)

Cette Loi eut peu de retentissements dans les cénacles scientifiques. Soumise à la critique de critères abscons et obsolètes, le jugement épistémologique s’est montré envers elle d’une rigueur extrême. Fergusson-Willis eut à subir les pires représailles, le mépris et la moquerie partisane. Comme si un haussement d’épaule ou l’ironie haineuse  suffisait à annuler la fermeté dynamique de la Vérité. Encore aurait-il fallu admettre le théorème de Vilmard - Couillet à savoir que les plus belles formes sont celles qui n’ont pas besoin d’appui.

[4] Il est d’ailleurs aimable de savoir que Fergusson-Willis ne perdit jamais le goût de l’outil dont il connut rapidement les plaisirs sophistiqués. Son enfance délicate fut longtemps bercée par le son rassurant des machines à vapeur installées dans l’atelier de son père. Une presse de fabrication arménienne, par exemple, suscita  une admiration qui ne se démentit jamais. Il importait peu qu’elle produise quoi que ce fût : le mouvement des bielles et des bras métalliques suffirent à lui procurer ses premières jouissances. (Une des premières biographies sérieuses à avoir échappé à l’ostracisme relate cette particularité psychique, in Fergusson-Willis, Unconscious Desire and  Man Machine , by Malcolm Lannoye, Thames Editions, 1915). 

mardi 29 juillet 2014

Petit précis de curiosités euclidiennes

Lignes, Lignes-choses, Nuages (section de l’évanescence)
La ligne est donc principe générateur. Evident et sans lieu. Mais comment s’effectue le passage au réel ? ? Comment du Sans Lieu fonder les lieux dans le temps ? C’est par l’écart nuageux que la ligne se prend au jeu de la création. Dans cette partie, il sera donc  essentiellement question d’écart, de nuages et de passage.
Le nuage est ce qui passe entre les lignes ou entre les objets fabuleux formés par celles-ci. N’allons pas croire que le passage est aisé d’une chose-ligne à une autre chose-ligne, car l’écart dans lequel elles baignent, cet écart, faut-il le dire, est toujours nuageux, suspendu, mou. C’est un écart sans consistance et, par conséquence logique, sans prise physique possible. S’il n’est  pas de toute dernière nécessité d’en cerner intimement l’essence fiévreuse – cela n’empêche personne de vivre et c’est de toute manière impossible -  il est néanmoins inévitable d’en déterminer avec audace la proche périphérie1. C’est pourquoi il nous faut de prime abord s’établir sur le ferme et le constant. Que savons-nous d’absolument sûr au sujet de l’écart ? C’est qu’il est de nature flottante, nuageuse et atmosphérique. De cela, personne ne peut en douter. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le sens commun y voit la possibilité d’un franchissement aisé, comme si l’écart n’était presque pas un écart, comme si, en définitive, l’écart n’avait qu’une nature purement nominale.
C’est ici pêcher par excès d’optimisme car il n’est pas innocent de jouer avec l’écart. C’est même la chose la plus importante qui soit. Car la réalité est mot.
L’écart est brumeux et, pour cette raison,  est le lieu clair et distinct de la confusion. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit fumeux, vaporeux ou humide. Un écart est toujours de l’ordre de la nébulosité et, par conséquent, à l’ origine d’un égarement principiel : l’écart n’est pas différence entre bornes, c’est plutôt lui qui définit  les limites. C’est à partir de l’écart qui s’établit la norme. Et si l'on voit tout de suite ici l’intérêt de cette distance constitutive pour la Science morale, il est néanmoins vital d'éviter présentement cette piste dans le cheminement d'une pensée qui ne doit savoir, à aucun moment, où elle va (au risque de passer pour un escroc). 
Revenons à l’écart sans aborder ses rivages anthropologiques.
L’a-t-on dit ? L’écart est avant tout nuage. Or, les nuages sont des amas, des condensations, des compacités fuyantes et variables, légères ou lourdes. Impondérables, masses de brumes ou de vapeurs, ils contrarient la stabilité, le fixe et le déterminé, c'est-à-dire la ligne-chose.
La ligne-chose[1] n’est qu’un point qui, s’additionnant dans la durée, donne l’impression fantaisiste d’une permanence, d’un support entre les limites desquels nous déposerions une vie, et qu’éventuellement et parce que nous n’avons pas d’autres mots, nous appellerions la nôtre. La ligne-chose semble solide, alors qu’elle est une ligne évanescente. Elle semble individualisée alors qu’elle est parfaitement anonyme, trop proche encore du foyer germinatif (la ligne quasi inexistante) pour être dotée d’idiosyncrasie.
C’est pourquoi la ligne-chose obscurcit la conscience du monde, elle est l’ombre portée sur le monde car on la croit essentielle. Elle est en fait ce qui essentialise et l’essence des choses (êtres, objets, formes) est ce qui cache la chose à elle-même. Elle semble inerte, toute en elle-même, être? absence de tension, étouffement. A ce stade du développement, il vaudrait mieux parler de la chose-temps ou de la ligne-temps[2]
C’est ici la question cruciale où elle rencontre le nuage.
En effet, comme le nuage, elle est modification incessante, variations de variations. A la différence de la ligne, la ligne-chose existe mais, on l’aura compris, seulement en partie. La ligne - chose nous trompe quand elle veut nous faire croire qu’il y a quelque chose. Ou ce quelque chose croire qu’il y a une chose. Ce quelque chose, c’est peut-être quelqu’un. Mais non, ce quelqu’un n’est jamais personne. Ce quelque chose ou ce quelqu’un est hantise, obsession de l’être, manie du sens construit, cette manie essentielle à la base de toutes fondations humaines.
Les nuages ne flottent pas en haut, ils sont l’informe fond. Ni réels ni pures illusions, ils courent sous nos pieds. C’est ainsi qu’admirer leur inouïe beauté, c’est plonger notre regard dans la source de la source. La régression à l’infini n’est pas interdite Pourquoi s’arrêter ou commencer quelque part ? Se poser ? Se figer en tant que ligne-chose, mais toujours à moitié, puisque dans cette figure arrêtée de la chose agit la contemporanéité de sa puissance, ou alors se figer dans sa figure toujours en instance de figurabilité, ou alors, encore, se poser en tant que nuage-chose, c’est à dire au fait comme refus du côté normatif de la ligne-chose au profit de l’écart anonyme qui se glisse inévitablement entre toutes les lignes-choses (et qui est comme son principe créateur)
Le nuage est suspension fluente, contemplation de l’être mouvant. Le nuage, c’est le contemplé contemplant.
Les nuages sont vestiges, vestiges de la ligne-chose passante. Mais aussi, le nuage, c’est l’écart envisagé comme le passage de la ligne-chose à la chose. Il faut que la ligne-chose traverse l’écart vaporeux afin  de construire les choses et surtout, première parmi ces choses, la chose géométrique.
C’est pourquoi la ligne-chose doit mourir pour devenir chose. Ce qui nous permet d’avancer audacieusement  que la ligne-chose est à la fois vivante et morte. Le monde fermé de la ligne-chose est le monde des Zombies. Le suspend nuageux est le Styx[3] qui sépare la mort de la naissance, et ce jusqu’à la fin, l’innommable fin qui jamais n’en finit de finir.









1 Etant entendu qu’on ne peut cerner le sens des choses comme on dénoyaute une cerise.
[1] Il faut entendre par ligne-chose non seulement la ligne en tant que dynamique, la ligne qui s’élabore à partir d’elle-même, comme presqu’être, et la ligne comme identifiée soit en tant que telle, soit comme chose. La ligne-chose est déjà du constitué, mais à peine, en bordure presque du constitutif. Il importe toutefois de bien marquer les dissemblances avec la ligne-ligne afin de se mettre à l’abri du paralogisme classique qui consiste à faire du déterminant à partir du déterminé. La ligne-chose est déjà à la fois construite et en instance. Voilà, la ligne-chose est toujours en instance de. Voir Supra.
[2] La ligne-chose est aussi ligne-temps, on l’aura compris. Il est cependant vital de ne pas la confondre avec la  ligne du temps, forme morte du temps. La ligne-chose-temps est ce qui produit le temps (son versant fondateur) et ce qui est produit par le temps (le versant constitué, fondé).
[3] La ligne-chose, déjà accablée de plus d’existence que la ligne, mourra au moment de l’embarquement et renaitra comme chose lors du débarquement. Le saugrenu écart est passage de la mort à la vie.

lundi 28 juillet 2014


Petit Précis de curiosités euclidiennes
          1. La Ligne.


         Le Calcul zéro de la Ligne (section sèche)

La ligne est infinie, sans largeur et sans épaisseur. C’est une succession de points sans masse. Ils sont invisibles ; seul, leur nombre les rend perceptible. La ligne est surface intangible et volume impalpable. Elle est un cube si on veut, ou un cône mais un cube ou un cône plat d’où l’origine est absente. Ce cube peut-être circulaire mais toujours comprimé. Il peut donner l’heure ou l’horaire des trains. Parfois, la ligne est coupée par des voies de traverses aussi minces et sans poids que le cube ligneux.

Il faut se méfier des lignes qui vont trop loin dans le flux infini. Il vaut mieux les arrêter dans leur élan. Les briser. En faire des éclairs, déterminer un pôle négatif et positif sur un champ aléatoire ou en faire des asymptotes. L’asymptote, justement, est  ligne en tant que formule du désir ou de l’action humaine. Car la ligne est aussi culturelle et en ce sens en voie de disparition. La ligne devient sous-ligne, lignoise, lignette, lignite, ligne insignifiante qui indique l’absence et le néant.
J’aime les lignes, car elles n’existent pas.
Elles sont impossibles.

On pourrait en parler à l’infini de la ligne infinie. On pourrait encore dire qu’elle ondule, qu’elle courbe en se courbant, qu’elle forme, informe et déforme, se moquant de ses ennemis, le temps et l’espace. Car contrairement à ce que l’on s’imagine habituellement, lorsque pris en en voiture dans les embouteillages, ou la nuit lorsqu’insomniaque, il vous arrive d’y penser, la ligne est au-delà du temps et dépasse l’espace. En cela, elle est avant tout est destin, carrée, losange ou rectangle, c’est selon. Objet de croyance, on ne vénère pourtant que des segments de droite, car, on le sait maintenant, elle est atypique, incertaine et problématique.


Indéterminée, source par conséquent d’angoisse pour certains qui voudraient en faire un être exclusivement mathématique, elle nous permet de vivre dans le conditionnel car la ligne, elle est partout sans jamais être nulle part, devant nous un moment, elle disparaît de notre vue, s’éloigne comme fuit l’horizon, à la vitesse de notre course. On n’aime pas les lignes pourtant on ne peut vivre sans : chacun trace au moins une ligne. Ou il en hérite. C’est tout un système juridique nouveau, des procédures originales qu’il faudrait instruire afin de rendre efficace la puissance de la ligne. Car l’efficacité, c’est ce que nous voulons tous. La ligne, en ce sens, est indissociable d’un problème politique essentiel.


Tout cela pour  ne pas dire en fait ce peu de chose que notre sensibilité ne connaisse déjà : la ligne n’est pas dessin, vit sans matière, seulement le contour mouvant et sensuel, naissance et achèvement dune source instable, refus de la parenté, du centre et justement de la lignée. Elle est le contraire du narcissisme puisqu’elle n’existe qu’en toujours s’évadant d’elle-même. Voilà, on en arrive là, la ligne n’a rien de l’être, elle est toute existence.

Malgré cette évidence, la ligne, sans couleur et sans relief, s’épuise pourtant, à vouloir être ce qu’elle est : un moment.

Voilà. La ligne est un moment hors du Tout (Éternité comprise).







Dans la section précédente, nous nous sommes rendu compte à quel point la ligne nous échappe, puisque nous terminions en soulignant l'extériorité qu'elle manifeste par rapport au Tout et même à l’Éternité : la ligne n'a en effet aucune couleur locale. Elle est un Dehors absolu mais intégré et intégrant puisque constitutive d'un" réel?" narquois et roublard qui n'est là que pour signifier qu'il est ailleurs. Elle ne peut faire l'objet d'aucune "topique". C'est pourquoi la question de la ligne a toujours échappé à la Science, qui a la désolante habitude de poser les problèmes à côté des choses.
Il ne s'agit donc pas d'inventer une approche plus rationnelle, plus fine ou plus exigeante. Dans l'examen présent,   la ligne doit être envisagée en pleine candeur, dans sa naïveté native.


Une ligne à haut coefficient métaphysique


La ligne, on aime ou on n’aime pas. Il n’y a pas d’entre deux, d’atermoiements vagues,  sûrement parce que la ligne est un prétexte facile, un pré-texte léger qui se laisse aller, fluide et continu, sans fatigue et surtout sans justification. La ligne s’affirme dans sa simplicité même. Elle ne signifie rien d’autres que ce qu’elle est. C’est pour cette raison qu’elle a des affinités avec la poire. A l'évidence, la poire ne dit rien d’autres que ce qu’elle dit, ce qu’elle nous dit, ce qu’elle nous a dit, ce qu’elle nous dira.
La poire, la ligne, deux naïvetés composées, deux agencements ingénus, deux dispositifs candides[1].
Toutefois, comme la parenté entre la géométrie et la nature est chose assurée pour tout un chacun, il est inutile de persévérer dans une voie qui n’apprendra rien à personne. Il nous faut revenir impérativement à la ligne. Car on n’y échappe pas, à ce moment sans durée et sans lieu[1].
Car il y a de la nécessité dans la ligne (nous aurons à revenir plus précisément sur ce point lorsqu’il nous faudra bien envisager le rapport intime qui unit ligne, nuage et nécessité) : elle dispose et revendique l’exigence du non lieu. Oui, encore une chose que l’on a jamais dite de la ligne, c’est qu’elle est non-lieu, quitte de toutes responsabilités, libre de toutes les charges qu’on voudrait faire porter sur elle[2] ; processus sans procès, on peut s’amuser d’elle et elle de nous.
C’est pourquoi elle se rapporte ontologiquement  au langage. En effet, la ligne est une parole sans fin. Par exemple : est-il nécessaire d’encore répéter que la ligne, c’est le jeu dansant des motifs et des occasions, des courbures du vivant et des intersections sèches, qui se coupent et se recoupent, des plans qui définissent ou qui occupent, des arcs fermes, stables, tendus et des tangentes, fines, distinctes et sans cercle. Non, bien sûr.
Et pourtant…
Il ne faut évidemment pas s’y tromper : il y a danger à faire le jeu de la ligne qui est d’abord, et surtout avant tout, hybridation, démultiplication, à la fois générée et générative, horde mobile et impérialiste, meute sautillante et régulière, mais aussi discontinue, spasmodique, erratique et nomade.  La conséquence est claire pour tous, depuis longtemps : la ligne a besoin d’un champ et ce champ est aléatoire. On dira : mais quel est ce champ ? Et pourquoi doit-il être aléatoire ? La question du champ dépasse en l’englobant celle de la ligne. La question du champ porte sur le support. La question du champ ne se pose pas pour l’instant, pas dans l’immédiat de l’instant en tout cas. On pourra, plus tard, si on veut, et uniquement si on le veut, dégager le problème du champ de l’embarras où il nous met. Quoiqu’il en soit, nous devons à cette fin d’abord en finir absolument avec la ligne (quoique champ et ligne soient de l’ordre de la réciprocité floue)
 A nouveau, la ligne nous contrarie et nous force à penser son au-delà comme sa condition.
En tout cas, si j’avais quelque chose à dire de la ligne, ce dont je ne suis pas vraiment convaincu, je dirai qu’on ne peut jamais l’envisager comme frontière, comme une limite qui courrait entre ce qui s’achève et ce qui commence, ou entre ce qui s’achève et ce qui s’achève ou encore, même si on pousse un peu trop les choses, entre ce qui commence et ce qui commence.
Ne pas oublier : la ligne, c’est le dynamisme du vide.
En ce sens, elle entretient une relation honteuse[3] avec les nuages, la nécessité ou la contingence, sujet de notre prochaine étude.

[1] Il faut se rappeler que la ligne est un existant sans être et presque sans existence. Elle est le contour meuble du « réel ? » et, en aucun cas, ne peut être physiquement saisissable, ni  appréhendée conceptuellement. Elle n’est ni sensible, ni intelligible. Elle ne ressort d’aucun niveau de réalité. Pourtant, personne ne peut contester son évidence. 
[2] Il faut savoir que la ligne est  juridiquement mineure. ( Cnéxias de Polodor, Nuits égéennes, X, 21-25). Sur la responsabilité linéale (voir Lepapetier, La ligne et ses segments, K-12-Altier, Paris, 1885)
[3]Honte n’est pas à entendre ici dans le sens habituel du mot, mais dans le sens que lui donne La Boétie 563 « timidité, retenue, pudeur », 312 ds Littré (Av.1563)




[1] Pour le rapport entre introspection et poire, voir F.Jacquemin, « Les Saisons »
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