Là hors Avec la nuit triomphante, toute conquise de sa propre puissance, arrachant au jour la peau morte de ses dernières lueurs, la nuit hurlante, profonde, vaste, inaltérable, projetant ses ondes obscures sur les versants des vallées solitaires, traquant le moindre reflet jusque dans la pierre, cette nuit aimante de ce qu'elle sacrifiait pour que le monde continuât à être monde et que les hommes eussent enfin un lieu, un sépulcre où cacher leur honte, un lieu, un sombre enfer où vomir leurs secrets et abreuver les errances de leurs lâchetés dissipées dans les ombres, cette nuit enserrant de ses flancs vénéneux les sources dénudées d'où surgissent les chemins, les routes de crêtes gravant sur la terre le ruban fantomatique de leurs espoirs, cette nuit enfin adossées aux coteaux des monts embrumés, cette nuit appelée et pleurée éteignait le visage des choses et donnait à leur regard l'indifférence éteinte et immobile des étoiles. Et des millions de pas silencieux, de frottements imperceptibles, de murmures étouffés sans réponse, toute la rumeur de la vie chuchotée passant comme un frisson, recueillie dans l'urne de la mémoire où tout se fond et lutte, stérile et inconsistante, grise et brillante comme l'orbe dérisoire des errants, dans cet espace liquide et minéral où l'éternité se vit sans le savoir, penchée, ignorée de tous, sur les villages funèbres, les villes froides se dressant dans la nudité du désert comme des îles métalliques, où l'oubli se remplit de bruits, cet espace aux solitudes rocheuses qui épaissit les lassitudes poussiéreuses dans des demeures closes, engorge les angoisses dans les bastilles du silence et offre au définitif les masques du provisoire dans une procession d'hallelujah qui en nourrit la misère.
Il marche, pourtant, le voyageur Avec son visage d'aube et son âme mourante Il marche et suit le temps qui le poursuit Il semble debout, attiré par la terre. Dirait-on.
Au delà des collines, Vers les deltas du sang Au delà des fleuves Vers les plaines de chair et de nerfs Sous la face obscure qui enveloppe la terre Cris, joies et désastres ensemble à creuser le monde à trouver une porte sous les étoiles mourantes Puisqu'exister, c'est naitre selon le dessein des murs Et le potentat des grilles
Pourtant présents, tangibles et toujours aimants Des soleils invisibles dorment sous la lune Des chants inaudibles qui rompent les rives Traversent les siècles qui grouillent sous ma langue Des rivières comme des traversées d'ombres et de lumières Offrent leur goût saphir et leur regard émeraude Aux visages périphériques et aux rides mécaniques Dans ce chemin étroit et sans épaisseur pavé du songe des mots, comme la trame d'une trêve errante où se reposer un vent rageur souffle, halète et appelle au cœur des sirènes qui nous séparent et nous haïssent.
Les sources vives sont de hier ; les lèvres closes, de l'estuaire ; plus loin encore, des îles mouvantes à cheval sur l'horizon : on suppose leurs galops ouïs dans la nuit, rumeurs multiples sous la nuit unie : pleure la mouette la marée retirée des îles chantantes sur les digues salées de Flessingue s'agrippe le varech où le galet monte à la gorge
Je guette l'image d'une ombre une voix basse que je puisse entendre un silence qui est mien
Je m'absorbe dans l'empreinte laissée immobile et dur et seul comme la pierre Je prétends à l'été dans l'espoir d'autres traces même diaphanes ou même invisibles Dans l'air je m'attends à la terre, au poids à la lourdeur, Je trouve : seulement la chair sous le sol qui rouille sous le gel
Des arbres nus portent des demi-lunes tristes amers où se guide mon haleine givrée On s'en veut de vouloir le jour.
La ville a sorti ses tableaux de fantômes Comme une marée blême qui s'incline L'échine courbée crachant son écume Des navires à injections traversent les vagues de six heures trente La nuit rend bientôt tout étale Les figures s'effacent et les têtes aspirées dans les poitrines ont les yeux fermés d'une mer morte Tout reflue encore aux embarcadères les solitudes s'encaquent dans les steamers Flux, fuite, retour, appel, On s'endort derrière le castelet dans un sourire figé, absurde et douloureux
Tout concourt au ressac stérile de demain dans ces cités où l'amour fait l'aumône sur des trottoirs martelés