mardi 27 novembre 2018

Les marcheurs (13)






                                              Là hors

Avec la nuit triomphante, toute conquise de sa propre puissance,  arrachant au jour la peau morte de ses dernières lueurs, la nuit hurlante,  profonde, vaste, inaltérable, projetant ses ondes obscures sur les versants des vallées solitaires, traquant le moindre reflet jusque dans la pierre, cette nuit aimante de ce qu'elle sacrifiait pour que le monde continuât à être monde et que les hommes eussent enfin un lieu, un sépulcre où cacher leur honte, un lieu, un sombre enfer où vomir leurs secrets et abreuver les errances de leurs lâchetés dissipées dans les ombres, cette nuit enserrant de ses flancs vénéneux les sources dénudées d'où surgissent les chemins, les routes de crêtes gravant sur la terre le ruban fantomatique de leurs espoirs, cette nuit enfin adossées aux coteaux des monts embrumés, cette nuit appelée et pleurée éteignait le visage des choses et donnait à leur regard l'indifférence éteinte et immobile des étoiles.
Et des millions de pas silencieux, de frottements imperceptibles, de murmures étouffés sans réponse, toute la rumeur de la vie chuchotée passant comme un frisson, recueillie dans l'urne de la mémoire où tout se fond et lutte, stérile et inconsistante, grise et brillante comme l'orbe dérisoire des errants, dans cet espace liquide et minéral où l'éternité se vit sans le savoir, penchée, ignorée de tous, sur les villages funèbres, les villes froides se dressant dans la nudité du désert comme des îles métalliques, où l'oubli se remplit de bruits, cet espace aux solitudes rocheuses qui épaissit les lassitudes poussiéreuses dans des demeures closes,  engorge les angoisses dans les bastilles du silence et offre au définitif les masques du provisoire dans une procession d'hallelujah qui en nourrit la misère.

Il marche, pourtant, le voyageur
Avec son visage d'aube
et son âme mourante
Il marche et suit le temps
qui le poursuit

Il semble debout, attiré par la terre.
Dirait-on.



lundi 26 novembre 2018

Les marcheurs (12)








                                                   Ici

Au delà des collines,
Vers les deltas du sang
Au delà des fleuves
Vers les plaines de chair et de nerfs
Sous la face obscure qui enveloppe la terre
Cris, joies et désastres
ensemble
à creuser le monde
à trouver une porte
sous les étoiles mourantes
Puisqu'exister, c'est naitre 
selon le dessein des murs
Et le potentat des grilles

Pourtant présents, tangibles et toujours aimants
Des soleils invisibles dorment sous la lune 
Des chants inaudibles qui rompent les rives
Traversent les siècles qui grouillent sous ma langue
Des rivières comme des traversées d'ombres et de lumières
Offrent leur goût saphir et leur regard émeraude
Aux visages périphériques et aux rides mécaniques

Dans ce chemin étroit et sans épaisseur
pavé du songe des mots, 
comme la trame d'une trêve errante où se reposer
un vent rageur souffle, halète et appelle
au cœur des sirènes qui nous séparent et nous haïssent.


 

 

mercredi 14 novembre 2018

Les marcheurs(11)



Les sources vives sont de hier ; les lèvres closes, de l'estuaire ; plus loin encore, des îles mouvantes à cheval sur l'horizon : on suppose leurs galops ouïs dans la nuit, rumeurs multiples sous la nuit unie : pleure la mouette la marée retirée  des îles chantantes
sur les digues salées de Flessingue 
s'agrippe le varech où le galet monte à la gorge

samedi 10 novembre 2018

Who ?




                                             Caravane

Je guette l'image d'une ombre
une voix basse que je puisse entendre
un silence qui est mien

Je m'absorbe dans l'empreinte laissée
immobile 
et dur et seul comme la pierre
Je prétends à l'été
dans l'espoir d'autres traces
même diaphanes ou même invisibles
Dans l'air 
je m'attends à la terre, au poids
à la lourdeur, 
Je trouve : seulement la chair sous le sol
qui rouille sous le gel

Des arbres nus portent des demi-lunes 
tristes amers où se guide mon haleine givrée
On s'en veut de vouloir le jour.
What do you want to do ?
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jeudi 8 novembre 2018

Cité (6)






La ville a sorti ses tableaux de fantômes
Comme une marée blême qui s'incline 
L'échine courbée crachant son écume
Des navires à injections traversent
les vagues de six heures trente
La nuit rend bientôt tout étale
Les figures s'effacent
et les têtes aspirées dans les poitrines
ont les yeux fermés d'une mer morte 
Tout reflue encore aux embarcadères
les solitudes s'encaquent dans les steamers
Flux, fuite, retour, appel,
On s'endort derrière le castelet
dans un sourire figé, absurde et douloureux

Tout concourt au ressac stérile de demain
dans ces cités où l'amour fait l'aumône
sur des trottoirs martelés