Une maison pour vivre !!
Antoine et Chloé quittèrent l’autoroute au lieu-dit « l’Escarpement », juste avant le viaduc à six bandes qui conduit au Massif d’Argousier. Ils prirent la sinueuse descente vers la plaine. C’était l’été, en fin d’après-midi ; dans la chaleur vivifiante de juin, l’air translucide portait le regard aux confins de l’horizon et autorisait l’observation minutieuse de ce qui s’offrait à la vue. Dans un pays d’agriculture et d’élevage, la Vestrelle coulait doucement entre les champs de blé, répandant sa souple fraicheur parmi le bleuté passé du lin et le jaune perçant du colza, alors que des troupeaux de vaches et de moutons paissaient, impassibles, l’herbe grasse de pâturages enclos en partie par de petites forêts, surtout des chênaies, disséminées ça et là, et qui verdoyaient sous le gai soleil printanier. Ailleurs, de vives haies d’aubépines fleuries bordaient des prés et des vergers tandis que des sentiers pierreux se perdaient dans quelques vieilles futaies. D’antiques fermes-châteaux, l’aménagement général de la campagne, la distribution judicieuse de ses jachères, de ses pâtures et de ses labours témoignaient du long et fragile empire que les hommes faisaient peser depuis longtemps sur cette terre. Arrivés enfin dans la vallée, c’est avec un enthousiasme fébrile, précipité et anxieux qu’ils aperçurent enfin la direction de Saint-Heu (« Là, encore cinq kilomètres !! »). Ils traversèrent joyeusement le paysage qu’ils venaient d’examiner, s’imprégnant maintenant du charme de ses senteurs et de ses arômes. Quelle lumière ! Quelle odeur ! Que la campagne était belle ! (« Que c’est beau ! »).
La construction d’un Intermarché, à l’entrée du village, troubla un moment leur ivresse exaltée, mais, pragmatiques, ils virent là un moyen pratique, un élément supplémentaire à mettre au crédit de leur résolution, un Plus qui imposait aux inconvénients de la distance les commodités commerciales de la proximité. Ils franchirent bientôt les premières maisons du bourg, habitations typiques de ce côté du pays Morève où la simplicité rustique du Templenoys se mêlait harmonieusement à la rugosité noueuse et baroque du Chantedoux, de sorte que cette singularité architecturale et géographique commanda également le régime intellectuel, unique et commun, le milieu vigoureux dont on a déjà signalé les vertus civilisatrices et qui rendit célèbre pour longtemps le sourire de ses habitants.
Elle avait donc toujours rêvé d’une belle bâtisse à la campagne, mais à la voir, là, devant les yeux, plantée un peu à l’écart de la route, entre la poste (à 100 mètres) et la salle des Fêtes (à 65 mètres), elle n’avait pu réprimer un mouvement d’incrédulité. Son regard s’agrandissait démesurément comme si elle en voulait absorber toute la réalité, jusqu’aux moindres détails : il y a toujours un curieux effarement à enfin obtenir ce à quoi on a aspiré, comme si l’on refusait un moment à nos rêves l’accès au tangible concret, comme si la joie d’enfin les accomplir s’accompagnait du deuil de leur virtualité. Ainsi, de même que toute disparition brutale dans l’être nous saisit d’un étonnement indicible, de même tout surgissement en son sein est toujours suivi d’un soupçon sur son évidence. C’est pourquoi la croyance aux choses, pour s’affermir, demande une constance, une solidité que la seule durée peut leur fournir. Antoine, légèrement en retrait, l’observait : quelle jubilation, quelle joie intérieure, quelle puissante émotion que celle qui est visible de dos ! Il s’approcha doucement, posa sa main sur épaule et lui caressa le cou. Elle se retourna brusquement pour se blottir sur sa poitrine. Comme son époux lui apparaissait dans sa pleine puissance protectrice ! Et comme elle avait besoin de sa force ! Aussi demeura-t-elle un instant figée, abasourdie par l’instant.
Il faut dire qu’elle en valait la peine, cette pastorale retraite, et ils n’avaient pas eu peur d’en verser le prix. Dans la région, en effet, ce qu’on exigeait d’une demeure de ce genre avait doublé en deux ans, depuis qu’il avait été décidé d’adjoindre aux voies rapides déjà mentionnées, une troisième qui permettait l’accès à une ligne T.G.V., elle-même en connexion directe avec l’Aéroport Régional. Ce qui ferait bientôt de Saint Heu un lieu proche de Miami, Sao Paulo ou plus modestement d’Amsterdam et de Bruxelles, et confirmer, si c’était encore nécessaire, la pleine vérité de la nouvelle devise déjà citée plus haut.
La maison, donc, de forme allongée, comme la plupart de ses voisines devait dater du milieu du 18ème siècle. En léger recul de la rue, sa façade, d’une vingtaine de mètres, possédait une belle grange soigneusement restaurée, dont la porte, d’un rouge bordeaux délavé, imperceptiblement couperosé, était dotée d’un porche qu’un encadrement approprié en moellons silico-calcaires rehaussait noblement en lui conférant un cachet plein de rusticité aristocratique. Légèrement décentrée, elle avait à sa droite trois fenêtres, et seulement deux à sa gauche. Chacune de celles-ci était munie de volets persiennes à claire-voie. Cette subtile dissymétrie leur plaisait. Les murs étaient en briques avec bandeaux et un encadrement en pierre de taille ; on avait aussi utilisé cette dernière pour les linteaux, les appuis de fenêtres, les harpes et les rampants de pignons. Ces murs composites, agencés de manière « artisanale » c'est-à-dire sans la rigueur de l’angle droit si caractéristique du tout venant à bâtir donnait à l’ensemble une inflexion poétique qui épousait dans les moindres détails l’arrondi de leurs inclinations intérieures. Et comme ces matériaux devaient bien s’harmoniser aux couvertures végétales ! Ils y voyaient déjà monter des lierres, des vignes ou encore des poiriers palissés...
A l’examiner plus attentivement, l’aspect extérieur du bâtiment recélait un certain nombre de détails qui le rendait plus charmant encore : Chloé, surtout, observa avec ravissement divers motifs, divers petits signes, dessins ou abréviations que les hommes de métier avaient laissé dans la pierre ou dans la brique et qui donnait à l’ensemble la densité historique suffisante pour qu’un jour on l’inscrivît dans Sites et Patrimoine en pays Morève et qu’enfin de demeure, la bâtisse passât au statut de monument. D’autres éléments, et non des moindres, donnaient des indices rassurants quant à un éventuel classement, notamment, une petite sculpture âprement travaillée, probablement une représentation de St Heu, logée dans une petite niche creusée à l’angle d’un mur, avec, au milieu de la voûte surmontant la précaire mais tenace cavité, une date illisible, une trace presque, dont l’indéchiffrabilité même témoignait, leur semblait-il, de la respectabilité vénérable et de la dignité séculaire de ce logis, de leur logis...Cependant, pour aussi honorable qu’elle fût, cette maison n’en était pas moins, avant tout, un choix esthétique que leur goût et leur bonne finance avaient, seuls, autorisé et si l’on pouvait raisonnablement entreprendre une procédure taxinomique, il ne fallait pas y voir une quelconque et médiocre affectation, mais uniquement le souci d’adhérer de cette manière, à la réalité, aux sources de leur nouveau terroir en rendant officiellement à la glèbe locale un édifice d’où il était sorti.
Le toit, en tuiles chamarrées, ocrées et bleutées, en pente assez forte, était coiffé de deux cheminées, mais c’est un autre élément, un élément étrange qui éveilla fortement l’intérêt de Chloé : un ornement insolite, placé au sommet des pignons, et appelé depuis le moyen-âge « épi de faitage » ou encore « fleur de maçon » ajoutait au bâtiment une marque particulière, une identité propre à le distinguer des autres en ce qu’il était censé refléter l’allure et le caractère du maître de céans. Le fait que ce symbole fut ici un coq à l’aspect impavide et fougueux les amusèrent un moment et ils se regardèrent, émus et complices, heureux d’un avenir qui annonçait un enchantement sans fin. Et leurs regards, en se posant sur le gallinacé haut perché, se perdirent dans le bleu profond du ciel comme s’ils cherchaient à percevoir le signe quelconque d’une potentielle menace. Mais rien, rien dans le silence de l’azur, n’indiquait qu’ils aient à mettre des balises à leur fortune tout neuve. Ils se prirent la main.
Ils se dirigèrent ensuite vers la porte cintrée de l’ancienne grange et, même si cela faisait longtemps qu’elle avait perdu sa fonction première, ils observèrent avec plaisir que l’ancien propriétaire avait néanmoins souhaité lui conserver son aspect rural : réalisée en planches irrégulières de sapin Chantedulcien, on avait intégré un portillon dans le vantail droit comme cela devait être habituel à l’époque. En outre, une lasure fongicide de finition, satinée mate, lui avait été appliquée. Antoine fit tourner la clé dans la serrure et ils entrèrent silencieusement dans une pièce carrée de bonne proportion, où ils virent l’espace de leur prochaine cuisine. Ils la voulaient conviviale, avec une longue et auguste table de ferme, déjà patinée par l’usage, qu’ils trouveraient sur une brocante - il y a en avait une tous les mois à Bour sur Vestrelle, elle s’était renseignée ; une cuisine où l’on aurait envie de vivre, de parler, pas seulement de manger. Elle déplaça son corps gracile - dont une robe légère accentuait encore la fragilité – jusqu’au mur du fond, et, étudiant le volume dans une nouvelle perspective, continua ses méditations domestiques : là, contre le mur latéral, elle mettrait un vieil évier en pierre inséré dans un plan de travail à l’ancienne, plus loin installerait une cuisinière moderne, mais il faudrait prendre garde à préserver la nature et les équilibres de l’ensemble. Elle voyait aussi de la faïence, des tonalités bleues, lapis-lazulis, le type et la couleur des rideaux, la forme des armoires, le genre des poignées qu’ils mettraient aux tiroirs, le revêtement du sol, du pavé ou bien de la pierre bleue, le tapis aux murs, sobre et clair, l’éventuelle et prudente utilisation de matériau métallique. Elle avait bien sa petite idée sur l’éclairage, mais, là...c’était encore trop tôt pour en parler.
Antoine la regardait aller d’un endroit à l’autre, imaginant, inventant, écartant de sa pensée ce qui venait à peine de s’y former, portée irrésistiblement par mille songes ménagers, éblouie par mille plans fameux qui tournaient et se succédaient les uns aux autres. Elle semblait survoler le sol de même que ses idées profuses paraissaient planer au-dessus de son esprit. Elle irradiait de cet enchantement enfantin, sans apprêt ni affèterie, qu’est seule capable d’accorder la foi simple en la vie. Lui, cependant, loin de hocher ou d’acquiescer simplement à ses projets, proposait, évaluait, estimait, et s’interrogeait : peindrait-on à même le plafonnage, tapisserait-on ? Ferait-on une chape de ciment, carrèlerait-on ou poserait-on un plancher ? Et les meubles ? C’était important, le choix et l’emplacement des meubles ! Il fallait aussi penser au problème du chauffage, de l’isolation. Et pourquoi pas des panneaux solaires ? En tout cas au moins une citerne de récupération d’eau de pluie.
Il y aurait des murs à abattre, des cloisons à élever. Sans parler des abords, du jardin.... Elle se l’imaginait d’agrément, avec toutefois un petit potager. Antoine ne voulait pas d’un jardin de curé. Un petit verger, peut-être. En tout cas, un jardin qui laisserait aussi sa place à la nature sauvage. Un étang...Non, une petite mare écologique, avec des joncs, si favorables à la survie des batraciens les plus menacés, comme les salamandres ou les tritons. Et des bancs de pierre, à l’ombre du saule...Peut-être...Ou plutôt une sculpture...Et pourquoi pas les deux... Aussi, les réserves, les réticences même qu’ils s’objectaient mutuellement, ne bornant nullement leurs intentions, les épuraient plutôt jusqu’à ce que leur projet se cristallisât lentement mais fermement dans leurs esprits. Excités, agités, inspirés, ils allaient et venaient, s’enlaçaient, faisaient deux pas de danses, riaient aux éclats.
Et dans chaque pièce qu’ils découvraient, le même rituel, la même liturgie du bonheur se reproduisait : ils discutaient de ce qu’ils allaient y faire, comment disposer de chaque lieu, et chaque fois, ils s’embrassaient tendrement, se disaient mille gentilles choses.
C’est ainsi qu’ils prirent possession de leur foyer, de leur abri, de l’heureux refuge, enfin, qui allait recouvrir d’une enveloppe douce et chaude les germes d’un amour qu’il prévoyait créatif, inventif et fructueux.
Il leur tardait enfin de commencer dans leur nouvelle vie, d’en tracer les premiers segments (« Mais faisons-nous une chape de ciment, tu ne préfères pas un beau carrelage ? Ou un plancher ? Dis-moi... Toutes ces choses à faire...Toutes ces choses...»