Direction Saint Heu !!!
C’était quelques semaines après leur mariage qu’ils avaient enfin pu prendre possession d’une jolie maison sise dans un petit village pittoresque, Saint-Heu, au fond de la vieille vallée de l’Astourvelle, un peu au sud de Templenoys, dans l’arrière-pays Morève, au pied même du plateau de Chantedoux. C’était une petite bourgade de quelques dizaines d'habitants, traversée dans toute sa longueur par une route à deux bandes. Pendant des siècles, il ne se passa jamais rien à Saint Heu : nulle personnalité d’une quelconque importance n’avait eu l’idée d’y bivouaquer ou même seulement d’y passer ; nul penseur, nul inventeur, nul bienfaiteur de l’humanité n’y était né, n’ y avait même logé, ne fût-ce qu’une nuit, n’y avait eu ne fût-ce qu’une maîtresse, même laide, même manchote ; nul artiste, nul horrible assassin n’y avait commis le moindre forfait ou n’y avait été exécuté ; l’absence totale de tous monuments commémoratifs indiquait à l’envi cette carence de grandeur : nulle part on ne pouvait trouver de statues équestres, ou d’écrivain déroulant ses parchemins de pierre, ou encore de navigateur observant l’ouest de sa longue-vue ! Ce défaut d’éminences attestait à suffisance de cet incognito historique au creux duquel le village somnolait tranquille dans l'ignorance du monde. St Heu avait été voué à la gloire obscure de la terre pesante et du lourd sommeil.
L’existence à peine soupçonnée, sans événement majeur, le moindre incident s’y répandait rapidement : un souffle infime, la kermesse annuelle, et son inévitable course cycliste, le marché mensuel, une discussion un peu plus vive que d’habitude au cours d’ un match de football suffisaient pour étonner et exciter un moment les esprits ; chacun était alors réconforté de sentir germer en lui le frémissement d’une idée, l’ébauche vague d’une passion : les soirées se terminaient alors un peu plus tard que d’habitude, dans des conversations animées où l’on s’affrontait en de tudesques plaidoiries dont les grossiers raisonnements manifestaient au plus d’obscures et mesquines chicanes. Cependant, bientôt, tout retombait dans l’ordre et le mutisme social reprenait le dessus jusqu’à ce qu’un prochain "événement" mît encore à fleur de peau la ténébreuse épaisseur de ces êtres compacts. Bref, si quelque érudit, désabusé par la vie et capable de s’amuser d’un rien, avait désiré en faire l’histoire, la mémoire de Saint Heu eut tenu toute entière dans la chronique d’un silence qui s’étirait languissamment depuis des siècles, annales sans intérêt et sans lecteur d’un pays qui ne mourait pas parce qu’il ne vivait pas.
On y trouvait une population de petits agriculteurs pas très riches, ni très malins, qu’une terre difficile et ingrate avaient rendu amers et jaloux, quelques rentiers qui se contentaient de faire fructifier paresseusement une fortune sans énergie, acquise ailleurs par d’autres personnes, en d’autres temps, et que les hasards des successions avaient fait arriver entre leurs mains ; un café, « Les Sports », qui fermait tôt, vers 20 heures, qui n’ouvrait pas le dimanche, fréquenté par quelques habitués mâles, toujours les mêmes, dont les frustes propos, à moitié couverts par le son d’une télé allumée du matin jusqu’au soir, se perdaient dans une élocution laborieuse où la sentence tenait si bien lieu de parole qu’y répondre était considéré sinon comme une insulte du moins comme une incivilité notoire dont on se rappellerait...un petit magasin d’alimentation, mal tenu par deux sœurs âgées qui n’en avaient plus pour longtemps et où l’on ne trouvait rien de ce qui rend la cuisine humaine. Il n’y avait pas d’école, pas de médecins ni de pharmacien mais deux vétérinaires surchargés de travail. Si l’on ajoute à cela qu’au-delà de 20 heures, hiver comme été, un officieux couvre-feu confinait chacun chez soi, on comprendra que l’ennui y était aussi féroce que la morale publique rigide.
Cependant, les choses se mirent à changer à la stupéfaction des anciens et à la grande joie des autres. L’histoire, tout à coup, se mit à naître en même temps que Saint Heu commença à intéresser et à émouvoir. En effet, campée non loin des grandes villes (la Capitale ne se trouvait qu’à une petite centaine de kilomètres), certaines personnes, créatives et non-conformistes, y virent le lieu idéal pour une zone résidentielle : la vie, en ville, se détériorait, le tissu urbain s’effilochait, le lien social se dégradait ; c’est pourquoi de nombreuses personnes s’installaient de plus en plus à l’écart du citadin maelstrom. Des prophètes vinrent, remplis de visions, d’oracles clairvoyants, de conceptions abstraites et rentables. Le sens du concept et de l'idée bâtisseuse : de ce ciel mélancolique et accablé, allait bientôt s’abattre un torrent d’or et d’argent, illuminant la grisaille séculaire du village ; instruisant, par ce fait, sa population, ces bons augures avivaient, dans les couches profondes et immémoriales, des appétits que seule une bêtise archaïque avait pu étouffer pendant aussi longtemps ; en somme, ils l’éveillaient à la conscience moderne par l’exercice d’un sacerdoce aussi acharné que dévoué : on organisa des réunions, des comités, on afficha, envoya, fit du porte à porte, offrit des verres et des ballons. On parla primes, rémunérations, pourcentages, remises, commissions.
Il fallut convaincre. On évoqua les grandes idées générales : le progrès, l’adaptation, la révolution souhaitée et nécessaire des esprits, la rénovation des structures, la liberté, la raison. Il fallut séduire. On comprit vite : profitant joyeusement des facilités d’un progrès qui n’avait, pendant des siècles, jamais trouvé ni le moindre opposant, ni d’ailleurs le plus minuscule partisan, et jouissant dans le même temps d’une certaine tranquillité (Saint Heu avait la chance de se trouver du bon côté des vents dominants), il était bien normal que les habitants de souche pussent discerner dans cette situation rarissime les éléments favorables d’un profit immédiat et d’un enrichissement durable et fécond. C’était la campagne sans l’être, et elle se paierait, cette campagne sans être !
Avant tout, il fallait rompre l’isolement : on expropria dans la joie, ajusta allègrement les plans de secteur, détermina avec ardeur, clarifia avec bonheur : deux grands axes de communication furent rapidement construits. On mit les bouchées doubles : la Voie Rapide du Nord (V.R.N. 001) et la Voie Rapide du Sud (V.R.S. 001) ; désormais, les automobilistes traversaient la bourgade, suivaient pendant quelques kilomètres la route du Milieu pour entamer ensuite l’ascension du Chantedoux et enfin arriver à leur croisement stratégique. Ainsi, progressivement, Saint Heu se boulonna au reste de humanité et cette solidarité fut définitivement chevillée par la trouvaille d’un adjoint du Maire : Saint Heu était ce lieu « Proche du monde. », nouvelle devise communale, adoptée à la satisfaction entière de l'Administration et des Administrés et qui apparut bientôt sur tous les papiers officiels.
Bien vu, féroce et très drôle ce raccourci quasiment intemporel et qu'il me semble pourtant avoir vécu. J'attends...
RépondreSupprimerJe me demande si je ne vais pas rebaptiser ST Heu en St Euh nom plus informe pour qui un ronflement est comme une crispation de l'âme
SupprimerAh oui, j'attends aussi la suite avec un appétit certain!
RépondreSupprimerMerci Alma, ah ça! ça va bâtir bientôt, construire, rénover, aménager, toutes les recettes d'un bonheur morbide (dans ce cas-là hein). On parle pas pour tout le monde, ça dépend des cas, des situations, des contextes, des ententes et des non-dits.
SupprimerTu pourrais l'appeler Awan (où j'habitais), ce village, morbleu! Voilà 20-25 ans, lorsque j'écrivais mon adresse au dos des enveloppes, c'était "Awan-Aywaille". Aujourd'hui, on ne peut plus écrire que "Aywaille". Nul champ, nulle prairie ne sépare maintenant ce qui fut un hameau de la ville dont il dépendait: des villas, des enclos, des niches à chiens, des maisons-dortoirs. Dame, c'est qu'on a construit l'autoroute!
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