mercredi 3 décembre 2014

Ombre du Monde-"Chapitre" 2



           Un couple qui s’aime !

 Ils s’étaient rencontrés lors des grands mouvements estudiantins qui s’étaient dressés  contre la décision officielle de reformer une nouvelle fois le système scolaire. C’était en effet l’époque de la Grande Réforme des grandes réformes. Comme s’il fallait éviter  de suggérer à des populations déjà exténuées - et pour cette raison facilement irritables - l’extraordinaire mais réelle vacance des idées, on passait son temps à corriger, amender, réviser, rénover, redresser, dans une précipitation et une agitation fébrile que l’on s’acharnait à faire passer pour une authentique et objective action politique. Il est vrai que l’état psychique de la société civile était suffisamment sérieux pour nécessiter qu’on  veillât sur elle dans la forme clinique d’un monitoring thérapeutique qui alliait à une libéralisation complète et bienveillante des barbituriques, neuroleptiques et autres délices benzodiazépiniens la diplomatie des Grands Evénements à laquelle participaient les nécessaires transformations sociales déjà ci-dessus mentionnées. Ainsi,  la houle était au frisson aménagé et au sensationnel de proximité. L’aliénation à son comble, la fête planifiée et l’anecdote bouffonne servaient de bouées cardinales au balisage du chenal citoyen. Certains, cependant, goûtaient beaucoup moins les jouissances bonne enfant du mauvais goût et de la vulgarité publique : il y eut des meetings, des réunions, des comités, des rapporteurs, des commissions, des groupes, des sous-groupes, des occupations, des affrontements d’idées à mains nues, des manifestations, où Antoine et Chloé se virent plusieurs fois : chacun reconnaissait chez l’autre ce même sentiment de l’insoutenable qui  assaille et accable l’être libre devant la criante injustice. Ils s’engagèrent par conséquent dans la lutte et cet engagement fut le ferment de leur rencontre.

Antoine était forcément grand et fort ; Chloé, de taille moyenne et évidemment très belle, possédait cette espèce de charme qu’un tempérament ferme produit lorsqu’il s’unit aux pensées généreuses. Ils faisaient partie de ceux qui éprouvent une certaine  grandeur  à s’embrasser sous les barricades...Ainsi ils passèrent des nuits inoubliables, seuls ou avec des amis, à boire, à parler, à chanter et à rire...Ils rentraient ensuite chez l’un ou chez l’autre, dans une petite chambre d’étudiant, et se sautaient alors dessus dans une empoignade charnelle, libérée, impudique et violente, où ils oubliaient enfin le sens de leurs idées et de leur combat.
En quelque sorte, Chloé avait, si on peut dire, déniaisé Antoine, non pas que ce dernier fut encore puceau, non, mais plutôt parce  qu’il avait encore en lui de ces pudeurs d’un autre âge. Avec Chloé, il eut enfin le sentiment  de son sexe car sa peur de ne pas bander, cette  crainte si courante chez le jeune mâle occidental, cette source d’angoisse et d’absence lorsqu’il couchait, cette peur donc avait disparu.

Mais, c’est lorsqu’elle le suça pour la première fois qu’enfin il put opérer ce qu’il désirait par-dessus tout, la perte du monde. Il comprit enfin que ce dernier peut s’abîmer tout en gardant sur lui pleine conscience, pleine vue. La découverte du véritable abandon, la découverte de cet oubli de soi comme condition de la présence absolue et de l’érection facile, c’était bien à ces lèvres qu’il la devait, à cette bouche qui montait et descendait doucement le long de ce qui l’avait, jusqu’à ce jour mémorable (historique), figé, fixé, codé, enregistré sexuellement dans un rôle qu’il n’avait, pour cette raison impérative (Bande ! Bande donc !),  jamais été sûr de tenir.  C’est cette pipe que Chloé lui tira, un jour soir qu’il était passé chez elle un peu égrillard, c’est cette pipe qui lui fit comprendre que pour être un mâle, il faut taire l’idée qu’on est un homme, un être  du genre masculin et qu'on doit...
Cependant, lorsque les troubles s’apaisèrent- la lutte elle-même commençait à devenir un de ces grands événements qui amusent ou qui ennuient plus qu’ils n’effrayent -, les étudiants rentrèrent dans leur amphi. Quant à eux, ils louèrent un loft qu’ils aménagèrent simplement, dans la bohème construite de ceux pour qui la distance marginale ne tient  ni du définitif, ni d’une foi quelconque. C’est ainsi que les critiques virulentes du consumérisme et du marché capitaliste firent progressivement place à certains aménagements idéologiques qui leur permirent d’envisager une vie sociale plus classique, sans devoir à supporter les douloureuses contradictions axiologiques, inhérentes parfois aux tempéraments certes enjoués mais néanmoins oublieux de la plus élémentaire sagesse.
L’indolence et la frivolité commençaient à s’asseoir sur un certain sens de « l’avenir ». Ils s’entourèrent bientôt d’un certain nombre d’objets. Ils avaient 23 ans et débutaient dans leurs professions respectives.

6 commentaires:

  1. Des parallèles qui se rencontrent dans les lumières de la nuit... Mais les "objets" sont les sourdes menaces qui encombrent peu à peu le halo lumineux....

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  2. Les objets comme la face cachée des choses..

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  3. Ou leur dévoilement, Cléanthe,...

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  4. Je ne sais pas. Mais ils sont fixes, ils deviennent prison, on ne les regarde plus, ils perdent leur prix, je ne sais pas, me suis toujours méfiée des objets...
    Tiens, au lieu de mon nom, c'est trop long, je mets X. Dieu me reconnaîtra.

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  5. Ils suivent aussi des orbites ; nous tournons autour d'eux alors qu'ils gravitent eux-mêmes autour de nous, facile à démontrer, cette révolution copernicienne de l'objet, lorsque nous en cherchons un. Ils sont opaques mais pas autant que l'arrière-fond des choses sur lequel ils se découpent en en révélant la vacuité.
    Dieu a un peu de mal, ces temps-ci, à reconnaître les siens. Depuis qu'il s'est fait homme (hier) et qu'il a divinisé sa créature, il n'arrive plus à les distinguer clairement. Tout pour lui en lui et de lui est lumière. Dieu va acheter une paire Ray-Ban pour mieux se figurer les choses vivantes et étincelantes qu'il a lui-même créées mais dont il a oublié le nom.

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  6. Ce n'est que dans dix-huit jours, 18 heures et 18 minutes que Dieu se fera Homme, objet de la nature. "Objet: étymologiquement: "qui est jeté devant". Et donc, qui fait de l'ombre, la doublure de nous-mêmes. Dieu a créé l'Homme, donc Jésus, à notre image. La boucle est bouclée. Le serpent s'en mord toujours la queue...et ceci n'est pas une pipe.

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