jeudi 15 janvier 2015

Petit Précis de Curiosité Euclidienne (3)

La Loi Fergusson-Willis : Premier Principe

L’esprit de sérieux a des exigences que, même si nous le voulions, nous ne pourrions écarter. Parmi celle-ci, la fondation d’une nouvelle physique est la plus urgente. C’est pourquoi il nous faut  jouer sur l’évidence ambiguë, à la fois claire et obscure, afin de laisser chacun d’entre-nous libre d’en envisager les prémisses et ses plus étonnantes conséquences, légères et fluides comme une pensée sans fondement. La difficulté parait dès lors insurmontable : la fondation d’une pensée sans fondement est l’un des  pires  hiatus que l’on peut imaginer. D’autant que cette fondation émane d’une pensée sans fond, forcément. Nous sommes donc contraints à une rigueur et une cohérence dont l’élaboration doit se passer du tiers-exclus. Que la fondation d’une pensée sans fondement soit dans la nécessité extrême et douloureuse de se passer du principe de contradiction est une tautologie qui sert juste à nous remémorer l’obligation où nous nous trouvons de nous passer de l’ombre chaude des journées d’été. La sècheresse froide attend sa proie au tournant et ce travail de constitution est celui du  pénitent. Car c’est seulement pénitent et repenti que nous serons enfin à même de cerner la frontière équivoque d’une nouvelle physique, de la Nouvelle Physique osons-le dire. Car la Vérité est le domaine absolu dans lequel nous nous mouvons. 
Or cette  terre étrange et hors mode, sableuse et topaze, fait peur à tous. A cette fin, réanimer cette vieille loi Fergusson-Willis est un choix comme un autre car, avant tout, ce dont nous avons besoin maintenant, c’est d’une loi c'est-à-dire d’une Loi.


Le chemin est difficile et l’assurance qu’un jour nous puissions en voir le bout est loin d’être garantie[1]. Il faut se contenter de la promenade et des paysages surprenants que, peut-être, elle nous offrira. La ligne s’est perdue dans le nuage et de ligne est devenue ligne-chose, ligne à peine vivante, ligne à peine morte. A ce niveau second de l’ordre, elle se complait dans l’invisible. C’est pourquoi il est désormais bon d’envisager la nature interne du nuage.

L’intimité d’un nuage est ce qu’il y a de plus ardu à percer. De par sa substance impalpable, il n’y a en lui rien qui puisse faire l’objet d’une mainmise fût-elle gracile et mince comme un péché véniel. C’est dans cette évanescence déliée (le nuage offre une parenté  voisine de l’absolu) que se perdent les lignes abstraites. Ce n’est pas que le nuage soit comme le sommeil ou l’assoupissement pensif des fins d’après-midi lorsque le vin achève de nous dissiper dans l’éparpillement confus de nos rassurantes convictions et de nos si pénibles idéaux. Loin de là, et il faut d’ailleurs se méfier des interprétations phantasmatiques promptes à  voir dans les nuées le résultat aisé de singulières rêveries plutôt issues de la somnolence imaginative d’une adolescence séminale et chimérique que d’un esprit mûri par l’accumulation de couches successives  et de superpositions de niveaux.

Car le nuage est ce qui fait qu’il y a quelque chose même si ce quelque chose est rien.

L’abstraction dédaigneuse pénètre donc dans l’écart nuageux. La question, dont on saurait aisément se passer –on l’a dit -, mais qui, précisément par son innocuité même, montre toute son acuité, la question donc est la suivante : comment de ces lignes d’inexistences, des lignes-choses ont-elles pu s’exposer tout à coup et comment de ces dernières un Monde-Chose que l’habitude nous fait supposer dense, a-t-il pu forcer l’assentiment général à sa croyance ?

Nous sentons l’instant décisif, le moment songeur et préoccupé, un peu comme si notre petite flânerie, au détour d’un sous-bois parfumé de fleurs ignorées, agitait en nous une inquiétude concave et affermie. L’obscurité atteint son comble : un brouillard épais, tellement épais qu’il arrive à se cacher par soi à se cacher en soi, un trouble bleu-nuit tel qu’il en arrive à brouiller la confusion elle-même, comme un masque qui arriverait à se masquer lui-même à lui-même . Il arrive en effet que les promenades les plus anodines prennent tout à coup l’accent dramatique des matinées de novembre, lorsque nos chaussures empesées du limon pesant nous contraignent, dans l’urgence de l’éminence, à reconquérir la matière forte, c'est-à-dire le domaine gelé de l’Âme.

La Loi de Fergusson-Willis[2] est la clé des choses. Sans elle, le monde reste emmuré dans la peur et la folie. Et c’est tout ce que nous ne voulons pas.

Trois Principes en structurent l’architecture baroque.

Premier Principe de la Loi de Fergusson-Willis

« Dans les nuages qui glissent sous nos pieds, fragiles et insignifiants, le vent est une allure du feu. Le vent est la vitesse même du feu qui habite les nuages. Et rien d’autres. »[3]

Si la ligne sans existence, pure et abstraite, est vie pleine, totale, entière, mais solitaire alors le nuage est feu aussi, souffle de feu, combustion virile de lui-même. Le feu est feu de lui-même. Il grandit de ce qu’il absorbe et ce qu’il absorbe est toujours du feu.

C’est au centre du nuage que la ligne vierge rencontre le feu impersonnel et fonde avec lui un système inconscient. Cette connexion impossible va déstabiliser la formation nuageuse en modifiant la nature entière de sa composition. Le nuage devient instable, s’agite, perd de sa résolution. Son essence s’évapore. Les mondes qui se déplaçaient en lui dans une coexistence précaire ouvrent un conflit majeur. L’équilibre est rompu : tout branle, court, s’affaire autour de mille petites choses dont il n’avait pas connaissance auparavant. Les Mondes s’examinent, se côtoient, se débattent, se fuient, se choquent pour qu’enfin épuisés de cette vanité mobile ils s’astreignent à de solides ascèses. Alors souvent les pèlerins observent ces nuages flétris ou désagrégés vêtir doucement la surface des fleuves vénérables ou reposer aux sommets de montagnes éteintes, mourant encore un peu plus de ce dernier pas.

La Totalité a muté et ses Mondes intérieurs n’en ont pas encore pris connaissance. Seul leur reste un visage sans substance, pauvre figure de leur ancienne arrogance. Une chose s’est perdue dans cet embrasement.
Le grand mérite de Fergusson-Willis est d’avoir dévoilé la nature de cette perte.

La ligne a grossi, s’est dilatée, s’est accrue d’elle-même, à porter sa puissance à un exposant  sans limite. Elle s’est épaissie, a pris de la bouteille, est devenue trait. Du moins dans sa partie morte, celle qui nous intéresse : la ligne dilatée est ligne morte, énergie  morte. La ligne absolue a changé de nature. Elle est devenue lourde, inerte, sécable, anatomique. Le feu, son père,  géniteur innocent de sa nouvelle tournure, de son nouvel aplomb, s’est lui-même, en partie en tout cas, transformer en vent, vent agité ou calme, anxieux ou serein, chaud ou froid, sifflant ou tourbillonnant, songeur Harmattan ou Sirocco millénaire .

Le Tout reste unité constante au cœur même de ses déboires.

Alors, cette Totalité que l’on disait tout à l’heure à l’agonie (lorsque les pèlerins, sauvages et nus, l’observaient, avide de paix et de péchers), cette Totalité à l’aspect épuisé, c'est-à-dire le nuage dans toutes ses componctions possibles, s’est donnée dans tous ses points de vue, car le nuage est tout ce qu’il est dans chacun des profils qu’il offre. Le nuage, ou l’écart, est ce bouillonnement continu, aboutissement de la querelle qui oppose depuis toujours ligne abstraite et feu perpétuel.

Le nuage est transformation du système ligne et du système feu. Tout a changé en se conservant dans l’uniformité de l’étendue et de la durée. Le nuage est donc bien ce champ dont tout à l’heure nous avions besoin. Il est champ de lignes et de feu mais est aussi autre de ce qu’il est le champ.

Il est fond de guerre et forme que lui donne la guerre.

Le nuage, en s’accordant aux variations des affrontements incandescents, est l’origine du monde. Tout simplement. L’écart guerrier. Sans origine lui-même, il n’est que puissance, force soumise à ce qu’il autorise. Le vent qui, en lui souffle les lignes mortes hors du champ, est encore du Feu.

Alors les lignes mortes, chassées du nuage par le vent et par leur masse mélancolique, déjà nostalgiques d’un passé non encore advenu, s’accumulent les unes sur les autres dans un espace vide qu’elles remplissent sans stratégie et sans but, après une chute dont elles ne sont pas responsables et à laquelle cependant elles aspirent.

C’est pourquoi le Bric-à-Brac est le premier sens du mot « monde ».
Et le Bricolage[4], sa Philosophie Première.





[1] Il  faut avertir le courageux lecteur que l’inversion des valeurs est ici première. Par exemple quand il faudra bien parler d’obscurité, il faudra n’y voir que lumière, sans cependant que la réciproque soit vrai.
 Fergusson-Willis'  first principle : 
«Amidst the vague clouds gliding under our feet, fragile and meaningless, the wind is the fire's pace. The wind is the actual fire's speed inhabiting the clouds. Absolutely nothing else." 
Fergusson-Willis, October 1888, UpSideDown Village (Anglelande)

Cette Loi eut peu de retentissements dans les cénacles scientifiques. Soumise à la critique de critères abscons et obsolètes, le jugement épistémologique s’est montré envers elle d’une rigueur extrême. Fergusson-Willis eut à subir les pires représailles, le mépris et la moquerie partisane. Comme si un haussement d’épaule ou l’ironie haineuse  suffisait à annuler la fermeté dynamique de la Vérité. Encore aurait-il fallu admettre le théorème de Vilmard - Couillet à savoir que les plus belles formes sont celles qui n’ont pas besoin d’appui.

[4] Il est d’ailleurs aimable de savoir que Fergusson-Willis ne perdit jamais le goût de l’outil dont il connut rapidement les plaisirs sophistiqués. Son enfance délicate fut longtemps bercée par le son rassurant des machines à vapeur installées dans l’atelier de son père. Une presse de fabrication arménienne, par exemple, suscita  une admiration qui ne se démentit jamais. Il importait peu qu’elle produise quoi que ce fût : le mouvement des bielles et des bras métalliques suffirent à lui procurer ses premières jouissances. (Une des premières biographies sérieuses à avoir échappé à l’ostracisme relate cette particularité psychique, in Fergusson-Willis, Unconscious Desire and  Man Machine , by Malcolm Lannoye, Thames Editions, 1915). 

mercredi 14 janvier 2015

Poèmes de l'Insignifiance (59)

Le temps, maître
Silencieux
Le temps qui voile puis révèle
D’abord les teintes vivantes
De ce qui est avant tout
Sans nom, sans famille
Orphelin de ce qui est soi
Le laurier, rose avant d’être laurier
Le nénuphar, rond avant d’être nénuphar
Et les parfums, sucrés, secs ou épais
Avant d’être vanille ou cannelle
Les bords de mer
Où l‘ambre se mélange à l’émeraude
Les crépuscules, cuivre ou carmin
Sans passé comme le matin et la nuit

Le temps
S’étend de ce qu’il crée
Et les jours, les mois et les années
Tout entier contenu dans la seconde qui roule sous nos pas

Longue comme les siècles

samedi 10 janvier 2015

Ombre du Monde (10)



Des après-midi tranquilles !

Vers 14 heures, Chloé commençait ses visites aux clients. Elle sautait dans sa voiture et s’en allait, la tête pleine de stratégies. Si elle ne débutait pas vraiment dans le métier,  on ne pouvait cependant pas lui supposer assez d’expérience pour qu’il lui fût loisible d’écarter, parmi celles qu’on lui soumettait, toutes les propositions qui ne lui plaisaient guère ; par conséquent, elle devait composer. Cependant, si elle ne devait pas faire la fine bouche,  sa sagacité et son discernement, à la fois dans le travail en lui-même et vis-à-vis des maîtres d’œuvre, lui offraient généralement la possibilité de conclure un marché qui, de prime abord, ne l’intéressait pas. Chloé s’était donnée quelques années pour se faire connaître, elle avait la certitude de son talent et ne doutait aucunement de l’heureuse échéance de sa pratique professionnelle. Elle avait eu les meilleurs professeurs, dans les meilleures écoles, avait accompli avec une grande réussite les stages les plus pointus, mais son atout majeur, c’était cette force inspirée, cette énergique détermination, cette hardiesse volontaire hors de laquelle rien de ce qui est grand ne peut apparaître à la lumière  et être reconnu comme tel aux yeux de tous. Certes, elle avait conscience que sa spécialité n’exigeait pas la gratitude sociale et affective que d’autres domaines, artistiques notamment, pouvait revendiquer, mais elle s’attachait à ce que son habileté technique soit plus qu’un simple gagne-pain : les yeux fixés sur ses objectifs, ses dossiers soigneusement et adroitement préparés,  Chloé se présentait toujours avenante et fraîche, affable et amène, avec une étonnante connaissance du cœur humain qu’une série de séminaire en marketing n’avait fait qu’affiner. Il y avait, dans ses manières d’être, dans sa façon de sourire ou même simplement de serrer la main, quelque chose de parfaitement poli. Même si l’on  ne pouvait honnêtement la réduire à ce simple lustrage, à cette politesse civile qui n’était pas seulement prévenance conventionnelle, elle donnait néanmoins l’impression, à qui ne la connaissait pas intimement, de n’être que légèreté d’esprit, que facilité obligeante, bienveillance courtoise face à laquelle le client le plus acariâtre et l’entrepreneur le moins aimable  ne résistaient guère longtemps tant il apparaissait difficile, non seulement de contrarier sa cohérence argumentative, mais encore de chagriner longtemps une personne aussi attentionnée et soucieuse toujours du point de vue d’autrui. Chloé imposait naturellement la galanterie dans le champ miné des tractations budgétaires et esthétiques. Enfin, c’était le plus souvent le cas. Et il n’y avait cependant là rien d’enjôleur, et encore moins d’aguicheur, non, elle possédait seulement une séduction, un charme qui n’avait rien d’appris, d’attendu, mais qui émanait d’elle comme la réflexion d’un esprit lucide et limpide. Lorsqu’on lui parlait, on n’avait pas seulement le sentiment d’être unique, on se sentait aussi accueilli dans un univers sans arrière-pensées, parfaitement déchiffrable, lisible et net. Et cela, même le plus abruti des patrons à qui elle avait affaire le ressentait, sans jamais, toutefois, être capable de comprendre précisément  la nature de ce qui lui  arrivait.                     
Avec Chloé, on ne voyait jamais rien venir.
A 14 heures 30 ou 15h. 20, selon les jours, Antoine avait achevé son épuisante journée. Il quittait l'établissement, remontait dans son break japonais, posait ses mains sur l'élégant volant gainé de cuir noir (qu'on lui avait livré avec une aiguille et un fil très résistant et qu'il avait ainsi pu placer lui-même), respirait profondément quelques instants avant de démarrer lentement. Sur le chemin du retour, il ressassait les fondements idéologiques dont il avait tant besoin de se souvenir le matin. Non, décidemment, non, la raison et sa théorie d’arguments ne viendraient jamais à bout des préjugés, des errements passionnels parce que ceux-ci, profondément ancrés dans l'esprit humain, en constituaient radicalement le délire aveugle. Il avait lu quelque part le grave soupçon que portaient certains penseurs sur les présupposés de l’Aufklarung : les peuples choisissaient leur servitude et, tous les jours, lorsqu’il parcourait dans l’autre sens le chemin qui le conduisait le matin au fond de la Caverne, tous les jours, il se répétait que, décidemment, c’était Spinoza qui avait raison contre Descartes, et Sade contre Kant ; bien que cette pensée le soulageât un instant et qu’il se sentit moins seul par le fait même d’y réfléchir, elle ne pouvait guère apporter à son mal qu’un antidote temporaire, valable à très court terme. La compagnie des grands esprits, en effet, ne suffit pas pour ôter de la conscience blessée le sentiment d’une détresse profonde, d’une crispation morale d’autant plus qu’un deuil quotidien et répété finit par conduire d’abord au paroxysme surexcité et révolté, ensuite au déchirement solitaire et désolé une âme désormais sans appui : il se sentait sans poids, sans consistance et sans tenue, hors de toute spontanéité, jusqu'à la nausée ; jeté de son habituelle assiette, absent et passif, il fixait la route : devant lui,  les arbres qui la bordaient perdaient progressivement toute espèce de généralité : ce n’étaient plus des chênes ou des hêtres, même plus des arbres, à peine des végétaux, seulement des singularités vivantes, des absolus intensifs, des puissances dynamiques, qui, sortant du langage et des signes, retrouvaient leur nue innocence. Comme lui, il se diluait  petit à petit dans les lignes droites, les virages, les lacets, dans un paysage qui semblait  avoir de moins en moins d’épaisseur et si peu de réalité ; et encore que cette altération du réel  le troublât jusqu’à la ressentir pour lui-même, ce déficit même de la matérialité  intensifiait étrangement sa compacité : l’atmosphère devenait plus dense, plus dure, plus sévère, sa pénétration plus ardue, plus haletante. Un univers réellement en défaut pour une conscience en excès, sans cesse assoiffée, affamée d’intelligibilité, de clarté, de distinction. Un univers naïf dans sa présence pourtant, ininterrompu, sans délimitation, tout en puissance. Un mode d’existence si diaphane, si léger. Non pas un monde trop riche pour la conscience que l’on peut en avoir...non plutôt un esprit insatiable, trop exigeant et intrusif pour un monde  simple comme une poire suspendue à sa branche.  La conscience, quel surplus ! Et comprendre, quelle maladie ! Alors, au milieu de cet univers incertain et impondérable, au milieu de ce monde flou, dilaté, mouvant comme un songe sans image, qui, pour se donner une apparence de tenue reposait sur des compressions formelles et des simulacres universels, l’image de Chloé se cristallisait, la vision de sa femme, de cette femme qui, croyait-il, avait réussi à faire de lui un homme, pas uniquement parce qu’elle lui avait donné le courage d’aimer enfin sa bite pour elle-même (!), de se pervertir en quelque sorte, pas seulement parce que, par elle, il avait compris que l’amour n’est rien sans les corps, que l’amour pouvait, oui, être égoïste, mais surtout parce qu’elle avait réveillé une puissance, une sûreté dont, pendant longtemps, il n’avait jamais eu la révélation. Et cette simple évocation suffisait pour qu’il revienne progressivement dans l’espace humain, celui des mots et des idées où, à nouveau, il retrouvait le fondement solide des noms et la construction possible d’un sens. Ragaillardi, il se raffermissait suffisamment pour éviter d’inoculer au domicile conjugal le marasme lancinant qui commençait à le ronger et dont il évaluait si mal l’étendue, l’attribuant à la fameuse période d’adaptation. (« Tout cela n’est si grave, les choses peuvent changer, vont changer... ») si bien qu’une fois arrivé au seuil de sa demeure, il avait presque totalement repris contenance. Dans l’entrée, il se débarrassait posément de son manteau ou de son veston,  entrait ensuite calmement dans la cuisine,  apercevait bien souvent un morceau de fromage, se rappelait, à ce petit détail, la présence de sa femme. Il souriait à ce petit oubli ménager, elle toujours si méticuleuse, comme s’il devinait dans cette étourderie le souvenir qu’elle avait eu de lui ce midi. Alors, il faisait comme Chloé quelques heures plus tôt, se passait un café noir, s’asseyait et, fumant une cigarette, pensait à elle. Lentement, il se mettait à préparer le repas, et réunissant ce qui tantôt s’était intérieurement dispersé, était heureux à nouveau de la vie qu’il menait. Il n’y avait vraiment rien de bien surprenant à rencontrer un certain nombre de difficultés dans un nouveau travail («  Non, allons, ce n’est pas étonnant »). Simplement, il n’échappait pas à la règle et devait par conséquent s’y faire. Il n’y avait rien d’anormal dans cette situation. Il s’achèterait quelques livres, quelques traités de pédagogie dans lesquels il trouvera peut-être et l’origine de ses ennuis présents et les remédiations idoines. Il s’intéressera à son métier, voilà tout, prendra ses renseignements, demandera de l’aide. Allons, on ne fait pas le monde en un jour. Ainsi, il avait à sa disposition un véritable arsenal de justifications, de demi-excuses, de preuves, de témoignages qui l’exonéraient d’un trop long désagrément ainsi que de la neuve et sourde  angoisse que l’instruction publique, c'est à dire l'instruction judiciaire répandait jour après jour dans l’étoffe même de sa destinée. Cependant, pour si laborieux et pénibles que fussent ses débuts professionnels,  il n’aurait pu, en aucune manière, en alléger les charge émotionnelles s’il s’en était confié à Chloé. Aussi valait-il mieux ne pas s’épuiser et l’épuiser par de superflues plaintes et trouver dans cette discipline du silence, plutôt l’ordinaire de la vie commune qu’une conjoncture remarquable qu’il aurait eu tendance à ramener à lui seul. A ces moments-là, il lui apparaissait que l’adversité, l’aspérité existentielle et l’hostilité évidente du monde extérieur, c'est-à-dire les données immédiates les plus banales, les plus naturelles pour tous, ne manifestaient rien d’autre que l’épreuve de sa liberté même. Il avait alors cette idée apaisante que tout a un coût et que la vaillance, le cran ou le sang-froid que la vie élémentaire demandait, avaient un prix, et que ce prix, il le trouvait dans le fait simple d’agir. Il  prenait alors un couteau et commençait à découper délicatement un oignon. En prenant soin de rester concentré sur chacune de ses couches internes qu’il hachait très finement, et sans même se rendre compte de la trivialité de ses réflexions, il  pensait tantôt que la seule erreur de Sartre fut la tentation qu’il eut  de se justifier, tantôt évoquait  un article sur la résilience qu’il avait lu dans une revue de psychologie américaine, tantôt encore, observant, définitivement serein, les rondelles sulfurées du condiment tomber dans le plat, il convoquait le dévoilement infini de l’Être chez Heidegger et y voyait la condition de toute modernité.

mardi 6 janvier 2015

Textes Pignoufs (2)


                        To Be Two Or Not To Be Two

Alors être deux, c'est être quatre : ce que je crois vivre et ce que je vis réellement et l'autre, ce qu'il croit vivre et ce qu'il vit réellement, Et aussi ce que je crois qu'il vit et ce qu'il vit réellement, ce qu'il croit que je vis et ce que je vis réellement. Par conséquent, en fait, être deux, c'est  être huit . Mais ce n'est pas tout, ce serait trop simple : ce que je ne crois pas qu'il vit et qu'il vit absolument même s'il ne se l'imagine pas et ce que je crois qu'il ne vit pas alors qu'il croit peut-être qu'il le vit même s'il ne le vit pas et que lui, l'autre, là, ce qu'il ne croit pas que je vis et ce qu'il croit que je ne vis pas alors qu'en fait je vis ce qu'il croit que je ne vis pas et ne vis pas ce qu'il croit que je vis tout en vivant ce qu'il ne croit pas que je vis et ce qu'il croit que je ne vis pas alors qu'il croit en fait et naturellement que je ne crois pas à ce qu'il croit que je vis tout en ne croyant pas du tout que je ne crois pas qu'il ne croit pas à ce que je vis et que lui non plus il ne croit pas à ce que je ne crois pas que je vis puisque je vis ce que je ne vis pas et crois à ce que je ne crois pas. Comme lui qui croit que je crois qu'il vit ce qu'il ne vit pas tout en en ne croyant absolument pas qu'il ne croit pas à ce qu'il ne croit pas qu'il ne vit pas; Etre deux, c'est être seize, Trente-deux..C'est pour ça que je disais parfois à ma femme qu'elle s'adressait parfois à un autre lorsqu'elle me disait des trucs et que peut-être, en fait, elle s'adressait réellement à l'être que j'étais ou suis mais que j'ignorais être ou que c'est l'être que j'étais qui refusait de saisir ce qu'il était en se basant sur ce qu'il croyait qu'il n'était pas ou l'être que je croyais n'être pas qui refusait de voir l'être que j'étais réellement tout en refusant de croire qu'il était  l'être qui s'ignorait en déniant la remarque qui visait-pensait-il-sagace- l'être qu'il se savait ne pas être et qu'il était malgré tout. 

Alors être deux, c'est être mille.

Ou dix mille.

dimanche 4 janvier 2015

Poèmes de l'Insignifiance (58)

Женщина является Лучший мужчина

Je recherchais dans ma mémoire
Les yeux sombres d'un ciel oublié
Mais la mémoire part en voyage
Sur des routes sans appel
Où tes jupes relevées
Conservent
Les mots intraduisibles
Qu’elles ont écrits sur mon corps

Or, Les fruits cueillis ne meurent jamais
Et dans ces lacis de rues et de chemins
Dans ces paysages désorientés
Dans ces intérieurs muets
Ces grimaces de fauves
Rien que tes cuisses
Pour me sauver
De moi-même
Un instant.