On a su bien après que les gens avaient tardé à partir. C’est lorsque des ignitions spontanées eurent lieu que le taux de départ s’accrût considérablement : des lacs s’enflammaient, des voitures s’embrassaient sans que rien de mécanique n’en faut la cause, une équipe entière de télévision périt dans les véhicules où elles s’abritaient. A ce sujet, on rapporte que les télévisions se mirent à exploser et les GSM à incendier les oreilles des gens. A Calcutta, un avion perdit ses ailes au décollage alors que l’armée russe ne comprenait pas pourquoi ses sous-marins n’arrivaient plus à plonger. Le désordre se généralisait. A Londres, Big Ben et le Parlement furent radiés de la carte par une pluie de roche qui dura plus de 12 heures. La panique s’était durablement installée et les scientifiques disparurent.
Aime ! Donc !
Debout, près de la table qu’elle avait dressée, Chloé arrêta un instant son geste et, immobile, la louche encore à la main, vit entrer Antoine, hésitant, les fixant étrangement comme s’il ne les connaissait pas, elle, son enfant et Tuz, oui, aussi étonnant que cela paraisse, Tuz était là. Elle l’observa se retourner deux fois, la main toujours à la clenche, mal rasé, sale, l’air plongé dans une inquiétude indicible. A côté d’elle, Tuz, qui attendait d’être servi, se raidit. Elle le sentit oppressé, et du sentiment qu’elle éprouva de son malaise naquit au cœur même son antipathie naturelle la désagréable ambiguïté d’apprécier malgré elle l’involontaire connivence avec l’objet d’une aversion toujours bien présente. Ainsi, même si elle avait à subir un acquiescement qu’elle n’aurait jamais cru habituellement souffrir, elle ne pouvait nier l’espèce de soulagement que lui procurait cet inattendu secours quoiqu’elle en perçût au même instant toute la perversité : il n’est pas d’esprit humain si engagé en lui-même qu’il puisse arriver à établir les conditions aseptiques propres à le protéger suffisamment longtemps de toute corruption morale. En effet, devant des circonstances extérieures qui ne donnent pas de prises et qui paraissent alors former la trame d’un destin, la faiblesse et la fragilité, filles de cette dissipation de l’âme, font saillie sur la volonté comme un balcon sur une façade ; en conséquence de quoi la fermeté devient vœux, et les espérances, craintes et découragements. Il en faut peu alors pour que dans les chambres des dames, il ne « pleuve des guitares ». Cela n’échappa pas à Tuz et même si le mouvement qui le saisit à la vue d’un Antoine au visage maigre et aux cernes rougis de fatigue ne fut pas feint, au moment de sa surprise, c’est la stabilité et l’indépendance de Chloé qu’il sentit vaciller. Il la savait forte, puissante à la mesure du dédain qu’elle lui témoignait depuis toujours, et il fut surpris de cet involontaire secours qu’il semblait lui apporter. Diable ! La situation était plus précaire et plus grave qu’il ne l’avait pensé ! Et à les voir tous les deux, Chloé, Antoine, on ne doutait plus de l’infranchissable distance qui s’était creusée entre eux. Là, toujours debout, Antoine, hagard, comme fou - oui il y avait de la folie dans l’écarquillement d’yeux qui semblaient par ailleurs s’être rapproché du nez – et Chloé, toujours aussi belle, Chloé aux longues jambes, aux seins tentants et à la croupe mordante, Chloé toujours élégante, à cette table, face à cet homme déchu qui avait été son mari.
Chloé qui le détestait pourtant.
- Chéri, te voilà, juste à l’heure, assieds-toi donc
Camarade ...Camarade... La secousse que Tuz avait provoqué chez Chloé, et dont il n’était en aucun cas dupe, et elle non plus - ça aussi il le savait – inondait son esprit de bonheur et de désir. Camarade ... C’était étrange, ce mot, si usité dans les années d’après-guerre, et qui reprendrait bientôt du galon, ce camarade qui devenait camarade parce qu’on partageait avec lui la même chambre.
- Ah...Mon camarade, dit Tuz, Comment vas-tu ? Cela fait un petit temps qu’on ne s’est vu.
- ...Euh...Tuz...Que fais-tu ici ? répliqua Antoine, le souffle court, le regard éperdu, passionné.
Chloé regarda Tuz d’un air convenu que la cécité d’Antoine empêcha de remarquer. Elle avait invité Tuz à son corps défendant et seulement parce qu’elle pensait qu’il était le seul à pouvoir aider ce qui restait de son mari. La situation dramatique dans laquelle se trouvait tout le pays ne permettait plus d’attendre et, alors que tous fuyaient, Antoine continuait à ne rien entendre d’autres que l’appel muet de la littérature. Alors elle téléphona à Tuz qui ne manqua pas de souligner la grande qualité littéraire des textes que lui avait envoyés son mari et, s’il voyait la possibilité de les publier un jour, chacun, néanmoins, devait maintenant songer à sa sécurité. C’est pourquoi il organisait un peu à la hâte son départ. (« Chloé, je peux vous appeler Chloé n’est-ce pas, avez-vous songé à fuir le plus rapidement possible ? »). Elle ne pouvait laisser Antoine (« Je ne peux pas l’ abandonner ... »). Les routes étaient difficiles, les difficultés d’approvisionnement, le carburant, rendaient la chose encore plus complexe. Lui, Tuz avait trouvé une astuce avec les autorités (« Il y a bien une solution, Chloé ... »). Muni d’un laissez-passer et de l’assurance de pouvoir se servir aux postes de ravitaillement de l’armée, il n’aurait aucune difficulté à rejoindre des régions plus paisibles. Voulait-elle venir avec lui ? (« Voulez-vous venir avec moi, vous, votre mari et votre enfant bien sûr ? »).
Il est des moments où les circonstances et les accidents ont force de loi. On ne pouvait plus attendre et, dès lors que l’ennemi propose une ouverture, il devient un peu moins hostile... Alors, dans un souffle, en sentant bien toute la difficulté de sa position, elle accepta (« Oui...Oui...C’est aimable...Vous nous sauvez ... »). On convint alors d’une petite réunion avant le départ (« Venez donc chez nous ! A deux nous serons plus forts pour convaincre Antoine .. »). Si elle y tenait ... (« Si vous y tenez, Chloé... »).
Elle y tenait.
- Voyons... Chéri...Mais tu sais bien...J’ai pris sur moi d’inviter Tuz, non seulement parce qu’il a de bonnes nouvelles mais aussi parce que je crois que...peut-être...
Elle ne cachait plus son embarras...Parce que je crois qu’il est le seul ici qui peut t’aider...Alors, j’ai téléphoné à André et l’ai invité pour parler ensemble de la publication de tes textes. Tu sais qu’il aimerait en éditer une petite plaquette...
Camarade...Camarade... camarade. En effet, rien n’unit mieux les hommes ou les femmes que la conviction de ressentir la même émotion, de sorte qu’alors chacun éprouve pour soi une des plus grandes satisfactions que l’âme humaine puisse ressentir, la certitude ferme d’appartenir ainsi à une même communauté de sensations, plaisir incomparablement plus puissant que celui qu’engendre la communion au sein d’une quelconque République des « Esprits ». Un moment, on a alors l’impression de se comprendre dans la naïveté d’une force instinctive qui attend, à son insu, l’occasion de voir l’idée de cette convergence inattendue en attirer d’autres...
Antoine, livide et muet, regardait Tuz, et même sa femme, et même son enfant qui ne le regardait pas, qui ne le voyait pas, comme s’il s’agissait de fantômes, de virtualités sans relief.
Pourtant les nouvelles étaient bonnes, il allait enfin être édité, certes à très peu d’exemplaires, pour un public restreint, mais il serait quand même publié, et pas à compte d’auteurs, cela Tuz lui confirmait à l’instant (« Non, pas à compte d’auteur, cela ne vous coûtera rien ») – il devait tendre l’oreille car les voix lui arrivaient comme portées par un désagréable effet d’écho- mais il avait bien compris, oui, une publication régionale sans avoir à assumer la honte de payer soi-même ce que l’on veut porter à connaissance.
- C’est ...c’est...bien...Oui, tu as...aimé...ce que j’ai écrit...
Tuz se sentit alors investi d’une puissance indestructible sur lui. Il regarda Chloé d’un regard léger et clair. Il rit.
- Je n’ai pas l’habitude de payer des frais à un imprimeur pour un travail qui me déplaît, voyons... Tu es de ces jeunes écrivains craintifs et peu sûr de leur talent. Un talent que tu possèdes, c’est certain, crois-moi ! Et ce n’est pas l’ami ici qui te parle mais le professionnel. Il prit ensuite le manuscrit, sortit un peu par hasard un feuillet et se mit à lire :
C’est bien dans cette terre de paix
Que le sillon creuse
Ardent et généreux
Les salines de la vie
Plaines obscures aux secrètes naissances.
- Simple, sec, sans la moindre sucrerie romantique ; j’aime ce refus du fantasme romanesque, c’est ce dont l’homme a besoin pour quitter l’enfance humide...et tous tes textes sont de la même veine, une aspiration démesurée à la réalité sèche, à la nue sècheresse, une volonté peut-être inconsciente de trouver du bonheur là où les hommes ne trouvent qu’ennui ou difficulté, du bonheur dans la résistance et dans la dureté des choses, de la vie et du monde...La condition fatale de la maturité et, en même temps, ce refus du temps que l’on ne fait que perdre, une maturité sans espace et sans temps, voilà à quoi me fait penser tes textes, Antoine, mon camarade...
Ils se mirent à boire, une fois l’enfant au lit, Antoine, ravi, Tuz disert, et Chloé heureuse de voir enfin la joie revenir à la maison. Il y avait si longtemps que les amis ne passaient plus. Pour cette raison, elle qui ne buvait jamais, elle qui ne fumait jamais, but et fuma et, lorsque Tuz sortit la skunk, elle ne se fit pas prier pour tirer au boulon. On mit de la musique...
- Je me rappelle, dit Tuz, je me rappelle d’un album sorti en 1972, un album des Beach Boys, je ne sais si cela vous dit quelque chose, nous ne sommes pas de la même génération, un album qui s’appelait Holland. Une pure merveille. L’Album par excellence de la période seventies des Beach Boys, une musique que je ne peux réécouter maintenant sans que des blocs de nostalgie ne m’assaillent...Une couverture frappante, typique de ces années-là, l’image reflétée dans l’eau et, pour cette raison, renversée, d’un petit vapeur hollandais, à quai, sur un canal d’Amsterdam. L’accès à la réalité par son reflet, médiatement, uniquement par l’image qu’elle donne d’elle-même, une sorte de nominalisme aquatique, de vérité platonicienne, un peu comme ça, enfin...
Et il se mit à rire. Et ils mirent à rire.
Tous commençaient à être un peu saouls, et la machine à petards - Tuz - tournait à plein régime. On riait. On parlait.
- Si je te parle de cela, Antoine, c’est que ta poésie dépasse cette image. Ta poésie n’est pas image ; avec elle, on se trouve face à la force pure du monde, immédiatement, dans l’implacable présence du réel...Ta poésie va au-delà du platonisme, si je peux dire...Ce n’est pas peu dire ! Hu ! Et il se remit à rire, puis Chloé et enfin Antoine. Et tous se remirent à rire, de gros éclats... On passait d’une chose à l’autre...Ivre d’alcool, embrumé par la fumée d’une marijuana poivrée au THC élevé, hors norme pour ainsi dire (« elle est bonne, hein ? »),Antoine ne voyait plus rien ; il était tout à cette joie que rien n’est capable d’amoindrir parce qu’elle rend aveugle là où on s’imagine la clairvoyance. Tuz était à son affaire, mimant les pitreries de ses collègues du Foyer, se moquant des huiles (« ah oui, ce directeur, un homme que le devoir fait bander...Haha...’suffisait de voir le nombre de ses maîtresses, le mec qu’ est plus qu’une bite, mais une bite citoyenne...haha... ») Et tous de s’esclaffer.
Chloé l’observait maintenant avec une chaleur dont elle ne prit pas conscience, empêchant ainsi le refoulement immédiat. Certes il était lourd souvent, mais avait plus d’esprit qu’elle ne l’avait imaginé, et lorsque, comme aujourd’hui, il avait pris soin de lui, ma foi, oui, il pouvait être drôle. Cette idée la gêna, elle se leva et gagna la cuisine pour préparer un peu de café.
Elle entend alors Antoine rire et parler avec Tuz et est gagnée par ce plaisir qui se manifeste parfois dans les fêtes les plus réussies, le plaisir d’une sensation de plénitude éternelle qui empêche de penser au temps qui passe et au lendemain qui dressera bientôt son inexorable rigueur. Tout à son plaisir, elle prépare minutieusement les petites tasses vertes, a le courage de les placer sur de petites soucoupes. Dans le salon, on entend Antoine chanter puis soudain, plus rien, ou plutôt des bruits de pas qui se précipite vers les toilettes. Elle n’a pas le temps de s’inquiéter. Un petit bruit près d’elle et puis deux grosses mains d’hommes qui lui pressent fortement les fesses et soulèvent doucement sa robe...Elle se trouve soudain sans force devant ce qui arrive. Veux sans vouloir. Elle laisse alors Tuz la caresser, le ventre, les seins, commence à s’exciter, sent le sexe de l’homme tout contre elle, qui presse, s’empresse, y court... Lorsqu’il lui abaisse brutalement sa culotte, elle n’a plus qu’une envie, en dépit de tout, une seule chose ...
Et cela tombe on ne peut mieux car c’est à ce moment précis qu’il lui glisse à l’oreille : « Tout de suite, maintenant ou jamais... »
Une table en désordre, des verres empourprés de vin caillé, tachés de graisse, des plats où les restes du festin refroidissent, figés dans l’huile solidifiée, des chaises tirées brutalement, des cd et des disques hors de leurs pochettes, la vieille platine Lenco tournant seule depuis des heures peut-être, une odeur forte de marijuana et de tabac à laquelle se mêle celle du suif des bougies presqu’éteintes, l’éclairage tamisé, et Antoine, le front chaud, puis froid, confus, de toute manière, le cerveau enserré et comprimé par une courroie tendue, implacable comme de l’acier, qui lui découpe le haut du crâne ; couché sur le divan, Antoine qui se lève, les yeux ouverts sur le désastre, amnésique sur le coup, la bouche sans salive, avec, au fond, le goût amer, métallique, du vin et des cigarettes, ... Des voix et des échanges qui reviennent, par morceaux, mais seulement un faible écho qui s’évanouit pour donner naissance à un autre, des voix qui parlent en lui...Tuz grondant sur le capitalisme,le rire soudain stupide et ivre de Chloé...Et lui...trébuchant, hoquetant, urinant et vomissant à côté de l’évier du WC.
Humilié, à peine redressé, incapable de se relever, craignant la posture verticale et ses nausées, il se recouche, avec des sensations de vitesses différentes, avec l’impression d’aller tantôt plus vite tantôt plus lentement que la durée ordinaire, cette impression déconcertante de se devancer lui-même dans le temps, c'est-à-dire aussi et au contraire d’être ralenti, freiné, à l’écart de son rythme propre, différé, les idées en retard, le sentiment fantastique de se regarder faire, de s’observer de loin, de haut, dans ce dédoublement bizarre où celui qui avance est en même temps, en même temps !, celui qui recule...et les yeux, les yeux rougis par le tabac, l’alcool et la drogue, les yeux translucides que plus rien ne traversent, ce yeux souffrants qui se retournent dans les orbites...La migraine...L’horrible migraine qui désavoue les localisations, qui en abroge les modes, les intervalles, les reliefs, qui accentue ou annule les écarts, les rend plus aigus, créant un milieu où matière, temps et espace fusionnent leurs essences pour ne plus se manifester qu’en crudités sonores, dissonances pourtant sans éclat, plates et douloureuses. L’horrible migraine qui sonorise l’inerte, qui rend à la matière la vérité de son bruissement, qui capte le son du silence comme ces radars qui sont capables de s’emparer des soupirs discrets du vide stellaire.
On n’a jamais suffisamment pensé les puits métaphysiques de la gueule de bois.
Finalement, Antoine se lève, courbaturé, cassé, angoissé. Déshydraté, il se rend à la cuisine, boit, boit, boit à grande lampée de l’eau froide, froide, froide, la laissant couler, couler, couler des commissures, sur sa chemise, bientôt trempée, le long de son pantalon jusqu’au sol. Par moment, il se sent mieux, mais ces moments sont fugaces, et la nausée infâme le reprend ; alors il se recouche, se relève, meurt une fois mille fois. Il regarde l’horloge : quatre heures.
Il se décide enfin à monter...se cramponnant à la rampe...Et chaque marche le voit vaciller, mais il tient bon... arrivé au palier, il reprend son souffle en regardant ses pieds...Il lève les yeux, ces yeux douloureux...tâtonne, les mains aux murs, les lèvres encore rouges de vin...Il avance, entend de petits cris, non, des sanglots, il y a quelqu’un qui pleure...L’enfant...Il s’inquiète alors...L’enfant geint...Il est malade ! Il souffre ! Le couloir se tord tout à coup...les perspectives déformées, le petit corridor se rétrécit...Il écoute...le souffle court...haletant...non, des plaintes, de petites plaintes, pas des larmes, pas des sanglots...pas l’enfant...des gémissement plutôt...Il avance encore, la porte de leur chambre est légèrement ouverte...Il veut y pénétrer...Un cri plus perçant que les autres le paralyse...Il regarde...Il y a un couple dans leur chambre...Une femme, poitrine nue, la jupe remontée jusqu’aux hanches,...et sur elle, derrière elle, un homme, le pantalon sur les mollets, qui la prend...Il pourrait voir leurs visages...mais pourtant ne les voit pas...ce qu’il voit, ce sont les seins de la femme, ces seins qui se balancent dans tous les sens, de gauche à droite, de haut en bas, en cercles impudiques et obscènes, et l’homme, soufflant, han ! han ! han ! la panse ventrue reposant sur les fesses de la femme, et celles-ci, secouées, agitées par la brutale pénétration...Elle crie à nouveau...Antoine ne voit plus que des cheveux qui tourbillonnent dans les airs...De plus près...L’homme frappe sa croupe...la chair se tend...Soudain...elle se redresse...gémit profondément...Il lui tire les cheveux...La traite de pute, de salope, de poufiasse...Elle plonge...sa tête enfouie dans l’oreiller, ...se cambre jusqu’à la douleur et au comble de l’excitation, livre mieux encore son cul au désir du mâle qui prend alors tout ce qu’elle lui donne, dans une virilité sans faille qui ne connaît plus l’indécision, qui ne sait plus rien de la demi-mesure et de la volonté faible, qui la prend enfin par le cul dans cette conviction absolue qui se passe de foi....Elle hurle, halète, ferme ses mains, prend ses couilles dans les mains, les serre contre elle, Antoine voit que ces mains, les mains de cette femme, ces mains avides, ces mains de cette femme aiment à les sentir contre elle, contre ses fesses, entre ses mains, ces couilles...Et le cul adipeux du bélier qui la bourre, han ! han ! han ! bouge ses graisses à chaque coup de queue, en allant, en revenant, en allant, en revenant han ! han ! han !...Avec toujours ces visages...qu’il ne voit toujours pas...Antoine se recule, il ne voit plus rien maintenant, il entend encore...Il glisse le long du mur, la tête entre les mains, en sueur, le dos trempé... tremblant....il se redresse, descend les escaliers, rate les dernières marches et heurte une petite table en verre,...il saigne au menton...Il ne s’en rend pas compte...le sang coule...Dans le petit salon, il voit des lumières vertes, rouges, bleues qui se mêlent, tremblotantes, ...Il se dirige vers elles, ...Il entre...se rappelle...devant la télé allumée...ils avaient fumé, là, avec Chloé et Tuz, avait beaucoup ri d’un type qui expliquait comment bien rincer sa voiture...beaucoup ri, oui, avant que tout ne bascule, puis la télé sans le son...Chloé, Tuz, ...il n’a aucune idée d’où ils peuvent se trouver...quelque part...oui, quelque part sans doute...Il s’avance vers l’écran jusqu’à s’y trouver à moins d’un mètre...Une femme hurlante qui tient un enfant ensanglanté dans les bras...ces hurlements muets, mêlés toujours à ce cri, à ce cri qui vient du haut, le beuglement de la femelle qui se fait encore prendre, là, si près de ces bombes, de ce sang...des chasseurs-bombardiers en rase-motte, un village en feu...Du fer...des rayonnements partout aux horizons, dans une lumière verte....Des ruines...Un homme ou une femme qui brûle... ce chanteur maintenant interviewé, qui sourit...et cette pub pour poêle à bois et brique réfractaire...Et l’homme, l’homme aussi dont Antoine entend le souffle court, ahanant...braillement de souffrances mêlées...Han...Han...
Il s’assied, fixe l’écran...Des images apparaissent, se fondent les unes dans les autres, la figure pleine de sang, il regarde...Un match de football...des gens qui chantent, qui dansent......Le silence...en haut...enfin...
Il entend...quelque chose derrière lui...se retourne...et voit l’homme, immense, l’homme nu, gros, gras, la bite fatiguée et humide, gorgée encore de sperme, coulante, l’homme sans visage qui le mire avec ce corps qui le méprise...Il se retourne, va à côté...Antoine l’entend se rhabiller et dire quelque chose à quelqu’un...On échange quelques propos...Il fixe de plus en plus intensément un écran où des paysages africains défilent à leur tour, mais il ne les voit déjà plus...La porte s’ouvre, puis se ferme...Une voiture démarre, dans l’aube pâle qui projette maintenant ses lueurs froides...Il n’y a plus rien...Alors puisqu’il n’y a plus rien, plus rien à la télé, en en fixant cependant l’écran vide, Antoine dit tout bas un poème :
Et pourtant en ce clin d’œil
Le regard porte une certitude
Qui toujours subsistera :
Même sans mémoire et malgré l’anéantissement,
Même sans ce qui peut recueillir ce qui doit être recueilli,
Rien ne pourra faire en sorte
Que jamais rien ne fut.
Il n’y a plus besoin,
Alors que nous sommes là,
De villes enfouies sous les sables,
Pour maintenir dans l’être
Cette vérité si simple,
Cette vérité si cristalline
La vérité de ce que nous fûmes,
Maintenant déjà.
Puis, lentement, il se lève, ne voit pas sa femme en peignoir qui le regarde, mortifiée et abasourdie, et va vomir à nouveau dans les toilettes, posément, presque tranquillement, sur les étoiles blanches, mauves et violettes qui surgissent, heureuses et enthousiastes, de la cuvette jaune.