samedi 3 janvier 2015

Ombre du Monde (9)



Au travail !

Après un dernier signe d’adieu, et alors que, dans son automobile rutilante,  la force Idéelle guidait véritablement un Antoine enflammé et enfiévré sur le théâtre de son ministère, Chloé fermait  la porte (toute l’huisserie avait été finalement modifiée, sauf dans l’ancienne grange où l’on avait percé de larges baies vitrées qui ouvraient l’espace sur l’extérieur), débarrassait la table, rangeait le lave-vaisselle, y mettait un liquide biologique qui évitait les problèmes à la fosse septique, nettoyait elle-même les pièces les plus fragiles, les remettait avec soin à leur place, donnait ensuite un coup de balai, essuyait l’évier de pierre, la table, le plan de travail ; elle remontait enfin s’habiller, choisissait avec attention et exactitude ce dont elle avait envie de se vêtir, redescendait au salon où elle s’étendait un moment sur le sofa indien, prenait sur la table basse  un magazine de décoration qui y traînait souvent et qu’elle parcourait superficiellement pour se mettre en train avant de gagner, dans une dépendance attenante au corps du logis son petit bureau ; elle s’installait alors devant son ordinateur, allumait une cigarette, relevait ses mails, faisait le tour des nouvelles du jour et seulement alors commençait à examiner ses derniers projets, revoyait les cahiers de charge qui lui étaient revenus, reconsidérait  les clauses de certains contrats et réétudiait les demandes ou les offres nouvelles de clients récalcitrants, difficiles, généralement d’humeur morose, dont les irritations parfois puériles et mesquines, si elles l’agaçaient régulièrement, n’étaient cependant pas de nature à la contrarier très longtemps : il y avait en elle un noyau lisse et ferme, à un tel point étanche aux impressions tristes que ces dernières ne trouvaient nulle terre favorable pour y imprimer leurs empreintes et y incruster leurs venins. Elles demeuraient, pour ainsi dire, à la périphérie, au bord de son être ; sans la gravité des solides, volatiles et gazeux, l’évaporation était leur sort. Non qu’elle ne ressentît jamais rien, qu’elle fût indifférente à tout, mais, au contraire, quelque affectée qu’elle fût, une émotion plus forte que les autres finissait toujours par l’emporter : c’était cette emprise, ce contrôle, ce flegme qui mettait le trouble à distance en lui donnant le temps d’y répondre de manière appropriée. Elle savait toujours ce qu’elle voulait, et l’affirmait sans le moindre doute. En ce sens, Chloé pouvait être une redoutable négociatrice, d’autant plus impitoyable que ses argumentaires ne faisaient fond sur aucune animosité, aucun ressentiment.
Quand elle donnait son premier coup de téléphone, il était 9 heures 30 ( un magnifique Radio réveil, de couleur métallisée, avec projecteur radio piloté ZZV452SQ et affichage de la température extérieure ainsi qu'un réajustement régulier de l'heure par satellite géostationnaire -sans oublier le décalage heure GMT- une merveille qu'elle avait eu un peu de difficultés à se procurer mais dont l'inoubliable efficacité effaçait les inquiétudes et les petits tracas qui avaient présidé à son acquisition)

A cette heure-là,  après avoir patienté nerveusement quelques temps dans la salle des professeurs, après avoir absorbé rapidement quelques cafés froids et senti quelques coliques abdominales, Antoine, loin des formes intellectuelles et abstraites, se dirigeait, inquiet, vers son local, le 36 B. Tech. / 1A (dont les couloirs avaient été récemment repeints - vert pistache- grâce à l'intervention de l'Amicale et - faut-il le préciser -après un nombre incalculable de réunions où la convivialité côtoyait les rancoeurs les plus enracinées dans des coeurs qui, pourtant, ne désiraient tous que le Bien Commun), et montait les deux étages qui l’en séparaient ; le ventre crispé, il se trompait dans des corridors qu’il ne connaissait pas encore bien, demandait souvent son chemin  à un membre du personnel ouvrier, généralement de mauvaise humeur, tentait de se calmer à l’approche de sa classe, réajustait son veston et sa cravate, avait une dernière appréhension, dès lors vérifiait rapidement s’il ne s’était pas trompé dans ses notes de cours, deux fois, trois fois, s’arrêtait un moment face à la porte de la classe, respirait un coup, ouvrait, regardait les bancs encore vides, se dirigeait vers son pupitre, y déposait les leçons qu’il avait préparé la veille et  qu’il disposait en ordre logique, jouait avec une craie qu’il cassait la plupart du temps, involontairement, attendait anxieusement, en jetant des regard fréquents et soucieux sur sa montre...attendait, attendait, mortifié, le sinistre et strident hurlement de la sonnerie... Peu après, montait invariablement des entrelacs des couloirs  une rumeur, vague d’abord, gonflante ensuite, grondante, pour finir, un mélange bruyant de bousculades imbéciles, de querelles insignifiantes et stupides, de criailleries incohérentes, qui, de crescendos en crescendos, se grossissait d’elle-même,  pour composer, à quelques mètres du local qu’il occupait, la sonnante, sonore et agressive fanfare qui saluait son contestable et dérisoire magistère.Les élèves s’engouffraient alors dans la classe, le laissant pantois, désarmé, d’autant plus solitaire que, d’un coup, tout ce qu’il avait préparé la veille, ses schémas didactiques, ses stratégies et ses planifications, ses exercices en classe et ses travaux à domicile, l’intégration parfois forcée d’un programme que tous avait du mal à suivre, que certains d’ailleurs ne suivaient pas, tout cela, se mêlait dans son cerveau : les lignes majeures de leçons âprement construites, leurs logiques internes, se brouillaient et lui échappaient irrévocablement si bien qu’il ne  ressentait plus que cette béance informulable, ce vide soutenu que manifeste toujours un corps à la torture par les symptômes les plus évidents : sudations abondantes, bouche sèche, jambes chancelantes, bégayement régulier. Il était là, debout, sa leçon tremblant entre ses mains, devant des élèves sans pitié, hargneux et crétins, abandonné, nu face aux autres et à lui-même, avec au moins la conscience lucide d’un grand gâchis et l’angoisse claire de l’heure qui ne passe pas.  A ce moment-là, il avait l’impression que les Lumières n’éclairaient qu’elles-mêmes, qu’il en était séparé définitivement, isolé pour toujours, comme tout un chacun d’ailleurs, dans la partie de lui-même la plus opaque, la plus silencieuse et la moins audible.

Les coups de téléphone se succédaient jusqu’à midi, entrecoupés de prises de note, sans cesse modifiées, raturées. Aux  rectifications  et aux ajustements correspondaient de nouveaux coup de fil qui entraînaient, à leur tour, des permutations ou des annulations de rendez-vous, des développements différents de ceux initialement prévus, des relectures de dossiers , parfois des remerciements, parfois les doléances obstinées de clients obtus. Mais Chloé savait  tantôt céder ce qu’il fallait quand il le fallait, tantôt rester ferme sur le choix de ses orientations. Ne voulant, en aucun cas, exécuter un programme imposé, elle eut, en effet, préféré relever de branlantes masures à bâtir des palaces ottomans si ceux-ci dussent être construits contre son instinct. Cependant, en général,  rien n’empêchait la marche résolue de Chloé qui triomphait bien souvent des clients et des fournisseurs les plus récalcitrants ou les plus machistes.  A midi, elle repoussait sa chaise, observait d’un œil vide son pc qu’elle fermait, se levait, rangeait, classait les derniers dossiers, préparait les plus litigieux pour le soir et quittait la pièce. Elle  retournait se mitonner quelque chose, mangeait sur le pouce, debout devant son plan de travail, grignotait un morceau de fromage ou de charcuterie qu’elle agrémentait d’une petite salade habituellement accompagnée de petites tomates noires (quand elle pouvait en trouver). C’était un moment unique, bien à elle, que celui où, dans l’immobile quiétude de sa cuisine, elle méditait à loisir sur les petites et grandes misères de l’existence, sur les conduites et les attitudes apparemment si dissemblables des personnes que son métier l’amenait à côtoyer, si bien que rien au monde ne l’eût empêchée de se réserver, dans des journées tant remplies, cet opportun et vital interstice. C’est pourquoi il s’en fallait parfois de peu pour qu’elle prolongeât cette pause et continuât sa réflexion sur l’heureuse histoire qu’elle et Antoine construisait jour après jour ; alors, à cette seule évocation, un sourire  cajoleur se déployait et éclairait un visage déjà si  rayonnant, si prévenant qu’il semblait que la source claire  dont il émanait ne pût jamais se tarir. Antoine était cette source, bien plus, il était à la fois la source et l’océan dans lequel elle se jetait, bondissante et souple.

A midi, l’école dégorgeait de tous les couloirs, de tous les niveaux, du quatrième au sous-sol, par les portes secondaires ou principales, dans un tintamarre de cris joyeux, de vains appels au silence et au calme, dans ces hilares convulsions et ces émois anxieux que provoque la fiévreuse et fébrile espérance de la libération. Antoine pénétrait à nouveau dans la salle des professeurs et, à cette heure particulière, elle n’avait rien de drôle. Les collègues affluaient de partout, les uns agités par leur matinée, bavards et scandalisés, d’autres plus calmes, plus désabusés ou plus aigris, d’autres encore exceptionnellement enthousiastes et véhéments ; tous, cependant, étaient heureux d’en avoir enfin fini pour un moment. Quelques-uns discutaient horaires mal faits, conseils de classe inutiles, conseils de discipline trop rares, voyages extrascolaires trop coûteux, formations obligatoires astreignantes. Quelques autres se racontaient la dernière directive ministérielle comme d’une dernière blague et, ricanant, certainement à juste titre, de l’inanité définitive de leurs supérieurs hiérarchiques, se plaignaient amèrement du manque d’encadrement et de soutien que leurs projets rencontraient. Certains envisageaient avec bonheur leur prochaine retraite et discutaient de tout cela  avec un représentant syndical qui leur fournissait force chiffres, force textes légaux, force détails insoupçonnés. Il y avait des apartés, des groupes, des clans, des solitaires, des ronchonneurs, des contestataires, des frustrés, des inséparables, des messagers des pouvoirs locaux, des larbins, des humoristes, des femmes enceintes, des fumeurs de pipes et une directrice.   Mais, bientôt, l’allègre compagnie s’en allait, peu à peu, par petits paquets identifiables, vers le restaurant scolaire, vers l’estaminet d’en face - Le Student, toujours plein à cette heure-là -  ou encore vers les aires de stationnement attenant à l’établissement. Alors Antoine les regardait partir, restait seul, parfois avec l’un ou l’autre avec lequel il échangeait habituellement des propos si insignifiants et si peu liés que la conversation ne tardait pas à s’éteindre. Le silence retombait et il repassait le fil de sa matinée ; c’était une trêve, un armistice plutôt, tant le combat pour le triomphe des Lumières  lui paraissait plus ardu qu’il ne lui avait préalablement  semblé. Il se remémorait ce que tel élève lui avait dit, la façon maladroite dont il avait réagi, le chahut auquel il avait dû faire face, la raillerie implicite de l’un  et le sarcasme évident d’un autre, qu’il avait feint d’ailleurs de ne pas comprendre, de ne pas entendre même, de façon ainsi à lui refuser tout accès à l’existence, ce qui, par ailleurs, n’échappant à personne, produisait toujours le contraire de l’effet désiré. Il sentait alors, mais trop tard, l’erreur fatale qu’il venait de commettre : désormais faible, fragile et vulnérable aux vingt paires d’yeux qui l’observaient, la marche arrière impossible, il se savait exposer et comme à découvert, adossé au tableau, sans autre secours qu’une gesticulation insensée, des mouvements interrompus et mal assurés, des hésitations funestes. En effet, ce qu’il maudissait le plus dans son attitude présente, c’était son cruel manque d’autorité, son impotence, sa lâcheté et, jour après jour, à cet arrêt légal de midi, la lame du mécontentement de soi enfonçait toujours davantage sa pointe vénéneuse dans un esprit dont la souffrance ne trouvait à s’épancher que dans un soliloque silencieux. 
Le confrère, à l’autre côté de la table, compulsait sa calculette, faisait ses moyennes et comptait les jours qui le séparait des prochains congés.


10 commentaires:

  1. Faut que je revienne : une pâte qui lève et qui n'attend pas...
    En attendant, je la connais bien celle-là, la solitude du gardien de buts, non pardon, je me trompe, la solitude du professeur avant le penalty, non, avant la sonnerie...

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    1. La solitude du pénalty au moment du gardien de but (car Dieu sait si le tireur se sent seul aussi, Ix, si tu savais - jamais peut-être n'as-tu tiré de péno -, la solitude qui étreignait un coeur déjà meurtri lorsque courageusement je m'avançais vers ce ballon en face duquel grimaçait hideusement le gardien de but...Et ça...Peter Handke n'y a rien compris, rien que pour cette raison, je l'aurais interdit d'écriture à moins d'un stage dans une équipe de foot sérieuse (et donc sûrement pas autrichienne). J'espère que tout va pour la pâte...

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    2. Je te fais confiance car non, je n'ai jamais tiré de péno, je sais que certains n'y vont pas, au fond, alors t'as peut-être bien raison....

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    3. On peut pas s'imaginer la tension car le gardien, lui, cette fausse victime, n'a rien à perdre. L'angoisse du tireur de pénalty et Roquentin, un vrai petit comique avec sa nausée à deux balles-)...Le péno, un vrai voyage au bout de la nuit, la condition humaine pour tout dire, la véritable expérience existentielle. Si si. (c'est drôle je ne sais pas pourquoi mais je me doutais bien que des péno t'avais pas dû en tirer beaucoup, on a de ces intuitions parfois, c'est dingue..)

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  2. Je reviens.Les cours, les jours avec, les jours sans, celui qui marche ici et qui fait un fiasco ailleurs, on ne sait pas pourquoi, c'est nous ou c'est eux, la classe est une scène ou un ring et dans la salle des profs, c'est plutôt "la solitude du coureur de fond", je dois m'arrêter sinon j'en ferais mille pages..... Quant à l'univers de Chloé, je ne le connais pas du tout, encore moins que ça. Et les deux chansons sont désenchantement et révolte.... Il sera dur de se trouver.

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    1. J'aime bien quand Lennon chante :"They hate you il you're clever and they despise a fool"...je peux dire que ça c'est du vécu. Pour Chloé, faut lire, "je rénove, tu bâtis" ou les plus belles pages de la presse féminine mais la pauvre ne se résume pas à ça et pourrait parfaitement lire Peter Handke. C'est tout à fait possible.

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  3. Je ne connais ni l'univers de Chloé ni celui d'Antoine mais je reconnais bien ce que des amis enseignants me racontent parfois. Et puis j'aime bien vos échanges sportifs, sympa le ping-pong des commentaires:)

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    1. L'essentiel est là Alma, et nous avons discouru uniquement sur le pénalty, il y aurait aussi le hors-jeu, concept généralement extrêmement difficile à comprendre. Mais nous attendrons tranquillement, en admirant cette lune corse qui nous berce de sa lumière chaude, nous attendrons qu'Antoine, le soit, hors-jeu.

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  4. Quant à moi, imaginant que le professeur est l'architecte de l'intelligence (ou devrait l'être si on ne le bottait pas en touche) et que l'architecte est le professeur des charpentes (si on ne le taclait pas sans cesse), je reste sur le banc, en réserve, attendant l'appel de la poutre maîtresse de l'équipe avant de construire mes petits ponts (qui feront l'unanimité). Je vous laisse: le coup de sifflet me le coupe.

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    1. La métaphore aisée, limpide sans qu'elle soit convenue, footballistique "en diable", que dirais-tu d'une deuxième ou une troisième ou une quatrième carrière aux côtés de Marc Wilmots ? Ton souci de la parole bien faite et l'importance que tu accordes au courage physique pourrait faire de toi un T2 hors pair. Aux entraînements, tu lirais du Bertin et bâtirais ainsi une équipe où l'intelligence du jeu se marierait avec la finesse de l'Esprit. Bref, un territoire où Pelé rencontrerait Cioran et Eusébio Platon Une merveille...

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