Il
y a des matins où je sens l’urgence de faire quelque chose, l’idée qu’on ne
peut rester comme ça, debout ou assis, dans une attitude cabrée, dans un dérangement calibré au volume du réel, dans
le système névrotique de la rengaine et de la récidive. De temps à autre, il est nécessaire de
divertir le quotidien par de l’inhabituel.
Ce
matin, pour ne prendre qu’un exemple, je me suis coupé une jambe.
Rassurez-vous, je ne suis pas idiot, je m’étais bien préparé : après avoir
acheté un couteau à trancher, à lame effilée, bien aiguisée, rigide et épaisse,
de 30 à 35 centimètres, appliqué et tout
à mon œuvre, je me suis d’abord exercé à
découper proprement quelques côtes à l’os, puis un bon gigot de mouton. Avec les conseils d’un professionnel, c’est
un jeu d’enfant de se trancher la jambe, je vous assure : la garde du couteau
bien en main pour éviter tout glissement de la main (et cochonner le travail),
j’enfonçai franchement le taillant dans les chairs. Ne vous moquez pas, ce
n’est pas une opération si aisée car il
faut toujours conserver le même angle d’attaque au risque d’entamer ce qui doit
rester net. Au début, tout cela est fort
mou, et même un peu flasque, un peu gras. Et on se demande comment on a pu
recourir depuis tant de temps à des membres si avachis pour vaquer à nos petites
insanités. Plutôt facile donc et, une fois de plus, on s’étonne de l’habileté qu’on acquière
lorsque l’appétit est là et avec lui, le goût de bien faire.
Le
problème, si on peut véritablement parler de problème, c’est l’os : on
prend alors la feuille et, après quelques préalables ajustements, on frappe sans hésiter pour le fendre là où
il faut. Ensuite, on utilise évidemment une scie à dents très fine et on
y va. La viande a déjà été écartée avec
le trancheur qui a également sectionné les muscles. Ainsi donc, en quelques
minutes, on a sa jambe bien en
main. Je n’ai ni désossé, ni désénervé, ni ficelé : je ne coupe pas
ma jambe pour la vendre, rien ici de vénal, ni de mercantile.
Enfin,
et pour en terminer avec les recommandations techniques, lorsque j’ai bien
nettoyé les plaies, lavé la jambe (la hanche est particulièrement délicate,
c’est une articulation étrange, pleine de subtilités et de tendresse), je la
range dans mon armoire à jambes (je n’utilise plus, vous l’aurez compris, ma
penderie à bras).
Pour
l’amateur que je suis, vraiment, je suis assez fier de ma performance :
propre, sans à-coup, ni découpe hasardeuse. Sans être un boucher professionnel,
je me suis bien débrouillé, je n’ai pas peur de l’affirmer, pour une chose qui
n’est quand même pas à la portée de n’importe qui, même s’il me faut
toutefois concéder que j’ai un peu de
pratique du travail. Je ne voudrais pas passer pour un hâbleur. En effet,
d’habitude, je me coupe un bras. Mais je me suis vite rendu compte que cela ne
servait pas à grand-chose : le monde restait ce qu’il est, avec ses angles
douloureux auxquels, malgré l’ablation, je continuais à me heurter, avec ses pentes glissantes qui
me repoussaient à leur pied comme un Sisyphe manchot.
Sans
compter le mal de chien que j’avais désormais à me saisir des choses, ou à
étreindre des êtres.
Vous
savez, je ne suis pas le seul, on ferait n’importe quoi pour se combiner et
s’accorder sans trop de mal au milieu ambiant. J’en connais que s’ôtent les
mains ! Ainsi, disent-ils, ils ont un bon prétexte pour ne plus marcher la
tête en bas et ils sont socialement couverts, protégés par l’incapacité physique. Ils
obtiennent un certificat d’amputation et touchent une petite rente. Et le tour
est joué ! D’autres encore, plus mous, se taillent le petit doigt :
êtres sans volonté ni puissance, êtres de la demi-mesure, êtres obscurs sur
fond d’êtres obscurs, ils continuent comme si de rien n’était, les mains dans
les poches, avec l’air de fausse désinvolture de ceux qui ne se sont jamais
réellement rien retrancher. A la Police de l’Harmonie, ils disent qu’ils ont
froid, mais ce n’est pas vrai, ils ont peur. C’est tout différent.
Se
couper les mains, ou a forteriori le petit doigt, ne sert de rien pour
l’équilibre général et la droite tenue devant l’incontestable tangible. C’est
même prétentieux, c’est faire l’important.
Car ce qui doit sans cesse guider nos pas, c’est bien évidemment
l’intérêt de la besogne, mais surtout le plaisir que l’on en retire.
Et
puis, une fois tout rangé, scie, couteau, feuille, meule à aiguiser, je m’en
suis allé. Dans la rue, tout a retrouvé
sa stabilité et son amour d’être soi. Les gens que je croise me saluent sans
arrière-pensées, certains même me disent
deux mots, prennent de mes nouvelles, me tapent sur l’épaule. Le monde est gai comme un cube : les
lignes verticales coupent joyeusement les horizontales et forment enfin les
angles droits auxquels j’aspirais tant depuis ma longue vie intra-utérine. Les
obliques ont disparu de ma vie. C’est ce que je voulais. Parfois je vois un
manchot et je me gausse.
Je
suis intégré. Avec vous. Par vous. En
vous.
Qu’on
s’ôte la jambe droite ou la jambe gauche, les rapports spatiaux ont
considérablement évolués et avec eux les relations temporelles et par
conséquent amoureuses. Mes collègues féminines pour qui je tenais habituellement du non-être me regardent avec appétit,
les yeux écarquillés et des bouches immenses dans lesquelles je m’engloutis se
meuvent pour prononcer mon nom.
Elles
ne comprennent pas d’où me viennent mon aisance nouvelle et la puissance
visible de mon étonnante stabilité.
Bref, je me sens enfin bien avec les autres, avec
tous les autres, avec ceux qui me troublaient, m’agaçaient ou que tout
simplement je détestais.
On
a beau dire, on n’estime pas toujours la vraie valeur des choses.
Quelle belle solution tu as trouvée pour te sentir "intégré"! C'est vrai que pour se sentir "bien avec les autres", il faut forcément se trancher quelque chose et ne pas y aller de main morte, ne pas faire dans la mesquinerie... Je m'en doutais mais sans savoir comment faire.
RépondreSupprimerSinon si on est pressé ou qu'on n'est pas délicat, si on a envie d'aller tout droit à l'objectif sans se préoccuper de la manière, bref si on est "d'époque", je ne vois que la tronçonneuse, mais bon, faut t'attendre à des lambeaux et des éclaboussures (dans ce cas, bien comparer les chaînes, c'est capital)
Supprimerpour un travail hyper propre, une Stihl, y a pas mieux.. :))
Supprimerun vrai bonheur à (re)lire ce texte
Stihl y a que ça de bon dans la vie ! Sûr ! J'en ai une, une électrique, un objet magnifique, elle me quittera jamais... Merci pour le bonheur...
SupprimerJe puis te montrer deux photos de pied (de demi-pied pour être précis): l'un fut tranché par une tondeuse ordinaire: une boucherie dégoulinante. Des éclats d'os mêlés à un magma de chairs et de muscles. Du travail d'amateur. L'autre le fut par une Honda HD642 superhydrostatic. Là, on est dans la netteté, la pureté, le professionnalisme. Evidemment, l'excellence du travail bien fait a un coût.
RépondreSupprimerJe pense aussi à cet homme de mes connaissances qui, lassé d'abattre des arbres, a voulu s'élaguer, perdre la tête. Il a bien serré sa tronçonneuse (une Husqvarna, le con) dans un étau, l'a mise en marche, gaz à fond et, d'un coup d'un seul, sans plaisir aucun - celui que l'on ressent quand le travail est bien fait-, a jeté son cou sur la chaîne qu'il avait eu tort de ne pas bien aiguiser (authentique). Sa femme n'a pas pu déposer la tête dans l'armoire à têtes tant la coupe était mal réalisée: aucun point d'équilibre!
Qui ne connaît l'histoire de cet alpiniste américain parti escalader une paroi rocheuse dans le grand canyon? Son bras fut bloqué par un éboulement. Après quelques jours d'essais infructueux pour retirer son bras de cette gangue de roches, et sans doute parce qu'il commençait à s'ennuyer, il prit son Opinel et se trancha l'avant-bras, juste en-dessous du coude. Devenu célèbre, il exploita sa mésaventure, écrivit un livre dont on fit un film. Grâce à l'argent amassé, il acheta une prothèse intelligente qui lui permit d'aller rechercher son bras. Il le rangea dans l'armoire à bras, lui qui était une armoire à glace.
Pour enfoncer le clou, oserai-je écrire, cette histoire véridique: mon père et son ami menuisier sont appelés par une voisine pour descendre le corps de son mari et le déposer dans le cercueil, au rez-de-chaussée. Las, la tête du défunt, quoi qu'ils fassent, ne se mettait pas bien: elle tournait à droite, à gauche, penchait sur un côté puis sur l'autre. Le menuisier fit sortir tout le monde et dit qu'il allait arranger cela. Quelques minutes plus tard, la tête tenait bien droite. A la question de mon père, il répondit: ben, ju l'a clawée (je l'ai clouée).
Il existe des tondeuses affamées, libres et sauvages, farouches et indépendantes, qui courent le vent des plaines ; aussi des scies affamées qui ondulent dans les airs et déchirent les coeurs.
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