Ces orages à haut taux de foudre étaient brutaux, et la plupart du temps accompagnés de grêles. Ils ravageaient les campagnes céréalières, et, menant à une perte des récoltes, entraînaient à leur suite une hausse des prix des denrées de base. Parfois, des régions entières étaient inondées. On parla même de déluge. Ils tuèrent à plusieurs reprises.[]
Coup de tonnerre !
« Est-il encore besoin, mesdames, messieurs, de démontrer l’utilité de la culture ? Il fut un temps, pas si éloigné, où l’illustre prédécesseur qui a donné son nom à ce foyer, son ancêtre pour ainsi dire éponyme, soulignait avec tant de talents l’utilité de l’agriculture à cette époque apaisée où « le Char de l’Etat » - comme il le disait avec une puissante imagerie sur laquelle les siècles n’ont eu pas de prise - avait ainsi tout le loisir de servir l’intérêt général à la seule condition qu’il aidât au développement des bien-êtres particuliers. Certes, M. le Conseiller Lieuvain – chacun ici l’avait reconnu – était d’une autre époque mais ce qu’il disait de l’agriculture reste toujours actuel si nous en déplaçons légèrement le sens pour le placer sur le strict plan de la Culture. Le passé, lorsqu’il fut un instant en avance sur son temps, est et sera toujours présent et les paroles qui ont résonné par leur justesse et leur rectitude rigoureuse dans la vérité, toujours graveront dans la mémoire des peuples le chiffre ineffaçable de l’authenticité et de la sincérité brutes. Mais, pour que ce passé qui, en lui, portait les germes féconds de l’avenir soit réellement présent au moment où nous parlons, il faut pour cela un maillon qui puisse assurer la continuité, la transmission dans une tradition où les générations se fondent après s’être reconnues. Le Trans-générationnel n’a pas d’autre sens : de telle manière la diffusion des savoirs et de l’histoire se fera, de telle sorte sera la nature de la postérité et, si c’est bien aux fruits que l’attention du sylviculteur se portera, c’est à la souche que l’on identifiera l’arbre. Il n’y a pas de faîte sans racine comme il n’y a pas de moments à venir sans instants écoulés. Ainsi c’est par le recueillement et le refus de l’oubli que la marche du progrès diffusera perpétuellement un héritage sans cesse enrichi d’alluvions nouvelles et de forces sèveuses, à travers les couches temporelles infinies ; car, oui, disons le haut, si l’Eternel fait désormais partie de l’histoire, c’est à l’Homme seul de porter fièrement le sens de l’éternité et il n’est pas jusqu’à ces planètes inconnues et ces systèmes interstellaires lointains qui n’aient pour destin d’être un jour le sol et le terreau d’une humanité nouvelle. »
M. Le Directeur Général parlait d’une petite estrade fleurie, placée dans l’ancienne abside et surmontée de l’emblème du Pays Morève: surface métallique imposante, il avait été très récemment remis à jour par les services « communications » des pouvoirs locaux : on y voyait, à l’avant-plan, une plume habile tracer des sillons qui se perdaient vers un horizon ensoleillé, le tout formant un ensemble stylisé et minimaliste qui plaisait si bien aux esprits modernes et avant-gardiste. On avait gardé les couleurs des anciennes armoiries de la région ainsi que la devise « Force et Commerce ». Entouré de toutes ces notabilités régionales, primordiales pour conférer à ces minutes l’indispensable solennité des Actes Officiels, le Directeur-Général s’essayait au grave, à la dignité réfléchie, au moment historique dans cette honnêteté jouée et répétée qui n’égarait plus que le simple et l’ingénu mais qui connaissait pour certains l’efficace étrange d’un pouvoir dont l’infaillibilité ne reposait plus sur aucune force réelle de conviction, nourrie exclusivement qu’elle était par une fausse naïveté pleine de cynisme que révélait seulement des hochements d’approbation accompagnés parfois de clins d’œil discrets et de sourires équivoques. Pour ceux-là, les masques étaient partout sur une scène sans limite et sans cadre où il suffisait de connaître son rôle pour occuper sa place. Pour d’autres encore, la simple idée de plaire à des Eminences palliait largement l’intelligence de ce qu’ils entendaient. Ici, nul geste entendu, nul hochement de tête, mais un sourire simple qui hantait leur visage tout le temps de la harangue et qui suffisait largement à dissimuler la déficience de leur écoute tout en en sous-entendant la pleine adhésion.
M. Le Directeur général reprit.
« Le monde a changé. Le monde est différent. Notre rapport aux choses s’est transformé. C’est maintenant la culture qui relève le gant, ce sont ces mains, ces mêmes mains qui, il n’y a pas si longtemps traçaient encore les sillons douloureux dans nos champs, qui inscrivent sur la page blanche de l’avenir les mots nouveaux d’une époque nouvelle car après la rénovation d’un illustre territoire, c’est sur l’Esprit lui-même qu’il faut, toutes et tous, concentrer nos efforts. Le Pays Morève, jadis symbole régional de la grandeur agricole, aujourd’hui terre d’accueil des Lettres et des Arts, ce Pays Morève, qui dut attendre patiemment une aube nouvelle après un crépuscule dont les ombres mortelles, trop longtemps, couvrirent les fougues ardentes et les initiatives solitaires, ce Pays Morève, donc, peut à nouveau suivre le chemin de sa lumineuse fortune. Ce que le chagrin et le regret avait pris pour agonie était en fait le temps précieux et propice pour que les femmes et les hommes, élevés de ce sol, guidassent d’une fraîche impulsion les pas d’une inspiration originale à travers les sentes étroites de domaines insoupçonnés et de sources vierges. A l’époque d’une mondialisation douloureuse et d’un monde connu et raccourci, c’est à l’intérieur de nous-mêmes qu’il s’agit de repousser les frontières. C’est ce que, vous, femmes et hommes d’ici, avez fait en développant le fruit vert de la Culture. Et ainsi je répète la question : est-il encore besoin, mesdames, messieurs, de démontrer l’utilité de la culture ? Qui donc alimente continuellement notre soif d’Idées ? N’est-ce pas l’écrivain ? Le peintre ? Le comédien ? Qui donc a conduit les nations à s’émanciper des rigueurs de l’Autorité et de la religion sinon le philosophe ? Et qui nous a permis de rire de nous-mêmes ? N’est-ce pas l’homme de culture qui nous permet à travers ses œuvres et ses discours de communier avec la Totalité, avec l’Histoire, avec le Monde, ce même Monde que chacun possède en propre sans qu’il ne puisse en éviter le partage, ce Monde unique, le même pour tous, que seuls, l’artiste ou le penseur, peuvent poser à plat, devant nous, afin que nous laissions durablement et abandonnions à d’autres les petites traces de nos modestes enjambées. La Culture, L’Ecriture et l’Histoire...pas une conversation, pas un soliloque silencieux, pas un bonheur, pas une angoisse qui ne leur doivent l'existence. Et même dans les plus petites choses, dans la bactérie ou l’amibe, le grain de poussière visible au soleil ou l’infime particule de lumière, mais aussi dans les brins d’herbes qui échappent au bitume, dans une brise légère, des ronds dans l’eau, un arbre qui verdoie, les blés qui plient sous l’averse, un éclair dans le ciel, et pas un silence, pas une absence qui advient, pas un regard étonné ni un souci dissimulé, jusqu’au babillage d’un enfant qui apprend à parler et jusqu’au respect métaphysique qui nous fait dire « merci » ou « pardon » quand il le faut, et même jusqu’à l’apprentissage de la propreté, toujours, dans le cri du supporter ou les soulagements de la parturiente, toujours au cœur du murmure et des secrets et au fond du hurlement des scandales, nous nous trouvons dans le milieu de la parole et de la pensée. Ce serait un discours infini que d’être exhaustif en ce domaine et personne, hier, aujourd’hui ou demain, ne pourrait en faire la liste complète car la Culture est infinie et n’a nulle clôture. C’est un champ ouvert, ouvert notamment ici dans ce beau foyer Lieuvain... »
Un roulement de tonnerre plus puissant que les autres couvrit ces dernières paroles alors qu’une succession de fulgurations aveuglantes et froides envahissait la salle de leur lumière blanche et crue, déformait les visages alors amènes et donnait un instant à leurs traits – yeux exorbités et fixes, impassibilités fauves, bouches tordues, entrouvertes, gueules voraces, blancheur métallique qui soulignait les rides et les misères tues, loup blanc, des bras cupides, pattes insatiables, des mains avides, griffes acérées- la consistance impitoyable, détachée, désintéressée et féline, de l’objet sans idée.
La foudre les rendait tous solitaires, unités juxtaposées sans relation, inertes, rudes, vidés de l’illusion du mouvement, dangereux aussi, figures fauves, animaux inanimés, pétrifications bruts, immobilités écrues,...
L’illumination livrait le rudimentaire et donnait à voir, d’un coup, instantanément, l’élémentaire, l’obscure et insupportable sauvagerie du cœur humain. « ...champ ou....not...ent..ci ..e...foy...vain... ». De la même manière, les dernières phrases du Directeur-Général, inaudibles et inintelligibles, abandonnaient ses lèvres aux purs mouvements physiques d’une articulation absurde, séparée de la parole, une simple gesticulation labiale que rendaient effrayante et furieuse les incandescences polychromes jetées d’un firmament révulsé. Une terrible bourrasque ouvrit brusquement la porte d’entrée, traversa la salle, éparpillant au passage les feuilles posées devant les officiels, brisant des verres, des vitres, renversant quelques chaises vides, décoiffant les dames, courbant les corps, déséquilibrant les œuvres accrochées aux cimaises en même temps que l’éclairage se mit à vaciller, à trembloter pour enfin s’éteindre totalement.
Au moment où toute cette agitation affolée fut plongée dans le noir, un violent fracas emplit le Foyer. On cria, on s’empressa, on courut d’un coin à un autre, on appela. Enfin, la lumière revint dans les petits rires et les soupirs de soulagement.
Soudain, il y eut un cri, le cri glaçant d’une femme, le bras tendu, tremblant jusqu’à l’index, paralysée, bafouillant, bredouillant, la mine horrifiée, proche de la suffocation, dernière silhouette pâle avant le proche évanouissement : là-bas, sur l’estrade officielle, sous le blason du Pays Morève, le Directeur-Général, écrasé sous toute cette masse métallique, se vidait lentement d’un sang dont l’écoulement le long du tissu blanc qui recouvrait le pupitre protocolaire, se répandait petit à petit sur le sol et qui, dans le petit bruit imperceptible d’un goutte à goutte continu, commençait à former de petites flaques, de petites mares par où sa vie s’échappait. Il mourait lentement, comme il l’aurait voulu, c’est à dire en public, au cœur de son action politique, dans cette agora combien chère à ses yeux et pour qui, par conséquent, il s’était depuis si longtemps passionné.
Accoudée au bar, Chloé, comme tous les autres, épouvantée et apeurée, Chloé, dont l’angoisse brusque exigeait un réconfort immédiat, Chloé donc cherchait Antoine, parti elle ne savait où. Elle ne trouva, dans ces visages enfiévrés et en pleurs, elle ne trouva que le regard appuyé que Tuz lui jeta alors qu’il se précipitait, au milieu des bousculades, vers l’estrade sanglante.
Il l’aurait bien mangée, cette femme...Ah oui...Elle était belle et inconnue...d’autant plus belle, d’autant plus inconnue que les traits troublés de son visage trahissaient un grand désarroi. Dans ce climat tragique, mortifère, il la regardait avidement, goulûment essayant sans y parvenir d’absorber toute cette beauté jetée soudainement au centre de ses préoccupations. A cet instant, il y avait en elle quelque chose de si délicat, et en même temps un pouvoir qu’il avait envie instinctivement de rendre vulnérable, ...une force fragile...à laquelle il avait toujours été particulièrement réceptif, une sorte de faiblesse qui s’accordait à merveille avec cette élégance spontanée, charnellement mais discrètement révélatrice de tout ce qu’un être a d’incorporel, d’émotif et de sensible, cette subtile imperfection inhérente au charme qui rend enfin possible l’accès à cette puissance raffinée d’où elle émane en la rendant palpable, tangible, pénétrable.
C’est alors qu’Antoine lui prit la main et qu’ils sortirent, la gorge serrée, affolés, ébranlés, souffrant de ces vertiges qui dénaturent les perceptions les plus banales quand survient l’inattendu, quand arrive ce qui jamais ne devait arriver : le monde devient alors autre, redevient, croit-on, ce qu’il est, un ensemble de choses mates, indifférentes et sans réflexion, une bête effroyable, toujours assoupie, cruelle sans intention, innocente simplement parce que rien ne l’altère jamais, parce que rien ne peut la déplacer, une masse lointaine, insécable, pleine et ronde qui ne tressaille jamais, sans sursaut ni frisson, toujours identique à soi, nue comme une solitude immuable, en retrait, étrangère à elle-même, allongée dans un désert de pierre, un erg, et qui, sans refuge, ne peut être abri pour personne, un zéro infini à la surface duquel nul lien, nulle protection, nulle préservation ne peuvent seulement être conçus, qui ne livre que son vide glacé et uniquement à la conscience perdue, désolée, surprise et piégée par le fortuit et l’inaccoutumé.
Le substrat premier, abstrait, immatériel, sur lequel la vie et la mort glissent, insignifiantes et incongrues, ce monde sans existence, cet enfant sans parents, sans famille, recroquevillé sur lui-même, au fond d’une caverne secrète, l’enfant fou, impénétrable, qui, les yeux dans les mains, regarde inlassablement une nuit qu’il ne pense jamais parce qu’il est cette nuit.
Ils traversèrent rapidement la petite place. Les systèmes d’alarme hurlant, les lampions à terre, des vitres brisées, des tuiles et des briques éclatées sur le sol, des toits ouverts, des façades détériorées, des voitures endommagées, retournées même, entassées les unes sur les autres ; les habitants sortaient petit à petit de leurs habitations et de leurs peurs, constataient les dégâts en de grands mouvements de dépit et s’aperçurent assez vite de la gravité de la situation par les cris et la confusion qui régnaient devant le Foyer qu’ils rejoignirent par petits groupes.
Antoine et Chloé pressèrent le pas et, sans un mot, montèrent dans leur voiture. Il ne pleuvait presque plus, le vent apaisé soufflait parfois encore en de petites rafales sur un sol couvert de feuilles et de branches. Les premières sirènes se firent entendre au moment où la lune sortait des nuages.