Plus tard, selon certaines Annales peu consultées, ce sont des orages magnétiques d’une rare intensité qui éclatèrent un peu partout dans le pays, dévastateurs et parfois meurtriers, quoiqu’on comptât les victimes en petit nombre. Cependant, parce qu’ils arrivaient sans crier gare, et aussi parce que leurs puissances de feu n’étaient comparables à rien de ce que la mémoire archivée pouvait comparer, ils jetaient brutalement le désarroi dans le ciel et sur la terre, dans les consciences apeurées et les chairs terrorisées. Dans la région, se manifesta alors de petits groupuscules sectaires cherchant à se rendre intelligible ces phénomènes terribles. La magie aussi regagna du terrain.
Ce n’est qu’à postériori que la communauté
scientifique put mettre en rapport ces accidents atmosphériques avec l’Evénement.
Mais, à ce moment-là du processus, la science et une certaine classe politique
mettaient ces catastrophes récurrentes sur le compte du réchauffement
climatique.
A l’espace
Lieuvain !!
Il y
avait, en effet, en face de l’Espace Lieuvain, une petite église, vestige d’une
ferveur et d’une espérance défunte, qui attendait depuis longtemps l’ordonnance
d’un classement qui sauverait d’un oubli définitif les traces d’une croyance
désormais négligée. En attendant, elle s’en allait morceau par morceau,
usée cependant moins par l’âge que par la consomption d’une inspiration jadis
marraine de sa grâce; né de la violence d’une chute et élevé pour donner quittance aux hommes d’une
infraction qu’ils prenaient pour une maladresse ou un écart de langage, le clergé connaissait
maintenant la honteuse déchéance d’être débiteur de ceux-là même dont il avait
fait son motif et son occasion. Ainsi le chœur vide, la nef dépeuplée,
trébuchant sur les prétextes qu’elle s’était choisi, et faute de
n'avoir pu maintenir son empire sur une Providence dont elle avait espéré
pour d’autres le destin et la sagesse, l’Eglise du village n’aspirait
plus, afin que ses œuvres et ses ors ne chûssent à leur tour dans les temps
insondables d’un exil inexorable, n’ambitionnait plus que la maussade aumône,
la misérable offrande d’une condescendance publique sur laquelle elle était prête
à fermer les yeux : il fallait bien survivre, être encore et malgré tout
la manifestation imaginée de la Céleste Sublimité , et même si
l'on hypothéquait pour un temps l’avènement de l’esprit, et
même si on acceptait un certain degré de folklorisation...Il
fallait éviter avant tout que le marasme évangélique, la dépression
spirituelle, l’alanguissement de la passion n’aboutissent à l’agonie du Berger.
L’Eternel devait garder bonne figure. Il devait garder façade.
Ainsi, plus que de se
côtoyer dans le rapport tendu de ceux qui ne peuvent vivre sans se trouver
d’adversaires, Eglise et Foyer trouvèrent,
chacun à leur manière, un certain bénéfice à cette assimilation : la
première, plus éreintée que jamais par
la perte progressive de son évidence constitutive, si elle voyait dans cette
fusion une liquidation séculière, une banqueroute de la foi, le krach des
valeurs ecclésiastiques, le remplacement déshonorant et méprisable du vicaire
capitulaire par un administrateur de biens publics, admettait néanmoins cette capitulation du Chapitre comme un moment
douloureux de la pastorale : était-ce
donc compromettre vraiment le verbe œcuménique que d’en déposséder
l’autel pour le déposer entre les mains du profane ? Etait-ce
consommé la débâcle de l’Oint que d’en faire porter la voix par le chapelain mondain quand ce dernier
accordait aux âmes désolées et solitaires son substitut laïcisé ? La
source plongeait maintenant sous terre et ne restait plus à vue qu’un fruit
certes dégénéré et souillé mais dont les sucs, parce qu’émanant par dérivation de la Substance pure, alimentaient la nouvelle et tolérable
physionomie du Sauveur. La configuration de la Rédemption, sa forme, et non sa
matière, était déplacée au cours d’un transport qui, n’ayant plus rien de
divin, temporalisait l’extase.
Le second triomphait
dans sa longue lutte contre l’obscurantisme : alors que le Pays Morève
avait été longtemps dominé par les idées religieuses, il perdait maintenant la
plupart de ses lieux cultuels. Et dire que la misère elle-même, ce
dénuement de la chair qui pendant longtemps avait logé à leur enseigne, cet
éternel chagrin humain, aujourd'hui n’était plus capable d’en justifier
l’existence ! Eglises, chapelles, cathédrales et basiliques, tous ces
rêves millénaires d’une chimère fabuleuse et bâtisseuse, n’étaient plus que couronnes
de poussières et tiares de cendres.
Nimbes crépusculaires, elles devenaient la plupart du temps des
bibliothèques, des musées ou des salles d’expositions éclairées la nuit. Le
Foyer se flattait ainsi d’avoir été un acteur
dans le sauvetage de ce qui fut longtemps un lieu de superstitions et qui était
maintenant un élément répertorié parmi d’autres dans les inventaires du
patrimoine régional, du patrimoine commun.
Un jour, alors
qu’Antoine revenait de son douloureux sacerdoce, il aperçut dans la boîte aux
lettres une petite enveloppe bleue frappé des armoiries de la Pairie sur Iv.
Ils étaient invités à assister à l’inauguration des nouveaux locaux du
« Foyer Lieuvain », espace de reconstruction
et de débat, et aussi maintenant lieu de lecture et d’écriture. Cela ne pouvait pas mieux tomber. En effet,
depuis un petit moment, il lui semblait que sa vie était retombée et qu’après
tous les mouvements dont elle avait été capable s’insinuât en elle le regard
triste et fatigué d’un ennui insidieux qui lui offrait maintenant la vue d’un
monde sans inspiration, d’un monde dont on aurait
séparé la peau de la chair, de telle manière que ce qui l’affectait, ne
trouvant en lui qu’une médiocre traduction, ne le touchait, ne le troublait que dans la mesure
où il était encore bien conscient des émotions apprises et de ce qu’elles
signifiaient ; il commençait à vivre et à penser comme un automate, comme
un dispositif humanisé parce qu’à force de nier l’hiatus ouvert en lui par
l’existence, il devait sans cesse combler et avec de plus en plus d’énergie,
cette carence et cette lacune qu’il excluait de la continuité des choses comme
si celle-ci, dans son étendue lisse, le protégeait de ce qu’effectivement il
réalisait : cette aide et cette assistance n’étaient qu’un mensonge fait à
soi-même, et, par conséquent, fait à sa femme et à son enfant. Il niait
d’autant plus fermement cette évidence qu’il en désavouait jusqu’à la réalité
de la conscience qu’il en avait. Il vivait dans une double tromperie et c’est
ce qui commençait à faire de lui un bourgeois.
Lieu de lecture et
surtout d’écriture...D’écriture...voilà ce qui apporterait sans doute un
réconfort aux cruautés de ses civiles
afflictions, de ses citoyennes déceptions
que la douceur de son marital foyer ne contribuait malgré tout pas à
soulager, loin de là.
Il ne devait plus accepter ce qui le contestait et devait plutôt
contester ce qu’il acceptait sans trop le savoir mais tout en le voulant :
à proportion que son couple et son travail envahissaient tout son champ, ils
commençaient à prendre l’aspect d’une embûche, d’un embarras quand il aurait
voulu tout le contraire et,
afin d’éviter de les prendre tous deux
en aversion, chose à laquelle il eut du mal à survivre, il était temps qu’il
consente à s’avouer une impudicité que, longtemps, une virilité mal placée lui
avait empêché d’exprimer : Antoine, comme tout lecteur attentif, avait
toujours eu le pressentiment fantasmé d’être un auteur, et même si les aléas, les bifurcations, les modifications
qu’avaient opéré ses choix, sans que rien ne se fît sur ce terrain-là, lui
avaient suggéré la vanité de cet espoir forgé parmi les chapitres et les tomes,
il restait périodiquement sur sa faim et ne pouvait parfois s’imaginer n’avoir jamais
rien essayer. On voit donc combien cette invitation eut d’incidence sur un être
que les responsabilités répétées avaient secrètement vieilli de mille ans. Un
vendredi soir, alors que le ciel menaçait après une belle journée d’automne,
ils montèrent dans leur voiture (en fait un petit monospace acheté aux
conditions salon, une française, pas une japonaise) et partirent ainsi pour la
Pairie sur Iv laissant le petit - Un An ! Déjà ! – sous la surveillance
d’une gardienne du cru, la fille de l’ancienne épicerie.
Ils arrivèrent bientôt
- St. Heu n’étant situé qu’à une quinzaine de kilomètres – trouvèrent
facilement à se parquer et débouchèrent sur la place St. Job où un double
cordon de lampions, qu’un vent frais remuait doucement, reliaient le Foyer
Lieuvain à sa nouvelle annexe. Il faisait froid, la place était vide, une pluie
fine et tranchante commençait à tomber des nuées opaques. Ils
se dirigèrent vers St Job, église en forme de rotonde, brillamment éclairée où
l’on percevait des voix, des petits rires et des tintements de verre, tout un joyeux brouhaha accueillant et vivant dans
l’obscurité et le silence des alentours.
On avait bien fait les
choses et Chloé remarqua le bel équilibre réalisé entre des murs millénaires et
l’apport contemporain que la rénovation avait apporté : le mélange de
structure métallique, de verre et de pierres, rendait l’âme du bâtiment ancien, tout en lui
conférant une sobre modernité : une grande pièce oblongue surmontée, sur
tout son périmètre, d’une galerie de métal et de verre donnait à ce séculaire espace la respiration
nouvelle que donne le sang-froid audacieux quand il atteint son but. L’endroit
était ouvert et grand au point qu’il paraissait vide malgré la quarantaine de
personnes qui discutaient de çi, de là, la plupart une coupe de mousseux à la
main, dans la tenue décontractée et dégagée qu’une désinvolture détendue et
soignée ne pouvait manquer d’adopter.
Ils ne restèrent pas
seuls longtemps. En effet, entre deux amuse-gueules et une coupe de champagne, arriva un homme
qui se mit à leur parler amicalement : il les observait depuis un
petit moment et se demandait d’où ils venaient et comment ils avaient pris
connaissance de l’événement Ah oui, par la poste...et, aussi, comment trouvaient-ils l’endroit ? C’était un
beau travail : lorsqu’une équipe est unie par ses convictions, on peut
arriver à tout n’est-ce pas ? Qu’est-ce qu’ils faisaient dans la
vie ? Enseignant...Architecte...Grandes missions, grandes tâches, à
l’heure actuelle !
L’individu devait avoir une cinquantaine d’années,
peut-être un peu moins. Habillé d’une chemise à carreau, sous laquelle se
laissait deviner pas mal de bouteille et
d’un jeans qui lui tombait sous la taille, une barbe pas très bien
taillée lui mangeait une bonne partie d’un visage marqué qu’il approchait trop
près de son interlocuteur. Ce n’était pas seulement cela qui gênait Chloé,
beaucoup plus qu’Antoine d’ailleurs, c’était aussi sa manière de plonger ses
deux petits yeux bleus dans le regard de son vis-à-vis.
Et de continuer dans une émotion lyrique qui semblait
devoir beaucoup aux quelques coupelles déjà absorbées : il s’appelait Tuz et
était le directeur artistique du Foyer...Aaah la culture ! On avait bien
besoin de gens comme Chloé et Antoine, pour revivifier une région
exsangue ! C’était des hommes et des femmes – en insistant sur ce dernier
terme, il dévisagea plus
intensément encore Chloé comme s’il s’agissait d’une preuve magique de l’intérêt
qu’il lui (leur) portait -...Des femmes, donc, qui devaient prendre leur place, pleinement, dans le
monde nouveau qui pouvait, qui devaient aussi être, malgré les
difficultés, une chance donnée à l’avenir. Au fait, vous vous intéressez à la
littérature ? Oui ? J’écris moi-même. Le Foyer publie de petites
plaquettes...Vous savez, la vraie poésie, c’est une affaire de petitesses, de
petites éditions, de lectures publiques, d’amateurs éclairés...Amateur...Aimer...Ca
dit tout, n’est-ce pas ? C’est une affaire d’incognito...Pas une affaire
de star-système... Sûrement...mais avant qu’Antoine ait pu achever sa réponse,
on vint le chercher : on avait besoin de lui, il fallait faire vite, le Directeur Général venait d’arriver. Vous
voyez ? Là-bas, cet homme assez grand et distingué ? C’est lui...On
lui doit beaucoup, tout peut-être dans la région...Et ce Foyer lui est
particulièrement reconnaissant. Un homme simple. Mais je vous laisse...A plus
tard sûrement...Vous restez pour le discours ???
Et il partit de sa démarche râblée, fit
quelques mètres et revint : j’oubliais...Nous organisons dès la semaine
prochaine des « comices » littéraires, oui, haha, des comices...Je ne
vous en dis pas plus...M. Le Directeur Général est en fait là pour cela...Et il
s’en alla enfin.
La pluie tombait maintenant en rafales, noyant
les quelques tables qui avaient été disposées dehors, emportant sous-tables et
chaises légères que des hôtesses s’efforçaient de ranger. Les lampions s’agitaient tant et
plus ; on entendait par moment le bruit que faisaient leurs ampoules
lorsqu’elles se brisaient sur le sol. Parfois, un couple, pris dans les
bourrasques, traversait avec peine la place déserte tandis que les nuages, filant
sous la lune, dessinaient brièvement leurs contours de ses reflets d’argent et
de sa clarté froide.
Ah! L'Eglise! L'appel des fidèles - celles et ceux qui vont le devenir, chaque premier mardi du mois - l'Ecclesia, l'occlusion, l'exclusion, pour les bienfaits de l'esprit de culture, le surgissement de soi-même, enfin. Le lieu où l'âme se délie. Lieu devenu autre lieu. Lieu d'écoute devenu lieu de parole. Lieu fermé devenu lieu ouvert. Lieu d'esprit devenu lieu de corps. Lieu des femmes-foulard, à droite et des hommes-têtes nues à gauche devenu lieu de mélange. Lieu de silence devenu lieu de bavardage. Lieu de têtes basses devenu lieu de têtes hautes. Lieu où, dorénavant, nous sommes nous.
RépondreSupprimerOui, ce lieu vain là où nous sommes enfin-))
Supprimer"une vie retombée" : quelle belle trouvaille! N'y a-t-il pas toujours un moment où nos vies "retombent", où il faut faire "quelque chose" pour ne pas tomber définitivement dans l'état de "bourgeois"..... Le "lieu vain", quelle trouvaille aussi! On pressent que l'orage du début sera foudroyant....
RépondreSupprimerTrès beau passage....
Alors pour Lieuvain, c'est le gars qui fait un discours aux Comices agricoles, passage assez euh humoresque dans Madame Bovary. La suite sera aussi un discours, celui du Président Général, hihihihi...histoire de faire un pont avec les Belles Lettres -))))
SupprimerAh oui tu as raison une nouvelle fois, l'orage là ça va être terrifiant....