Chez certains commentateurs dont on peut en grande partie accepter le récit (parce que celui-ci se fonde sur des faits vérifiables), on trouve néanmoins certaines remarques qui relèvent plus de la subjectivité éthique que de la froide contrainte du constat objectif : selon eux, les populations et leurs dirigeants s’inquiétaient sans s’interroger car la vie immédiate requérait toutes leurs attentions. C’est ainsi que certains analystes se mirent à émettre des jugements et à tirer des enseignements, ce qui leur auraient fait perdre beaucoup de crédibilité si ces remarques adjacentes n’avaient clairement été distinguées des procès-verbaux scientifiques.
Grincement !
Quelques mois s’étaient écoulés, mais les récents événements qui avaient bouleversé la vie tranquille de la région continuaient à en exciter les intelligences, à susciter des commentaires détaillés, à réveiller les mémoires assoupies ; en effet, si les plus médiocres phénomènes météorologiques peuvent donner prétexte aux déploiements les plus audacieux des compétences analytiques, l’obligatoire analyse d’un tel désastre donnait par conséquent au mutisme et à la mélancolique morosité, si habituelle pourtant au pays, les couleurs sombres sinon d’une trahison, du moins d’une déloyauté sociale, d’une infidélité mortelle au sens commun : il était maintenant devenu déraisonnable de se taire et être hors sujet était pire encore. Les esprits étaient enfin occupés à se trouver une issue. C’est ainsi que les vicissitudes, les incidents de la fortune, l’horreur même, nourrissent en la distrayant une réflexion qui prend toutes les apparences de la raison alors même que l’incorruptible et essentiel silence du sens moral suinte toujours au sein de cette apparente vitalité comme si tout cela n’était en fait qu’une passade sans conséquence, n’était que le puéril caprice, l’infantile libertinage d’une bêtise discrète et réservée trouvant soudain matière à expression.
Toutefois, l’épisode, il faut le reconnaître, avait toutes les raisons de faire forte impression car même si rien ne se formule mieux et avec tant de clarté que les explications scientifiques, rares sont ceux, cependant, qui accueillent, sans état d’âme, avec le détachement nécessaire, ce qui n’est en définitive qu’un simple événement climatique, un vulgaire fait divers électromagnétique, qui constatent sans manifestations irrationnelles une tempête, une tourmente noire, ce cataclysme de pluies, de vents et de boues, de foudres et de tonnerres, même de la manière soudaine et dévastatrice dont il s’était abattu sur la commune de La Pairie sur Iv , capables, ainsi, de rendre compte objectivement de ces phénomènes qui, non content d’ accabler la terre, avait terrassé en sus un de ses plus respectables symboles, le Directeur Général, traumatisme municipal où d’autres virent les signes de puissances obscures et naturellement néfastes. C’est pourquoi resurgirent un moment des cavernes où on les avait enfermés rebouteux, marabouts, sorciers, chiromanciens, astrologues, devins, mages, guérisseurs et sectaires de tout acabit.
Outre le fait qu’il fallut aussi ajouter à la liste des désastres physiques - glissements de terrains, inondations, forêts en grande partie détruites, routes coupées par des arbres déracinés, incendies, maisons effondrées, monuments historiques irrémédiablement atteints - les problèmes économiques et sociaux - écoles fermées, coupures d’électricité, trafic ferroviaires perturbés, ouvriers de la construction en chômage technique, saison touristique compromise, arrêt des compétitions sportives, problèmes d’approvisionnement de toutes sortes, bétail noyé, récoltes compromises, etc...- on dut également accepter le choc causé par la disparition d’un homme aimé parce que, toute sa vie, il avait lutté en vue du bien-être indéfini d’une population pour qui l’heure était maintenant venue manifester sa reconnaissance en lui offrant un deuil subrégional, illimité et bien mérité.
Saint Heu était une des rares communes à avoir échappé au désastre. Miraculeusement, l’orage s’était déporté vers l’ouest avant de jeter ses dernières forces sur un pont autoroutier qu’il avait coupé en deux. La petite agglomération avait peu souffert, seulement quelques dégâts périphériques sans grande importance et qui chagrinait à peine. C’est ainsi qu’on avait quelquefois parlé de Saint Heu, mais seulement parce que la localité avait un moment servi de base arrière aux journalistes.
Cependant, quelques jours seulement suffirent pour que l’événement passât au second plan des préoccupations médiatiques : en dépit de la gravité des dommages à La Pairie, il n’y avait eu qu’un mort, ce qui, nuançant la tragédie, la rétrogradait petit à petit au rang de simple fait divers dramatique. Les professionnels de l’information, impuissants dès lors à en accroître ou même à en conserver longtemps la charge émotionnelle utile (la célèbre C.E.U.) ne purent soutenir longtemps l’élan de sympathie : l’empathie fut de courte durée, l’audience s’effilocha peu à peu et se dilua rapidement dans les autres épisodes d’une actualité pleine de suspense et de rebondissements. Le fléau devint une infélicité ; les désagréments, les déboires, les conséquences malheureuses d’une ténébreuse et sibylline fatalité et bientôt, très vite, les exaltations et les élans apitoyés se firent plus discrets pour finir par se taire définitivement.
Après quelques mois, la vie reprit son cours, les ratiocinations plaintives des populations concernées se firent moins perçantes, moins mordantes si bien qu’elles ne tardèrent pas à disparaître progressivement dans un malaise silencieux.
Depuis quelques jours, un soleil printanier scintillait joyeusement de ses jeunes éclats dans un ciel clair et pur sans que cette allégresse du renouveau n’affectât outre mesure Antoine. Il continuait à s’ennuyer et à souffrir de cet engourdissement, de cette molle nonchalance qui rend les choses mauvaises et inhospitalières. Et si, comme partout dans le pays, les cruels événements de l’automne passé avaient masqué, pendant quelques semaines, son déficit psychique, l’entrée de l’hiver avait de la même manière engourdit cet enthousiasme nouveau pour les choses, en fait une simple saccade, un faux départ de l’âme rapidement figé par les premiers givres. Sans trop encore s’inquiéter de l’évolution de son époux, Chloé s’interrogeait sur les raisons qui engendraient cette humeur pâle. En effet, atteint d’une dépression dynamique, il vivait à l’aveugle dans une forme ralentie d’humanité, écho si typique d’un tempérament contraint de se concentrer seulement sur les fonctions vitales de la vie en société. Par le strict respect de ses obligations sociales et de ses responsabilités privées, il donnait ainsi le change de sorte qu’il déroutait l’éventuelle suspicion qui naissait quand on l’observait de trop près et dont alors on imputait erronément la raison à une trop grande réserve ou à un excès de fatigue En aucun cas, sa paralysie et la lourdeur de son assoupissement ne devait se trahir ; ainsi, qu’on arrivât à soupçonner sa tristesse eut été l’aveu honteux d’un échec qu’il lui fallait dissimuler.
C’était une de ses vies à laquelle on concède trop vite la maturité heureuse parce qu’elle semble ne dépasser jamais cette distance distinguée, légère, posée au lieu qu’elle en forge parfaitement le simulacre. L’éducation avait permis à Antoine non seulement d’habilement reconnaître les codes mais encore de représenter extérieurement la perfection de leurs modèles, et s’il était loin d’être le seul dans ce cas-là, chez lui, ce monde en trompe-l’œil ne servait qu’à couvrir, qu’à celer alors que chez d’autres, il ne servait qu’à montrer qu’à manifester une force vitale anémiée par le seul fait d’être représentée. C’est pourquoi, même si chez l’un comme chez les autres, rien ne filait, ne coulait, ne fuyait de ce carroyage cérébral, on ne pouvait trouver quoique ce fut de commun entre ces sortes d’esprit.
Souvent, il observait sa femme, son enfant. Combien avait-elle changé, Chloé, au contact de son petit ! Et que d’efforts pour rien, lui, avait fait ! Non pas qu’elle se fut enclose, comme cela arrive parfois, dans l’univers enfantin, évitant ainsi de se soumettre à ce qui doit être soumis, dédaignant de fixer une progéniture hypnotique, comme le centre d’où tout vient et d’où tout repart, et, partant, d’empêcher en fait toute forme d’évolution, non, ce dont Antoine faisait le douloureux constat, c’était à quel point Chloé s’était humanisée par les soins, les prévenances et les attentions multiples qu’elle prodiguait, justement parce que, si son enfant signifiait évidemment et principalement beaucoup pour elle, il n’était pas l’unique foyer de son attention. Ce qui l’étonnait le plus, c’était cette organisation d’un temps qu’elle avait l’art d’ordonner comme s’il s’agissait d’une matière tendre, souple, maniable, manipulable et qui lui rendait souvent du loisir et de la liberté. C’était cette manière de combinaison rigoureuse qui donnait à cette femme plus de pouvoir sur le temps que le temps sur elle alors que, lui, avait de plus en plus l’impression de déambuler, en se frottant le menton, et toujours à retardement, autour d’une vie achronique qu’il acceptait sans arriver toutefois à lui refuser le statut de fait accompli.
C’est avec peine qu’il arrivait à accueillir l’étrangeté qui le saisissait depuis que cet – son – enfant était né et, si les tâches, au début, avaient été scrupuleusement partagées, depuis quelques temps, en fait depuis presque toujours - ce qu’il ignorait lui-même - il baissait progressivement les bras, ou plutôt faisait en sorte qu’ils supportassent moins que sa femme les embarras qu’une jeune enfance ne manquait pas d’amener. Porté sur le sens du sacrifice, Antoine, ne voyant que don et générosité là où il n’y avait, pour Chloé qu’actes naturels, il était normal qu’il goutât de cette souffrante jouissance de l’égo qui fait ordinairement de la faiblesse une amère compagne. De fait, il n’était pas loin, parfois, de trouver cela injuste. Chloé voyait bien tout cela, ils en avaient souvent parlé ; cependant, bien loin que ces âpres négociations comblassent le petit creux qui se formaient entre eux, au contraire, elles en accentuaient le dessin puisque chacun de ces démêlés n’aboutissaient qu’aux mêmes conclusions, qu’aux mêmes impasses, et si ces dernières n’étaient pas suffisantes pour mettre le couple en péril, il n’en restait pas moins vrai que ce continuel frottement menaçait d’usure ou d’incendie les charpentes sur lesquelles leur existence à deux s’appuyaient.
Antoine s’ennuyait donc. Il avait envie d’une autre vie, ou plutôt d’une manière plus compromettante, d’une autre vie dans sa vie. La répétition des choses, le ressac des habitudes, le retour de la lune et des saisons, l’obligatoire structuration de l’éducation l’engageait, lui semblait-il, sur une de ces définitives voies sans secours qui se traçaient un chemin cahotant à travers un paysage de plus en plus pauvres, brousses, savanes, maquis épineux et déserts. Il se mettait à parler tout seul de tout ce temps perdu qu’il lui faudrait absolument retrouver, et qu’il perdait encore et encore à rabâcher combien il se fourvoyait. Sans cependant qu’il y crût vraiment ou qu’il osât s’en convaincre sérieusement, c'est-à-dire jusque dans ses ultimes prolongements. C’est pourquoi les querelles, comme toutes les disputes, n’aboutissaient jamais à un quelconque règlement de la question puisque le seul profit que les protagonistes en retiraient résidait en un allègement de toute la tension nerveuse capitalisée. On se jetait alors à la tête des questions exclamatives qui ne demandaient aucune réponse et qui les laissaient, au bout d’un certain temps, épuisé et sans énergie. Ils recommençaient alors doucement à se réconcilier : estropiés et ulcérés tout deux, ils se redressaient et reprenaient leurs habitudes comme si rien ne s’était passé.
La suite des jours continuait de dérouler le chapelet de ses mille petits agacements, de ses niaises et secrètes irritations, de ses médiocres et insignifiantes contrariétés qui, accumulées, induisaient un nouveau cycle de discordes. Alors, de plus en plus souvent, Antoine traînait à l’école, après ses cours, parlant à tel ou tel collègue, de tout et de rien, simplement pour gagner du temps, en en perdant plutôt sur les tâches ménagères dont il avait encore à se charger au domicile conjugal. Il se demandait parfois où se trouvait son véritable labeur : au lycée, dans ses difficiles classes ou chez lui.
Toutefois, dans ces moments de vacance que lui offraient les activités fourmilières de Chloé et qu’il ne reconnaissait qu’à voix basse, il sautait dans sa voiture et s’en allait, au hasard, dans une campagne qu’il connaissait bien mal.
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