Il y a toujours des cygnes aux âmes glacées qui habitent l'hiver
Et des hulottes masquées qui dorment sous la neige
J'ai connu des enfants aux embruns sombres et aux bras d'argent
prendre dans leur valise bien ordonnée les contes illustrés de la dinde froide (à droite l'héro, à gauche les amphèt, au centre les petites pompes aux esprits blancs) puis musarder sur la crête des jours en jouant le jeu nocturne des petits rochers rogues et des cristaux christiques, ces vaisseaux veinés voguant sur les ruisseaux ruinés de sangs trop tôt séchés
Puis tous ceux qui se lavaient les narines au British Petroleum au moment où, sur les trottoirs, les âmes, obscures et troglodytes, rampaient en courant sur les aiguilles du turbin lors de sombres et mesquins matins sans joie, toxicomanes de l'ombre et de l'anonyme ânonnant dans les rues la Gloire du grand Dieu infidèle, le Tueur silencieux et aveugle, le Travail aux fleurs discrètes de sueurs disciplinées suédant à chaque pas leurs succédanées sagesses suburbaines où bavent depuis des siècles leurs chiens et leurs familles
Il y a toujours des cygnes aux âmes glacées qui habitent l'hiver
Et des hulottes masquées qui dorment sous la neige
Et ceux-là, sur des chars charnus ennuagés sous le bitume urbain, mimant leur froide et sérieuse existence dans leur grand jeu du macadam incrusté de poulpes mécaniques, dans ce grand meccano goudronné des villes, vomissant leurs arc-en-ciel de lys et de rêves plastoc aux apathiques asphaltes, aux mornes miroirs de brumes chlorhydriques qui agrippent les figures de leurs pinces d'or et arrachent de leurs visages des lunes sans regards qui dandinent leurs formes vides sur les avenues bordées de fenêtres éteintes et de portes closes
Et ceux-là encore et toujours, vers nus et solitaires, qui cachent leur souffle sous les trottoirs, vautrés dans la misère et la crasse, devant les Grands Portiques des Drug-stores où passent les sourds et les aveugles, les mains ouvertes à l'offrande pharisienne, ceux-là, étrangers dans l'étrange, muets dans le silence, invisibles dans la nuit, l'âme sourde dans la crasse sacrée, ceux-là qui décollent sans bouger dans l'infini aux yeux aliénés, loin de cet asile où les fous aux yeux fixes se coiffent de matraques électriques, ces autres-là, sains, nets et propres, sans l'abri des mots et la satisfaction du point qui courent , ceux-là, ces autres-là, qui galopent dans un sens puis dans un autre puis un autre puis un autre puis un autre jamais fatigué jamais fatigué jamais fatigué jamais fatigué jamais fatigué
Il y a toujours des cygnes aux âmes glacées qui habitent l'hiver
Et des hulottes masquées qui dorment sous la neige
Et ceux-là, je parle d'encore des autres, des autres encore des autres aux salaires tristes écrits sur papier jaune qui couvre les murs épineux de leur demeure psychique et qui recouvre d'Ors sa vacuité spirituelle et vénéneuse gardienne de l'espoir du rien, qui vivent dans la brume vague de leurs pensées évaporées, sans chaleur en fait et l'Eternité qu'ils oublient dans leur suaire, leur suaire qu'ils portent comme leur tenue de travail et les morts qui continuent à ne pas faire signe, à se taire, sans un geste, dans cette absence qui tentent les vivants qui savent trop la joie qui fait mal qui aussi brûle et suffoque de sa propre combustion
Et ceux-là encore derrière les portes closes le long des avenues où planent mollement des tramways sans destination peuplés des fantômes des jours et de la nuit où les sensations sont gelées dans ces grands frigos urbains avec nos âmes-néons qui surgissent de la moutarde et du ketchup, les jours de grandes nuits où s'en vont au loin les cormorans vers la musique des ombres et des aubes et les vagues qui les emportent s'enroulent en elles-mêmes au plus proche lointain
Il y a toujours des cygnes aux âmes glacées qui habitent l'hiver
Et des hulottes masquées qui dorment sous la neige
Et ceux-là, hommes, femmes, tous, fouines clandestines sous les égouts, râles dans le silence de la terre, râles enflammés qui veulent voir le temps, voir le temps et dormir dans tout l'espace par dessus l'espace, dans tout le ciel par dessus le ciel, le ciel vers où montent les échelles métalliques de la Station Jacob, celle du Métro aérien pour admirer, admirer enfin Dieu par delà Dieu et le mettre à bas, à bas dans les fosses métropolitaines, pour le coucher sur la terre et lui faire l'amour, à Dieu, dans sa chair où tout vit, meurt et renait
Et dans ce Dieu d'Asepsie et de véronal, dans ce Dieu de guirlandes, de crissements et de klaxons, de stades et de barbituriques ils- eux, nous, ceux-là, ceux-ci, les autres - chantent les psaumes lointains et les cantates interdites où toujours des cygnes aux âmes glacées habitent l'hiver et où des hulottes masquées dorment sous la neige.
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