lundi 17 août 2015

Ombre du monde (trente et un)

On a récemment retrouvé de petits films amateurs où l’on peut voir la terre elle-même se soulever comme une vague et absorbé progressivement tout le relief. On y voit des routes progressivement coupées par des marées terreuses ; des arbres qui s’inclinent puis disparaissent, des grosses fermes désarticulées par la poussée prodigieuse des terres. Un de ces petits films est particulièrement éloquent : les routes disparaissent, le bitume se fendille  et d’énormes crevasses apparaissent, les maisons penchent de plus en plus dangereusement, des murs s’effondrent, des façades tanguent comme des navires sur la mer, des égouts sortent des rats, l’éclairage public clignote la nuit, et commence progressivement à s’éteindre,  Par ailleurs, certains érudits ont retrouvé certaines Chroniques où il est question d’un exode de plus en plus massif.

A nouveau au champ !

Il en était sûr, c’était bien un modèle récent, il s’était renseigné, un élégant, un royal John Deere de la série 7030, d’une puissance de 220 ou 250 chevaux, d’un vert   tendre et vif que le jaune éclatant des jantes massives, lui-même mis en valeur par le noir de ses énormes roues, rehaussait fougueusement de manière à ce que l’ensemble traduisît la jubilation tout intérieure de la débordante abondance  printanière. Cela se voyait : même par ce fichu temps, ce tracteur était vif comme un pinson ! 

Antoine pensait à cette merveilleuse machine agricole alors qu’il était dans sa voiture et qu’il revenait du dernier inter-marché encore ouvert où Chloé l’avait envoyé. Alors il revoyait les événements de ces derniers temps, cet arbre qui lui avait paru un peu incliné et qui, aujourd’hui, se présentait comme toujours, ce fermier au bout d’une impasse en pleine campagne avec ce magnifique Deere, et puis, aussi, ce type avec qui il avait parlé dans les caves de l’école. Il avait trouvé le temps d’y retourner, au collège, aux abords seulement, et en catimini ;  comme il le savait déjà, il n’y avait ni surface boisée ni bunker ni dépôt d’immondice et encore moins de cimetière de locomotives placé là dans le délire d’un haut fonctionnaire de la Société nationale des chemins de fer. Parce qu’il devait se résoudre rapidement à admettre une phase délirante, une  divagation emportée, il ne prit pas le temps de chercher ailleurs que dans la plus commode  évidence le principe des  transports enfiévrés qui avaient basculé une simple confusion mentale sur les versants contraires et inhospitaliers d’un cauchemar halluciné ; les choses, comme bien souvent, lorsqu’on cède aux aimables complaisances qui nous les rendent plus vite accessibles, plus vite intelligibles, ont alors, pour ceux qui en sont les victimes, de ces   douces prévenances, charitables uniquement parce qu’elles s’empressent de leur souffler non seulement  les explications les plus claires mais surtout les plus attendues, comme si l’imagination fatiguée de ce qu’elle avait créé ne demandait plus rien d’autres à l’intelligence que ce prosaïsme placide et facile à vivre dont il ne restait  qu’à cautionner la  forme et l’idée. Par conséquent, la crise d’Antoine était à la fois une crise sociale et une crise d’orgueil : l’institution scolaire, désormais impossible d’aimer, quoiqu’obligatoirement fréquentée et, pour cette raison, méprisée, avait anticipé et rejeté Antoine avant que celui-ci n’ait pu faire un geste. Dès lors, il n’était pas difficile de comprendre que la brutalité de l’exclusion ne tenait simplement qu’au mépris dans lequel Antoine tenait celle et celui qui en avaient été les agents et les complices. Il est souvent délicat d’être un objet impuissant face à ce dont on nie l’existence réelle. L’humiliation est alors profonde et inoubliable.
Et si l’on ajoutait à cela, cet anémie créatrice qui le persécutait jusqu’à l’appauvrissement définitif de son sens social, alors oui, il pouvait toujours se souffler que ses mirages n’avaient nulle autre cause. Il pouvait en être persuadé.

Mais maintenant tout allait mieux. Pour une fois encore et encore tout allait mieux. Depuis des semaines, il retrouvait une vie qui ne surprenait plus ses attentes dans un univers que la puissance de l’habitude soutenait à nouveau de façon à en restituer l’unité spatiale et temporelle : le matin, qui  était le matin, succédait à la nuit, qui était à nouveau pleinement la nuit, dans une maison semblable à elle-même, avec une femme et un enfant réconfortants dans leur aimable identité, sur un territoire stable qui, à cette occasion, retrouvait de cette bonhommie morève qui soulageait enfin Antoine après l’avoir tant anesthésié. Tout avait retrouvé de cette substance, de cette coïncidence à soi qui rend l’existence habitable et accueillante en y autorisant cette fausse naïveté, à laquelle on reconnaît l’âge de la maturité. Il suffisait que les choses redeviennent ce qu’elles n’avaient jamais cessé d’être pour qu’enfin  un quotidien bonhomme suffît à en occulter la native hostilité. Et cette restauration de l’ordre ancien, celui qui avait présidé à sa vie antérieure, il l’attribuait à ce choix, propre pensait-il, d’écrire, de réécrire, toujours, au dépens de tout ce qui lui en avait imposé jusqu’alors.

Il se sentait bien. Il se sentait brave.

C’est en réfléchissant à tout cela qu’il revenait du petit inter-marché qu’il avait trouvé fermé et dont la façade largement effondrée ne l’avait en rien troublé. Il roulait ainsi sans rien voir de ce qui l’entourait, les cohortes de réfugiés, les voies défoncées, l’armée,... Non, il continuait à sourire, certain de sa guérison et de sa force reconquise. 

Les dernières maisons isolées, vides de leurs occupants, disparurent et il roula encore quelques kilomètres espérant atteindre un embranchement qu’il connaissait bien et qui lui eut permis de rentrer chez lui. Tout autour, comme l’eut fait la mer, la terre reflétait un ciel pâteux et gris en se mêlant au bistre des labours et au vert épais des pâturages qui ondulaient tour à tour tout au long des basses collines dénudées.

Mais Antoine se sentait bien. Il se sentait brave.

Il changea de vitesse, la main un peu tremblante, il rétrograda, s’arrêta. Un peu nerveux, il dut s’y reprendre à trois fois pour allumer une cigarette. Il tourna le bouton de la radio qui s’éteignit, lança deux ou trois fois le lave-vitre afin de nettoyer un pare-brise devenu légèrement boueux. Il avait le regard fixe. Devant lui, à quelques centaines de mètres, cette splendide mécanique, ce John Deere de la série 7030, avec quatre soupapes par cylindre, muni du nouveau système de recirculation des gaz d’échappement, de la nouvelle console Greenstar 2 et d’un récepteur Starfire ITC qui permettait d’ établir un positionnement GPS fiable et une cartographie exacte avec un niveau de précision de 20 à 30 cm. Il sortit de son automobile, et regarda ses pieds : il s’était enfoncé jusqu’aux chaussettes dans une espèce de gadoue un peu marécageuse. C’était bien le même engin prodigieux. Mais il était plus loin dans le champ. Plus loin, non,...,non, ...Il se rappelait de ce panneau de signalisation auprès duquel il s’était la première fois arrêter,...oui, il s’en rappelait très bien, très exactement, un panneau qui signalait une aire de stationnement...Il était là, bien là, ce panneau, mais plus loin, plus loin, en fait, au même endroit que la première fois, là, c'est-à-dire tout près de cette gigantesque et prodigieuse machine dotée de  cettefameuse console Greenstar 2 qui allait révolutionner la vision du guidage. Tous deux  comme délaissés en plein champ, à au moins deux ou trois cent mètres maintenant. Il vit alors que la route s’était enlisée bien plus encore dans le sol, que ce dernier la recouvrait  sur quelques centaines de mètres supplémentaires. Et ce Deere qui n’avait pas bougé.            

Il s’avança. Antoine se sentait bien. Il se sentait brave.

A mesure qu’il avançait, il s’aperçut d’une autre chose encore, le fermier, le fermier avec qui il avait échangé quelques mots, des signes plutôt d’ailleurs, ce fermier était encore là. A la même place...Il s’approcha encore, vint au plus près...oui...à la même place...ce fermier mais ne faisant plus qu’un geste, un geste du bras comme s’il tentait d’essuyer quelque chose dans son moteur.

-         Eh monsieur, monsieur...monsieur...Vous revoilà ? Le monde a bien changé depuis la dernière fois, mais le moteur fait un drôle de bruit et c’est ça qui me turlupine...j’n’arrive pas...
Et il continuait à frotter, à frotter, avec sa manche sale, un endroit précis du moteur qui tournait toujours, comme s’il ne s’était jamais arrêté.

-         Faut pas les arrêter, ces engins, c’est moderne, c’est fragile, c’est pas fait pour durer, si on les arrête, on sait pas quand    ils repartiront, ... Alors on préfère ne plus rouler...on regarde...on essaye de comprendre...On reste et surtout on n’ tourne pas la clé...Fichu mécano... Et il repartait dans son geste de va-et-vient...

Il se remit à pleuvoir, doucement d’abord puis de plus en plus violemment ; Antoine releva le col de son pardessus ; l’eau ruisselait sur son visage.

-         Et puis...La terre...La terre n’est plus comme avant...Elle est ...Elle bouge...

Et il montra d’un mouvement de tête au loin les collines si basses, si brusquement érodées, si proche d’un sol vers lequel les continuelles précipitations avaient l’air de les jeter, collines aux sommets aplatis, aplanis, comme si une  lente et tenace usure avaient raison de leurs résistances, collines aux versants fatigués, éreintés, comme si le frottement entêté du nord-ouest achevait de lasser leur vigueur. C’est pourquoi les perspectives s’ouvraient sur des étendues de moins en moins vallonnées, de plus en plus plates, un glissement de terrain qui prenait son temps, le temps  de se confondre à la terre plane sans bouleversement, sans trouble, ni agitation, toute une discipline de la terre meuble qui se coulait ainsi tranquillement en elle-même.

-         ...Elle devient brindezingue, ...Là encore...il y avait une petite pente... Aujourd’hui, elle n’existe plus. Et là-haut plus un piquet, plus une clôture apparente......Et puis...regardez...

Antoine suivit le regard du paysan, les roues du tracteur s’étaient profondément embourbée, bien au quart  de leur hauteur...

-         On dirait qu’elle monte....Qu’elle nous mange....

La pluie redoublait. Elle tombait à grosses gouttes serrées. Le fermier observait fixement Antoine de ses deux yeux bruns qui demandaient sans attendre de réponses alors que l’eau froide du ciel glissait sur son  visage en en empruntant chaque ride. Ainsi, plantés là tous les deux, l’un dans ses vêtements sales, graisseux et gorgés d’eau, l’autre debout, vacillant dans son trench-coat trempé, dégoulinant tous deux, les pieds profondément enfoncés dans la glu terrestre, entourés de ce paysage à moitié liquide, ainsi, dans ce face-à-face absurde, tous deux, sans réponses l’un pour l’autre, tous deux, implacablement engoncés dans une solitude d’airain, s’observaient sans se dire le moindre mot pendant que l’inconcevable surgissait dans le monde comme des Dieux nécrophages émergent des tombeaux et se jettent, insatiables, sur les derniers convives endormis d’un banquet que leur gloutonnerie avait empêché de quitter.

Le moteur de Deere tournait toujours. La pluie tombait sur un sol détrempé. Antoine laissa là son ami et, sans un signe, sans un mot,  remonta dans sa voiture.

Il n’avait plus peur. Il se sentait bien. Il se sentait brave.

Il se dit qu’il était vraiment déconcertant de sentir combien des événements aussi extravagants n’étaient même plus pour lui  source d’un quelconque étonnement. Il fallait rentrer : il n’avait rien trouvé à manger. C’est pourquoi il roula vite, comme un abruti, pour arriver, au bout du compte, largement en avance. Un peu échevelé, il faut le dire.

Maussade et renfrognée, Chloé l’accueillit sèchement. Il nia alors ce qu’elle était en train de lui reprocher, énervée, mais ce qu’il niait ne pouvait être nié : elle l’attendait depuis des heures, l’enfant était malade et il avait faim ;  il le savait bien ça, lui, lui qui se permettait de se mettre en retard alors qu’il n’avait plus rien d’autres à faire de ses journée tandis qu’elle... Alors Antoine, sans rien comprendre à la situation, s’évertuait en vain à montrer une montre – il le remarquait  – qui s’était arrêtée. Au contraire, au contraire, il était plus tôt que prévu, bien plus tôt...Alors Chloé se rua vers les rideaux d’une fenêtre qui donnait sur le jardin, les tira. Antoine sentit soudain l’ondulation de l’angoisse lui frigorifier la nuque et sa bouche se vider de toute salive. Ainsi, tremblant, les lèvres serrées, il vit, il vit une nuit noire et en s’approchant lentement, une nuit sans étoile et sans lune ! A ce moment, il crut sombrer ; il courut vers l’entrée, ouvrit brusquement la porte extérieure dans l’assurance du ciel bleu qui s’était dégagé  un instant des pluies pour l’accompagner jusque chez lui.
Et vit alors, debout près de la table du living, dressée, Chloé une louche à la main qui versait une soupe verte et orange à leur enfant. Et à côté, Tuz, qui attendait son tour. Il se retourna, il venait, non pas de l’extérieur, mais de la cuisine et la porte dont il tenait encore la clenche dans la main était celle de la salle à manger, donc à l’intérieur  de la maison.

-         Chéri, te voilà, juste à l’heure, assieds-toi donc...

En ce temps-là - mais lequel ? – il se sentit vraiment mal, mais s’assit néanmoins à table, livide, muet, observant sa femme, son enfant et surtout Tuz, comme s’il s’agissait d’étrangers, puis il se vit dans la glace ; il était bien là, et la lampe projetait bien son ombre sur la nappe verte. Et eux comme si de rien n’était, continuaient leur conversation insignifiante, pendant que lui était hors, hors, hors, projeté d’où il ne savait. Il ressentit cette même impression de toc, de réalités accidentelles, purement contingentes, qu’il avait connu lors de sa sortie du bunker...une réalité empruntée, arrangée par un scénographe invisible, tout cela, la cuisine, cette soupe, et même sa femme et son enfant, lui paraissaient  n'être guère plus qu’un texte récité par des acteurs devenus textes eux-mêmes...

-         Chéri, chéri, tu ne te sens pas bien ?

Elle le regarda, interloquée, alarmée, se diriger vers le sofa rouge où il s’étendit...Il ferma les yeux.

Petit à petit, se calmant, il entendit monter à côté de lui de petits murmures de plaisir ; il se sentait essouffler pendant  que les halètements reprenaient de plus belle. Il ouvrit les yeux, il les ouvrit très grand...Le dos nu de Chloé bougeait tout contre lui, tous deux en chien de fusil, il la prenait doucement par derrière, lui soulevant une jambe pour mieux la pénétrer, dans l’obscurité profonde d’une chambre où il ne distinguait plus que le lit. Et elle disait des Oui...Oui...Et encore des encore ...et d’autres choses qu’il ne distinguait pas...la puissance du plaisir l’empêchait de hurler, et il se déchargea  de toute cette infamie, de toute cette folie ignoble, jeta en elle cette abjecte toxine d’une dernière et absurde  ruade qui le laissa pantelant, l’esprit mourant...Son sexe glissa hors d’elle, il se mit sur le dos, respira, respira, respira...

-         Chéri, chéri, c’était bon....Juste à temps...

Alors il se mit à rire, à rire furieusement, frénétiquement, et, comme un fanatique de l’extase, se mit à rebander, à rebander comme un âne  ; il se redressa, le sexe tendu prêt à la reprendre ; elle le branlait insatiablement, débordante d’excitation, tirait parfois trop fort en lui faisant mal, puis elle se retira, se coucha de tout son long et écarta les jambes en ouvrant les bras au cœur desquels il plongea en y cherchant avec avidité l’oubli, l’oubli... 

-         Eh...M’sieur...M’sieur...Que vous arrive-t-il ?

Antoine vit au loin, au milieu de ces champs noirs, deux gros chevaux de labour, immobiles, et tout près un vieux tracteur qu’il reconnaissait, un ancien  Buhrer, le modèle UM4/10, de 1956, 18 kW /25 PS, doté d’un moteur Mercédès OM636. Un moteur fabuleux pour l’époque ! Il avait chaud, il avait froid, il tourna légèrement la tête vers la droite, et vit une nuque puissante, il se recula un peu, remarqua que son menton reposait sur l’épaule forte d’un jeune fermier. Ce n’était plus le premier, il en était sûr...et ce tracteur...

-         J’ai eu just’le temps de vous récupérer, m’sieur, vous alliez tomber dans la merde, là...Vous vous êtes senti mal...

Un vieux Buhrer, un somptueux vieux Buhrer, qui paraissait tout neuf, avec le moteur bien visible, le siège bien dégagé ; comme il devait être agréable à conduire, cet engin offert à tous vents, comme cela devait être plaisant de sentir sa force tracer des sillons réguliers, de voir la terre qu’il retournait lentement, posément, avec l’exactitude de l’artisan. Comme il aurait voulu le conduire...

-         Ca va pas, m’sieur.

Avec le siège bien dégagé, à l’air libre, une pièce rare maintenant, avec sa calandre haute, protégeant parfaitement le radiateur, surmontée du nom de la marque, entourée d’un rouge écarlate, avec ses petites pattes vertes et ses deux yeux de grenouille, comme il devait être aisé de le faire sauter de collines en collines. Ah ce tracteur. Combien agréable...Buhrer...Buhrer murmurait-il dans un souffle.

-         M’sieur, m’sieur.

Ensuite, il repoussa l’homme, et couvert de cette boue collante qui semblait être là de toute éternité, il avança péniblement, s’enfonçant parfois jusqu’aux mollets dans la perspective accrue d’un horizon élargi : les vallons, évasés, finissaient par disparaître de plus en plus de sorte que, plus rien ne faisant obstacle au regard, le Pays Morève, ce pays fait de petites profondeurs brisées, de côtes et de versants, de pentes douces  et d’aimables coteaux, entrecoupés çà et là de champs et de labours, s’étendait maintenant, du moins pour la partie du pays située non loin du massif de l’Argousier, dans une espèce d’ infini circulaire que l’attention même la plus sourcilleuse avait du mal à appréhender dans l’unité claire d’un paysage : son envergure nouvelle égarait un esprit incapable d’y retrouver la moindre adhérence, incapable aussi, pour cette raison, d’y projeter une dernière espérance ; c’est bien dans cette brutalité d’un changement continuel, d’un passage perpétuel d’une forme dans une autre qu’Antoine se voyait plonger, c'est-à-dire dans un monde dénué d’attente et, par conséquent, d’espoir. Le monde s’évadait de lui-même. 

Il avait marché sans penser. Il s’assit sur une petite chaise en bois, qui se trouvait là, par hasard, et mit ses deux mains sur une table, là aussi, par hasard. Les deux chevaux de labour, tout près, à une dizaine de mètres, l’observaient étrangement. Au sommet de ce qui restait d’une colline boisée, et où ne restait plus que cette désolation de la terre encore soulignée par quelques  débris de résineux aux odeurs de varech, cette table et cette chaise, bois nu, brut, des meubles pauvres, battus par des vents froids, étaient mises là pour lui, seulement pour lui afin qu’il retrouve l’univers, l’univers, pas seulement son univers. Qui avait fait quoi ? Qui avait posé dans ce monde désarticulé ce pitoyable mobilier ? Et qui avait posé cette vieille Remington inondée de pluie ?

Peu lui importait, il n’en était plus à se poser ces questions inutiles qui touchaient au désespoir du sens. Peu lui importait que ce soit Dieu, le Diable ou encore les hommes. Alors il écrivit, écrivit, écrivit dans les bourrasques, dans cette bise du nord-ouest qui le frigorifiaient en le brûlant. Il se retourna, et vit, debout, fort et puissant, le jeune fils, ce jeune fils du fermier, assis sur son magnifique Buhrer UM4/10 immobile dans le sol, qui lui faisait un grand signe du bras, qui l’encourageait, semblait-il...Retrouver...Retrouver, ou trouver, il lui fallait retrouver ou trouver l’accord des choses entre elles, délier ce qui en empêchait les liaisons, ou plutôt, perdu, en reconstituer la temporalité. Alors il écrivit, cette fois, plein de force, en chantant dans la tempête, à côté de ces deux gros chevaux qui ne bougeaient pas d’un millimètre et qui maintenant ne le regardait plus. 
Il lui fallait sauver le monde pour sauver la face.

Mais la tâche était immense.

Entendre bruire la nuit aux midis des jours 
comme un chuchotement dans l’ombre des siècles 
et, jusqu’en la nuit, ce murmure même de la nuit, 
ce murmure du tombeau entre deux  souffles, 
présent mais  suspendu, dans cette tempête 
fleurie d’odeurs suaves et ambrées  
où le miel mélange sa gerbe blonde 
aux blêmes calices  du  fiel.

Et pourtant en ce clin d’œil
           Le regard porte une certitude
Qui toujours subsistera :

Même sans mémoire et malgré l’anéantissement,
Même écorché par l'absence ce qui ne peut recueillir 
ce qui doit être recueilli,
Rien ne pourra faire en sorte
Que  jamais  rien ne fut.

Il n’y a plus besoin,
Alors que nous sommes là, 
De villes enfouies sous les sables,
Pour maintenir dans l’être 
Cette vérité si simple,
Cette vérité si cristalline
La vérité de ce  que nous fûmes,
Maintenant déjà.

           Ainsi donc,  c’est bien dans cette terre de paix
Que le sillon creuse,
Ardent et généreux,
Les salines de la vie
Plaines obscures aux naissances secrètes et incertaines.

        
Être enfin la tourbe lourde ! Être la tourbe sourde des nuit de colombes brunes, l’arôme maritime du berceau pourpre, cette tourbe morte !

Et l’eau qui glissait sur les feuillets qu’il arrachait les uns après les autres de sa Remington, et l’eau qui mêlait les mots, ces centaines de mots que cette eau, cette eau dure de la pluie, effaçait pour ne plus faire du texte qu’un lac noir et sale. Et puis le vent, un vent terrible qui soufflait de plus en plus fort et qui emportait ces pages obscènes, les faisant tournoyer et s’élever comme une trombe de papier, ces vents effroyables qui lançaient leurs diatribes vers le ciel absent, tourbillon de philippiques, catilinaires sans espoir qui, dans l’ouragan, hurlait à la face impossible du verbe l’impuissance infinie de la cause universelle. 
Forcené, frénétique, énergumène délivré de l’exorcisme, Antoine, au sol à présent, renversé, bouleversé, Antoine vaincu, défait, foudroyé, jeté, les mains ouvertes, les bras écartés, souriant cependant, souriant à pleines dents à chacune de ces vies, à chacun de ces feuillets qui sortaient tout seuls de la machine, d’une machine à écrire, justement, d’une machine à écrire qui tournaient à plein régime, sans plus avoir besoin de chauffeur, de conducteur, saluant  ces folios,  ces folios uniques, qui volaient, qui s’envolaient et s’accumulaient  de plus en plus haut, pour enfin se disperser dans un éparpillement fatal et inexorable, au loin, dans les espaces vides et chauds, là-bas, bien au-delà des nuages étoilés et des brumes laiteuses, bien au-delà de toute résidence et de tout domicile, là-bas, simplement là où, encore, joyeux et tristes, chantent  les anges abandonnés de Dieu.
Simplement. Tout simplement.
          
Être la tourbe lourde ! Être la tourbe sourde d' une nuit de chaux, l’arôme maritime du berceau pourpre, cette tourbe morte ! 
                       
  Hallelujah ! Hallelujah !

Il vit encore chanter le fils du fermier : Hallelujah ! Hallelujah !, faisait-il tout en agitant toujours les bras.

La terre gonflait, bougeait, crachotait un peu d’elle-même ; ça et là, des sources apparaissaient et donnaient naissance à des filets aussitôt absorbé par le limon. Tout à coup, le petit monticule où se trouvait Antoine s’évasa, devint légèrement concave, alors tout s’arrêta et une fagne immonde se mit à tomber du ciel.


mercredi 8 juillet 2015

Ombre du monde (30)

Dans certains actes officiels, des témoins rapportent le désordre qui régnait partout sur les routes : exilés, vagabonds,  voitures abandonnées (de nombreuses stations-services avaient disparu ou encore avaient vu leur réserve d’hydrocarbure s’écouler dans le sol, les citernes ne pouvant résister aux énormes pressions qu’elles subissaient en sous-sol), cadavres même...Enfants abandonnés, chiens errants et affamés.. On lit aussi dans des journaux étrangers que le chaos fut  le même partout : l’Australie devint une mer de boue et ses habitants fuirent sur des embarcations de fortune ; aux Etats-Unis, le Grand canyon fut recouvert par des excréments tombés du ciel. Partout, partout, de l’Europe à l’Asie, de l’Amérique à l’Asie, des millions de personnes sont jetés sans espoir sur des routes sans fin.
Le nombre de migrants s’accroissant dans toutes les régions du monde fit qu’il y eut de moins en moins de terre d’asile

Pour finir, il n’y en eut plus du tout.

Oignon ! Oignon !

Cependant, les heures continuaient d’exister, mais avec la stabilité et la constance accablante d’une immobilité étirée, distendue, qui gagnait toutes les régions cérébrales, contaminant petit à petit tout son corps, fièvre froide sans spasme qui, absorbant comme un nutriment toutes les oscillations de sa volonté, se dissolvait en  de faux mouvements, en élans interrompus à peine esquissés,  contrefaçons d’une existence diluée dans une lente et horizontale élongation de l’âme, vapeurs erratiques, dépourvues de vigueur, concentration brumeuse et gazeuse où la pensée demeurait en elle-même, solitaire, non intentionnelle, et comme allongée hors du monde.

C’est ainsi qu’Antoine persévérait, seul, des heures durant, à aller à son bloc de feuilles sur lequel il griffonnait quelques phrases incompréhensibles, feuilles âpres, sèches, dures plus dures que du métal et plus froides aussi, car mortes, ou plutôt jamais nées, incapables de recevoir de lui la moindre vie, feuilles douloureuses aussi, qu’il jetait, après trois mots hasardés, sans y croire, et avec toujours cette envie de fuir, de transpercer les murs, emprisonné  même dans cette fuite. Alors il passait dans une autre pièce de sa magnifique maison, s’empressait auprès de son enfant, puis, d’un coup, le laissait, brusquement, regardait par la fenêtre sans rien voir, car la vision aussi lui était insupportable, le poids des choses, il le subissait aussi dans le regard.
Rien n’était sûr et tout pourtant persistait.

A la cuisine, il se mit un jour  à éplucher  un oignon. Il éprouva un étrange bien-être lorsqu’apparût sous la couche externe du légume, un autre oignon, et puis encore un autre, et encore un autre, dans un indéfini rassurant, dans une similarité imbriquée qui le ravissait, dans cette permanence qui se transportait de strate en strate, dans cette tranquillité de l’identique où le temps se prolongeait exactement en lui-même, sans changement, en évitant les brusqueries, les à-coups, structures fines sur structures fines, répétitions de l’analogue, synonymie parfaite d’un univers sans réflexion ; il plongea tout à coup en son cœur, dans ce milieu vide, intérieur, simple et unique foyer, consolant principe de la transmission et de l’information des champs successifs ; partout est l’oignon, à chaque plateau, le même toujours, continuité assurée, sauvegardée, sans rapport avec le tout et pourtant toujours avec lui en liaison essentielle, préservation, abri de lui-même en lui-même, en parfait accord avec soi, écrivant sans le savoir le récit de la préservation,... Antoine, les yeux rivés sur les petites particules blanches, s’y transporta et s’y oublia, dans la jubilation apaisée de la résolution...La paix, la paix est fermeture, le bulbe clos de l’espace...La paix est la multiplication d’un soi sans rêve, où l’on remet la main sur tout parce que tout est seulement tout et rien d’autres. La paix, c’est l’univers aveugle d’un oignon lorsque l’on y dort en son creux, en son centre, dans la certitude que rien ne s’échappera jamais, éblouis jusqu’à la cécité, jusqu’à se brûler les yeux pour mieux sentir l’océan où l’on plonge, l’océan immense, dont les vagues de vagues sont nuages écumants et le ciel, voute immense avec lequel il se confond, dans le creux de l’oignon, où tout est Un et rien n’est multiple, ce ciel d’un blanc, aussi mat que le bruit d’une nuque qui se brise, ce ciel émeraude, cristallin aussi, si on veut, qui n’est que l'apaisement fidèle de l’irréfragable certitude, de la répétition sans lassitude, mille éclats de soi où partout on reste soi, ...toujours avec soi, sans savoir, sans sentir, en surplomb des souffrances, des terreurs et des cauchemars. Et toujours cet océan et ce ciel éclatants tous deux d’innocence, se recouvrant l’un et l’autre sans jamais laisser s’infiltrer les regrets, les remords et les lâchetés...
Le bulbe a fermé le temps et le temps s’est replié.

Il faisait à peine nuit. Chloé rangea doucement la voiture face au garage ; il était tard. Sur les routes, du côté de La Pairie, elle avait dû ralentir plus d’une fois pour éviter les bouchons de l’exode. Une route s’était effondrée, et deux immeubles s’étaient écroulés. Il y avait des morts. Elle avait pris sa caméra et filmé discrètement le désastre : des canalisations éventrées d’où jaillissait une eau fétide, des cabines de haute tension noircies par le feu, le crépitement des courts-circuits, des animaux morts ou agonisants, des routes barrées, une forêt dont on ne s’expliquait pas la disparition quoiqu’on en ait découvert par endroit des vestiges sous la forme de tronc éclatés, calcinés, littéralement aplatis par une pression immense et invisible, des hommes, des femmes hallucinés qui tenaient des discours incohérents où il était question de limaces, d’anges, de lions de feu, d’éléphants célestes, couverts de pustules, d’anthrax et d’ulcères de toutes espèces, plongés dans des prières incompréhensibles, des services de secours débordés dans une pluie continuelle et plongés dans un univers dont ils ne comprenaient plus la tessiture, et surtout, surtout, un bruit étrange, un long sifflement, suivi  d’un grotesque gargouillis, qui emplissait par moment tout l’espace. Il fallait fuir ! Ce qui se passait à La Pairie, se passerait aussi à St Heu. Elle rentra hagarde et paniquée. 

Une architecte n’a plus sa place dans un monde qui se détruit.

Par la fenêtre éclairée de la cuisine, elle vit, elle le vit, avec ce genre de tristesse, avec cette pitié mélancolique   qu’amène parfois l’impuissance devant ce qui s’accomplit, comme le paraphe de sa propre insuffisance et de son inguérissable invalidité, tracé dans les limites qu’impose la solitude de l’égo.    

Chloé, silencieuse, l’observait donc. Il n’avait ni entendu sa voiture, ni perçu le bruit qu’elle fit lorsqu’elle rentra. Elle n’alla pas immédiatement à la cuisine, se dirigea, inquiète, vers la petite salle de jeu d’où lui parvenaient les pleurs de son enfant. Il était là, les yeux immenses, le regard enfoncé dans une tristesse ineffable, les joues rougies et gercées par de grosses larmes, seul dans une détresse saturée d’affliction. Il devait pleurer depuis des heures, se dit-elle, hoquetant, échouant à calmer son chagrin, redoublant de larmes, toussant tout en serrant de ces deux petits bras le cou de sa mère. Enfin, force câlineries et cajoleries parvinrent à en venir à bout. Elle le coucha à l’étage et redescendit, furieuse, prête à jeter Antoine dehors. C’est certain ! Il n’avait pu qu’entendre les cris de leur enfant ! 

C’est alors qu’elle le vit, par la porte de la cuisine restée grande ouverte, le dos tremblant, s’appuyant sur un couteau immobilisé au cœur d’un oignon qu’il avait cessé de découper, murmurant tout bas des propos qu’il était le seul à entendre, et pleurant encore plus bas, plus doucement, comme si c’était pour lui la dernière chose qu’il avait encore à se dire.

Il se retourna, les yeux en larmes, pour dire enfin :
-         Excuse-moi, chérie...C’est l’oignon


dimanche 28 juin 2015

Rumeur des Jours et de la Nuit (70)

Ma Sœur, mon Frère

Sœur du jour,
Tu es ce dont vient la source
Bien avant la source.

Ni sensible, ni abstraite,
Tu es, Sœur du Jour,
Aussi celui dont tu es la sœur
Alors Sœur du jour, tu es aussi le Frère

Rassemblée toute entière
Dans le frisson tiède
Qui parfois traverse les étés
Quand l’ombre s’évapore

Partout fragmentée
Dans les essences morcelées
Tapies dans le duvet des instants
Où se fondent les contes et les fables

Tu es l’invisible nu
Celée par qui tu nourris
Le familier aveugle
Ce passant devant moi

Tu es, Sœur du Jour,
Le silence qui enfante
La nuit où s’alignent les heures.



Rumeurs des Jours et de la Nuit (69 )

Sous la lune blanche

La lune est l’âme blanche des pierres
Manifeste des solitudes froides
Au dessus des pénombres mouvantes
C’est un miroir réfléchi par la mer
Le refuge des oiseaux des plaines
Fatigués de leur chute

Permanence immobile
Elle se moque des siècles 
Et des chemins obscurs
De leur course d'ombre
Elle ne croit qu'aux reflets
Où toute entière elle se donne

La lune est un camélia de jaspe
Une langue rousse
Un regard dans la nuit
Une route qui ne retient rien
Du torrent d'agonie
Des jours qui reviennent

Mais la lune abandonne
Toujours ce qu'elle éclaire
Me voilà vieux
Et encore enfant
Je serre dans mes bras de fumée 
Les matins blancs de ma vie.

mercredi 24 juin 2015

Rumeurs des Jours et de la nuit (68)

Murs invisibles
Murs d'ici et de là-bas
Enclosent centre et point
D'un cachet de lumière vide

Et les rayons des murs 
Disent ici est là-bas

Aux matins d'hier et de demain
Parmi ces chants nocturnes que tu es 
Je couds les tons sombres
Des saisons ensevelies
Sur la pénombre froide
Des gouffres dont je me vêtirai

Car la pénombre des corps
L'affirme hier est demain


Ce qui reste enfin hormis le néant
Des colibris muets suspendus
Aux couchers des sanglots
Lorsque des falaises de craie
S'en vont là où saignent les romances
La où ton regard d'eau a giflé le jour

Alors
Dans ce là-bas qui est d'ici
Et ce demain qui est de hier
La minute qui meurt
Où le jour est la nuit.