On a récemment retrouvé de petits films amateurs où l’on peut voir la terre elle-même se soulever comme une vague et absorbé progressivement tout le relief. On y voit des routes progressivement coupées par des marées terreuses ; des arbres qui s’inclinent puis disparaissent, des grosses fermes désarticulées par la poussée prodigieuse des terres. Un de ces petits films est particulièrement éloquent : les routes disparaissent, le bitume se fendille et d’énormes crevasses apparaissent, les maisons penchent de plus en plus dangereusement, des murs s’effondrent, des façades tanguent comme des navires sur la mer, des égouts sortent des rats, l’éclairage public clignote la nuit, et commence progressivement à s’éteindre, Par ailleurs, certains érudits ont retrouvé certaines Chroniques où il est question d’un exode de plus en plus massif.
A nouveau au champ !
Il en était sûr, c’était bien un modèle récent, il s’était renseigné, un élégant, un royal John Deere de la série 7030, d’une puissance de 220 ou 250 chevaux, d’un vert tendre et vif que le jaune éclatant des jantes massives, lui-même mis en valeur par le noir de ses énormes roues, rehaussait fougueusement de manière à ce que l’ensemble traduisît la jubilation tout intérieure de la débordante abondance printanière. Cela se voyait : même par ce fichu temps, ce tracteur était vif comme un pinson !
Antoine pensait à cette merveilleuse machine agricole alors qu’il était dans sa voiture et qu’il revenait du dernier inter-marché encore ouvert où Chloé l’avait envoyé. Alors il revoyait les événements de ces derniers temps, cet arbre qui lui avait paru un peu incliné et qui, aujourd’hui, se présentait comme toujours, ce fermier au bout d’une impasse en pleine campagne avec ce magnifique Deere, et puis, aussi, ce type avec qui il avait parlé dans les caves de l’école. Il avait trouvé le temps d’y retourner, au collège, aux abords seulement, et en catimini ; comme il le savait déjà, il n’y avait ni surface boisée ni bunker ni dépôt d’immondice et encore moins de cimetière de locomotives placé là dans le délire d’un haut fonctionnaire de la Société nationale des chemins de fer. Parce qu’il devait se résoudre rapidement à admettre une phase délirante, une divagation emportée, il ne prit pas le temps de chercher ailleurs que dans la plus commode évidence le principe des transports enfiévrés qui avaient basculé une simple confusion mentale sur les versants contraires et inhospitaliers d’un cauchemar halluciné ; les choses, comme bien souvent, lorsqu’on cède aux aimables complaisances qui nous les rendent plus vite accessibles, plus vite intelligibles, ont alors, pour ceux qui en sont les victimes, de ces douces prévenances, charitables uniquement parce qu’elles s’empressent de leur souffler non seulement les explications les plus claires mais surtout les plus attendues, comme si l’imagination fatiguée de ce qu’elle avait créé ne demandait plus rien d’autres à l’intelligence que ce prosaïsme placide et facile à vivre dont il ne restait qu’à cautionner la forme et l’idée. Par conséquent, la crise d’Antoine était à la fois une crise sociale et une crise d’orgueil : l’institution scolaire, désormais impossible d’aimer, quoiqu’obligatoirement fréquentée et, pour cette raison, méprisée, avait anticipé et rejeté Antoine avant que celui-ci n’ait pu faire un geste. Dès lors, il n’était pas difficile de comprendre que la brutalité de l’exclusion ne tenait simplement qu’au mépris dans lequel Antoine tenait celle et celui qui en avaient été les agents et les complices. Il est souvent délicat d’être un objet impuissant face à ce dont on nie l’existence réelle. L’humiliation est alors profonde et inoubliable.
Et si l’on ajoutait à cela, cet anémie créatrice qui le persécutait jusqu’à l’appauvrissement définitif de son sens social, alors oui, il pouvait toujours se souffler que ses mirages n’avaient nulle autre cause. Il pouvait en être persuadé.
Mais maintenant tout allait mieux. Pour une fois encore et encore tout allait mieux. Depuis des semaines, il retrouvait une vie qui ne surprenait plus ses attentes dans un univers que la puissance de l’habitude soutenait à nouveau de façon à en restituer l’unité spatiale et temporelle : le matin, qui était le matin, succédait à la nuit, qui était à nouveau pleinement la nuit, dans une maison semblable à elle-même, avec une femme et un enfant réconfortants dans leur aimable identité, sur un territoire stable qui, à cette occasion, retrouvait de cette bonhommie morève qui soulageait enfin Antoine après l’avoir tant anesthésié. Tout avait retrouvé de cette substance, de cette coïncidence à soi qui rend l’existence habitable et accueillante en y autorisant cette fausse naïveté, à laquelle on reconnaît l’âge de la maturité. Il suffisait que les choses redeviennent ce qu’elles n’avaient jamais cessé d’être pour qu’enfin un quotidien bonhomme suffît à en occulter la native hostilité. Et cette restauration de l’ordre ancien, celui qui avait présidé à sa vie antérieure, il l’attribuait à ce choix, propre pensait-il, d’écrire, de réécrire, toujours, au dépens de tout ce qui lui en avait imposé jusqu’alors.
Il se sentait bien. Il se sentait brave.
C’est en réfléchissant à tout cela qu’il revenait du petit inter-marché qu’il avait trouvé fermé et dont la façade largement effondrée ne l’avait en rien troublé. Il roulait ainsi sans rien voir de ce qui l’entourait, les cohortes de réfugiés, les voies défoncées, l’armée,... Non, il continuait à sourire, certain de sa guérison et de sa force reconquise.
Les dernières maisons isolées, vides de leurs occupants, disparurent et il roula encore quelques kilomètres espérant atteindre un embranchement qu’il connaissait bien et qui lui eut permis de rentrer chez lui. Tout autour, comme l’eut fait la mer, la terre reflétait un ciel pâteux et gris en se mêlant au bistre des labours et au vert épais des pâturages qui ondulaient tour à tour tout au long des basses collines dénudées.
Mais Antoine se sentait bien. Il se sentait brave.
Il changea de vitesse, la main un peu tremblante, il rétrograda, s’arrêta. Un peu nerveux, il dut s’y reprendre à trois fois pour allumer une cigarette. Il tourna le bouton de la radio qui s’éteignit, lança deux ou trois fois le lave-vitre afin de nettoyer un pare-brise devenu légèrement boueux. Il avait le regard fixe. Devant lui, à quelques centaines de mètres, cette splendide mécanique, ce John Deere de la série 7030, avec quatre soupapes par cylindre, muni du nouveau système de recirculation des gaz d’échappement, de la nouvelle console Greenstar 2 et d’un récepteur Starfire ITC qui permettait d’ établir un positionnement GPS fiable et une cartographie exacte avec un niveau de précision de 20 à 30 cm. Il sortit de son automobile, et regarda ses pieds : il s’était enfoncé jusqu’aux chaussettes dans une espèce de gadoue un peu marécageuse. C’était bien le même engin prodigieux. Mais il était plus loin dans le champ. Plus loin, non,...,non, ...Il se rappelait de ce panneau de signalisation auprès duquel il s’était la première fois arrêter,...oui, il s’en rappelait très bien, très exactement, un panneau qui signalait une aire de stationnement...Il était là, bien là, ce panneau, mais plus loin, plus loin, en fait, au même endroit que la première fois, là, c'est-à-dire tout près de cette gigantesque et prodigieuse machine dotée de cettefameuse console Greenstar 2 qui allait révolutionner la vision du guidage. Tous deux comme délaissés en plein champ, à au moins deux ou trois cent mètres maintenant. Il vit alors que la route s’était enlisée bien plus encore dans le sol, que ce dernier la recouvrait sur quelques centaines de mètres supplémentaires. Et ce Deere qui n’avait pas bougé.
Il s’avança. Antoine se sentait bien. Il se sentait brave.
A mesure qu’il avançait, il s’aperçut d’une autre chose encore, le fermier, le fermier avec qui il avait échangé quelques mots, des signes plutôt d’ailleurs, ce fermier était encore là. A la même place...Il s’approcha encore, vint au plus près...oui...à la même place...ce fermier mais ne faisant plus qu’un geste, un geste du bras comme s’il tentait d’essuyer quelque chose dans son moteur.
- Eh monsieur, monsieur...monsieur...Vous revoilà ? Le monde a bien changé depuis la dernière fois, mais le moteur fait un drôle de bruit et c’est ça qui me turlupine...j’n’arrive pas...
Et il continuait à frotter, à frotter, avec sa manche sale, un endroit précis du moteur qui tournait toujours, comme s’il ne s’était jamais arrêté.
- Faut pas les arrêter, ces engins, c’est moderne, c’est fragile, c’est pas fait pour durer, si on les arrête, on sait pas quand ils repartiront, ... Alors on préfère ne plus rouler...on regarde...on essaye de comprendre...On reste et surtout on n’ tourne pas la clé...Fichu mécano... Et il repartait dans son geste de va-et-vient...
Il se remit à pleuvoir, doucement d’abord puis de plus en plus violemment ; Antoine releva le col de son pardessus ; l’eau ruisselait sur son visage.
- Et puis...La terre...La terre n’est plus comme avant...Elle est ...Elle bouge...
Et il montra d’un mouvement de tête au loin les collines si basses, si brusquement érodées, si proche d’un sol vers lequel les continuelles précipitations avaient l’air de les jeter, collines aux sommets aplatis, aplanis, comme si une lente et tenace usure avaient raison de leurs résistances, collines aux versants fatigués, éreintés, comme si le frottement entêté du nord-ouest achevait de lasser leur vigueur. C’est pourquoi les perspectives s’ouvraient sur des étendues de moins en moins vallonnées, de plus en plus plates, un glissement de terrain qui prenait son temps, le temps de se confondre à la terre plane sans bouleversement, sans trouble, ni agitation, toute une discipline de la terre meuble qui se coulait ainsi tranquillement en elle-même.
- ...Elle devient brindezingue, ...Là encore...il y avait une petite pente... Aujourd’hui, elle n’existe plus. Et là-haut plus un piquet, plus une clôture apparente......Et puis...regardez...
Antoine suivit le regard du paysan, les roues du tracteur s’étaient profondément embourbée, bien au quart de leur hauteur...
- On dirait qu’elle monte....Qu’elle nous mange....
La pluie redoublait. Elle tombait à grosses gouttes serrées. Le fermier observait fixement Antoine de ses deux yeux bruns qui demandaient sans attendre de réponses alors que l’eau froide du ciel glissait sur son visage en en empruntant chaque ride. Ainsi, plantés là tous les deux, l’un dans ses vêtements sales, graisseux et gorgés d’eau, l’autre debout, vacillant dans son trench-coat trempé, dégoulinant tous deux, les pieds profondément enfoncés dans la glu terrestre, entourés de ce paysage à moitié liquide, ainsi, dans ce face-à-face absurde, tous deux, sans réponses l’un pour l’autre, tous deux, implacablement engoncés dans une solitude d’airain, s’observaient sans se dire le moindre mot pendant que l’inconcevable surgissait dans le monde comme des Dieux nécrophages émergent des tombeaux et se jettent, insatiables, sur les derniers convives endormis d’un banquet que leur gloutonnerie avait empêché de quitter.
Le moteur de Deere tournait toujours. La pluie tombait sur un sol détrempé. Antoine laissa là son ami et, sans un signe, sans un mot, remonta dans sa voiture.
Il n’avait plus peur. Il se sentait bien. Il se sentait brave.
Il se dit qu’il était vraiment déconcertant de sentir combien des événements aussi extravagants n’étaient même plus pour lui source d’un quelconque étonnement. Il fallait rentrer : il n’avait rien trouvé à manger. C’est pourquoi il roula vite, comme un abruti, pour arriver, au bout du compte, largement en avance. Un peu échevelé, il faut le dire.
Maussade et renfrognée, Chloé l’accueillit sèchement. Il nia alors ce qu’elle était en train de lui reprocher, énervée, mais ce qu’il niait ne pouvait être nié : elle l’attendait depuis des heures, l’enfant était malade et il avait faim ; il le savait bien ça, lui, lui qui se permettait de se mettre en retard alors qu’il n’avait plus rien d’autres à faire de ses journée tandis qu’elle... Alors Antoine, sans rien comprendre à la situation, s’évertuait en vain à montrer une montre – il le remarquait – qui s’était arrêtée. Au contraire, au contraire, il était plus tôt que prévu, bien plus tôt...Alors Chloé se rua vers les rideaux d’une fenêtre qui donnait sur le jardin, les tira. Antoine sentit soudain l’ondulation de l’angoisse lui frigorifier la nuque et sa bouche se vider de toute salive. Ainsi, tremblant, les lèvres serrées, il vit, il vit une nuit noire et en s’approchant lentement, une nuit sans étoile et sans lune ! A ce moment, il crut sombrer ; il courut vers l’entrée, ouvrit brusquement la porte extérieure dans l’assurance du ciel bleu qui s’était dégagé un instant des pluies pour l’accompagner jusque chez lui.
Et vit alors, debout près de la table du living, dressée, Chloé une louche à la main qui versait une soupe verte et orange à leur enfant. Et à côté, Tuz, qui attendait son tour. Il se retourna, il venait, non pas de l’extérieur, mais de la cuisine et la porte dont il tenait encore la clenche dans la main était celle de la salle à manger, donc à l’intérieur de la maison.
- Chéri, te voilà, juste à l’heure, assieds-toi donc...
En ce temps-là - mais lequel ? – il se sentit vraiment mal, mais s’assit néanmoins à table, livide, muet, observant sa femme, son enfant et surtout Tuz, comme s’il s’agissait d’étrangers, puis il se vit dans la glace ; il était bien là, et la lampe projetait bien son ombre sur la nappe verte. Et eux comme si de rien n’était, continuaient leur conversation insignifiante, pendant que lui était hors, hors, hors, projeté d’où il ne savait. Il ressentit cette même impression de toc, de réalités accidentelles, purement contingentes, qu’il avait connu lors de sa sortie du bunker...une réalité empruntée, arrangée par un scénographe invisible, tout cela, la cuisine, cette soupe, et même sa femme et son enfant, lui paraissaient n'être guère plus qu’un texte récité par des acteurs devenus textes eux-mêmes...
- Chéri, chéri, tu ne te sens pas bien ?
Elle le regarda, interloquée, alarmée, se diriger vers le sofa rouge où il s’étendit...Il ferma les yeux.
Petit à petit, se calmant, il entendit monter à côté de lui de petits murmures de plaisir ; il se sentait essouffler pendant que les halètements reprenaient de plus belle. Il ouvrit les yeux, il les ouvrit très grand...Le dos nu de Chloé bougeait tout contre lui, tous deux en chien de fusil, il la prenait doucement par derrière, lui soulevant une jambe pour mieux la pénétrer, dans l’obscurité profonde d’une chambre où il ne distinguait plus que le lit. Et elle disait des Oui...Oui...Et encore des encore ...et d’autres choses qu’il ne distinguait pas...la puissance du plaisir l’empêchait de hurler, et il se déchargea de toute cette infamie, de toute cette folie ignoble, jeta en elle cette abjecte toxine d’une dernière et absurde ruade qui le laissa pantelant, l’esprit mourant...Son sexe glissa hors d’elle, il se mit sur le dos, respira, respira, respira...
- Chéri, chéri, c’était bon....Juste à temps...
Alors il se mit à rire, à rire furieusement, frénétiquement, et, comme un fanatique de l’extase, se mit à rebander, à rebander comme un âne ; il se redressa, le sexe tendu prêt à la reprendre ; elle le branlait insatiablement, débordante d’excitation, tirait parfois trop fort en lui faisant mal, puis elle se retira, se coucha de tout son long et écarta les jambes en ouvrant les bras au cœur desquels il plongea en y cherchant avec avidité l’oubli, l’oubli...
- Eh...M’sieur...M’sieur...Que vous arrive-t-il ?
Antoine vit au loin, au milieu de ces champs noirs, deux gros chevaux de labour, immobiles, et tout près un vieux tracteur qu’il reconnaissait, un ancien Buhrer, le modèle UM4/10, de 1956, 18 kW /25 PS, doté d’un moteur Mercédès OM636. Un moteur fabuleux pour l’époque ! Il avait chaud, il avait froid, il tourna légèrement la tête vers la droite, et vit une nuque puissante, il se recula un peu, remarqua que son menton reposait sur l’épaule forte d’un jeune fermier. Ce n’était plus le premier, il en était sûr...et ce tracteur...
- J’ai eu just’le temps de vous récupérer, m’sieur, vous alliez tomber dans la merde, là...Vous vous êtes senti mal...
Un vieux Buhrer, un somptueux vieux Buhrer, qui paraissait tout neuf, avec le moteur bien visible, le siège bien dégagé ; comme il devait être agréable à conduire, cet engin offert à tous vents, comme cela devait être plaisant de sentir sa force tracer des sillons réguliers, de voir la terre qu’il retournait lentement, posément, avec l’exactitude de l’artisan. Comme il aurait voulu le conduire...
- Ca va pas, m’sieur.
Avec le siège bien dégagé, à l’air libre, une pièce rare maintenant, avec sa calandre haute, protégeant parfaitement le radiateur, surmontée du nom de la marque, entourée d’un rouge écarlate, avec ses petites pattes vertes et ses deux yeux de grenouille, comme il devait être aisé de le faire sauter de collines en collines. Ah ce tracteur. Combien agréable...Buhrer...Buhrer murmurait-il dans un souffle.
- M’sieur, m’sieur.
Ensuite, il repoussa l’homme, et couvert de cette boue collante qui semblait être là de toute éternité, il avança péniblement, s’enfonçant parfois jusqu’aux mollets dans la perspective accrue d’un horizon élargi : les vallons, évasés, finissaient par disparaître de plus en plus de sorte que, plus rien ne faisant obstacle au regard, le Pays Morève, ce pays fait de petites profondeurs brisées, de côtes et de versants, de pentes douces et d’aimables coteaux, entrecoupés çà et là de champs et de labours, s’étendait maintenant, du moins pour la partie du pays située non loin du massif de l’Argousier, dans une espèce d’ infini circulaire que l’attention même la plus sourcilleuse avait du mal à appréhender dans l’unité claire d’un paysage : son envergure nouvelle égarait un esprit incapable d’y retrouver la moindre adhérence, incapable aussi, pour cette raison, d’y projeter une dernière espérance ; c’est bien dans cette brutalité d’un changement continuel, d’un passage perpétuel d’une forme dans une autre qu’Antoine se voyait plonger, c'est-à-dire dans un monde dénué d’attente et, par conséquent, d’espoir. Le monde s’évadait de lui-même.
Il avait marché sans penser. Il s’assit sur une petite chaise en bois, qui se trouvait là, par hasard, et mit ses deux mains sur une table, là aussi, par hasard. Les deux chevaux de labour, tout près, à une dizaine de mètres, l’observaient étrangement. Au sommet de ce qui restait d’une colline boisée, et où ne restait plus que cette désolation de la terre encore soulignée par quelques débris de résineux aux odeurs de varech, cette table et cette chaise, bois nu, brut, des meubles pauvres, battus par des vents froids, étaient mises là pour lui, seulement pour lui afin qu’il retrouve l’univers, l’univers, pas seulement son univers. Qui avait fait quoi ? Qui avait posé dans ce monde désarticulé ce pitoyable mobilier ? Et qui avait posé cette vieille Remington inondée de pluie ?
Peu lui importait, il n’en était plus à se poser ces questions inutiles qui touchaient au désespoir du sens. Peu lui importait que ce soit Dieu, le Diable ou encore les hommes. Alors il écrivit, écrivit, écrivit dans les bourrasques, dans cette bise du nord-ouest qui le frigorifiaient en le brûlant. Il se retourna, et vit, debout, fort et puissant, le jeune fils, ce jeune fils du fermier, assis sur son magnifique Buhrer UM4/10 immobile dans le sol, qui lui faisait un grand signe du bras, qui l’encourageait, semblait-il...Retrouver...Retrouver, ou trouver, il lui fallait retrouver ou trouver l’accord des choses entre elles, délier ce qui en empêchait les liaisons, ou plutôt, perdu, en reconstituer la temporalité. Alors il écrivit, cette fois, plein de force, en chantant dans la tempête, à côté de ces deux gros chevaux qui ne bougeaient pas d’un millimètre et qui maintenant ne le regardait plus.
Il lui fallait sauver le monde pour sauver la face.
Mais la tâche était immense.
Entendre bruire la nuit aux midis des jours
comme un chuchotement dans l’ombre des siècles
et, jusqu’en la nuit, ce murmure même de la nuit,
ce murmure du tombeau entre deux souffles,
présent mais suspendu, dans cette tempête
fleurie d’odeurs suaves et ambrées
où le miel mélange sa gerbe blonde
aux blêmes calices du fiel.
Et pourtant en ce clin d’œil
Le regard porte une certitude
Qui toujours subsistera :
Même sans mémoire et malgré l’anéantissement,
Même écorché par l'absence ce qui ne peut recueillir
ce qui doit être recueilli,
Rien ne pourra faire en sorte
Que jamais rien ne fut.
Il n’y a plus besoin,
Alors que nous sommes là,
De villes enfouies sous les sables,
Pour maintenir dans l’être
Cette vérité si simple,
Cette vérité si cristalline
La vérité de ce que nous fûmes,
Maintenant déjà.
Ainsi donc, c’est bien dans cette terre de paix
Que le sillon creuse,
Ardent et généreux,
Les salines de la vie
Plaines obscures aux naissances secrètes et incertaines.
Être enfin la tourbe lourde ! Être la tourbe sourde des nuit de colombes brunes, l’arôme maritime du berceau pourpre, cette tourbe morte !
Et l’eau qui glissait sur les feuillets qu’il arrachait les uns après les autres de sa Remington, et l’eau qui mêlait les mots, ces centaines de mots que cette eau, cette eau dure de la pluie, effaçait pour ne plus faire du texte qu’un lac noir et sale. Et puis le vent, un vent terrible qui soufflait de plus en plus fort et qui emportait ces pages obscènes, les faisant tournoyer et s’élever comme une trombe de papier, ces vents effroyables qui lançaient leurs diatribes vers le ciel absent, tourbillon de philippiques, catilinaires sans espoir qui, dans l’ouragan, hurlait à la face impossible du verbe l’impuissance infinie de la cause universelle.
Forcené, frénétique, énergumène délivré de l’exorcisme, Antoine, au sol à présent, renversé, bouleversé, Antoine vaincu, défait, foudroyé, jeté, les mains ouvertes, les bras écartés, souriant cependant, souriant à pleines dents à chacune de ces vies, à chacun de ces feuillets qui sortaient tout seuls de la machine, d’une machine à écrire, justement, d’une machine à écrire qui tournaient à plein régime, sans plus avoir besoin de chauffeur, de conducteur, saluant ces folios, ces folios uniques, qui volaient, qui s’envolaient et s’accumulaient de plus en plus haut, pour enfin se disperser dans un éparpillement fatal et inexorable, au loin, dans les espaces vides et chauds, là-bas, bien au-delà des nuages étoilés et des brumes laiteuses, bien au-delà de toute résidence et de tout domicile, là-bas, simplement là où, encore, joyeux et tristes, chantent les anges abandonnés de Dieu.
Simplement. Tout simplement.
Être la tourbe lourde ! Être la tourbe sourde d' une nuit de chaux, l’arôme maritime du berceau pourpre, cette tourbe morte !
Hallelujah ! Hallelujah !
Il vit encore chanter le fils du fermier : Hallelujah ! Hallelujah !, faisait-il tout en agitant toujours les bras.
La terre gonflait, bougeait, crachotait un peu d’elle-même ; ça et là, des sources apparaissaient et donnaient naissance à des filets aussitôt absorbé par le limon. Tout à coup, le petit monticule où se trouvait Antoine s’évasa, devint légèrement concave, alors tout s’arrêta et une fagne immonde se mit à tomber du ciel.