lundi 14 septembre 2015

Ombre du Monde (FIN)

Ici il n’y a plus qu’hypothèses et conjonctures. D’après certaines sources peu fiables car trop littéraires, peu avant l’événement, on entendit plus violemment encore que d’habitude ce terrible bruit de siphon ou de chasse d’eau, accompagné par une tempête de cette poussière jaune dont on nous a déjà signalé  la présence. Il semble bien que tout fut  englouti irrémédiablement et qu’il n’y eut nul survivant. Ceci est à peine croyable ! C’est pourquoi l’enquête minutieuse des sources est nécessaire et son report, inexcusable. Le seul témoignage que nous détenons est celui d’un certain « Antoine » (déjà par ailleurs cité) dont nous ne connaissons rien sinon qu’il habitait bien la région de St Heu. Ce témoignage ne peut être en aucun cas tenu pour absolument conforme aux faits puisque nous savons par les médecins qui ont étudié sa personnalité à travers ses écrits  que son auteur souffrait d’une mélancolie maniaco-dépressive avec  tendances paranoïdes. 

Dehors !

Tout d’abord, une longueur d’onde, unie et de même intensité, celle d’un jaune éblouissant, emplit et sature l’atmosphère, rien d’autre ; puis, lentement, des oscillations minuscules, de minimes fluctuations, des variations infimes, des ombres dans l’uniforme où des traces, plus ou moins jaunes, se démarquent ; des mouvements s’amorcent, un trait jaillit, se fond et disparait dans ce milieu fauve ;  des contours s’esquissent, s’évanouissent sans avoir le temps d’achever une silhouette ; petit à petit, une profondeur, un relief se devine et un axe tente une percée...Les choses en restent là un moment : dans un jaune uniforme, quelques marques, parfois un mouvement embryonnaire. Rien de bien sérieux,  juste un peu d’agitation dans un monochrome chaud et lumineux.

Mais bientôt ce n’est plus d’un simple flux lumineux qu’il s’agit.... émerge de cette clarté, une matière, une matière molle ; et cette réverbération amortit, étouffe son aveuglante brûlure et devient mate. Cependant tout demeure. Tout demeure jaune. Encore.

Ce n’est que bien plus tard, bien plus tard, que des formes  déterminées se découpent quelque part au sein de cette confusion jaune. On dirait que quelque chose prend tournure, assume une allure, encore vague certes mais...Un tour sinueux, des façons zigzagantes, se distinguent incontestablement. Presqu’un caractère, des propriétés, une quasi-essence. Un achèvement.
En tout cas, quelque chose de l’ordre de l’identifiable. De l’organique. Et là, ça commence à intéresser.

Sans aucun doute, une formation vient de s’accomplir. On discrimine parfaitement cinq structures oblongues plus ou moins régulières, plus ou moins épaisses et plus ou moins identiques, de ce même jaune mat que tout à l’heure. Séparées par des espaces qui semblent carrelés, elles se figent un instant. Et puis les modifications reprennent : des lignes, des lignes noires, des lignes saccadées et parfois rompues, d’épaisseurs et de longueurs variables, apparaissent,  sillonnent et dégradent par intermittence cette substance molle,  paresseuse et un peu ridée.
A plus grande distance, on peut apercevoir une surface nodale d’où proviennent, avant de diverger onduleusement, ces structures flasques.

D’un noir anthracite, cette étendue est une pointe épaisse, inégale et accidentée, dans laquelle s’est inséré un corps blanchâtre, un peu filandreux, ramolli et sale tandis qu’une macération sucrée, un peu écœurante,  gonflent de ses effluves les environs immédiats. 

Il y a bientôt dix jours que Chloé est partie et le déchet de cette banane qu’elle a avalé rapidement s’est progressivement entouré de miettes et de pain rassis. On a aussi laissé là  un petit couteau sale posé sur un quart de beurre, un pot de confiture aux fraises dont on n’a pas remis le couvercle. Si le regard porte sur la table entière, on aperçoit une assiette remplie d’os à moitié rongés sur lesquels se déposent tranquillement les fins duvets de la moisissure, trois fourchettes dont l’une plongée  dans un bocal de cornichons - le bocal est vide, il ne reste que du vinaigre - Des taches de tomate un peu partout, des pruneaux écrasés sur la belle nappe blanche, quelques épluchures séchées, deux petits pots de yaourt dont on s’est servi comme cendriers. Sur un coin, un vase contient encore quelques fleurs fanées.

Autour de cette table inhospitalière, des chaises, disposées sans aucun ordre, l’une même est renversée,  semblent n’être là que pour elles-mêmes. Partout, sur le sol, autour de cette table, débris,  résidus, fragments, morceaux de nourriture, vieux mouchoirs en papier, bris de verre et, traînant sous la table, le crâne parfaitement nettoyé d’un lapin. Propre.                                                          
La porte d’un frigo sans lumière  est grand ouverte sur deux betteraves rouges et trois carottes complètement ratatinées,  un pack de lait de soja périmé, quelques œufs immangeables, une salade retombée et deux steaks avariés. Un peu d’eau se répand sur le sol. Dans la cuvette de l’évier, d’un long plat où s'agglutinent encore de vieilles pâtes recouvertes d’eau s’échappent des remugles inhumains chaque fois que le robinet y laisse tomber une goutte (le robinet, cela fait longtemps qu’il avait un problème de joint).  Les plans de travail sont presqu’entièrement dissimulés sous un désordre hétéroclite, une vraie brocante ménagère : un monceau de vaisselle sale, une boite de thon à moitié vide, des conserves ouvertes et laissées là, des pièces de robots ménagers, mais aussi des magazines, des journaux et des livres. Une liste de course. A terre, deux poubelles débordantes.
A la semi-obscurité permanente – s’il fait sombre, c’est que les rideaux n’ont plus été ouverts depuis un moment -  s’ajoute le froid, un froid humide qui amplifie encore la rudesse de toute cette confusion et  ce désordre. 

Plus généralement, c’est la maison toute entière qui a souffert : le mur d’un des pignons incline dangereusement. Ainsi il ne fait aucun doute qu’il s’écroulera lors de la prochaine secousse. Des pierres de façade se sont descellées, des vitres se sont brisées, les marches du seuil se sont désolidarisées. Les gouttières ont été arrachées, des corniches brisées, les restes de la petite sculpture de St Heu traînent, éparpillés, à terre. Sur le toit, de nombreuses tuiles se sont envolées et, par endroit, on peut apercevoir des éléments de la charpente. Une cheminée, celle de droite, a disparu, il n’en reste plus rien.                                     
On le voit,  c’est toute l’habitation qui est menacée : elle n’a plus d’assise ferme, elle repose sur des fondations fragilisées, elle tangue et se balance. On entend des bruits. 
Plus rien n’est droit, tout tourne à gauche, à droite, fléchit vers l’avant et se penche vers l’arrière, se courbe et se bombe. Sur la façade arrière, à la jonction du toit et du mur, des pierres sont tombées et laissent voir une partie de la salle de bain. Dans le jardin abandonné, les jeux d’enfant qu’on y avait installés sont détruits, un toboggan renversé par des vents hurlants qui ont aussi retourné la balançoire. Le potager n’existe plus, il n’est plus que rigoles, monticules flasques et boues. La boite aux lettres est à moitié enterrée.

Autour, c’est tout St Heu qui défie les lois de la perspective : tout n’est plus qu’angles aigus, dans une géométrie impossible, où des figures imparfaites cernent dans des plans bizarrement imbriqués des espaces indéterminés. Il n’y a plus que des coins, des décalages de proportions, des guingois qui se croisent encore et encore ; façades ventrues, câbles électriques au sol, détritus, excréments, ordures irrécupérables, rognures, déchets, rebuts. Vide, St Heu n’est plus que ruines amoncelées, entassements de pierrailles, de bitume arraché, de marchandises abandonnées dans la hâte précipitée de la fuite.
Dans les prairies avoisinantes, ce n’est que terre noyée, arbres arrachés, ployés, couchés, pliés, obéissant et soumis enfin, comme tout le reste, au mystérieux commandement ;  animaux morts, décomposés, véhicules à l’abandon, routes maintenant désolées, solitaires, avec un vent glacial qui souffle à n’en plus finir ; de temps à autres, des explosions, et la nuit s’illumine... Au loin encore, on peut voir des villes en feu. Et le bruit, parfois omniprésent pendant des heures, ce bruit infâme de chasse d’eau.
Mais, plus loin encore que le plus lointain, on s’aperçoit que l’immense horizon circulaire est en fait celui d’un océan, d’un océan sans limite, d’un océan complètement noir ; et voilà le monde qu’enveloppe cette  Bête aquatique hors mesure, avide et insatiable, disparaître lentement dans cette mer vorace dont on prend d’abord  l’écume blanche et cristalline pour de colossales colonnes nuageuses. L’inexorable  marée carnassière avale et anéantit, assimile et épuise. 

La terre devient eau.

Alors le regard, d’effroi, recule,  revient en arrière, plonge sur ces cités incendiées, sur ces animaux aux ventres ouverts, plein de vermines infâmes comme ces longs vers translucides qui, entrant par les yeux, leur mange lentement le cerveau et en ressortent par le sexe. Cela sent la gangrène, la carie, la pestilence, la corruption des chairs, l’empoisonnement, la désagrégation de la pourriture même, la dissolution des particularités dans la mélasse honteuse et abjecte. Le monde est devenu un anus encombré.
Et ce regard vide, ce regard anonyme qui n’est celui de personne, car personne, c’est fini, ce regard impossible se tourne vers lui-même et y voit le toit, le toit de la demeure où est resté Antoine. Le trou dans la toiture est maintenant devenu suffisamment grand pour qu’il s’y jette : il y répand  toute sa force.

La pièce est calme, le silence y est complet. Des bouteilles vides traînent un peu partout, des cendriers débordent de mégots. Certains ont été écrasés sur le tapis. Deux boites d’antidouleurs, aux couleurs bleu et blanc, avec une grande étoile dorée au milieu, l’une vide, l’autre presqu’encore complètes, ont été déposées sur la petite table en verre. Des jouets d’enfants ont été oubliés dans un coin,  une raquette de ping-pong est tenue par une main raidie, la main d’Antoine qui pend du divan où il est étalé, les yeux grands ouverts.

Le regard neutre, flottant, impalpable, immatériel et aérien, descend lentement vers lui, vers ce visage mangé par une barbe de trois semaines, vers ses yeux bruns sans expression, pour se déposer sur le reflet fragile de ce qu’ils voient. 

Il est debout, au dessus de la petite butte. Les vents soufflent horriblement sur une étendue terreuse, nue et solitaire. La table est toujours là. La Remington aussi. Et la chaise. Derrière, les trois chevaux de labour n’ont pas bougé, là aussi se tient le jeune fermier, les mains croisées. Il a le visage carré, des cheveux blonds, relevés au dessus du front, abondants mais coupés courts. Rasé de près, il est la seule chose vivante qui paraît avoir encore un peu de solidité. Il sourit toujours à Antoine qui le regarde sans cesse. Il voit ses lèvres bouger et comprend qu’il doit s’asseoir. Qu’il doit s’asseoir et écrire. Le ciel est retourné, il devient plat, comme les terres qui tremblent légèrement. Il pleut doucement. Aux alentours, ce qu’il reste des collines ondulent de plus en plus. Il n’y a plus de bêtes, il n’y a plus de prairies, ni de tracteurs. Il n’y a plus de routes. Il y a la terre, le ciel, l’eau et au loin des incendies qui n’en finissent pas. C’est l’horizon tout entier qui brûle.
Le jeune agriculteur sourit toujours. Antoine s’assied. Il a froid et commence à taper : « C’était après l’événement. La paix. Une grande paix au milieu d’une immense et bienheureuse solitude... »....Antoine relit tout haut. Ce n’est pas bon évidemment, il n’y a aucune raison que maintenant ce soit meilleur qu’avant ; il a l’impression de toujours écrire la même phrase, le même texte, la même histoire, une rengaine, une ritournelle qu’il siffle sur des modes différents, même si les mots changent, même si le récit varie, alors qu’il est incapable de comprendre deux fois de la même manière une seule phrase, une phrase pourtant  réécrite cent fois à l’identique, et cent fois réinterprétée ...Alors il rit de dépit, le fermier rit aussi ; les chevaux secouent la tête et s’il n’y avait pas tout ce bruit, on les entendrait hennir, mais on ne les entend pas, on les voit seulement. 

Maintenant, il n’y a plus de bruits, tout est silencieux, la tempête s’est arrêtée. Le fermier, les chevaux ont disparu. Antoine est seul. Alors il tape à nouveau, haletant, assoiffé  et ajoute : « C’était ce qu’il ressentait maintenant. C’est à l’instant précis où il se sentit basculer dans les abysses obscures (et alors que son cœur affolé allait cesser de battre), ... »
Brutalement, et de partout, arrive ce son de lavabo à moitié  bouché, de tuyauteries hurlantes qui emplit ce désert glacé, ce désert maintenant sonore. Antoine se tient la tête dans les mains, il tente de se boucher les oreilles, mais le son, cet horrible son ne diminue pas ; très loin, il voit une ligne qui s’approche, très vite, très vite... Puissante, inflexible, une tempête jaune  se lève des quatre coins cardinaux. Frénétiquement, Antoine frappe, frappe sur sa Remington, « Il est encore temps, il est encore temps... ». 

Mais non, il n’est plus temps. Sous lui, à mesure que les phrases s’inscrivent et s’effacent sur ces feuilles qui s’envolent au loin, happées par d’irrésistibles  ascendances, sous lui donc, une fissure se dessine, le sol craque, le croûte éclate, une fente s’ouvre, longue, longue, s’écarte. Antoine court, s’enfuit, mais la faille le rattrape, lui montre sa béance mortelle, sa monstrueuse mâchoire ; là voilà filant entre ses jambes, rien à quoi s’accrocher, nul secours possible pour l’inéluctable destin de la dévoration. Il crie, hurle, parle aux nuages géants et puis tout à coup, c’est la chute, l’horrible culbute au cœur de l’infection, au moment même où les terres soudain se soulèvent, grondent, s’évasent jusqu’à masquer le ciel, jusqu’à l’absorber plutôt, pour constituer la paroi lisse d’un gigantesque entonnoir qui aspire tout, d’un cône renversé, mouvant, ondoyant, dont l’extrême pointe, le sommet fixe, s’enfonce sans cesse davantage dans les profondeurs d’une terre qu’il épuise.
Les parois se mettent  à tourner de plus en plus vite, comme une sorte de rotor de foire, de sorte qu’Antoine, qui n’est plus qu’un regard détaché, s’y trouve collé, fixé, arrimé. Et ce regard ne voit plus qu’un enfant, qu’un corps d’enfant avec un sexe d’homme, et avec ces yeux d’homme et ce regard d’enfant, il tournoie dans ce vortex terreux, pierreux, poudreux, ocre et brun.

Le monde a déjà disparu depuis longtemps, lui semble-t-il. Soudain, des milliers, des millions, des milliards de pages noircies par des mains connues, moins connues, inconnues passent au-dessus de lui et tourbillonnent sauvagement vers le fond. Il scrute loin au-dessus de lui et croit voir encore une fois le fermier chanter des Hallelujah.
Il l’entend encore : Être la tourbe lourde ! Être la tourbe sourde de la nuit de la nuit, l’arôme maritime du berceau pourpre, cette tourbe morte ! Hallelujah ! Hallelujah !!
Et puis ce regard qui est tout ce qu’est Antoine...Ce regard qui lui sert d’oreille aussi, ce regard entend des rires affreux, oui. Le mouvement s’accélère. Et il entend, il entend chanter par une voix déformée, hideuse et grotesque, passant sans transition des tonalités graves aux aiguës : Souvent, pour s’amuser, des hommes d’équipage... J’ai embrassé l’aube d’été... Votre âme est un paysagechoisi...bégayant également quququequee sosososont dededevevevevnunu mes aaaaaa....Les golfes clairs...Satisfaction...Il n’y a plus rien...Let It be...Let It be... Et des mille, des mille et des mille, en latin, en hébreux, en arabe, en araméen, en sumérien, dans toutes les langues inconnues, celles qui ont existé, existeront ou qui n’existeront jamais, même celles-là, toutes ces voix, toutes ces voix sont là, aujourd’hui, demain, hier, en même temps, toutes ces voix, ... des hymnes, des mélopées, des récitatifs...Mais toujours hideusement dénaturées. On entend des trompettes, des bassons, des clarinettes, mais des trompettes surtout, toujours fausses, instruments aux timbres falsifiés, qui accompagnent ces chants monstrueux. ...Joe le taxi  ... Gloria !! Gloria !!...In Excelsio Deo... voix rocailleuse, désarticulées, voix de démons, héros glorieux...Abaddon, Abrahel, Abraxasangéliques succubes accouplées aux Anges diaboliques ...Chérubins gavés d’opium et Gabriel proxénète et prostitué.
....C’est la lutte fin...Star spangled.....Viva la Muerte....

Les cercles, petit à petit, se resserrent, l’immonde maelström prend l’allure d’une trompe souterraine dans un univers où il n’y a plus ni dedans ni  dehors. Puis ce sont des figures qui passent : au loin se forme un corps, un cadavre, qui approche, approche, celui décomposé du député de St Heu, qui danse sur le blason de sa circonscription ; il a un drôle de sourire, le député, nu et calciné, dans sa gesticulation ultime et bouffonne. Et puis d’autres encore : au milieu des vapeurs malsaines, Edgar Poe, dans sa tourmente, Perrec, dans ses choses, Flaubert dans sa correspondance, H.P. Lovecraft, dans ses cauchemars, et Vian avec Sartre, qui s’engueulent autour d’une table, chez Flore. Et Tarkovski, seul, au bord d’un Temps fini, passé, oublié et tous, succédant les uns aux autres, à cheval sur des méduses vertes ou des limaces gigantesques, glu, glu monstrueuse, et  puis encore...des bibliothèques entières...Des millions de tomes aux milliards de lettres...

Tout à coup, de très haut, arrive un engin magnifique, silencieux et puissant. Un tracteur John Deere, dernière génération, admirable d’ingéniosité et de technicité, mais gigantesque comme mille univers, et le fermier, toujours souriant, qui le conduit  et fait  signe à Antoine.
Au-dessus, et sur la paroi opposée, Tuz, hilare, la chemise tâchée de vin, fumant joints sur joints, lisant des manuscrits et Chloé qu’il reconnaît, Chloé près de lui, Chloé, en train de se faire défoncer le con puis le cul...Et au-dessus d’eux, un poète chantant ces immortelles Homérides, « cul dégoulinant de ton sperme, foutre foutre merde, poète bois dans tes viscères l’anodin poison Gueule encore gueule cri éructe et bande bande bande... ». Et puis encore plus fort, plus fort encore que tout, la chasse d’eau qui se dévide dans cette infecte cuvette.

Mais, à côté de l’anodin, de l’anecdote, des armées aussi, sabres au clair, des charges de cavalerie, des dragons rouges et or qui sortent des brumes, des hussards bleus et argent qui volent par-dessus les nuées sauvages, des cosaques zaporogues dans les steppes mongoles, les archers scythes à cheval sur les murailles de St jean d’Acre, invincibles, brûlant Ninive, soumettant la Médie, tous ces empires déchus, abandonnés aux sables chauds, des satrapes ivres, prévaricateurs et orgiaques ,  gouverneurs sanguinaires, Arthapherne et Tissapherne  ; et puis aussi les murs épais et délaissées de Baghras, Harenc, Cursat, les bordels et les  célèbres fellations d’Antioche, et les orgies de Tortose, les Krak imprenables d’Orient, détruits, ruinés, anéantis, démolis, consumés, dans ces contrées vides où repose le temps ; et bien, et bien, et bien après encore, ces janissaires aux ailes de bronze, ces zouaves, bleus et garances, abandonnés au fond des terres bouillonnantes  ; car le feu, le feu est  partout, brasier ardent, feu envoutant dont les flammes douloureuses enchantent jusqu’à la sainteté, au mieux couvant, couvé même parfois,  à côté de l’amour, au milieu de la paix,  braises soudain ardentes, embrasant l’humide, enflammant les mers aux caravelles d’acier, feu jaillissant au milieu des carnages, des saccages, des dévastations, lames mortelles glissant entre les côtes,  poumons crevés,  cœurs éclatés, artères tranchées, crânes écrabouillés, os brisés, hommes, hommes tranchés en deux, par l’épée, la hache, la scie, les dents, ...et dans les cris des parturientes, toute cette douleur potentielle, cette douleur impensable qui ne fait qu’arriver.

Et encore, plus bas, des défilés de dieux tristes, joyeux, vengeurs ou cruels, pour comprendre, trouver des raisons, des excuses ou des prétextes, des solutions ou des problèmes, des cortèges de sodomites et des chapelets de  masturbateurs, des cavalcades d’adultères et d’incestes, des colonnes infinies d’hypocrites et de menteurs, et l’injustice, la grande injustice, yeux bandés elle aussi,  qui passe, sexuelle et fascinante, splendide, dans ses riches atours, dans un déhanchement triomphant, la grande injustice du monde, la seule chose qui réellement existe,  pissant d’une urine rouge et puante sur ses enfants, la raison, maquillée comme une courtisane et le droit, jeune gandin prétentieux et bien peigné  ; et puis, ces élans d’amour, ces couples connus ou inconnus qui se font et se défont, ces paroles inutiles et ces excès de silence,  et toujours, toujours depuis l’aube triste du monde, de la scissiparité, de l’autogamie, de l’allogamie, de la pollinisation, des zygotes diploïdes, des doubles fécondations. L’hermaphrodisme, simultané ou successif, la parthénogénèse, la multiplication asexuée, et enfin culminant au faite de l’intelligence reproductrice, la spermatogénèse, et ces flux de sperme et de milliards d’ovules qui s’écoulent, apparaissent et disparaissent depuis des millénaires, assurant la durée, garantissant le temps.

Puis, très bas, presqu’au fond, des cohortes d’assassins connus et inconnus, dansant joyeux et contents, sur les corps nus de leurs dix mille victimes, et alors encore et aussi des écorchés et trempés dans l’huile bouillante, des innocents aux yeux crevés, les martyres des holocaustes,  des vendeurs d’enfants, les mains coupées , des bras coupés, des doigts, des seins, des jambes, des cœurs arrachés vivants, la chyle et la lymphe séparées, désunies, et la peste, le choléra, le béribéri... Des nuées de fils et de filles séparés de leur mère, de leur père... toujours accompagnés de ces hurlements, de ces plaintes, de ces pleurs mais aussi de ces grondements de colère et de fureur, ces vengeances sanglantes, ces silences meurtriers  ; et encore des cités détruites, des régions disparues, des empires noyés, évaporés, Carthage, Rome, Babylone, tout le rugissement d’une humanité agenouillée, insignifiante devant les lois de l’espèce. 

Et le regard sans yeux d’Antoine qui se perd toujours, flottant au-dessus de l’abîme, plongeant dans le sein de la merde. Sous lui, par-dessus lui, en lui, Gettysburg, Wounded Knee, la conquête de l’Ouest, far West, far East, far North, far South, far far far, so far, sur la mer, sur les  terres, dans les airs, des hommes partout et en armes, paranoïaques, schizophrènes, mégalomanes, malades, malades et fous, fous d’eux-mêmes, paraphrènes, mélancoliques, maniaco-dépressifs, narcissiques pleins de biles, de peurs, d’angoisses, de maladies, attachés à la vie par leurs lèpres, trompés par l’attente, avec la mort en surplomb.
Et alors, la mort, autant en finir...c’est pourquoi à nouveau, mais en plus fort, en mieux, en plus définitif, des bombes, des bombes grosses comme un camion, du TNT, de la dynamite, et de l’atome, des industries, beaucoup de fumées, des coulées continues, des trous à rats encore trop bons pour les termites qui y vivent, et du fracas, du vacarme, un chahut de tous les diables, un tintamarre infantile, des tours de métal, en béton armé, des ponts suspendus au dessus des fleuves, bientôt au dessus des océans, et de la technologie , des escadres de Zéros, mitrailles en tous sens, torpilles, les cuirassés California, Oklahoma, Nevada, masses informes et fumantes de métal tordu, incandescent, vol en piqués de Stukas sur les lignes de l’exode, des Messerschmitt abattus en plein vol par les Spitfire anglais bien plus maniables, Coventry, Dresde, Hiroshima, Oradour, Dachau, Buchenwald, Hanoï, et à nouveau Babylone-Bagdad dans un nouveau spasme et ces soldats, ces paras, abandonnés par leurs chefs, par leurs gouvernements, ces peuples cent fois, mille fois tourmentés, meurtris, trahis, se relevant par une force stupide et neurovégétative, pour encore refaire, recommencer (mais en mieux) ce qui déjà avait été déjà accompli  un million de fois, et même, même ce tir de Geoff Hurst, l'avant-centre anglais, qui abat l’Allemagne en finale de la Coupe du Monde, 1966...Jamais le ballon n’avait franchi la ligne, jamais. Et jusqu’à la bille qu’un petit a volé à un autre petit..., et jusqu’à la mouche écrasée par plaisir, la fourmi jetée dans la toile de l’araignée, pour le plaisir, la vieille sourde dont on se moque, le bègue ou le boiteux que l’on imite, une vie qui est tout et qui ne compte pour rien.
Tout cela et bien plus, le regard le perçoit d’un seul mouvement.

Et ces milliers de feuilles qui continuent à tourbillonner dans le cœur du cyclone, au centre même de l’événement, millions de poèmes, de romans, d’odes, d’épigrammes, d’élégies, de sonnets, d’alexandrins, de chansons à quat’ sous, de rondeaux, qui dansent dans les ténèbres de l’infamie,  nuit encore plus obscure que la nuit, et qui, un instant, traversent,  avec  ces balades, avec  ces fables, avec ces motets, ces pastourelles et ces virelais  les ombres lourdes et l’épaisseur des choses pour, malgré tout, le moment suivant, s’y engloutir anonymement.
Et le regard d’Antoine s’éblouit, voit le fond qui se rapproche, le fond de ce vortex où il semble s’engloutir, comme tout le reste, définitivement, alors ce regard fou qui ne peut s’empêcher de se poser, se voile, attend l’horrible avalement, l’atroce digestion dans la matière, dans la merde, dans la merde et la prostitution.
Mais bientôt la chute se retient, le mouvement devient moins brutal, moins descendant, les choses s’apaisent tout à coup.


C’était après l’événement. La paix. Une grande paix au milieu d’une immense et bienheureuse solitude. C’était ce qu’il ressentait maintenant. C’est à l’instant précis où il se sentit basculer dans les abysses obscures (et alors que son cœur affolé allait cesser de battre), c’est au moment même où le bouillonnement des confusions, le tumulte des agitations s’exaspéraient (et pendant que le grondement se faisait encore plus intense ), c’est à cette minute imminente où il n’y a plus d’espoir en la seconde qui suit, que la rotation se fit, lui sembla-t-il, moins intense ; en effet, si tout autour de lui  continuait à tournoyer, il n’en était pas moins sensible que la vivacité de la force qui l’aspirait faiblissait en même temps que le ridicule bruit de siphon qui lui perçait les oreilles depuis si longtemps (mais pouvait-on encore savoir ?) et dont il se souviendrait à jamais (à jamais !)  s’éloignait. Sa chute dans le vide s’adoucissait, ralentissait indéniablement : il se sentit tout à coup allégé, sans entrave, c'est-à-dire sans cette sensation de lieu et d’espace qui l’avait toujours lié plus qu’elle ne l’avait jamais libéré. Il fut heureux. A ce moment-là, oui, il fut heureux. 

Au dessus de lui, il pouvait encore entendre les clameurs des combats, les agonies et les naissances des civilisations, collé à la paroi de ce vortex impalpable, abstrait, qui l’avait happé, lui, le monde et ses mondes ; ainsi, il observait encore, les yeux écarquillés, les édifices millénaires pulvérisés par d’inhumaines puissances, les  monuments dressés par le génie humain désagrégés progressivement en de fines particules bientôt invisibles, des autels de marbre, rouge, noir, violet, des nefs élancées, des coupoles célestes, des tours de granit bleu, des bouddhas dédaigneux, des sylphes, des déités animales, anthropomorphes,  tous les signes de tous les  cultes les plus prestigieux, broyés, écrasés, fracassés, moulus enfin et dispersés, dispersés dans la danse infinie des molécules, des neutrons, des pulsars, réduits en  gaz, agités par des champs magnétiques inouïs, et toujours cette paroi scintillante, noire, absorbant tous ces déchets, s’évasant de plus en plus largement vers le sommet invisible d’où pourtant il était venu ; il vit s’effondrer les cultures les plus inconnues, celles dont même l’histoire humaine n’avait pu garder trace, des traces elles-mêmes qui s’effaçaient, le vide lui-même qui implosait, au-delà du rien, dans ce tourbillon insensé qui l’avait aspiré si bas, si profondément. Il voulut voir ses mains, il ne vit rien, son corps, rien, rien, il n’était plus à lui-même une substance matérielle perceptible, et cependant, il savait qu’il était là, qu’il existait, il sentait, comprenait, voyait (mais avec quels yeux ?), entendait (mais avec quelles oreilles ?) parfois des amas de voix étranges, des sons brutaux, durs, stridulants.
Il vit tout ce qu’il pouvait voir, et entendit tout ce qu’il y avait à entendre de l’humanité, cette humanité dont les œuvres et les ors se déchiraient maintenant (maintenant !), se morcelaient, s’éparpillaient en milliers de fragments de fragments fuyants, se poursuivant, poussés par un vent inconnu et délétère, pour enfin être mêlés tout à coup à cette boue nourricière qui avait tout emporté avec elle, dans l’enivrement de sa propre et insolente puissance.


Il n’y avait désormais plus rien à faire. 
       Ce n’était plus la peine, tout était maintenant achevé.
               
                 Hallelujah ! Hallelujah !

mercredi 9 septembre 2015

Ombre du Monde (33)

La plupart des analystes sont au moins d’accord sur un point : ce qui s’est produit à cette époque peut encore se reproduire car, jusqu’à présent, l’ensemble des causes n’a pu être clairement identifié. Rien ne dit d’ailleurs que nous ne sommes pas actuellement dans une phase de répétition.

Exode !

Chloé était partie. Elle avait l’enfant avec elle. Il n’y avait plus rien à dire. C’était une histoire  morte déjà depuis longtemps. C’était le surlendemain. Ce n’était plus possible, maintenant. Antoine se taisait, semblait n’avoir rien remarqué, se taisait ou alors parlait de ses futures publications. Elle cria, oui, elle, elle cria, le secoua, lui griffa même le visage. Tuz lui avait dit qu’il avait aperçu son reflet dans un miroir. Il n’avait rien dit, n’était pas intervenu. Elle ne pouvait plus rester.
Alors elle partit un jour matin lors d’une éclaircie laissant là Antoine. St Heu n’était plus que l’ombre de ce qu’il avait été : la plupart des maisons étaient à terre, d’autres, comme la leur, si elle tenait encore debout, s’enfonçait de plus en plus dans le sol ; la rue principale défoncée, la voirie ouverte par endroit, il n’y avait presque plus personne. Il ne fallait plus attendre de toute façon. La radio ne donnait plus d’informations. On ne savait pas. On ne savait rien. 
  
Arrivée à La Pairie, elle eut un petit sourire gêné quand elle passa devant le foyer culturel. Elle s’arrêta. L’édifice était légèrement penché, semblait s’accouder au bâtiment voisin et paraissait vide, sans lumière, sans activité, la porte d’entrée clapant au vent. L’annexe, l’église St Job, s’était effondrée. Elle pensa à Tuz, à ce qu’il avait fait, tous les deux, sous le toit conjugal, à côté de la chambre de l’enfant, alors qu’Antoine ronflait. Elle avait joui de tout son corps quand cet homme qui l’avait tant écœurée l’avait prise sans ménagement, dans la violence d’un viol consenti. C’était une chose au moins qu’elle ne pouvait nier. Elle ne vit ni Tuz, ni sa secrétaire. Ils étaient déjà partis et lui avait menti. Mais elle avait toujours su. Elle avait toujours su que c’était un mensonge. Elle avait toujours su qu’elle coucherait avec ce salaud et qu’elle en tirerait du plaisir. Elle ne lui en voulait pas.

 En réalité, il n’y avait guère plus que quelques vieillards hirsutes, qui, égarés dans les rues désertes du village, parlaient tout seuls. Partout, il n’y avait qu’une terre brune, lourde. Partout l’eau dégoulinait. Au loin - la vue portait maintenant très loin, les horizons s’étant élargis – au loin, elle vit les derniers convois, charrettes remplies de tout ce qu’on avait pu sauver. Dans le ciel, passaient parfois quelques hélicoptères de l’armée. Derrière, son fils pleurait un peu. Elle redémarra.

samedi 5 septembre 2015

Rumeurs des Jours et de la Nuit (73)

Le soir se libéra du jour, de sa tyrannie et de son orgueil
Et se répandit en moi 
Comme un voleur
Aux tentacules de nuit
Il déroba mes ombres
Je m'éteignis alors
Sans dimension ni épaisseur
Etendue plane, abstraite et transparente
Je restai un long temps
Dans l'ignorance de cette inconduite
La gravité se dissipa
Et une ferveur obscure
Mena mon âme
Aux assiettes de l'ordinaire.

On aurait voulu autre chose
Que ces lourdeurs sans poids 
Et ces lumières impénétrables.

L'idéal ricane sur les visages
Comme une grimace d'infini.









retrait

lundi 31 août 2015

Rumeurs des Jours et de la Nuit (72)

C'est là 
Déposés sur la joue des jours
Des baisers de luttes sucrées
Où s'insurgent, d'ivoire et d'ébène,
Les souffles qui révèlent
Aux repaires qui exposent
Là au creux des orbites
Jeu gourmand du jour
Alors qu'il pénètre la nuit

C'est là 
Endormis dans la fable des ans
Dans le tissé des siècles
L'argile et la pierre
Attendent la foudre orpheline
Tandis que le fleuve
Unit la mer à la source
C'est la violence du souffle nu
Aux paroles d'éclipse et aux gouffres de sable

C'est là encore
Fatiguées de l'empressement des racines
Des caresses d'iris et des arcs de quartz
Se répandent des encres noires 
Et des plumes d'acier
Quand les hommes muets et sans noms
Décapitent le sommet des montagnes
Des têtes de silence
Et les ailes du vent

C'est là enfin
Somnambules par dessus les nuages nocturnes
Loin toujours de la face de l'ineffable
Se donnent au jour
La fraicheur des ruisseaux
Les horizons paresseux
Les collines somnolentes 
Et à la nuit
La vie où j'attends de naitre.





















vendredi 28 août 2015

Poèmes de l'Insignifiant et du Minuscule (73)

Les jours échappés de la nuit
Sous leurs braises
Courbées par les vents
Les plaines en exil
Les fleuves brûlants
Les sentiers dénudés
Tout ce qui des sources nait
Lait des vallées assoupies
Prairies étendues
Aux pieds des crépuscules
Comme promesses d'eau et de terre
Graines de joie, graines d'amour
Des champs fertiles 
Tonnant encore du fracas
De la Chute


Mais paroles fantômes
Parole humiliée
Parole offensée
Le ciel s'échappe
Que la nuit recouvre
Ma nuit, 
Sans souci des choses
Aveugle de noms
Mes mots encore
Indigents, misérables
Comme un tapis de prière
L'adresse de lèvres closes
Un Dieu inconnu
Ôte  encore ce que déjà j'ai perdu.

Rumeurs des jours et de la Nuit ( 71)


Lorsque tout bas...

Lorsque point le jour
Dans la nuit des saules

Les libellules
S'agitent sous la pluie
Aux silences incolores

Les sauterelles
Vagabondent dans des paysages
Aux limites magnétiques

Les tipules
Somnolent sur les nénuphars
Aux fleurs de neige
Lorsque point le jour
Dans la nuit des saules
Mes mains brisées
Et mon coeur de chien
Couvrent de pétales limpides
Le ventre par où fut couvé le mensonge



Lorsque point le jour
Dans la nuit des saules
Où plus rien ne vit
Que l'onde claire
Qui m'étouffe
De ses ombres humbles
Aux perspectives perplexes.

(Et au loin la nuit s'éteint

Où commencent les montagnes)

mardi 25 août 2015

Ombre du monde (32)

On a su bien après que les gens avaient tardé à partir. C’est lorsque des ignitions spontanées eurent lieu que le taux de départ s’accrût considérablement : des lacs s’enflammaient, des voitures s’embrassaient sans que rien de mécanique n’en faut la cause, une équipe entière de télévision périt dans les véhicules où elles s’abritaient. A ce sujet, on rapporte que les télévisions se mirent à exploser et les GSM à incendier les oreilles des gens. A Calcutta, un avion perdit ses ailes au décollage alors que l’armée russe ne comprenait pas pourquoi ses sous-marins n’arrivaient plus à plonger. Le désordre se généralisait. A Londres, Big Ben et le Parlement furent radiés de la carte par une pluie de roche qui dura plus de 12 heures. La panique s’était durablement installée et les scientifiques disparurent.

Aime ! Donc !

Debout, près de la table qu’elle avait dressée, Chloé arrêta un instant son geste et, immobile, la louche encore à la main, vit entrer Antoine, hésitant, les fixant étrangement comme s’il ne les connaissait pas, elle, son enfant et Tuz, oui, aussi étonnant que cela paraisse, Tuz était là. Elle l’observa se retourner deux fois, la main toujours à la clenche, mal rasé, sale, l’air plongé dans une inquiétude indicible. A côté d’elle, Tuz, qui attendait d’être servi, se raidit. Elle le sentit oppressé, et du sentiment qu’elle éprouva de son malaise naquit  au cœur même son antipathie naturelle la désagréable ambiguïté d’apprécier malgré elle l’involontaire connivence avec l’objet d’une aversion toujours bien présente. Ainsi, même si elle avait à subir un  acquiescement  qu’elle n’aurait jamais cru habituellement souffrir, elle ne pouvait nier l’espèce de soulagement  que lui procurait cet inattendu secours quoiqu’elle en perçût au même instant toute la perversité : il n’est pas d’esprit humain si engagé en lui-même qu’il puisse arriver à établir les conditions aseptiques propres à le protéger suffisamment longtemps de toute corruption morale. En effet, devant des circonstances extérieures qui ne donnent pas de prises et qui paraissent  alors  former la trame d’un destin, la faiblesse et la fragilité, filles de cette dissipation de l’âme,  font saillie sur la volonté comme un balcon sur une façade ; en conséquence de quoi la fermeté devient  vœux, et les espérances, craintes et découragements. Il en faut peu alors pour que dans les chambres des dames, il ne « pleuve des guitares ». Cela n’échappa pas à Tuz et même si le mouvement qui le saisit à la vue d’un Antoine au visage maigre et aux cernes rougis de fatigue ne fut pas feint, au moment de sa surprise, c’est la stabilité et l’indépendance de Chloé qu’il sentit vaciller. Il la savait forte, puissante à la mesure du dédain qu’elle lui témoignait depuis toujours, et il fut surpris de cet involontaire secours qu’il semblait lui apporter. Diable ! La situation était plus précaire et plus grave qu’il ne l’avait pensé ! Et à les voir tous les deux, Chloé, Antoine, on ne doutait plus de l’infranchissable distance qui s’était creusée entre eux. Là, toujours debout, Antoine, hagard, comme fou - oui il y avait  de la folie dans l’écarquillement d’yeux qui semblaient par ailleurs s’être rapproché du nez – et Chloé, toujours aussi belle, Chloé aux longues jambes, aux seins tentants et à la croupe mordante, Chloé toujours élégante, à cette table, face à cet homme déchu qui avait été son mari.
Chloé qui le détestait pourtant.

-         Chéri, te voilà, juste à l’heure, assieds-toi donc

Camarade ...Camarade... La secousse que Tuz avait provoqué chez Chloé, et dont il n’était en aucun cas dupe, et elle non plus - ça aussi il le savait – inondait son esprit de bonheur et de désir. Camarade ... C’était étrange, ce mot, si usité dans les années d’après-guerre, et qui reprendrait bientôt du galon, ce camarade qui devenait camarade parce qu’on partageait avec lui la même chambre.

-         Ah...Mon camarade, dit Tuz, Comment vas-tu ? Cela fait un petit temps qu’on ne s’est vu.

-         ...Euh...Tuz...Que fais-tu ici ? répliqua Antoine, le souffle court, le regard éperdu, passionné.

Chloé regarda Tuz d’un air convenu que la cécité d’Antoine empêcha de remarquer. Elle avait invité Tuz à son corps défendant et seulement parce qu’elle pensait qu’il était le seul à pouvoir aider ce qui restait de son mari. La situation dramatique dans laquelle se trouvait tout le pays ne permettait plus d’attendre et, alors que tous fuyaient, Antoine continuait à ne rien entendre d’autres que l’appel muet de la littérature. Alors elle téléphona à Tuz  qui ne manqua pas de souligner la grande qualité littéraire des textes que lui avait envoyés son mari et, s’il voyait la possibilité de les publier un jour, chacun, néanmoins, devait maintenant songer à sa sécurité. C’est pourquoi il organisait un peu à la hâte son départ. (« Chloé, je peux vous appeler Chloé n’est-ce pas, avez-vous songé à fuir le plus rapidement possible ? »). Elle ne pouvait laisser Antoine (« Je ne peux pas l’ abandonner  ... »). Les routes étaient difficiles, les difficultés d’approvisionnement, le carburant, rendaient la chose encore plus complexe. Lui, Tuz avait trouvé une astuce avec les autorités («  Il y a bien une solution, Chloé ... »). Muni d’un laissez-passer et de l’assurance de pouvoir se servir aux postes de ravitaillement de l’armée, il n’aurait aucune difficulté à rejoindre des régions plus paisibles. Voulait-elle venir avec lui ? (« Voulez-vous venir avec moi, vous,  votre mari et votre enfant bien sûr ? »).
Il est des moments où les circonstances et les accidents ont force de loi. On ne pouvait plus attendre et, dès lors que l’ennemi propose une ouverture, il devient un peu moins hostile... Alors, dans un souffle, en sentant bien toute la difficulté de sa position, elle accepta (« Oui...Oui...C’est aimable...Vous nous sauvez ... »). On convint alors d’une petite réunion avant le départ (« Venez donc chez nous ! A deux nous serons plus forts pour convaincre Antoine .. »). Si elle y tenait ... (« Si vous y tenez, Chloé... »).
Elle y tenait.

-         Voyons... Chéri...Mais tu sais bien...J’ai pris sur moi d’inviter Tuz, non seulement parce qu’il a de bonnes nouvelles mais aussi parce que je crois que...peut-être...

Elle ne cachait plus son embarras...Parce que je crois qu’il est le seul ici qui peut t’aider...Alors, j’ai téléphoné à André et l’ai invité pour parler ensemble de la publication de tes textes. Tu sais qu’il aimerait en éditer une petite plaquette...

Camarade...Camarade... camarade. En effet, rien n’unit mieux les hommes ou les femmes que la conviction de ressentir la même émotion, de sorte qu’alors chacun éprouve pour soi une des plus grandes satisfactions que l’âme humaine puisse ressentir, la certitude ferme  d’appartenir ainsi à une même communauté de sensations, plaisir incomparablement plus puissant que celui qu’engendre la communion au sein d’une quelconque République des « Esprits ». Un moment, on a alors l’impression de se comprendre dans la naïveté d’une force instinctive qui attend, à son insu, l’occasion de voir l’idée de cette convergence inattendue en attirer d’autres...

Antoine, livide et muet, regardait Tuz, et même sa femme, et même son enfant qui ne le regardait pas, qui ne le voyait pas, comme s’il s’agissait de fantômes, de virtualités sans relief. 

Pourtant les nouvelles étaient bonnes, il allait enfin être édité, certes à très peu d’exemplaires, pour un public restreint, mais il serait quand même publié, et pas à compte d’auteurs, cela Tuz lui confirmait à l’instant (« Non, pas à compte d’auteur, cela ne vous coûtera rien ») – il devait tendre l’oreille car les voix lui arrivaient comme portées par un désagréable effet d’écho- mais il avait bien compris, oui, une publication régionale sans avoir à assumer la honte de payer soi-même ce que l’on veut porter à connaissance.

-         C’est ...c’est...bien...Oui, tu as...aimé...ce que j’ai écrit...

Tuz se sentit alors investi d’une puissance indestructible sur lui. Il regarda Chloé d’un regard léger et clair. Il rit.

-         Je n’ai pas l’habitude de payer des frais à un imprimeur pour un travail qui me déplaît, voyons... Tu es de ces jeunes écrivains craintifs et peu sûr de leur talent. Un talent que tu possèdes, c’est certain, crois-moi ! Et ce n’est pas l’ami ici qui te parle mais le professionnel. Il prit ensuite le manuscrit, sortit un peu par hasard un feuillet et se mit à lire :

C’est bien dans cette terre de paix
Que le sillon creuse
Ardent et généreux
Les salines de la vie
Plaines obscures aux secrètes naissances.

-         Simple, sec, sans la moindre sucrerie romantique ; j’aime ce refus du fantasme romanesque, c’est ce dont l’homme a besoin pour quitter l’enfance humide...et tous tes textes sont de la même veine, une aspiration démesurée à la réalité sèche, à la nue sècheresse, une volonté peut-être inconsciente de trouver du bonheur là où les hommes ne trouvent qu’ennui ou difficulté, du bonheur dans la résistance et dans la dureté des choses, de la vie et du monde...La condition fatale de la maturité et, en même temps, ce refus du temps que l’on ne fait que perdre, une maturité sans espace et sans temps, voilà à quoi me fait penser tes textes, Antoine, mon camarade...

Ils se mirent à boire, une fois l’enfant au lit, Antoine, ravi, Tuz disert, et Chloé heureuse de voir enfin la joie revenir à la maison. Il y avait si longtemps que les amis ne passaient plus. Pour cette raison, elle qui ne buvait jamais, elle qui ne fumait jamais, but et fuma et, lorsque Tuz sortit la skunk, elle ne se fit pas prier pour tirer au boulon. On mit de la musique...

-         Je me rappelle, dit Tuz, je me rappelle d’un album sorti en 1972, un album des Beach Boys, je ne sais si cela vous dit quelque chose, nous ne sommes pas de la même génération, un album qui s’appelait Holland. Une pure merveille. L’Album par excellence de la période seventies des Beach Boys, une musique que je ne peux réécouter maintenant sans que des blocs de nostalgie  ne m’assaillent...Une couverture frappante, typique de ces années-là, l’image reflétée dans l’eau et, pour cette raison,  renversée, d’un petit vapeur hollandais, à quai, sur un canal d’Amsterdam. L’accès à la réalité par son reflet, médiatement, uniquement par l’image qu’elle donne d’elle-même, une sorte de nominalisme aquatique, de vérité platonicienne, un peu comme ça, enfin...

Et il se mit à rire. Et ils mirent à rire.

Tous commençaient à être un peu saouls, et la machine à petards - Tuz - tournait à plein régime. On riait. On parlait. 

-         Si je te parle de cela, Antoine, c’est que ta poésie dépasse cette image. Ta poésie n’est pas image ; avec elle, on se trouve face à la force pure du monde, immédiatement, dans l’implacable présence du réel...Ta poésie va au-delà du platonisme, si je peux dire...Ce n’est pas peu dire ! Hu ! Et il se remit à rire, puis Chloé et enfin Antoine. Et tous se remirent à rire, de gros éclats... On passait d’une chose à l’autre...Ivre d’alcool, embrumé par la fumée d’une marijuana poivrée au THC élevé, hors norme pour ainsi dire (« elle est bonne, hein ? »),Antoine ne voyait plus rien ; il était tout à cette joie que rien n’est capable d’amoindrir parce qu’elle rend aveugle là où on s’imagine la clairvoyance. Tuz était à son affaire, mimant les pitreries de ses collègues du Foyer, se moquant des huiles (« ah oui, ce directeur, un homme que le devoir fait bander...Haha...’suffisait de voir le nombre de ses maîtresses, le mec qu’ est plus qu’une bite, mais une bite citoyenne...haha... ») Et tous de s’esclaffer. 

Chloé l’observait maintenant avec une chaleur dont elle ne prit pas conscience, empêchant ainsi le refoulement immédiat. Certes il était lourd souvent, mais avait plus d’esprit qu’elle ne l’avait imaginé, et lorsque, comme aujourd’hui, il avait pris soin de lui, ma foi, oui, il pouvait être drôle. Cette idée la gêna, elle se leva et gagna la cuisine pour préparer un peu de café. 

Elle entend alors Antoine rire et parler avec Tuz et est gagnée par ce plaisir qui se manifeste parfois dans les fêtes les plus réussies, le plaisir d’une sensation de plénitude éternelle qui empêche de penser au temps qui passe et au lendemain qui  dressera bientôt son inexorable rigueur. Tout à son plaisir, elle prépare minutieusement les petites tasses vertes, a le courage de les placer sur de petites soucoupes. Dans le salon, on entend Antoine chanter puis soudain, plus rien, ou plutôt des bruits de pas qui se précipite vers les  toilettes. Elle n’a pas le temps de s’inquiéter. Un petit bruit près d’elle et puis deux grosses mains d’hommes qui lui pressent fortement les fesses et soulèvent doucement sa robe...Elle se trouve soudain sans force devant ce qui arrive. Veux sans vouloir. Elle laisse alors Tuz la caresser, le ventre, les seins, commence à s’exciter,  sent le sexe de l’homme tout contre elle, qui presse, s’empresse, y court... Lorsqu’il lui abaisse brutalement sa culotte, elle n’a plus qu’une envie, en dépit de tout,  une seule chose ...

Et cela tombe on ne peut mieux car c’est à ce moment précis qu’il lui glisse à l’oreille : « Tout de suite, maintenant ou jamais... »


Une table en désordre, des verres empourprés de vin caillé, tachés de graisse, des plats où les restes du festin refroidissent, figés dans l’huile solidifiée, des chaises tirées brutalement, des cd et des disques hors de leurs pochettes, la vieille platine Lenco tournant seule depuis des heures peut-être, une odeur forte de marijuana et de tabac à laquelle se mêle celle du suif des bougies presqu’éteintes, l’éclairage tamisé, et Antoine, le front chaud, puis froid,  confus, de toute manière, le cerveau enserré et comprimé par une courroie tendue, implacable comme de l’acier, qui lui découpe le haut du crâne ; couché sur le divan, Antoine qui se lève, les yeux ouverts sur le désastre, amnésique sur le coup, la bouche sans salive, avec, au fond, le goût amer, métallique, du vin et des cigarettes, ... Des voix et des échanges qui reviennent, par morceaux, mais seulement un faible écho qui s’évanouit pour donner naissance à un autre, des voix qui parlent en lui...Tuz grondant sur le capitalisme,le rire soudain stupide et ivre de Chloé...Et lui...trébuchant, hoquetant, urinant et vomissant à côté de l’évier du WC.

     Humilié, à peine redressé, incapable de se relever,     craignant la posture verticale et ses nausées, il se recouche, avec des sensations de vitesses différentes, avec l’impression d’aller tantôt plus vite tantôt plus lentement que la durée ordinaire, cette impression déconcertante de se devancer  lui-même dans le temps, c'est-à-dire aussi et au contraire d’être ralenti, freiné, à l’écart de son rythme propre, différé, les idées en retard, le sentiment fantastique de se regarder faire, de s’observer de loin, de haut, dans ce dédoublement bizarre où celui qui avance est en même temps, en même temps !, celui qui recule...et les yeux, les yeux rougis par le tabac, l’alcool et la drogue, les yeux translucides que plus rien ne traversent, ce yeux souffrants qui se retournent dans les orbites...La migraine...L’horrible migraine qui désavoue  les localisations, qui en abroge les modes, les intervalles, les reliefs, qui accentue ou annule les écarts,  les rend plus aigus, créant un milieu où  matière, temps et espace fusionnent leurs essences pour ne plus se manifester qu’en  crudités sonores, dissonances pourtant sans éclat, plates et douloureuses. L’horrible migraine qui sonorise l’inerte, qui rend à la matière la vérité de son bruissement, qui capte le son du silence comme ces radars qui sont capables de s’emparer des soupirs discrets du vide stellaire. 
On n’a jamais suffisamment pensé les puits  métaphysiques de la gueule de bois.

Finalement, Antoine se lève, courbaturé, cassé, angoissé. Déshydraté, il se rend à la cuisine, boit, boit, boit à grande lampée de l’eau froide, froide, froide, la laissant couler, couler, couler des commissures, sur sa chemise, bientôt trempée, le long de son pantalon jusqu’au sol. Par moment, il se sent mieux, mais ces moments sont fugaces, et la nausée infâme le reprend ; alors il se recouche, se relève, meurt une fois mille fois. Il regarde l’horloge : quatre heures.

Il se décide enfin à monter...se cramponnant à la rampe...Et chaque marche le voit vaciller, mais il tient bon... arrivé au palier, il reprend son souffle en regardant ses pieds...Il lève les yeux, ces yeux douloureux...tâtonne, les mains aux murs, les lèvres encore rouges de vin...Il avance, entend de petits cris, non, des sanglots, il y a quelqu’un qui pleure...L’enfant...Il s’inquiète alors...L’enfant geint...Il est malade ! Il souffre ! Le couloir se tord tout à coup...les perspectives déformées, le petit corridor se rétrécit...Il écoute...le souffle court...haletant...non, des plaintes, de petites plaintes, pas des larmes, pas des sanglots...pas l’enfant...des gémissement plutôt...Il avance encore, la porte de leur chambre est légèrement ouverte...Il veut y pénétrer...Un cri plus perçant que les autres le paralyse...Il regarde...Il y a un couple dans leur chambre...Une femme, poitrine nue, la jupe remontée jusqu’aux hanches,...et sur elle, derrière elle, un homme, le pantalon sur les mollets, qui la prend...Il pourrait voir leurs visages...mais pourtant ne les voit pas...ce qu’il voit, ce sont les seins de la femme, ces seins qui se balancent dans tous les sens, de gauche à droite, de haut en bas, en cercles impudiques et obscènes, et l’homme, soufflant, han ! han ! han ! la panse ventrue reposant sur les fesses de la femme, et celles-ci, secouées, agitées par la brutale pénétration...Elle crie à nouveau...Antoine ne voit plus que des cheveux qui tourbillonnent dans les airs...De plus près...L’homme frappe sa croupe...la chair se tend...Soudain...elle se redresse...gémit profondément...Il lui tire les cheveux...La traite de pute, de salope, de poufiasse...Elle plonge...sa tête enfouie dans l’oreiller, ...se cambre jusqu’à la douleur et au comble de l’excitation, livre mieux encore son cul au désir du mâle qui prend alors tout ce qu’elle lui donne, dans une virilité sans faille qui ne connaît plus l’indécision, qui ne sait plus rien de la demi-mesure et de la volonté faible, qui la prend enfin par le cul dans cette conviction absolue qui se passe de foi....Elle hurle, halète, ferme ses mains, prend ses couilles dans les mains, les serre contre elle, Antoine voit que ces mains, les mains de cette femme, ces mains avides, ces mains de cette femme aiment à les sentir contre elle, contre ses fesses, entre ses mains, ces couilles...Et le cul adipeux du bélier qui la bourre, han ! han ! han !  bouge ses graisses à chaque coup de queue, en allant, en revenant, en allant, en revenant han ! han ! han !...Avec toujours ces visages...qu’il ne voit toujours pas...Antoine se recule, il ne voit plus rien maintenant, il entend encore...Il glisse le long du mur, la tête entre les mains, en sueur, le dos trempé... tremblant....il se redresse, descend les escaliers, rate les dernières marches et heurte une petite table en verre,...il saigne au menton...Il ne s’en rend pas compte...le sang coule...Dans le petit salon, il voit des lumières vertes, rouges, bleues qui se mêlent, tremblotantes, ...Il se dirige vers elles, ...Il entre...se rappelle...devant la télé allumée...ils avaient fumé, là, avec Chloé et Tuz, avait beaucoup ri d’un type qui expliquait comment bien rincer sa voiture...beaucoup ri, oui, avant que tout ne bascule, puis la télé sans le son...Chloé, Tuz, ...il n’a aucune idée d’où ils peuvent se trouver...quelque part...oui, quelque part sans doute...Il s’avance vers l’écran  jusqu’à s’y trouver à moins d’un mètre...Une femme hurlante qui tient un enfant ensanglanté dans les bras...ces hurlements muets, mêlés  toujours à ce cri, à ce cri qui vient du haut, le beuglement de la femelle qui se fait encore prendre, là, si près de ces bombes, de ce sang...des chasseurs-bombardiers en rase-motte,  un village en feu...Du fer...des rayonnements partout aux horizons, dans une lumière verte....Des ruines...Un homme ou une femme qui brûle... ce chanteur maintenant interviewé, qui sourit...et cette pub pour poêle à bois et brique réfractaire...Et l’homme, l’homme aussi dont Antoine entend le souffle court, ahanant...braillement de souffrances mêlées...Han...Han...

Il s’assied, fixe l’écran...Des images apparaissent, se fondent les unes dans les autres, la figure pleine de sang, il regarde...Un match de football...des gens qui chantent, qui dansent......Le silence...en haut...enfin...

Il entend...quelque chose derrière lui...se retourne...et voit l’homme, immense,  l’homme nu, gros, gras, la bite fatiguée et humide, gorgée encore de sperme, coulante,  l’homme sans visage qui le mire avec ce corps qui le méprise...Il se retourne, va à côté...Antoine l’entend se rhabiller et dire quelque chose à quelqu’un...On échange quelques propos...Il fixe de plus en plus intensément un écran où des paysages africains défilent à leur tour, mais il ne les voit déjà plus...La porte s’ouvre, puis se ferme...Une voiture démarre, dans l’aube pâle qui projette maintenant ses  lueurs froides...Il n’y a plus rien...Alors puisqu’il n’y a plus rien, plus rien à la télé, en en fixant cependant l’écran vide,  Antoine dit tout bas un poème :

Et pourtant en ce clin d’œil
Le regard porte une certitude
Qui toujours subsistera :

Même sans mémoire et malgré l’anéantissement,
Même sans ce qui peut recueillir ce qui doit être recueilli,
Rien ne pourra faire en sorte
Que  jamais  rien ne fut.

Il n’y a plus besoin,
Alors que nous sommes là, 
De villes enfouies sous les sables,
Pour maintenir dans l’être 
Cette vérité si simple,
Cette vérité si cristalline
La vérité de ce que nous fûmes,

Maintenant déjà.

Puis, lentement, il se lève, ne voit pas sa femme en peignoir qui le regarde, mortifiée et abasourdie, et va vomir à nouveau dans les toilettes, posément, presque tranquillement, sur les étoiles blanches, mauves et violettes qui surgissent, heureuses et enthousiastes, de la cuvette jaune.

mardi 18 août 2015

Les Confins : Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(11)

Ne sont qu'horizons proches, Confins des jours aux lignes d'armure et aux clameurs d'azur, béances tacites sous le vent, îles nues où se rongent les peaux d'hiver et les goélands, les goélands qui appellent l'orage partout dans le ciel casqué de lames de feu.

Les Confins, oiseaux fuyants qui vomissent la mer et la terre et les aubes qui s'élèvent des eaux des femmes, grand sommeil des coeurs, si près de nous, aux lointains visibles et toujours pourtant inassouvis comme la soif des âmes endormies dans les antres.

Nous dîmes l'extrême est notre désir et la fuite notre possibilité de nacre et de ce qui s'épouse nait le divorce des choses : ce qui s'éloigne, ce qui se rapproche ; ce qui disperse, ce qui unit ; ce qui veut, ce qui refuse ; ce qui se lâche, ce qui se reprend ; ce qui se lie, ce qui se rompt. Et la nuit est le jour, la mer, la terre et le Fils, la mère.

La mère, d'un lointain innommable nous naquîmes, vierges à jamais, au sein des soifs salées, rien  nous pourra nous salir, enfant de la mère, lumineuse impureté que jamais ne peut atteindre.
L'extrême est notre force et l'ordre nos méduses maladives qui rampent sous nos pas. Voulons donc et sous les arches effaçons les rives.

Tout se tait dans la puissance des brumes et, minuscules aux ombres gigantesques, nous rêvons des sommets où tout se dit sans se dire, où tout se tait sans se taire, dans le silence des clameurs d'azur.

Nous sommes êtres de partout, qui volent sous les nuages sanglants, obscurités lourdes de la chair, de partout, hommes des déserts d'étoiles, hommes d'exil, de courage et de fuite, aux faims d'épices et aux larmes améthystes, coureurs des plaines vierges, paroles de montagne, aspirations de colline, endormissement dans les vals et fleuves que nos rivages ont ouvert suspendus sur les gouffres où nagent le fabuleux et l'ordinaire.

Nos chants sont ceux des Confins, accouplements des sirènes de sable et des licornes aux cornes de sel.

Seuls dans le souffle des lointains que notre mort éteint.