La Loi Fergusson-Willis : Premier Principe
(section sérieuse)
L’esprit de sérieux a des exigences que, même si nous le
voulions, nous ne pourrions écarter. Parmi celles-ci, la fondation d’une
nouvelle physique est la plus urgente. C’est pourquoi il nous faut jouer sur l’évidence ambiguë, à la fois
claire et obscure, afin de laisser chacun d’entre-nous libre d’en envisager les
prémisses et ses plus étonnantes conséquences, légères et fluides comme une
pensée sans fondement. La difficulté parait dès lors insurmontable : la
fondation d’une pensée sans fondement est l’un des pires
hiatus que l’on peut imaginer. D’autant que cette fondation émane d’une
pensée sans fond, forcément. Nous sommes donc contraints à une rigueur et une
cohérence dont l’élaboration doit se passer du tiers-exclus. Que la fondation
d’une pensée sans fondement soit dans la nécessité extrême et douloureuse de se
passer du principe de contradiction est une tautologie qui sert juste à nous
remémorer l’obligation où nous nous trouvons de nous passer de l’ombre chaude
des journées d’été. La sècheresse froide attend sa proie au tournant et ce
travail de constitution est celui du
pénitent. Car c’est seulement pénitent et repenti que nous serons enfin
à même de cerner la frontière équivoque d’une nouvelle physique, de la Nouvelle
Physique osons-le dire. Car la Vérité est le domaine absolu dans lequel nous
nous mouvons.
Or cette terre
étrange et hors mode, sableuse et topaze, fait peur à tous. A cette fin,
réanimer cette vieille loi Fergusson-Willis est un choix comme un autre car,
avant tout, ce dont nous avons besoin maintenant, c’est d’une loi c'est-à-dire
d’une Loi.
Le chemin est
difficile et l’assurance qu’un jour nous puissions en voir le bout est loin
d’être garantie.
Il faut se contenter de la promenade et des paysages surprenants que,
peut-être, elle nous offrira. La ligne s’est perdue dans le nuage et de ligne
est devenue ligne-chose, ligne à peine vivante, ligne à peine morte. A ce
niveau second de l’ordre, elle se complait dans l’invisible. C’est pourquoi il
est désormais bon d’envisager la nature interne du nuage.
L’intimité d’un
nuage est ce qu’il y a de plus ardu à percer. De par sa substance impalpable,
il n’y a en lui rien qui puisse faire l’objet d’une mainmise fût-elle gracile
et mince comme un péché véniel. C’est dans cette évanescence déliée (le nuage
offre une parenté voisine de l’absolu)
que se perdent les lignes abstraites. Ce n’est pas que le nuage soit comme le
sommeil ou l’assoupissement pensif des fins d’après-midi lorsque le vin achève
de nous dissiper dans l’éparpillement confus de nos rassurantes convictions et
de nos si pénibles idéaux. Loin de là, et il faut d’ailleurs se méfier des
interprétations phantasmatiques promptes à
voir dans les nuées le résultat aisé de singulières rêveries plutôt issues
de la somnolence imaginative d’une adolescence séminale et chimérique que d’un
esprit mûri par l’accumulation de couches successives et de superpositions de niveaux.
Car le nuage est ce
qui fait qu’il y a quelque chose même si ce quelque chose est rien.
L’abstraction
dédaigneuse pénètre donc dans l’écart nuageux. La question, dont on saurait
aisément se passer –on l’a dit -, mais qui, précisément par son innocuité même,
montre toute son acuité, la question donc est la suivante : comment de ces
lignes d’inexistences, des lignes-choses ont-elles pu s’exposer tout à coup et
comment de ces dernières un Monde-Chose que l’habitude nous fait supposer
dense, a-t-il pu forcer l’assentiment général à sa croyance ?
Nous sentons
l’instant décisif, le moment songeur et préoccupé, un peu comme si notre petite
flânerie, au détour d’un sous-bois parfumé de fleurs ignorées, agitait en nous
une inquiétude concave et affermie. L’obscurité atteint son comble : un
brouillard épais, tellement épais qu’il arrive à se cacher par soi à se cacher
en soi, un trouble bleu-nuit tel qu’il en arrive à brouiller la confusion
elle-même, comme un masque qui arriverait à se masquer lui-même à lui-même . Il
arrive en effet que les promenades les plus anodines prennent tout à coup
l’accent dramatique des matinées de novembre, lorsque nos chaussures empesées
du limon pesant nous contraignent, dans l’urgence de l’éminence, à reconquérir
la matière forte, c'est-à-dire le domaine gelé de l’Âme.
La Loi de
Fergusson-Willis
est la clé des choses. Sans elle, le monde reste emmuré dans la peur et la
folie. Et c’est tout ce que nous ne voulons pas.
Trois Principes en
structurent l’architecture baroque.
Premier Principe de la Loi de Fergusson-Willis
« Dans les nuages qui glissent sous nos pieds,
fragiles et insignifiants, le vent est une allure du feu. Le vent est la
vitesse même du feu qui habite les nuages. Et rien d’autres. »
Si la ligne sans
existence, pure et abstraite, est vie pleine, totale, entière, mais solitaire
alors le nuage est feu aussi, souffle de feu, combustion virile de lui-même. Le
feu est feu de lui-même. Il grandit de ce qu’il absorbe et ce qu’il absorbe est
toujours du feu.
C’est au centre du
nuage que la ligne vierge rencontre le feu impersonnel et fonde avec lui un
système inconscient. Cette connexion impossible va déstabiliser la formation
nuageuse en modifiant la nature entière de sa composition. Le nuage devient
instable, s’agite, perd de sa résolution. Son essence s’évapore. Les mondes qui
se déplaçaient en lui dans une coexistence précaire ouvrent un conflit majeur.
L’équilibre est rompu : tout branle, court, s’affaire autour de mille
petites choses dont il n’avait pas connaissance auparavant. Les Mondes
s’examinent, se côtoient, se débattent, se fuient, se choquent pour qu’enfin
épuisés de cette vanité mobile ils s’astreignent à de solides ascèses. Alors
souvent les pèlerins observent ces nuages flétris ou désagrégés vêtir doucement
la surface des fleuves vénérables ou reposer aux sommets de montagnes éteintes,
mourant encore un peu plus de ce dernier pas.
La Totalité a muté
et ses Mondes intérieurs n’en ont pas encore pris connaissance. Seul leur reste
un visage sans substance, pauvre figure de leur ancienne arrogance. Une chose
s’est perdue dans cet embrasement.
Le grand mérite de
Fergusson-Willis est d’avoir dévoilé la nature de cette perte.
La ligne a grossi,
s’est dilatée, s’est accrue d’elle-même, à porter sa puissance à un
exposant sans limite. Elle s’est
épaissie, a pris de la bouteille, est devenue trait. Du moins dans sa partie
morte, celle qui nous intéresse : la ligne dilatée est ligne morte,
énergie morte. La ligne absolue a changé
de nature. Elle est devenue lourde, inerte, sécable, anatomique. Le feu, son
père, géniteur innocent de sa nouvelle
tournure, de son nouvel aplomb, s’est lui-même, en partie en tout cas,
transformer en vent, vent agité ou calme, anxieux ou serein, chaud ou froid,
sifflant ou tourbillonnant, songeur Harmattan ou Sirocco millénaire .
Le Tout reste unité
constante au cœur même de ses déboires.
Alors, cette Totalité
que l’on disait tout à l’heure à l’agonie (lorsque les pèlerins, sauvages et
nus, l’observaient, avide de paix et de péchers), cette Totalité à l’aspect
épuisé, c'est-à-dire le nuage dans toutes ses componctions possibles, s’est
donnée dans tous ses points de vue, car le nuage est tout ce qu’il est dans
chacun des profils qu’il offre. Le nuage, ou l’écart, est ce bouillonnement
continu, aboutissement de la querelle qui oppose depuis toujours ligne
abstraite et feu perpétuel.
Le nuage est
transformation du système ligne et du système feu. Tout a changé en se
conservant dans l’uniformité de l’étendue et de la durée. Le nuage est donc
bien ce champ dont tout à l’heure nous avions besoin. Il est champ de lignes et
de feu mais est aussi autre de ce qu’il est le champ.
Il est fond de
guerre et forme que lui donne la guerre.
Le nuage, en
s’accordant aux variations des affrontements incandescents, est l’origine du
monde. Tout simplement. L’écart guerrier. Sans origine lui-même, il n’est que
puissance, force soumise à ce qu’il autorise. Le vent qui, en lui souffle les
lignes mortes hors du champ, est encore du Feu.
Alors les lignes
mortes, chassées du nuage par le vent et par leur masse mélancolique, déjà
nostalgiques d’un passé non encore advenu, s’accumulent les unes sur les autres
dans un espace vide qu’elles remplissent sans stratégie et sans but, après une
chute dont elles ne sont pas responsables et à laquelle cependant elles
aspirent.
C’est pourquoi le
Bric-à-Brac est le premier sens du mot « monde ».
Et le Bricolage, sa Philosophie Première.
Fergusson-Willis' first principle :
«Amidst the vague clouds gliding under
our feet, fragile and meaningless, the wind is the fire's pace. The wind is the
actual fire's speed inhabiting the clouds. Absolutely nothing else."
Fergusson-Willis,
October 1888, UpSideDown Village (Anglelande)
Cette Loi eut peu de retentissements dans les cénacles
scientifiques. Soumise à la critique de critères abscons et obsolètes, le
jugement épistémologique s’est montré envers elle d’une rigueur extrême.
Fergusson-Willis eut à subir les pires représailles, le mépris et la moquerie
partisane. Comme si un haussement d’épaule ou l’ironie haineuse suffisait à annuler la fermeté dynamique de
la Vérité. Encore aurait-il fallu admettre le théorème de Vilmard - Couillet à
savoir que les plus belles formes sont celles qui n’ont pas besoin d’appui.