lundi 15 décembre 2014

Ombre du Monde "chapitre" 5

Une maison pour vivre !!

Antoine et Chloé quittèrent l’autoroute au lieu-dit  « l’Escarpement », juste avant le viaduc à six bandes qui conduit au Massif d’Argousier. Ils prirent la sinueuse descente vers la plaine. C’était l’été, en fin d’après-midi ; dans la chaleur vivifiante de juin, l’air translucide portait le regard aux confins de l’horizon et autorisait l’observation minutieuse de ce qui s’offrait à la vue. Dans un pays d’agriculture et d’élevage, la Vestrelle coulait doucement entre les champs de blé, répandant sa souple fraicheur parmi le bleuté passé du lin et le jaune perçant du colza, alors que des troupeaux de vaches et de moutons paissaient, impassibles, l’herbe grasse de pâturages enclos en partie par de petites forêts, surtout des chênaies, disséminées ça et là, et qui verdoyaient sous le gai soleil printanier. Ailleurs, de vives haies d’aubépines fleuries bordaient des prés et des vergers tandis que des sentiers pierreux se perdaient dans quelques vieilles futaies. D’antiques fermes-châteaux, l’aménagement général de la campagne, la distribution judicieuse de ses jachères, de ses pâtures et de ses labours  témoignaient du long et fragile empire que les hommes faisaient peser depuis longtemps sur cette terre. Arrivés enfin dans la vallée, c’est avec un enthousiasme fébrile, précipité et anxieux qu’ils aperçurent enfin la direction de Saint-Heu (« Là, encore cinq kilomètres !! »). Ils traversèrent joyeusement le paysage qu’ils venaient  d’examiner, s’imprégnant maintenant du charme de ses senteurs et de ses arômes. Quelle lumière ! Quelle odeur ! Que la campagne était belle ! (« Que c’est beau ! »). 

La construction d’un Intermarché, à l’entrée du village,  troubla un moment leur ivresse exaltée, mais, pragmatiques, ils virent là un moyen pratique, un élément supplémentaire à mettre au crédit de leur résolution, un Plus qui imposait aux inconvénients de la distance les commodités commerciales de la proximité. Ils franchirent bientôt les premières maisons du bourg, habitations typiques de ce côté du pays Morève où la simplicité rustique du Templenoys se mêlait harmonieusement à la rugosité noueuse et baroque du Chantedoux, de sorte que cette singularité architecturale et géographique commanda également le régime intellectuel, unique et commun, le milieu vigoureux dont on a déjà signalé les vertus civilisatrices et qui rendit célèbre pour longtemps le sourire de ses habitants.

Elle avait donc toujours rêvé d’une belle bâtisse à la campagne, mais à la voir, là, devant les yeux, plantée un peu à l’écart de la route, entre la poste (à 100 mètres) et la salle des Fêtes (à 65 mètres), elle n’avait pu réprimer un mouvement d’incrédulité. Son regard s’agrandissait démesurément comme si elle en voulait absorber toute la réalité, jusqu’aux moindres détails : il y a toujours un curieux effarement à enfin obtenir ce à quoi on a aspiré, comme si l’on refusait un moment à nos rêves l’accès au tangible concret, comme si la joie d’enfin les accomplir s’accompagnait du deuil de leur virtualité. Ainsi, de même que toute disparition brutale dans l’être nous saisit d’un étonnement indicible, de même tout surgissement en son sein est toujours suivi d’un soupçon sur son évidence. C’est pourquoi la croyance aux choses, pour s’affermir, demande une constance, une solidité que la seule durée  peut  leur fournir. Antoine, légèrement en retrait, l’observait : quelle jubilation, quelle joie intérieure, quelle puissante émotion que celle qui est visible de dos ! Il s’approcha doucement, posa sa main sur  épaule et lui caressa le cou. Elle se retourna brusquement pour se blottir sur sa poitrine. Comme son époux lui apparaissait dans sa pleine puissance protectrice ! Et comme elle avait besoin de sa force ! Aussi demeura-t-elle un instant figée, abasourdie par l’instant.

Il faut dire qu’elle en valait la peine, cette pastorale retraite, et ils n’avaient pas eu peur d’en verser le prix. Dans la région,  en effet, ce qu’on exigeait d’une demeure de ce genre avait doublé en deux ans, depuis qu’il avait été décidé d’adjoindre aux voies rapides déjà mentionnées, une troisième qui permettait l’accès à une ligne T.G.V., elle-même en connexion directe avec l’Aéroport Régional. Ce qui ferait bientôt de Saint Heu un lieu proche de Miami, Sao Paulo ou plus modestement d’Amsterdam et de Bruxelles, et confirmer, si c’était encore nécessaire, la pleine vérité de la nouvelle devise déjà citée plus haut.

La maison, donc, de forme allongée, comme la plupart de ses voisines devait dater du milieu du 18ème siècle. En léger recul de la rue, sa façade, d’une vingtaine de mètres, possédait une belle grange soigneusement restaurée, dont la porte, d’un rouge bordeaux délavé, imperceptiblement couperosé, était dotée d’un porche qu’un  encadrement approprié en moellons silico-calcaires rehaussait noblement en lui conférant un cachet plein de rusticité aristocratique. Légèrement décentrée, elle avait à sa droite trois fenêtres, et seulement deux à sa gauche. Chacune de celles-ci était munie de volets persiennes à claire-voie. Cette subtile dissymétrie leur plaisait. Les murs étaient en  briques avec bandeaux et un encadrement en pierre de taille ; on avait aussi utilisé cette dernière pour les linteaux, les appuis de fenêtres, les harpes  et les rampants de pignons. Ces murs composites, agencés de manière « artisanale » c'est-à-dire sans la rigueur de l’angle droit si caractéristique du tout venant à bâtir  donnait à l’ensemble une inflexion poétique qui épousait dans les moindres détails l’arrondi de leurs inclinations intérieures. Et comme ces matériaux devaient bien s’harmoniser aux couvertures végétales ! Ils y voyaient déjà monter des lierres, des vignes ou encore des poiriers palissés...

A l’examiner plus attentivement, l’aspect extérieur du bâtiment recélait un certain nombre de détails qui le rendait plus charmant encore : Chloé, surtout, observa avec ravissement divers motifs, divers petits signes, dessins ou abréviations que les hommes de métier avaient laissé dans la pierre ou dans la brique et qui donnait à l’ensemble la densité historique suffisante pour qu’un jour on l’inscrivît dans Sites et Patrimoine en pays Morève et qu’enfin de demeure, la bâtisse passât au statut de monument. D’autres éléments, et non des moindres, donnaient des indices rassurants quant à un éventuel classement, notamment, une petite sculpture âprement travaillée, probablement une représentation de St Heu, logée dans une petite niche creusée à l’angle d’un mur, avec, au milieu de la voûte surmontant la précaire mais tenace cavité, une date illisible, une trace presque, dont l’indéchiffrabilité même témoignait, leur semblait-il, de la respectabilité vénérable et de la dignité séculaire de ce logis, de leur logis...Cependant, pour aussi honorable qu’elle fût, cette maison n’en était pas moins, avant tout, un choix esthétique que leur goût et leur bonne finance avaient, seuls, autorisé et si l’on pouvait raisonnablement entreprendre une procédure taxinomique, il ne fallait pas y voir une quelconque et médiocre affectation, mais uniquement le souci d’adhérer de cette manière, à la réalité, aux sources de leur nouveau terroir en rendant officiellement à la glèbe locale un édifice d’où il était sorti.                                                                                                            
Le toit, en tuiles chamarrées, ocrées et bleutées, en pente assez forte, était coiffé de deux cheminées, mais c’est  un autre élément, un élément étrange qui éveilla fortement l’intérêt de Chloé : un ornement insolite, placé au sommet des pignons, et appelé depuis le moyen-âge « épi de faitage » ou encore «  fleur de maçon » ajoutait au bâtiment une marque particulière, une identité propre à le distinguer des autres en ce qu’il était censé refléter l’allure et le caractère du maître de céans.  Le fait que ce symbole  fut ici  un coq à l’aspect impavide et fougueux les amusèrent un moment et ils se regardèrent, émus et complices, heureux d’un avenir qui annonçait un enchantement sans fin. Et leurs regards, en se posant sur le gallinacé haut perché,  se perdirent dans le bleu profond du ciel comme s’ils cherchaient à  percevoir le signe quelconque d’une potentielle menace. Mais rien, rien dans le silence de l’azur, n’indiquait qu’ils aient à mettre des balises à leur fortune tout neuve. Ils se prirent la main.

Ils se dirigèrent ensuite vers la porte cintrée de l’ancienne grange et, même si cela faisait longtemps qu’elle avait perdu sa fonction première, ils observèrent avec plaisir que l’ancien propriétaire avait néanmoins souhaité lui conserver son aspect rural : réalisée en planches irrégulières de sapin Chantedulcien, on avait intégré un portillon dans le vantail droit comme cela devait être habituel à l’époque. En outre, une lasure fongicide de finition, satinée mate, lui avait été appliquée. Antoine fit tourner la clé dans la serrure et ils entrèrent silencieusement dans une pièce carrée de bonne proportion, où ils virent l’espace de leur prochaine cuisine. Ils la voulaient conviviale, avec une longue et auguste table de ferme, déjà patinée par l’usage, qu’ils trouveraient sur une brocante - il y a en avait une tous les mois à Bour sur Vestrelle, elle s’était renseignée ; une cuisine où l’on aurait envie de vivre, de parler, pas seulement de manger. Elle déplaça son corps gracile - dont une robe légère accentuait encore la fragilité – jusqu’au mur du fond, et, étudiant le volume dans une nouvelle perspective, continua ses méditations domestiques : là, contre le mur latéral, elle mettrait un vieil évier en pierre inséré dans un plan de travail à l’ancienne, plus loin installerait une cuisinière moderne, mais il faudrait prendre garde à préserver la nature et les équilibres de l’ensemble. Elle voyait aussi de la faïence,  des tonalités bleues, lapis-lazulis, le type et la couleur des rideaux, la forme des armoires, le genre des poignées qu’ils mettraient aux tiroirs,  le revêtement du sol, du pavé ou bien de la pierre bleue, le tapis aux murs, sobre et clair, l’éventuelle et prudente utilisation de matériau métallique. Elle avait bien sa petite idée sur l’éclairage, mais, là...c’était encore trop tôt pour en parler. 

Antoine la regardait aller d’un endroit à l’autre, imaginant, inventant, écartant de sa pensée ce qui venait à peine de s’y former, portée irrésistiblement par mille songes ménagers,  éblouie par mille plans fameux qui tournaient et se  succédaient les uns aux autres. Elle semblait survoler le sol de même que ses idées profuses paraissaient planer au-dessus de son esprit. Elle irradiait de cet enchantement enfantin, sans apprêt ni affèterie, qu’est seule capable d’accorder la foi simple en la vie. Lui, cependant, loin  de hocher ou d’acquiescer simplement à ses projets, proposait, évaluait, estimait, et s’interrogeait : peindrait-on à même le plafonnage, tapisserait-on ? Ferait-on une chape de ciment, carrèlerait-on ou poserait-on un plancher ? Et les meubles ? C’était important, le choix et l’emplacement des meubles ! Il fallait aussi penser au problème du chauffage, de l’isolation. Et pourquoi pas des panneaux solaires ? En tout cas au moins une citerne de récupération d’eau de pluie.                            
Il y aurait des murs à abattre, des cloisons à élever. Sans parler des abords, du jardin.... Elle se l’imaginait d’agrément, avec toutefois un petit potager. Antoine ne voulait pas d’un jardin de curé. Un petit verger, peut-être. En tout cas, un jardin qui laisserait aussi sa place à la nature sauvage. Un étang...Non, une petite mare écologique, avec des joncs, si favorables à la survie des batraciens les plus menacés, comme les salamandres ou les tritons. Et des bancs de pierre, à l’ombre du saule...Peut-être...Ou plutôt une sculpture...Et pourquoi pas les deux... Aussi, les réserves, les réticences même qu’ils s’objectaient mutuellement, ne bornant nullement leurs intentions, les épuraient plutôt jusqu’à ce que leur projet se cristallisât lentement mais fermement dans leurs esprits. Excités, agités, inspirés, ils allaient et venaient, s’enlaçaient, faisaient deux pas de danses,  riaient aux éclats.

Et dans chaque pièce qu’ils découvraient, le même rituel, la même liturgie du bonheur se reproduisait : ils discutaient de ce qu’ils allaient y faire, comment disposer de chaque lieu, et chaque fois, ils s’embrassaient tendrement, se disaient mille gentilles choses.
C’est ainsi qu’ils prirent possession de leur foyer, de leur abri, de l’heureux refuge, enfin, qui allait recouvrir d’une enveloppe douce et chaude les germes d’un amour qu’il prévoyait  créatif, inventif et fructueux.                                
Il leur tardait enfin de commencer dans leur nouvelle vie, d’en tracer les premiers segments (« Mais faisons-nous une chape de ciment, tu ne préfères pas un beau carrelage ? Ou un plancher ? Dis-moi... Toutes ces choses à faire...Toutes ces choses...»                                                                                                                                                       

dimanche 14 décembre 2014

samedi 13 décembre 2014

Textes pignoufs (1)


Tu te trompes à chaque fois qu’une évidence te présente son contenu. Assurément, objet d’une perception précise, elle te satisfait parce qu’elle réjouit ton avidité de clarté, ce mensonge de l'obscur, l'idée que tu te fais de toi. On a beau dire : le besoin d’apaisement reste le plus fort et c’est pour cette raison que tu restes dans l’ignorance du mécanisme : c’est de toi-même que l’évidence se nourrit et il n’y a rien qui lui vient de l’extérieur.
Cette distinction-là ressemble à une anesthésie et tu crois avoir les yeux ouverts tandis que tu sommeilles profondément.

Cette orientation dans l’espace – ce que tu appelles ta trajectoire – et que tu feins de ne pas te donner t’achemine sur des itinéraires de repli.


Là, tu pourras toujours te couvrir de certitudes : loin du champ, tu continueras à oublier que ta vie se résume à attendre l’évidence.

Et tu continueras à ignorer le cauchemar éveillé qui se joue de toi pendant que tu construis tes simulacres.

C'est toujours ça.

jeudi 11 décembre 2014

Rumeurs des Jours et de la Nuit (54)


Tout ce qui finit se répand dans la nuit et dénude les pénombres
Mais jamais rien ne finit et l'absolu ignore tout de ces cendres

Ombres de l'infini, rien ne résonne en nous
De ce qui fut notre père et de son dire sans limite

Alors nous vivons de mythes et de légendes
Ces fables du désert où la liberté éclôt
Sur le sable nu et l'aridité des dunes

mardi 9 décembre 2014

Poèmes du Minuscule et de l'Insignifiance (54)

Une intensité faible et  disséminée,
Une compacité divisée,
Répartie, émiettée
Les poussières comme système totalitaire
Chacune de ses unités
Des meutes,
Des hordes serait plus juste.

Foules hésitantes ou pellicule du temps
Protestation contre l’unité
Mais aussi négation du stable
Et de l’instable,
L’oscillation et l’inertie
S’aiment en elles
Pour enfanter un destin.

Avec les poussières
On ne sait jamais
Combinaisons subtiles
D’indécisions temporaires
Et d’immobilités transitoires
Nomades sceptiques
Elles courtisent l’abstention.

Rien ne les empêche
Imperceptibilités omniprésentes
Sceptiques et résistantes à l’action
Elles sont l’âme des choses
Comme marées du monde incessant
Elles viennent et  reviennent.


Particules entêtées et obtuses
Elles persistent et insistent
Continuellement asservies
Elles ne dépendent cependant
Ni du temps,
Ni des âges,
Ni des circonstances.

Résidu des choses
Choses des choses
Legs de la terre
Et legs fait aussi  à la terre
Leur devenir courbe
Possède la sagesse idéale
Des systèmes clos.

Ombre du Monde - This is not a love song (3)


                                         

Une question cruciale !
Évidemment, les choses n’en restèrent pas là. En effet, le bonheur simple d’être ensemble, de boire, de manger ou de baiser, ne peut suffire à la puissance d’un sang jeune dont les desseins cachés – et cependant si peu impénétrables – n’annoncent généralement, dans le flot tumultueux qui est le sien, que turbulence, effervescence et à proprement parler  remue-ménage. Comme chacun sait, le calme apaisant de la surface ne laisse jamais rien présager des courants profonds qui la secoueront bientôt et il est banal de souligner qu’habituellement la jeunesse est ignorante de la force qui l’anime. Ils vécurent  deux ans amants passionnés, jeune couple sympathique à tous, avide de vie et sans arrière-pensée.
C’est ainsi qu’arriva un certain jour et, avec lui, cette longue minute à laquelle peu ont échappé. 
C’était à la fin d’une chaude et longue journée d’été. Ils étaient heureux et le train qui les transportait fonçait dans la nuit proche. Antoine et Chloé se tenaient la main, silencieux, avec cet air un peu stupide et égaré des jeunes amants dont la passion a épuisé les corps et dépeuplé les âmes. Le compartiment était presque vide ; seuls, quelques étudiants fatigués traînaient ça et là, les oreilles vissées sur leur MP 3. Les lampes venaient de s’allumer alors qu’à l’ouest, rougeoyait la fournaise du jour qui se consumait. La journée avait été belle. Ils étaient allés faire un tour à la campagne. Dehors, un paysage rose, pourpre et violet défilait rapidement. Ils aimaient prendre le train, surtout cette ligne qui longeait pendant des dizaines de kilomètres un fleuve large et sauvage, au fond d’une longue vallée peu peuplée.                                                                                                                   
Chloé se tourna doucement vers son ami ; elle aimait l’observer à son insu, l’épier presque, c’était une manière de voir  ce qui restait encore en lui d’inconnu. Elle examinait ses petits gestes, les impressions fugaces qui lui échappaient et traversaient son visage, cherchait dans les détails de sa physionomie des traits encore inaperçus. Son cœur se serra et la gorge nouée, elle se mit à lui parler, la voix pleine d’hésitations inquiètes. Aussi, craintive, elle osa : aimerait-il vivre à la campagne ? Elle aimerait tant (« Tu aimerais ? Moi, ça me plairait bien ! »). Et de continuer. Oui, elle savait, il y avait les amis, les petites habitudes, tous les avantages qu’une ville moyenne peut offrir à la jeunesse (« Oui, je sais...Les amis...L’éloignement... ») ...mais voyait-il le bonheur qu’il y aurait à trouver une belle maison, à eux...qu’ils aménageraient...Ensemble... (« Pour nous deux... »)Elle se rapprocha de lui et, plus bas encore, dans un chuchotement à peine articulé... et puis ne faudra-t-il pas un endroit paisible, un espace suffisamment grand...et dans un souffle...de la liberté et du grand air...pour élever...nos enfants... (« ...nos enfants... ») . Et dans cette phrase, il n’y avait pas seulement « enfant », mais aussi cette écrasante et déroutante honnêteté du « nos ».                                                                   
Et alors, lui,  Antoine, dont la voix involontairement lourde, basse, avait du mal à masquer l’ appréhension brutale et vertigineuse habituellement éprouvée aux tournants décisifs, Antoine, donc, se surprend  à prononcer des paroles, comme si un autre les proférait à sa place, dans une situation devenue tout à coup étrange parce qu’ elle semblait ne pas le  concerner, parce qu’il  se sentait  simple spectateur, extérieur, étranger, à ce qu’il proférait, comme si une chimère maligne animait ses lèvres en faisant courir sur elles des pensées dont il ne comprenait pas le sens, comme l’écho contrefait et factice d’une voix qui ne lui appartenait plus. 
Alors, lui,  Antoine, la respiration difficile, la langue pâteuse, répondit, après un long silence, d’une voix dont la ferme assurance ne masquait qu’effroi et panique Une maison... ? Des enfants... ? ...Il y a longtemps qu’il savait...qu’il avait compris...depuis le premier jour, croyait-il...Des enfants...Bien sûr, des enfants... (« Bien sûr, des enfants. ») Le cœur battant, l’angoisse sourde, il  se détourna un moment d’elle et plongea son regard sur la rive opposée où l’on voyait des gens s’installer aux terrasses de leurs maisons isolées sur le flanc des collines forestières...Des familles, avec un papa et une maman, des oncles et des tantes, des parrains, des marraines, des cousins - cousines, avec des rituels, des habitudes et des placards qui en formaient l’esprit, des anniversaires et puis des inquiétudes noires, du temps qui file dans le calendrier des enfances...Seigneur !! Quitter définitivement son enfance à soi pour accueillir, l’autre, la vraie, la seule, l’enfance de l’enfant. Cet étranger dans la vie qui mange la vie.                             
Le front appuyé sur la vitre du compartiment, le regard un peu perdu, transpirant, il se dit brusquement que cela était bien, devait être bien. («  C’est bien. »). Il aimait tant Chloé («  Je l’aime tant »). Il se retourna vers elle, elle dont l’inquiétude n’avait pas quitté un seul instant son visage fuyant : oui il savait, depuis le premier jour, depuis la première nuit qu’ils avaient passée ensemble...Il ne s’était pas enfui (« Oui, depuis la première nuit, Chloé, la première nuit »). Il avait implicitement accepté le fatal, l’inéluctable dans une certitude coite...Des enfants, bien sûr, (« Tu me donneras de beaux enfants. »). Sa voix s’étranglait enfin, trahissant un trouble, un bouleversement qui touchait  Chloé, émue, attendrie  par l’effet de cette faiblesse que certaines femmes aiment tant chez les hommes parce qu’elle ajoute à la virilité brute une vulnérabilité suffisante pour se rendre à merci, dans une feinte et orchestrée capitulation  qui, seule, leur permet un accès élégant à l’âpre et crue vérité masculine.

Ils s’embrassèrent sous le regard désabusé et maussade d’un contrôleur qui passait par là.

Une voix annonça l’imminente entrée en gare. Les banlieues avaient maintenant succédé aux paysages chauds de la nature. Ils regardèrent les étudiants se lever et s’éloigner vers les portes en traînant la savate. Alors elle se tourna vers lui et serra son visage contre le sien. Elle l’étreignit et tous deux regardèrent leurs reflets instables et sautillants dans la vitre du compartiment, avec l’ivresse naïve de ceux qui se sentent compris de part en part, translucides. Cette vie était la leur, une vie plus vraie, plus consistante, plus réelle que jamais. Et le train qui fonçait dans la nuit proche  paraissait à Antoine l’analogue de son avenir ; de muettes paroles bondissaient gaiement  dans son cœur éclaté et la paix puissante, solide que l’assurance d’un destin à tracer ne peut manquer de répandre emplissait une âme maintenant trop grosse pour la conscience qu’il pouvait en avoir... Chloé regardait droit devant elle, apaisée, sentant le temps s’écouler, non  le temps ennemi, non  le temps de la corruption, mais le temps ami de la composition, visible et joyeux comme une force positive qui ne tendait à rien d’autre qu’à se déployer jusqu’aux bornes dernières de son territoire.                                                                                                                                                                                                         
Arrivés à destination, ils descendirent sur le quai, plus certains que jamais de la voie qui, désormais, serait la leur.

samedi 6 décembre 2014

Ombre du monde "chapitre" 4

Direction Saint Heu !!!

C’était quelques semaines après leur mariage qu’ils avaient enfin pu prendre possession d’une jolie maison sise dans un petit village pittoresque, Saint-Heu, au fond de la vieille vallée de l’Astourvelle, un peu au sud de Templenoys, dans l’arrière-pays Morève, au pied même du plateau de Chantedoux.  C’était une petite bourgade de quelques dizaines d'habitants, traversée dans toute sa longueur par une route  à deux bandes. Pendant des siècles, il ne se passa jamais rien à Saint Heu : nulle personnalité d’une quelconque importance n’avait eu l’idée d’y bivouaquer ou même seulement d’y passer ; nul penseur, nul inventeur, nul bienfaiteur de l’humanité n’y était né, n’ y avait même logé, ne fût-ce qu’une nuit, n’y avait eu ne fût-ce qu’une maîtresse, même laide, même manchote ; nul artiste, nul horrible assassin  n’y avait commis le moindre forfait ou n’y avait été exécuté ; l’absence totale de tous monuments commémoratifs indiquait à l’envi cette carence de grandeur : nulle part on ne pouvait trouver de statues équestres, ou d’écrivain déroulant ses parchemins de pierre, ou encore de navigateur observant l’ouest de sa longue-vue ! Ce défaut d’éminences attestait à suffisance de cet incognito historique au creux duquel le village somnolait tranquille dans l'ignorance du monde. St Heu avait été voué à la gloire obscure de la terre pesante et du lourd sommeil.                                                                                                            
L’existence à peine soupçonnée, sans événement majeur,  le moindre incident s’y répandait rapidement : un souffle infime, la kermesse annuelle, et son inévitable course cycliste, le marché mensuel, une discussion un peu plus vive que d’habitude au cours d’ un match de football suffisaient pour  étonner et exciter un moment les esprits ; chacun était alors réconforté de sentir germer en lui le frémissement d’une idée, l’ébauche vague d’une passion : les soirées se terminaient alors un peu plus tard que d’habitude, dans des conversations animées où l’on s’affrontait en de tudesques  plaidoiries dont les grossiers raisonnements  manifestaient au plus d’obscures  et mesquines chicanes. Cependant, bientôt, tout retombait  dans l’ordre et le mutisme social reprenait le dessus jusqu’à ce qu’un prochain "événement" mît encore à fleur de peau la ténébreuse épaisseur de ces êtres compacts. Bref, si quelque érudit, désabusé par la vie et capable de s’amuser d’un rien, avait désiré en faire l’histoire, la mémoire de Saint Heu eut tenu toute entière dans  la chronique d’un silence qui s’étirait languissamment depuis des siècles, annales sans intérêt et sans lecteur d’un pays qui ne mourait pas parce qu’il ne vivait pas.

On y trouvait une population de petits agriculteurs  pas très riches, ni très malins, qu’une terre difficile et ingrate avaient rendu amers et jaloux,  quelques rentiers qui se contentaient de faire fructifier paresseusement une fortune sans énergie, acquise ailleurs par d’autres personnes, en d’autres temps, et que les hasards des successions avaient fait arriver entre leurs mains ; un café, « Les Sports », qui fermait tôt, vers 20 heures, qui n’ouvrait pas le dimanche, fréquenté par quelques habitués mâles, toujours les mêmes, dont les frustes propos, à moitié couverts par le son d’une télé allumée du matin jusqu’au soir,  se perdaient dans une élocution laborieuse où la sentence tenait si bien lieu de parole qu’y répondre était considéré sinon comme une insulte du moins comme une incivilité notoire dont on se rappellerait...un petit magasin d’alimentation, mal tenu par deux sœurs âgées qui n’en avaient plus pour longtemps et où l’on ne trouvait rien de ce qui rend la cuisine humaine. Il n’y avait pas d’école, pas de médecins ni de pharmacien mais deux vétérinaires surchargés de travail. Si l’on ajoute à cela qu’au-delà de 20 heures, hiver comme été, un officieux couvre-feu confinait chacun chez soi, on comprendra que l’ennui y était aussi féroce que la morale publique rigide.

Cependant, les choses se mirent à changer à la stupéfaction des anciens et à la grande joie des autres. L’histoire, tout à coup, se mit à naître en même temps que Saint Heu commença à intéresser et à émouvoir. En effet, campée non loin des grandes villes (la Capitale ne se trouvait qu’à une petite centaine de kilomètres), certaines personnes, créatives et non-conformistes, y virent le lieu idéal pour une zone résidentielle : la vie, en ville, se détériorait, le tissu urbain s’effilochait, le lien social se dégradait ; c’est pourquoi de nombreuses personnes s’installaient de plus en plus à l’écart du citadin maelstrom. Des prophètes vinrent, remplis de visions, d’oracles clairvoyants, de conceptions abstraites et rentables. Le sens du concept et de l'idée bâtisseuse : de ce ciel mélancolique et accablé, allait bientôt s’abattre un torrent d’or et d’argent, illuminant la grisaille séculaire du village ; instruisant, par ce fait, sa population, ces bons augures  avivaient, dans les couches profondes et immémoriales, des appétits que seule une bêtise archaïque avait pu étouffer pendant aussi longtemps ; en somme, ils l’éveillaient à la conscience moderne par l’exercice d’un sacerdoce aussi acharné que dévoué : on organisa des réunions, des comités, on afficha, envoya, fit du porte à porte, offrit des verres et des ballons. On parla primes, rémunérations, pourcentages, remises, commissions.

Il fallut convaincre. On évoqua les grandes idées générales : le progrès, l’adaptation, la révolution souhaitée et nécessaire des esprits, la rénovation des structures, la liberté, la raison. Il fallut séduire.  On comprit vite : profitant joyeusement des facilités d’un progrès qui n’avait, pendant des siècles, jamais trouvé ni le moindre opposant, ni d’ailleurs le plus minuscule partisan, et jouissant dans le même temps d’une certaine tranquillité (Saint Heu avait la chance de se trouver du bon côté des vents dominants), il était bien normal que les habitants de souche pussent discerner dans cette situation rarissime  les éléments favorables d’un profit immédiat et d’un enrichissement durable et fécond. C’était la campagne sans l’être, et elle se paierait, cette campagne sans être !                                                                                                   

Avant tout, il fallait rompre l’isolement : on expropria dans la joie, ajusta allègrement les plans de secteur, détermina avec ardeur, clarifia avec bonheur : deux grands axes de communication furent rapidement construits. On mit les bouchées doubles : la Voie Rapide du Nord (V.R.N. 001) et la Voie Rapide du Sud (V.R.S. 001) ; désormais, les automobilistes traversaient la bourgade, suivaient pendant quelques kilomètres la route du Milieu pour entamer ensuite l’ascension du Chantedoux et enfin arriver à leur croisement stratégique. Ainsi, progressivement, Saint Heu se boulonna au reste de humanité et cette solidarité fut définitivement chevillée par la trouvaille d’un adjoint du Maire : Saint Heu était ce lieu « Proche du monde. », nouvelle devise communale, adoptée à la satisfaction entière de l'Administration et des Administrés et qui apparut bientôt sur tous les papiers officiels.

mercredi 3 décembre 2014

Ombre du Monde-"Chapitre" 2



           Un couple qui s’aime !

 Ils s’étaient rencontrés lors des grands mouvements estudiantins qui s’étaient dressés  contre la décision officielle de reformer une nouvelle fois le système scolaire. C’était en effet l’époque de la Grande Réforme des grandes réformes. Comme s’il fallait éviter  de suggérer à des populations déjà exténuées - et pour cette raison facilement irritables - l’extraordinaire mais réelle vacance des idées, on passait son temps à corriger, amender, réviser, rénover, redresser, dans une précipitation et une agitation fébrile que l’on s’acharnait à faire passer pour une authentique et objective action politique. Il est vrai que l’état psychique de la société civile était suffisamment sérieux pour nécessiter qu’on  veillât sur elle dans la forme clinique d’un monitoring thérapeutique qui alliait à une libéralisation complète et bienveillante des barbituriques, neuroleptiques et autres délices benzodiazépiniens la diplomatie des Grands Evénements à laquelle participaient les nécessaires transformations sociales déjà ci-dessus mentionnées. Ainsi,  la houle était au frisson aménagé et au sensationnel de proximité. L’aliénation à son comble, la fête planifiée et l’anecdote bouffonne servaient de bouées cardinales au balisage du chenal citoyen. Certains, cependant, goûtaient beaucoup moins les jouissances bonne enfant du mauvais goût et de la vulgarité publique : il y eut des meetings, des réunions, des comités, des rapporteurs, des commissions, des groupes, des sous-groupes, des occupations, des affrontements d’idées à mains nues, des manifestations, où Antoine et Chloé se virent plusieurs fois : chacun reconnaissait chez l’autre ce même sentiment de l’insoutenable qui  assaille et accable l’être libre devant la criante injustice. Ils s’engagèrent par conséquent dans la lutte et cet engagement fut le ferment de leur rencontre.

Antoine était forcément grand et fort ; Chloé, de taille moyenne et évidemment très belle, possédait cette espèce de charme qu’un tempérament ferme produit lorsqu’il s’unit aux pensées généreuses. Ils faisaient partie de ceux qui éprouvent une certaine  grandeur  à s’embrasser sous les barricades...Ainsi ils passèrent des nuits inoubliables, seuls ou avec des amis, à boire, à parler, à chanter et à rire...Ils rentraient ensuite chez l’un ou chez l’autre, dans une petite chambre d’étudiant, et se sautaient alors dessus dans une empoignade charnelle, libérée, impudique et violente, où ils oubliaient enfin le sens de leurs idées et de leur combat.
En quelque sorte, Chloé avait, si on peut dire, déniaisé Antoine, non pas que ce dernier fut encore puceau, non, mais plutôt parce  qu’il avait encore en lui de ces pudeurs d’un autre âge. Avec Chloé, il eut enfin le sentiment  de son sexe car sa peur de ne pas bander, cette  crainte si courante chez le jeune mâle occidental, cette source d’angoisse et d’absence lorsqu’il couchait, cette peur donc avait disparu.

Mais, c’est lorsqu’elle le suça pour la première fois qu’enfin il put opérer ce qu’il désirait par-dessus tout, la perte du monde. Il comprit enfin que ce dernier peut s’abîmer tout en gardant sur lui pleine conscience, pleine vue. La découverte du véritable abandon, la découverte de cet oubli de soi comme condition de la présence absolue et de l’érection facile, c’était bien à ces lèvres qu’il la devait, à cette bouche qui montait et descendait doucement le long de ce qui l’avait, jusqu’à ce jour mémorable (historique), figé, fixé, codé, enregistré sexuellement dans un rôle qu’il n’avait, pour cette raison impérative (Bande ! Bande donc !),  jamais été sûr de tenir.  C’est cette pipe que Chloé lui tira, un jour soir qu’il était passé chez elle un peu égrillard, c’est cette pipe qui lui fit comprendre que pour être un mâle, il faut taire l’idée qu’on est un homme, un être  du genre masculin et qu'on doit...
Cependant, lorsque les troubles s’apaisèrent- la lutte elle-même commençait à devenir un de ces grands événements qui amusent ou qui ennuient plus qu’ils n’effrayent -, les étudiants rentrèrent dans leur amphi. Quant à eux, ils louèrent un loft qu’ils aménagèrent simplement, dans la bohème construite de ceux pour qui la distance marginale ne tient  ni du définitif, ni d’une foi quelconque. C’est ainsi que les critiques virulentes du consumérisme et du marché capitaliste firent progressivement place à certains aménagements idéologiques qui leur permirent d’envisager une vie sociale plus classique, sans devoir à supporter les douloureuses contradictions axiologiques, inhérentes parfois aux tempéraments certes enjoués mais néanmoins oublieux de la plus élémentaire sagesse.
L’indolence et la frivolité commençaient à s’asseoir sur un certain sens de « l’avenir ». Ils s’entourèrent bientôt d’un certain nombre d’objets. Ils avaient 23 ans et débutaient dans leurs professions respectives.