samedi 10 janvier 2015

Ombre du Monde (10)



Des après-midi tranquilles !

Vers 14 heures, Chloé commençait ses visites aux clients. Elle sautait dans sa voiture et s’en allait, la tête pleine de stratégies. Si elle ne débutait pas vraiment dans le métier,  on ne pouvait cependant pas lui supposer assez d’expérience pour qu’il lui fût loisible d’écarter, parmi celles qu’on lui soumettait, toutes les propositions qui ne lui plaisaient guère ; par conséquent, elle devait composer. Cependant, si elle ne devait pas faire la fine bouche,  sa sagacité et son discernement, à la fois dans le travail en lui-même et vis-à-vis des maîtres d’œuvre, lui offraient généralement la possibilité de conclure un marché qui, de prime abord, ne l’intéressait pas. Chloé s’était donnée quelques années pour se faire connaître, elle avait la certitude de son talent et ne doutait aucunement de l’heureuse échéance de sa pratique professionnelle. Elle avait eu les meilleurs professeurs, dans les meilleures écoles, avait accompli avec une grande réussite les stages les plus pointus, mais son atout majeur, c’était cette force inspirée, cette énergique détermination, cette hardiesse volontaire hors de laquelle rien de ce qui est grand ne peut apparaître à la lumière  et être reconnu comme tel aux yeux de tous. Certes, elle avait conscience que sa spécialité n’exigeait pas la gratitude sociale et affective que d’autres domaines, artistiques notamment, pouvait revendiquer, mais elle s’attachait à ce que son habileté technique soit plus qu’un simple gagne-pain : les yeux fixés sur ses objectifs, ses dossiers soigneusement et adroitement préparés,  Chloé se présentait toujours avenante et fraîche, affable et amène, avec une étonnante connaissance du cœur humain qu’une série de séminaire en marketing n’avait fait qu’affiner. Il y avait, dans ses manières d’être, dans sa façon de sourire ou même simplement de serrer la main, quelque chose de parfaitement poli. Même si l’on  ne pouvait honnêtement la réduire à ce simple lustrage, à cette politesse civile qui n’était pas seulement prévenance conventionnelle, elle donnait néanmoins l’impression, à qui ne la connaissait pas intimement, de n’être que légèreté d’esprit, que facilité obligeante, bienveillance courtoise face à laquelle le client le plus acariâtre et l’entrepreneur le moins aimable  ne résistaient guère longtemps tant il apparaissait difficile, non seulement de contrarier sa cohérence argumentative, mais encore de chagriner longtemps une personne aussi attentionnée et soucieuse toujours du point de vue d’autrui. Chloé imposait naturellement la galanterie dans le champ miné des tractations budgétaires et esthétiques. Enfin, c’était le plus souvent le cas. Et il n’y avait cependant là rien d’enjôleur, et encore moins d’aguicheur, non, elle possédait seulement une séduction, un charme qui n’avait rien d’appris, d’attendu, mais qui émanait d’elle comme la réflexion d’un esprit lucide et limpide. Lorsqu’on lui parlait, on n’avait pas seulement le sentiment d’être unique, on se sentait aussi accueilli dans un univers sans arrière-pensées, parfaitement déchiffrable, lisible et net. Et cela, même le plus abruti des patrons à qui elle avait affaire le ressentait, sans jamais, toutefois, être capable de comprendre précisément  la nature de ce qui lui  arrivait.                     
Avec Chloé, on ne voyait jamais rien venir.
A 14 heures 30 ou 15h. 20, selon les jours, Antoine avait achevé son épuisante journée. Il quittait l'établissement, remontait dans son break japonais, posait ses mains sur l'élégant volant gainé de cuir noir (qu'on lui avait livré avec une aiguille et un fil très résistant et qu'il avait ainsi pu placer lui-même), respirait profondément quelques instants avant de démarrer lentement. Sur le chemin du retour, il ressassait les fondements idéologiques dont il avait tant besoin de se souvenir le matin. Non, décidemment, non, la raison et sa théorie d’arguments ne viendraient jamais à bout des préjugés, des errements passionnels parce que ceux-ci, profondément ancrés dans l'esprit humain, en constituaient radicalement le délire aveugle. Il avait lu quelque part le grave soupçon que portaient certains penseurs sur les présupposés de l’Aufklarung : les peuples choisissaient leur servitude et, tous les jours, lorsqu’il parcourait dans l’autre sens le chemin qui le conduisait le matin au fond de la Caverne, tous les jours, il se répétait que, décidemment, c’était Spinoza qui avait raison contre Descartes, et Sade contre Kant ; bien que cette pensée le soulageât un instant et qu’il se sentit moins seul par le fait même d’y réfléchir, elle ne pouvait guère apporter à son mal qu’un antidote temporaire, valable à très court terme. La compagnie des grands esprits, en effet, ne suffit pas pour ôter de la conscience blessée le sentiment d’une détresse profonde, d’une crispation morale d’autant plus qu’un deuil quotidien et répété finit par conduire d’abord au paroxysme surexcité et révolté, ensuite au déchirement solitaire et désolé une âme désormais sans appui : il se sentait sans poids, sans consistance et sans tenue, hors de toute spontanéité, jusqu'à la nausée ; jeté de son habituelle assiette, absent et passif, il fixait la route : devant lui,  les arbres qui la bordaient perdaient progressivement toute espèce de généralité : ce n’étaient plus des chênes ou des hêtres, même plus des arbres, à peine des végétaux, seulement des singularités vivantes, des absolus intensifs, des puissances dynamiques, qui, sortant du langage et des signes, retrouvaient leur nue innocence. Comme lui, il se diluait  petit à petit dans les lignes droites, les virages, les lacets, dans un paysage qui semblait  avoir de moins en moins d’épaisseur et si peu de réalité ; et encore que cette altération du réel  le troublât jusqu’à la ressentir pour lui-même, ce déficit même de la matérialité  intensifiait étrangement sa compacité : l’atmosphère devenait plus dense, plus dure, plus sévère, sa pénétration plus ardue, plus haletante. Un univers réellement en défaut pour une conscience en excès, sans cesse assoiffée, affamée d’intelligibilité, de clarté, de distinction. Un univers naïf dans sa présence pourtant, ininterrompu, sans délimitation, tout en puissance. Un mode d’existence si diaphane, si léger. Non pas un monde trop riche pour la conscience que l’on peut en avoir...non plutôt un esprit insatiable, trop exigeant et intrusif pour un monde  simple comme une poire suspendue à sa branche.  La conscience, quel surplus ! Et comprendre, quelle maladie ! Alors, au milieu de cet univers incertain et impondérable, au milieu de ce monde flou, dilaté, mouvant comme un songe sans image, qui, pour se donner une apparence de tenue reposait sur des compressions formelles et des simulacres universels, l’image de Chloé se cristallisait, la vision de sa femme, de cette femme qui, croyait-il, avait réussi à faire de lui un homme, pas uniquement parce qu’elle lui avait donné le courage d’aimer enfin sa bite pour elle-même (!), de se pervertir en quelque sorte, pas seulement parce que, par elle, il avait compris que l’amour n’est rien sans les corps, que l’amour pouvait, oui, être égoïste, mais surtout parce qu’elle avait réveillé une puissance, une sûreté dont, pendant longtemps, il n’avait jamais eu la révélation. Et cette simple évocation suffisait pour qu’il revienne progressivement dans l’espace humain, celui des mots et des idées où, à nouveau, il retrouvait le fondement solide des noms et la construction possible d’un sens. Ragaillardi, il se raffermissait suffisamment pour éviter d’inoculer au domicile conjugal le marasme lancinant qui commençait à le ronger et dont il évaluait si mal l’étendue, l’attribuant à la fameuse période d’adaptation. (« Tout cela n’est si grave, les choses peuvent changer, vont changer... ») si bien qu’une fois arrivé au seuil de sa demeure, il avait presque totalement repris contenance. Dans l’entrée, il se débarrassait posément de son manteau ou de son veston,  entrait ensuite calmement dans la cuisine,  apercevait bien souvent un morceau de fromage, se rappelait, à ce petit détail, la présence de sa femme. Il souriait à ce petit oubli ménager, elle toujours si méticuleuse, comme s’il devinait dans cette étourderie le souvenir qu’elle avait eu de lui ce midi. Alors, il faisait comme Chloé quelques heures plus tôt, se passait un café noir, s’asseyait et, fumant une cigarette, pensait à elle. Lentement, il se mettait à préparer le repas, et réunissant ce qui tantôt s’était intérieurement dispersé, était heureux à nouveau de la vie qu’il menait. Il n’y avait vraiment rien de bien surprenant à rencontrer un certain nombre de difficultés dans un nouveau travail («  Non, allons, ce n’est pas étonnant »). Simplement, il n’échappait pas à la règle et devait par conséquent s’y faire. Il n’y avait rien d’anormal dans cette situation. Il s’achèterait quelques livres, quelques traités de pédagogie dans lesquels il trouvera peut-être et l’origine de ses ennuis présents et les remédiations idoines. Il s’intéressera à son métier, voilà tout, prendra ses renseignements, demandera de l’aide. Allons, on ne fait pas le monde en un jour. Ainsi, il avait à sa disposition un véritable arsenal de justifications, de demi-excuses, de preuves, de témoignages qui l’exonéraient d’un trop long désagrément ainsi que de la neuve et sourde  angoisse que l’instruction publique, c'est à dire l'instruction judiciaire répandait jour après jour dans l’étoffe même de sa destinée. Cependant, pour si laborieux et pénibles que fussent ses débuts professionnels,  il n’aurait pu, en aucune manière, en alléger les charge émotionnelles s’il s’en était confié à Chloé. Aussi valait-il mieux ne pas s’épuiser et l’épuiser par de superflues plaintes et trouver dans cette discipline du silence, plutôt l’ordinaire de la vie commune qu’une conjoncture remarquable qu’il aurait eu tendance à ramener à lui seul. A ces moments-là, il lui apparaissait que l’adversité, l’aspérité existentielle et l’hostilité évidente du monde extérieur, c'est-à-dire les données immédiates les plus banales, les plus naturelles pour tous, ne manifestaient rien d’autre que l’épreuve de sa liberté même. Il avait alors cette idée apaisante que tout a un coût et que la vaillance, le cran ou le sang-froid que la vie élémentaire demandait, avaient un prix, et que ce prix, il le trouvait dans le fait simple d’agir. Il  prenait alors un couteau et commençait à découper délicatement un oignon. En prenant soin de rester concentré sur chacune de ses couches internes qu’il hachait très finement, et sans même se rendre compte de la trivialité de ses réflexions, il  pensait tantôt que la seule erreur de Sartre fut la tentation qu’il eut  de se justifier, tantôt évoquait  un article sur la résilience qu’il avait lu dans une revue de psychologie américaine, tantôt encore, observant, définitivement serein, les rondelles sulfurées du condiment tomber dans le plat, il convoquait le dévoilement infini de l’Être chez Heidegger et y voyait la condition de toute modernité.

mardi 6 janvier 2015

Textes Pignoufs (2)


                        To Be Two Or Not To Be Two

Alors être deux, c'est être quatre : ce que je crois vivre et ce que je vis réellement et l'autre, ce qu'il croit vivre et ce qu'il vit réellement, Et aussi ce que je crois qu'il vit et ce qu'il vit réellement, ce qu'il croit que je vis et ce que je vis réellement. Par conséquent, en fait, être deux, c'est  être huit . Mais ce n'est pas tout, ce serait trop simple : ce que je ne crois pas qu'il vit et qu'il vit absolument même s'il ne se l'imagine pas et ce que je crois qu'il ne vit pas alors qu'il croit peut-être qu'il le vit même s'il ne le vit pas et que lui, l'autre, là, ce qu'il ne croit pas que je vis et ce qu'il croit que je ne vis pas alors qu'en fait je vis ce qu'il croit que je ne vis pas et ne vis pas ce qu'il croit que je vis tout en vivant ce qu'il ne croit pas que je vis et ce qu'il croit que je ne vis pas alors qu'il croit en fait et naturellement que je ne crois pas à ce qu'il croit que je vis tout en ne croyant pas du tout que je ne crois pas qu'il ne croit pas à ce que je vis et que lui non plus il ne croit pas à ce que je ne crois pas que je vis puisque je vis ce que je ne vis pas et crois à ce que je ne crois pas. Comme lui qui croit que je crois qu'il vit ce qu'il ne vit pas tout en en ne croyant absolument pas qu'il ne croit pas à ce qu'il ne croit pas qu'il ne vit pas; Etre deux, c'est être seize, Trente-deux..C'est pour ça que je disais parfois à ma femme qu'elle s'adressait parfois à un autre lorsqu'elle me disait des trucs et que peut-être, en fait, elle s'adressait réellement à l'être que j'étais ou suis mais que j'ignorais être ou que c'est l'être que j'étais qui refusait de saisir ce qu'il était en se basant sur ce qu'il croyait qu'il n'était pas ou l'être que je croyais n'être pas qui refusait de voir l'être que j'étais réellement tout en refusant de croire qu'il était  l'être qui s'ignorait en déniant la remarque qui visait-pensait-il-sagace- l'être qu'il se savait ne pas être et qu'il était malgré tout. 

Alors être deux, c'est être mille.

Ou dix mille.

dimanche 4 janvier 2015

Poèmes de l'Insignifiance (58)

Женщина является Лучший мужчина

Je recherchais dans ma mémoire
Les yeux sombres d'un ciel oublié
Mais la mémoire part en voyage
Sur des routes sans appel
Où tes jupes relevées
Conservent
Les mots intraduisibles
Qu’elles ont écrits sur mon corps

Or, Les fruits cueillis ne meurent jamais
Et dans ces lacis de rues et de chemins
Dans ces paysages désorientés
Dans ces intérieurs muets
Ces grimaces de fauves
Rien que tes cuisses
Pour me sauver
De moi-même
Un instant.


samedi 3 janvier 2015

Ombre du Monde (9)



Au travail !

Après un dernier signe d’adieu, et alors que, dans son automobile rutilante,  la force Idéelle guidait véritablement un Antoine enflammé et enfiévré sur le théâtre de son ministère, Chloé fermait  la porte (toute l’huisserie avait été finalement modifiée, sauf dans l’ancienne grange où l’on avait percé de larges baies vitrées qui ouvraient l’espace sur l’extérieur), débarrassait la table, rangeait le lave-vaisselle, y mettait un liquide biologique qui évitait les problèmes à la fosse septique, nettoyait elle-même les pièces les plus fragiles, les remettait avec soin à leur place, donnait ensuite un coup de balai, essuyait l’évier de pierre, la table, le plan de travail ; elle remontait enfin s’habiller, choisissait avec attention et exactitude ce dont elle avait envie de se vêtir, redescendait au salon où elle s’étendait un moment sur le sofa indien, prenait sur la table basse  un magazine de décoration qui y traînait souvent et qu’elle parcourait superficiellement pour se mettre en train avant de gagner, dans une dépendance attenante au corps du logis son petit bureau ; elle s’installait alors devant son ordinateur, allumait une cigarette, relevait ses mails, faisait le tour des nouvelles du jour et seulement alors commençait à examiner ses derniers projets, revoyait les cahiers de charge qui lui étaient revenus, reconsidérait  les clauses de certains contrats et réétudiait les demandes ou les offres nouvelles de clients récalcitrants, difficiles, généralement d’humeur morose, dont les irritations parfois puériles et mesquines, si elles l’agaçaient régulièrement, n’étaient cependant pas de nature à la contrarier très longtemps : il y avait en elle un noyau lisse et ferme, à un tel point étanche aux impressions tristes que ces dernières ne trouvaient nulle terre favorable pour y imprimer leurs empreintes et y incruster leurs venins. Elles demeuraient, pour ainsi dire, à la périphérie, au bord de son être ; sans la gravité des solides, volatiles et gazeux, l’évaporation était leur sort. Non qu’elle ne ressentît jamais rien, qu’elle fût indifférente à tout, mais, au contraire, quelque affectée qu’elle fût, une émotion plus forte que les autres finissait toujours par l’emporter : c’était cette emprise, ce contrôle, ce flegme qui mettait le trouble à distance en lui donnant le temps d’y répondre de manière appropriée. Elle savait toujours ce qu’elle voulait, et l’affirmait sans le moindre doute. En ce sens, Chloé pouvait être une redoutable négociatrice, d’autant plus impitoyable que ses argumentaires ne faisaient fond sur aucune animosité, aucun ressentiment.
Quand elle donnait son premier coup de téléphone, il était 9 heures 30 ( un magnifique Radio réveil, de couleur métallisée, avec projecteur radio piloté ZZV452SQ et affichage de la température extérieure ainsi qu'un réajustement régulier de l'heure par satellite géostationnaire -sans oublier le décalage heure GMT- une merveille qu'elle avait eu un peu de difficultés à se procurer mais dont l'inoubliable efficacité effaçait les inquiétudes et les petits tracas qui avaient présidé à son acquisition)

A cette heure-là,  après avoir patienté nerveusement quelques temps dans la salle des professeurs, après avoir absorbé rapidement quelques cafés froids et senti quelques coliques abdominales, Antoine, loin des formes intellectuelles et abstraites, se dirigeait, inquiet, vers son local, le 36 B. Tech. / 1A (dont les couloirs avaient été récemment repeints - vert pistache- grâce à l'intervention de l'Amicale et - faut-il le préciser -après un nombre incalculable de réunions où la convivialité côtoyait les rancoeurs les plus enracinées dans des coeurs qui, pourtant, ne désiraient tous que le Bien Commun), et montait les deux étages qui l’en séparaient ; le ventre crispé, il se trompait dans des corridors qu’il ne connaissait pas encore bien, demandait souvent son chemin  à un membre du personnel ouvrier, généralement de mauvaise humeur, tentait de se calmer à l’approche de sa classe, réajustait son veston et sa cravate, avait une dernière appréhension, dès lors vérifiait rapidement s’il ne s’était pas trompé dans ses notes de cours, deux fois, trois fois, s’arrêtait un moment face à la porte de la classe, respirait un coup, ouvrait, regardait les bancs encore vides, se dirigeait vers son pupitre, y déposait les leçons qu’il avait préparé la veille et  qu’il disposait en ordre logique, jouait avec une craie qu’il cassait la plupart du temps, involontairement, attendait anxieusement, en jetant des regard fréquents et soucieux sur sa montre...attendait, attendait, mortifié, le sinistre et strident hurlement de la sonnerie... Peu après, montait invariablement des entrelacs des couloirs  une rumeur, vague d’abord, gonflante ensuite, grondante, pour finir, un mélange bruyant de bousculades imbéciles, de querelles insignifiantes et stupides, de criailleries incohérentes, qui, de crescendos en crescendos, se grossissait d’elle-même,  pour composer, à quelques mètres du local qu’il occupait, la sonnante, sonore et agressive fanfare qui saluait son contestable et dérisoire magistère.Les élèves s’engouffraient alors dans la classe, le laissant pantois, désarmé, d’autant plus solitaire que, d’un coup, tout ce qu’il avait préparé la veille, ses schémas didactiques, ses stratégies et ses planifications, ses exercices en classe et ses travaux à domicile, l’intégration parfois forcée d’un programme que tous avait du mal à suivre, que certains d’ailleurs ne suivaient pas, tout cela, se mêlait dans son cerveau : les lignes majeures de leçons âprement construites, leurs logiques internes, se brouillaient et lui échappaient irrévocablement si bien qu’il ne  ressentait plus que cette béance informulable, ce vide soutenu que manifeste toujours un corps à la torture par les symptômes les plus évidents : sudations abondantes, bouche sèche, jambes chancelantes, bégayement régulier. Il était là, debout, sa leçon tremblant entre ses mains, devant des élèves sans pitié, hargneux et crétins, abandonné, nu face aux autres et à lui-même, avec au moins la conscience lucide d’un grand gâchis et l’angoisse claire de l’heure qui ne passe pas.  A ce moment-là, il avait l’impression que les Lumières n’éclairaient qu’elles-mêmes, qu’il en était séparé définitivement, isolé pour toujours, comme tout un chacun d’ailleurs, dans la partie de lui-même la plus opaque, la plus silencieuse et la moins audible.

Les coups de téléphone se succédaient jusqu’à midi, entrecoupés de prises de note, sans cesse modifiées, raturées. Aux  rectifications  et aux ajustements correspondaient de nouveaux coup de fil qui entraînaient, à leur tour, des permutations ou des annulations de rendez-vous, des développements différents de ceux initialement prévus, des relectures de dossiers , parfois des remerciements, parfois les doléances obstinées de clients obtus. Mais Chloé savait  tantôt céder ce qu’il fallait quand il le fallait, tantôt rester ferme sur le choix de ses orientations. Ne voulant, en aucun cas, exécuter un programme imposé, elle eut, en effet, préféré relever de branlantes masures à bâtir des palaces ottomans si ceux-ci dussent être construits contre son instinct. Cependant, en général,  rien n’empêchait la marche résolue de Chloé qui triomphait bien souvent des clients et des fournisseurs les plus récalcitrants ou les plus machistes.  A midi, elle repoussait sa chaise, observait d’un œil vide son pc qu’elle fermait, se levait, rangeait, classait les derniers dossiers, préparait les plus litigieux pour le soir et quittait la pièce. Elle  retournait se mitonner quelque chose, mangeait sur le pouce, debout devant son plan de travail, grignotait un morceau de fromage ou de charcuterie qu’elle agrémentait d’une petite salade habituellement accompagnée de petites tomates noires (quand elle pouvait en trouver). C’était un moment unique, bien à elle, que celui où, dans l’immobile quiétude de sa cuisine, elle méditait à loisir sur les petites et grandes misères de l’existence, sur les conduites et les attitudes apparemment si dissemblables des personnes que son métier l’amenait à côtoyer, si bien que rien au monde ne l’eût empêchée de se réserver, dans des journées tant remplies, cet opportun et vital interstice. C’est pourquoi il s’en fallait parfois de peu pour qu’elle prolongeât cette pause et continuât sa réflexion sur l’heureuse histoire qu’elle et Antoine construisait jour après jour ; alors, à cette seule évocation, un sourire  cajoleur se déployait et éclairait un visage déjà si  rayonnant, si prévenant qu’il semblait que la source claire  dont il émanait ne pût jamais se tarir. Antoine était cette source, bien plus, il était à la fois la source et l’océan dans lequel elle se jetait, bondissante et souple.

A midi, l’école dégorgeait de tous les couloirs, de tous les niveaux, du quatrième au sous-sol, par les portes secondaires ou principales, dans un tintamarre de cris joyeux, de vains appels au silence et au calme, dans ces hilares convulsions et ces émois anxieux que provoque la fiévreuse et fébrile espérance de la libération. Antoine pénétrait à nouveau dans la salle des professeurs et, à cette heure particulière, elle n’avait rien de drôle. Les collègues affluaient de partout, les uns agités par leur matinée, bavards et scandalisés, d’autres plus calmes, plus désabusés ou plus aigris, d’autres encore exceptionnellement enthousiastes et véhéments ; tous, cependant, étaient heureux d’en avoir enfin fini pour un moment. Quelques-uns discutaient horaires mal faits, conseils de classe inutiles, conseils de discipline trop rares, voyages extrascolaires trop coûteux, formations obligatoires astreignantes. Quelques autres se racontaient la dernière directive ministérielle comme d’une dernière blague et, ricanant, certainement à juste titre, de l’inanité définitive de leurs supérieurs hiérarchiques, se plaignaient amèrement du manque d’encadrement et de soutien que leurs projets rencontraient. Certains envisageaient avec bonheur leur prochaine retraite et discutaient de tout cela  avec un représentant syndical qui leur fournissait force chiffres, force textes légaux, force détails insoupçonnés. Il y avait des apartés, des groupes, des clans, des solitaires, des ronchonneurs, des contestataires, des frustrés, des inséparables, des messagers des pouvoirs locaux, des larbins, des humoristes, des femmes enceintes, des fumeurs de pipes et une directrice.   Mais, bientôt, l’allègre compagnie s’en allait, peu à peu, par petits paquets identifiables, vers le restaurant scolaire, vers l’estaminet d’en face - Le Student, toujours plein à cette heure-là -  ou encore vers les aires de stationnement attenant à l’établissement. Alors Antoine les regardait partir, restait seul, parfois avec l’un ou l’autre avec lequel il échangeait habituellement des propos si insignifiants et si peu liés que la conversation ne tardait pas à s’éteindre. Le silence retombait et il repassait le fil de sa matinée ; c’était une trêve, un armistice plutôt, tant le combat pour le triomphe des Lumières  lui paraissait plus ardu qu’il ne lui avait préalablement  semblé. Il se remémorait ce que tel élève lui avait dit, la façon maladroite dont il avait réagi, le chahut auquel il avait dû faire face, la raillerie implicite de l’un  et le sarcasme évident d’un autre, qu’il avait feint d’ailleurs de ne pas comprendre, de ne pas entendre même, de façon ainsi à lui refuser tout accès à l’existence, ce qui, par ailleurs, n’échappant à personne, produisait toujours le contraire de l’effet désiré. Il sentait alors, mais trop tard, l’erreur fatale qu’il venait de commettre : désormais faible, fragile et vulnérable aux vingt paires d’yeux qui l’observaient, la marche arrière impossible, il se savait exposer et comme à découvert, adossé au tableau, sans autre secours qu’une gesticulation insensée, des mouvements interrompus et mal assurés, des hésitations funestes. En effet, ce qu’il maudissait le plus dans son attitude présente, c’était son cruel manque d’autorité, son impotence, sa lâcheté et, jour après jour, à cet arrêt légal de midi, la lame du mécontentement de soi enfonçait toujours davantage sa pointe vénéneuse dans un esprit dont la souffrance ne trouvait à s’épancher que dans un soliloque silencieux. 
Le confrère, à l’autre côté de la table, compulsait sa calculette, faisait ses moyennes et comptait les jours qui le séparait des prochains congés.


mercredi 31 décembre 2014

Ombre du Monde (8)

Des matins qui chantent !!

La vie put  reprendre ses aises et les cérémonials inévitables, dont, peu ou prou, chacun a sa part, s’établirent graduellement, un peu malgré eux, et pourvurent leur vie sociale d’une distribution pour ainsi dire cultuelle des  heures et des jours. Antoine, qui venait d’être engagé dans un collège, à une vingtaine de kilomètres, se levait toujours à 6 h.30, passait à la salle de bain où il prenait une douche tiède, se rasait, descendait ensuite à la cuisine en évitant les  marches qui craquaient (ils avaient décidé de garder le vieil escalier parce qu'il était typique du pays Morève, Chloé s’était renseignée). Il ne manquait jamais d’ y prendre chaque jour  un café bien noir, bien « serré », un café italien, de marque reconnue, qu’il buvait lentement, gorgée après gorgée, puis commençait à préparer le petit déjeuner : il posait généralement sur un plateau trois sortes de céréales, deux bols, ajoutait des confitures (surtout de coing ou de fraise/lavande...), un jus d’orange / pamplemousse  ou kiwi / mangue (Il utilisait un nouveau presse-agrume électrique modèle AZ-8, de marque slovène, avec système au verre - un bec verseur -  et surtout un système anti-goutte) ; il attendait ensuite que le café fut prêt et n’oubliait jamais de parachever son travail en plaçant, près du petit pot à lait, soit une petite fleur soit un mot charmant. Ensuite, il se rendait doucement dans leur chambre, appelait Chloé d’une voix douce- car il la savait éveillée – voyait d’abord s’étendre deux bras minces et blancs, puis apparaitre, de sous la couette, quelques secondes après, un beau front volontaire, de longs cheveux noirs en bataille, des yeux anguleux et ensommeillés, jusqu’ici enfouis sous le douillet duvet d’où sa femme ne tardait pas à s’extirper ; câline et souriante, elle tendait ses bras minces et exquis vers Antoine et lui s’y élançait alors, empressé de sentir contre lui la tiédeur sucrée de son corps encore endormi.
Elle passait à son tour à la salle de bain, puis, se dirigeait prestement vers la cuisine où il l’attendait. Et chaque jour, l’émerveillement se renouvelait, invariablement. Ils déjeunaient paisiblement, commençaient par échanger quelques propos insignifiants et utilitaires, goûtaient une fois encore au plaisir d’avoir atteint le terme de leur dessein, se le répétaient sans ennui, puis, rassasiés de ce petit bonheur matinal, déroulaient le  programme de la journée. Ensuite, Antoine l’embrassait amoureusement avant de se rendre à son école, sortait, entrait dans sa voiture rouge, de marque américaine à quatre portières, verrouillage central  et parking assisté (exactement le  Parking Intelligent Assist ou IPAS) et  parquée justement en face de chez eux mais de l’autre côté de la route, klaxonnait deux fois, attendait. Après un moment, toujours en peignoir, il la voyait alors entrouvrir la porte et lui envoyer des « baisers volants » auxquels il répondait toujours avec beaucoup d’assiduité. Il enclenchait la première souplement  et, ravi, heureux,  conscient d’être indubitablement favorisé par un sort beaucoup plus chiche avec d’autres,    s’en allait enfin à la rencontre de son nouvel emploi avec des objectifs pédagogiques, des compétences transversales plein la tête, avec l’idée essentielle d’une mission à réaliser...
C’est ainsi que tous les matins, au moment du départ, il se remémorait les leçons d’un vieux professeur de philosophie morale qu’il avait eu dans son adolescence et qui n’avait pas manqué de lui apprendre les lignes directrices des Lumières, cette idée d’une nature humaine indéfiniment perfectible par les grâces de l’éducation, de la connaissance et du savoir. Il  avait été profondément marqué par cette culture de la Majorité, cette foi, non en une transcendance inatteignable, mais cette foi simple en l’homme, et, malgré que le hasard fut pour beaucoup dans le choix de sa profession, il sentait, à travers les époques, la puissance formatrice de l’Idée qu’il avait maintenant à actualiser concrètement en l’incarnant proprement, professionnellement. Ah!

samedi 27 décembre 2014

Chemins de la ville basse (16)


...Mon âme et moi couchés entre entre saletés et poutres acier fer métal par dessus la ville où nos yeux aspiraient le ciel brun des cheminées de fer et les voitures au loin qui traversaient les vies en ruines dans la grande industrie de la mort propre cimetières des vivants avec sous leur pied le gaz comme un serpent venimeux qui dort enroulé dans la roche...

...Et des galeries à ciel ouvert le reste tout le reste des galeries à ciel verrouillé les grandes mines solitaires sous le soleil carbure et magnésium à 45° puis l'eau qui s'évapore dans l'instant sur les peaux tendues, la peau et les gestes suspendus dans les tailles étroites à piocher son propre enfer là où poussent et éclatent des bulbes aux fleurs de pus et de gloire...

...Culottes courtes aux avenirs de coulée continue de lave et d'huiles aux fumées d'ammoniaque qui nouent dans le coeur la machinerie des démons et des succubes qui dévorent les sexes et les déchiquètent quand la pluie quand le soleil quand la poussière de la sécheresse quand la nuit la nuit éternelle surtout le jour la nuit dans le soleil de midi tous les jours cette nuit cette ombre de glace au coeur de la fournaise du soleil froid...

...A l'âme morte un soleil à l'âme vendue une marée de plaies sulfureuses aux vapeurs de chairs et de carbone et que demander à moi et à mon âme couchés entre saleté et poutres acier fer métal, mon âme ton âme mon double mort enchâssée dans les poutres grises et métalliques au bord des rivières de peaux où se boivent des caillots rempli d'urine bénie...

...Et les bulbes de gloire et de pus qui dansent devant les yeux sous les guinguettes des fantômes qui pensent vivre et de vivants qui savent qu'ils sont morts trop de boulons, trop d'écrous pour mon âme trop de cages d'ascenseur de herses piquantes de lames aiguisées de crocs empoisonnés de seringues cassées dans les veines  trop de sang dans le vent trop de chair dans les couvents où dorment les chiens du travail...

...Mon âme et moi mangions des frites-mayonnaises au bord des routes vides où courent les araignées ivres de vitesse dans la brume jaune et bleutée du strontium et du manganèse respirée à plein poumon comme une brèche dans la syntaxe, comme une brutalité dans la grammaire la pensée à nu la pensée blessée au bord de ces chemins dentés de molaires et de quotidiens,  familiarités hypnotiques et grouillantes de pustules xénophobes et ...

...Et toujours l'enfer au-dessus des métropoles où poussent les bulbes aux fleurs de gloire et de pus au-dessus de la tête de ces enfants qu'ils sanctifient et qu'ils nomment Richard Tony Dimitri et les caveaux qu'ils ne manquent pas de leur bâtir dans le dos, caveaux au fond de leur gorge brûlante, ces bulbes de la souffrance climatisée et griffue et l'âme entre les amygdales ...allez sur les grandes routes, allez sur les vastes avenues du simulacre, courrez-y, plongez-y, vivez dans la perte et le renoncement mes frères dans le travail de l'immondice à bouffer des cités de merde et merci merci merci...

....Mon âme et moi mangions des frites-mayonnaises dans les bordels de la mort où j'avais pendu ma peau entre les seins d'une putain en dessus des bulbes de gloire et de pus et mon âme dansait au plafond pendant qu'elle me suçait et disait l'amour l'amour dans les bordels au bord des grandes routes où dorment les sauvages de sang de chair de métal dans un entrelacement de poutrelles d'acier qui blessent la blessure même la blessure l'inoxydable blessure sur laquelle grandissent les bêtes dangereuses, les bêtes mortelles, les bêtes polies...

...Au bord des autoroutes qui mènent aux grands bordels de la vie
illuminées des néons de la joie borgne et insensible, traçant des lignes vertigineuses de lumière comme un squelette de silicone sur lequel nous courrons et mourrons dans les eaux sales et tuberculeuses avec Dieu  sorti du monde et qui pose maintenant son ciel dans les détritus et les bactéries bien vernies de l'humanité de
la lumière partout, cette lumière qui occulte et qui noie les étoiles dans un océan de méduses manufacturées...

...Mon âme et moi enchâssés l'un dans l'autre par un filet de douleurs métalliques nous vendions des sandwichs au curare au bord des métropoles où courent des enfants nus vers la bouche géante des grands lacs de lave verte...

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vendredi 26 décembre 2014

Rumeurs des Jours et de la Nuit (57)


J'ai cessé de croire au monde
Alors le silence dans le vent s'est tu
Et les grands soleils de nuit se sont éteints

Pendant que les fleurs agonisaient de leur parfum
Dans les vergers, les arbres portaient des pierres aiguës
Et des becs métalliques perçaient des aubes lasses et violettes.

Les mots se sont effacés de la surface des eaux
Et dans la brise amère  les chapitres se sont envolés
Alors qu'un sable brûlant et mort dévoraient les ultimes épilogues

La prose avait retrouvé sa cage
Dans l'épaisseur et la chair de l'être
Un rayon de nuit éclairait encore
De sa fragile immatérialité
Cette amante du monde
Que des lunes tristes vêtaient
De tuniques aux feuilles impassibles

(Le monde, lui, un fantôme intérieur)














jeudi 25 décembre 2014

Poèmes de l'Insignifiance (57)





J'aimerais offrir des mots secs
Plantés dans des phrases arides
Dénuder mes déserts
Où la bouche est un rempart
Qui s'effraie de lui-même
Et sur la route des minutes claires
Enfin mourir dans ce ciel d'insensibilité
Que tous ces mots emprisonnent
De leur silence inutile.