Il y a des mots qui luttent contre la nuit
Des lettres terroristes qui abattent les ombres
Des murs venimeux qui assaillent les clartés
j'aimerai savoir ce qui vaut
Dans le gris du ciel qui nous fait naitre
Au delà des abîmes où baigne le sens
Des mots et du verbe
Comme un rempart face à ce qui se dit
Une voix enfin où scintille ce qui se peut
Devant ce qui se comprend
Les traces molles du sang
Sur le sable des troupeaux
Je n'ai d'autres pays
Que le Seul
Celui qui dort hors du monde
Dans la lumière invisible
Qui nourrit le visible
L'avenir n'est pas de mes propriétés
Et le présent est la couche où je ne dors pas
Du passé seulement
J'espère naître informe
D'une mort qui est déjà là.
dimanche 8 février 2015
jeudi 5 février 2015
Rumeurs des Jours et de la Nuit (60)
Plaine ! Plaine !
Vaste ombre jetée par les pentes
Et pentes cependant nées de leur creux
Pentes ou plaines on ne sait qui est la mère
On ne sait qui est la fille
La plaine est nue comme l'aurore des jours
La plaine est un trou dans l'infini
Vaste empire où s'endorment les choses
Et que personne ne chante
Et les nuits sur les plaines comme une terre céleste
Qui voilent à elle-même la clarté de la source
Et les nuits qui bercent mollement le silence du temps
Comme une mère triste le corps de son enfant
Les plaines sont des océans de nuit et le soir est leur houle
Le soir sur les plaines où germent les frégates vermeilles
Vaisseaux crépusculaires qui brûlent l'horizon
Lorsque leurs mats embrasent les étoiles
Plaines brûlées plaines obscures plaines nées du vent des aubes
Alors la paix s'enroule à mon âme
Et je tais comme la plaine l'accord secret des soupirs.
Vaste ombre jetée par les pentes
Et pentes cependant nées de leur creux
Pentes ou plaines on ne sait qui est la mère
On ne sait qui est la fille
La plaine est nue comme l'aurore des jours
La plaine est un trou dans l'infini
Vaste empire où s'endorment les choses
Et que personne ne chante
Et les nuits sur les plaines comme une terre céleste
Qui voilent à elle-même la clarté de la source
Et les nuits qui bercent mollement le silence du temps
Comme une mère triste le corps de son enfant
Les plaines sont des océans de nuit et le soir est leur houle
Le soir sur les plaines où germent les frégates vermeilles
Vaisseaux crépusculaires qui brûlent l'horizon
Lorsque leurs mats embrasent les étoiles
Plaines brûlées plaines obscures plaines nées du vent des aubes
Alors la paix s'enroule à mon âme
Et je tais comme la plaine l'accord secret des soupirs.
mercredi 4 février 2015
Rumeurs des Jours et de la Nuit (59)
Cours le vent
Je n'entends pas ton souffle lointain, mon amie, j'ai seulement le vent
Et c'est beaucoup ce vent qui se mêle aux frissons de tes lèvres
Il vient du silence d'avant l'orage et les alouettes glissent
Sous la lente pesanteur de ses chevaux sombres
Le vent a enveloppé de ses doigts souples
La mince tunique de la terre
Le vent a dénudé le monde et s'est dissipé dans tes mots
Comme une grâce tendue vers l'aube ou la nuit
Le vent a caressé les plaines nues et les vallées humides
Et l'inquiétude a grandi de ne pouvoir être le vent qu'il est pourtant
C'est un vent qui ne secoue nul drapeau
Qui ne sait quand il vient
Qui ne sait quand il part
Qui ne sait quand il reste
Dont la source inconnue reste sans mesure et sans image
C'est pourtant le vent qui ouvre le monde
Et que le monde soulève
Sous ses rafales l'abîme des hommes s'est rempli et leurs jours
Se sont envolés comme des étoiles
Le vent où ton souffle s'est mêlé, c'est le vent du monde
Où je vis
Où tu vis.
Je n'entends pas ton souffle lointain, mon amie, j'ai seulement le vent
Et c'est beaucoup ce vent qui se mêle aux frissons de tes lèvres
Il vient du silence d'avant l'orage et les alouettes glissent
Sous la lente pesanteur de ses chevaux sombres
Le vent a enveloppé de ses doigts souples
La mince tunique de la terre
Le vent a dénudé le monde et s'est dissipé dans tes mots
Comme une grâce tendue vers l'aube ou la nuit
Le vent a caressé les plaines nues et les vallées humides
Et l'inquiétude a grandi de ne pouvoir être le vent qu'il est pourtant
C'est un vent qui ne secoue nul drapeau
Qui ne sait quand il vient
Qui ne sait quand il part
Qui ne sait quand il reste
Dont la source inconnue reste sans mesure et sans image
C'est pourtant le vent qui ouvre le monde
Et que le monde soulève
Sous ses rafales l'abîme des hommes s'est rempli et leurs jours
Se sont envolés comme des étoiles
Le vent où ton souffle s'est mêlé, c'est le vent du monde
Où je vis
Où tu vis.
mardi 3 février 2015
Poèmes de l'insignifiance (61)
Des libellules riment avec les lucioles
Dans les forêts humides naissent des pivoines
Et des méduses aux ailes de lys s'élèvent dans les cieux
Pour faire l'amour aux hirondelles qui dansent dans le vent
Et moi qui suis là devant toi, devant vous
Ne vois rien car il y a tant à voir
Ne vis rien car il y a tant en vivre
Ne fais rien car il y a tant à faire
Mais il y a peu à voir et à vivre
Et encore moins à faire
Sinon entre mes bras de misère
Saisir seulement ce qui ne peut se saisir
Des prières qui cherchent les comètes aux lunes de marbres
Des montagnes de chaux où chantent le venin des taipans
Des lagunes bleues qui se glissent entre les jambes de la terre
Des offrandes qui ornent le jour de leurs couchants tristes
Et moi qui suis là devant toi devant vous
Attend la pauvreté extrême
Pour unir un jour peut-être
Nos solitudes sèches.
Dans les forêts humides naissent des pivoines
Et des méduses aux ailes de lys s'élèvent dans les cieux
Pour faire l'amour aux hirondelles qui dansent dans le vent
Et moi qui suis là devant toi, devant vous
Ne vois rien car il y a tant à voir
Ne vis rien car il y a tant en vivre
Ne fais rien car il y a tant à faire
Mais il y a peu à voir et à vivre
Et encore moins à faire
Sinon entre mes bras de misère
Saisir seulement ce qui ne peut se saisir
Des prières qui cherchent les comètes aux lunes de marbres
Des montagnes de chaux où chantent le venin des taipans
Des lagunes bleues qui se glissent entre les jambes de la terre
Des offrandes qui ornent le jour de leurs couchants tristes
Et moi qui suis là devant toi devant vous
Attend la pauvreté extrême
Pour unir un jour peut-être
Nos solitudes sèches.
lundi 2 février 2015
Poèmes de l'Insignifiance (60)
Ce qui se détache des jours
Des éclats de lueurs mortes
Suspendus dans les airs
Et tu marches sans rien soupçonner de l'écorce qui te fixe
Ce qui vient des jours
S'accumulent dans ta nuit
Et l'obscur devient ta lumière
Et tu regardes sans rien soupçonner du bandeau qui t'aveugle
Mais le jour, le point du jour
Vers où tu fais voile
Dans cette traversée que tu n'as pas choisie
Le point du jour jamais tu ne le vois
Et cette clarté qui meurt
Au moment où elle nait
Jamais elle ne te baigne
Les hommes sont des oiseaux de proie
Qui rêvent des jours seulement lorsqu'ils sont partis
Dans la nuit qui est la leur
Où reposent les larmes claires
Des jours qu'ils n'ont pas eus
Pourtant le jour, le point du jour
Vers où tu fais voile
Il danse devant toi
Au plus profond du sombre
Et ces lambeaux qui s'en détachent
Ne s'en détachent que pour toi
Rêveur de nuit
Qui chante avec les hiboux.
Des éclats de lueurs mortes
Suspendus dans les airs
Et tu marches sans rien soupçonner de l'écorce qui te fixe
Ce qui vient des jours
S'accumulent dans ta nuit
Et l'obscur devient ta lumière
Et tu regardes sans rien soupçonner du bandeau qui t'aveugle
Mais le jour, le point du jour
Vers où tu fais voile
Dans cette traversée que tu n'as pas choisie
Le point du jour jamais tu ne le vois
Et cette clarté qui meurt
Au moment où elle nait
Jamais elle ne te baigne
Les hommes sont des oiseaux de proie
Qui rêvent des jours seulement lorsqu'ils sont partis
Dans la nuit qui est la leur
Où reposent les larmes claires
Des jours qu'ils n'ont pas eus
Pourtant le jour, le point du jour
Vers où tu fais voile
Il danse devant toi
Au plus profond du sombre
Et ces lambeaux qui s'en détachent
Ne s'en détachent que pour toi
Rêveur de nuit
Qui chante avec les hiboux.
dimanche 1 février 2015
Rumeurs des Jours et de la nuit (58)
Il y a des rivages où se brouillent les peurs
Petits spectres ricanants aux liquides glacés
Des marées de sable y déposent mollement
Les pétales des jours et les soupirs de l'aube
Mes secrets s'y enfouissent
Comme des perles de silence
Comme un point dans l'azur
Comme une lune tremblante
Dans l'hiver du sang
Dans le creux de mon âme
Ton corps ruisselle de murmures
Où ondulent des vagues de chair
Et cette ombre
Que j'embrasse et étreins.
Petits spectres ricanants aux liquides glacés
Des marées de sable y déposent mollement
Les pétales des jours et les soupirs de l'aube
Mes secrets s'y enfouissent
Comme des perles de silence
Comme un point dans l'azur
Comme une lune tremblante
Dans l'hiver du sang
Dans le creux de mon âme
Ton corps ruisselle de murmures
Où ondulent des vagues de chair
Et cette ombre
Que j'embrasse et étreins.
mercredi 28 janvier 2015
Ombre du Monde (12)
Le week-end, on s’amuse!
Bien souvent, les week-ends étaient consacrés aux visites ou aux réceptions amicales. Réception est un grand mot tant l’ambiance était conviviale : même s’ils étaient attachés à un certain plaisir de la table, à un certain art de recevoir, jamais ils n’auraient sacrifié à une quelconque bienséance guindée le plaisir bon enfant d’être simplement ensemble, entourés de gens appréciés. Ils ne voulaient en aucun cas paraître snobs ou sanglés dans l’ennuyeuse rigueur des convenances polies : s’ils n’hésitaient jamais à offrir de bons vins, souvent du Bordeaux classé (le Saint Julien 1989 était le vin qu’Antoine affectionnait particulièrement), si la table était à la hauteur de leur hospitalière ambition, il n’y avait jamais là la moindre ostentation, et loin, tous deux, des vains étalages, c’était dans la satisfaction, le bien-être que leur procuraient les regards le plus souvent ravis de leurs invités qu’il fallait deviner l’origine et la fin de leur motivation : tous buvaient et mangeaient, sans frein, ce qu’ils avaient pu trouver de meilleur et la conversation, à bâtons rompus, roulait d’un sujet à un autre, de la politique à la littérature, des résultats sportifs aux dernières expositions. C’est lorsqu’une connaissance ou l’autre roulait un joint ou deux ou trois que la soirée prenait une autre tournure, les regards s’allumaient, les propos devenaient plus vagues, l’articulation plus molle ; le bafouillement bredouillait du confus, les langues balbutiaient de l’approximatif, les idées à peine exprimées trébuchaient dans l’oubli, les esprits vacillaient ; et des gestes incohérents et des rires plus sonores, plus stupides, et des paroles à la limite du cri emplissaient l’espace d’un tumulte de sentiments, de passions et d’émotions joyeuses, rythmé par les multiples redondances d’une rengaine au cœur de laquelle le radotage atteignait parfois son comble. Il y avait généralement toujours quelques forcenés de l’extravagance, de l’insensé et de l’irrationnel, et bien qu’Antoine et Chloé ne fussent pas de ceux-là, ils voyaient néanmoins dans le dérèglement original de leurs conduites, une sorte de caprice libre et souverain qui illuminait leurs soirées du halo royal des réjouissances irrégulières. Ils tiraient d’ailleurs un plaisir certain de ces irrévérences qui nourrissaient un sens de l’humour qu’ils se flattaient d’avoir déjanté. On allait au salon, on écoutait de la musique, discutant sans fin des qualités de tel ou tel groupe, de rock ou de jazz, on criait parfois, se chamaillait souvent en faisant semblant de n’être pas d’accord. Souvent, l’aube naissante accueillait les dernières bribes de ces insanes conservations dont les ultimes paroles n’avaient de sérieux que le ton solennel et définitif avec lequel elles étaient prononcées
Fin de partie.
Ainsi donc, voilà ce qu’il en était généralement des positions des corps et des pensées, de leurs déplacements réguliers et des combinaisons de leurs mouvements. Quoique leur vie présentât extérieurement la commune uniformité des systèmes homogènes, absolus, en vertu de laquelle, symétriques et périodiques, les passages qu’ils effectuaient d’un emplacement à un autre possédaient la prédictibilité rassurante de leur localisation, plus profondément, existaient aussi la qualité des lieux et des directions que leurs tendances intimes poussaient à occuper : en effet, leurs inclinations les amenaient à composer des situations qui leur semblaient propres et, même si Antoine éprouvait plus de difficultés professionnelles, le sens qu’il avait de son métier en compensait largement les incommodités. De toute manière, le lieu qu’ils occupaient le plus naturellement et auquel nul autre qu’eux-mêmes ne pût mieux adhérer était celui de leur amour. Ils l’occupaient de la même façon que l’eau s’éprend de l’espace du fleuve dont elle épouse parfaitement le lit et les rives.
jeudi 22 janvier 2015
Pignoufs textuels (3)
Il
y a des matins où je sens l’urgence de faire quelque chose, l’idée qu’on ne
peut rester comme ça, debout ou assis, dans une attitude cabrée, dans un dérangement calibré au volume du réel, dans
le système névrotique de la rengaine et de la récidive. De temps à autre, il est nécessaire de
divertir le quotidien par de l’inhabituel.
Ce
matin, pour ne prendre qu’un exemple, je me suis coupé une jambe.
Rassurez-vous, je ne suis pas idiot, je m’étais bien préparé : après avoir
acheté un couteau à trancher, à lame effilée, bien aiguisée, rigide et épaisse,
de 30 à 35 centimètres, appliqué et tout
à mon œuvre, je me suis d’abord exercé à
découper proprement quelques côtes à l’os, puis un bon gigot de mouton. Avec les conseils d’un professionnel, c’est
un jeu d’enfant de se trancher la jambe, je vous assure : la garde du couteau
bien en main pour éviter tout glissement de la main (et cochonner le travail),
j’enfonçai franchement le taillant dans les chairs. Ne vous moquez pas, ce
n’est pas une opération si aisée car il
faut toujours conserver le même angle d’attaque au risque d’entamer ce qui doit
rester net. Au début, tout cela est fort
mou, et même un peu flasque, un peu gras. Et on se demande comment on a pu
recourir depuis tant de temps à des membres si avachis pour vaquer à nos petites
insanités. Plutôt facile donc et, une fois de plus, on s’étonne de l’habileté qu’on acquière
lorsque l’appétit est là et avec lui, le goût de bien faire.
Le
problème, si on peut véritablement parler de problème, c’est l’os : on
prend alors la feuille et, après quelques préalables ajustements, on frappe sans hésiter pour le fendre là où
il faut. Ensuite, on utilise évidemment une scie à dents très fine et on
y va. La viande a déjà été écartée avec
le trancheur qui a également sectionné les muscles. Ainsi donc, en quelques
minutes, on a sa jambe bien en
main. Je n’ai ni désossé, ni désénervé, ni ficelé : je ne coupe pas
ma jambe pour la vendre, rien ici de vénal, ni de mercantile.
Enfin,
et pour en terminer avec les recommandations techniques, lorsque j’ai bien
nettoyé les plaies, lavé la jambe (la hanche est particulièrement délicate,
c’est une articulation étrange, pleine de subtilités et de tendresse), je la
range dans mon armoire à jambes (je n’utilise plus, vous l’aurez compris, ma
penderie à bras).
Pour
l’amateur que je suis, vraiment, je suis assez fier de ma performance :
propre, sans à-coup, ni découpe hasardeuse. Sans être un boucher professionnel,
je me suis bien débrouillé, je n’ai pas peur de l’affirmer, pour une chose qui
n’est quand même pas à la portée de n’importe qui, même s’il me faut
toutefois concéder que j’ai un peu de
pratique du travail. Je ne voudrais pas passer pour un hâbleur. En effet,
d’habitude, je me coupe un bras. Mais je me suis vite rendu compte que cela ne
servait pas à grand-chose : le monde restait ce qu’il est, avec ses angles
douloureux auxquels, malgré l’ablation, je continuais à me heurter, avec ses pentes glissantes qui
me repoussaient à leur pied comme un Sisyphe manchot.
Sans
compter le mal de chien que j’avais désormais à me saisir des choses, ou à
étreindre des êtres.
Vous
savez, je ne suis pas le seul, on ferait n’importe quoi pour se combiner et
s’accorder sans trop de mal au milieu ambiant. J’en connais que s’ôtent les
mains ! Ainsi, disent-ils, ils ont un bon prétexte pour ne plus marcher la
tête en bas et ils sont socialement couverts, protégés par l’incapacité physique. Ils
obtiennent un certificat d’amputation et touchent une petite rente. Et le tour
est joué ! D’autres encore, plus mous, se taillent le petit doigt :
êtres sans volonté ni puissance, êtres de la demi-mesure, êtres obscurs sur
fond d’êtres obscurs, ils continuent comme si de rien n’était, les mains dans
les poches, avec l’air de fausse désinvolture de ceux qui ne se sont jamais
réellement rien retrancher. A la Police de l’Harmonie, ils disent qu’ils ont
froid, mais ce n’est pas vrai, ils ont peur. C’est tout différent.
Se
couper les mains, ou a forteriori le petit doigt, ne sert de rien pour
l’équilibre général et la droite tenue devant l’incontestable tangible. C’est
même prétentieux, c’est faire l’important.
Car ce qui doit sans cesse guider nos pas, c’est bien évidemment
l’intérêt de la besogne, mais surtout le plaisir que l’on en retire.
Et
puis, une fois tout rangé, scie, couteau, feuille, meule à aiguiser, je m’en
suis allé. Dans la rue, tout a retrouvé
sa stabilité et son amour d’être soi. Les gens que je croise me saluent sans
arrière-pensées, certains même me disent
deux mots, prennent de mes nouvelles, me tapent sur l’épaule. Le monde est gai comme un cube : les
lignes verticales coupent joyeusement les horizontales et forment enfin les
angles droits auxquels j’aspirais tant depuis ma longue vie intra-utérine. Les
obliques ont disparu de ma vie. C’est ce que je voulais. Parfois je vois un
manchot et je me gausse.
Je
suis intégré. Avec vous. Par vous. En
vous.
Qu’on
s’ôte la jambe droite ou la jambe gauche, les rapports spatiaux ont
considérablement évolués et avec eux les relations temporelles et par
conséquent amoureuses. Mes collègues féminines pour qui je tenais habituellement du non-être me regardent avec appétit,
les yeux écarquillés et des bouches immenses dans lesquelles je m’engloutis se
meuvent pour prononcer mon nom.
Elles
ne comprennent pas d’où me viennent mon aisance nouvelle et la puissance
visible de mon étonnante stabilité.
Bref, je me sens enfin bien avec les autres, avec
tous les autres, avec ceux qui me troublaient, m’agaçaient ou que tout
simplement je détestais.
On
a beau dire, on n’estime pas toujours la vraie valeur des choses.
dimanche 18 janvier 2015
Ombre du monde (11)
Ah ! Ces soirées !!
Chloé revenait habituellement vers 18 heures. En effet, où qu’elle se trouvât, elle s’arrangeait toujours pour arrêter ses visites de manière à être toujours à l’heure pour le souper. Elle ne dérogeait jamais à cette règle, quelle que fût la nature de l’affaire en train, et même pour un contrat juteux, il n’était pas question de laisser Antoine manger seul : pour être d’une extrême rigueur dans l’administration journalière de ses tâches, elle n’en éprouvait pas moins le souci de son couple et la ténacité constante qu’elle mettait à l’exécution de ses activités n’aurait pu, en aucun cas, suppléer à l’exigence de le protéger. Aussi rentrait-elle généralement entre 18heures et 19 heures, toujours gaie, toujours chaleureuse, de cette cordialité douce que toute sa personne révélait sans cependant la manifester exagérément, de façon à ce qu’il pût en absorber petit à petit, jour après jour, le rayonnement tendre et l’identifier inconsciemment à un style d’être, à une disposition d’esprit qui n’avait rien d’inhabituel et qui, au contraire, tirait toute sa puissance d’un heureux fond et d’une nature facile. Pour Antoine, Chloé était simple à vivre et naturellement enjouée.
Ni l’un, ni l’autre n’aimait les repas trop lourds ; souvent ils se contentaient de soupe, accompagnée de légumes, plus rarement avec de la viande, quelquefois avec du poisson, et d’un verre ou deux de vin du pays. Ils se racontaient alors leurs journées, s’empêchant d’exagérer les petits agacements et les inévitables irritations qui l’avaient émaillée : si chacun écoutait avec attention les problèmes rencontrés par l’autre, tout cela restait léger et plein d’humour : si, par exemple, Antoine évoquait subrepticement les difficultés rencontrées avec certains de ses élèves, jamais sa relation des faits n’aboutissaient aux complications tourmentées dont il soupçonnait les possibilités au sortir de sa classe ; bien au contraire, il trouvait dans les échanges qu’il avait à ce propos, la mise en perspective suffisante pour s’affranchir définitivement de ces faux pressentiments et allait même jusqu’à surprendre, lorsqu’il racontait à Chloé certaines anecdotes, par la manière dont précisément il les lui narrait, certains aspects qui lui avait échappé et qui l’éclairaient mieux maintenant sur sa situation réelle et le détrompaient sur l’idée première qu’il s’en faisait : non seulement il avait un métier à apprendre, mais, en plus, il se rendait compte que les gaucheries du débutant, les petites anicroches faussaient sa vision et l’empêchait de clarifier en lui tout ce qui, dans ses classes, fonctionnait. Finalement, il ne s’en tirait pas si mal, une fois la réflexion dégagée de la proximité sensible avec son objet. L’amour qui vivait entre eux était de l’espèce de ceux qui refuse de faire porter sur l’autre le poids de ses frustrations, de sa haine ou de son immodéré amour de soi...
Habituellement, rentrant plus tard en semaine, c’était Chloé qui s’occupait de la vaisselle et du rangement, alors qu’Antoine s’occupait des repas. Les week-ends voyaient cette ordonnance s’inverser : un accord tacite distribuait en les équilibrant les tâches ménagères, les courses indispensables, bref toutes les petites corvées, toutes ces grandeurs imperceptibles, si bien que tous les ustensiles ainsi que, plus généralement, tout ce qui relevait de la nécessité biologique semblaient glisser autour d’eux, facilement, dans une orbite régulière et répétitive où ils paraissaient retrouver d’eux-mêmes leurs lieux naturels-les couverts dans le tiroir de gauche, les assiettes dans l’armoire du bas, les casseroles sous l’évier, les viandes dans le congélateur au-dessus à droite, le frigo toujours rempli de produits laitiers, yaourts, fromages et fruits - sans qu’ils ne perçussent, à aucun moment, un quelconque ennui, un quelconque accroc dans le mouvement usuel de ce cosmos familial. Après le souper, si l’un ou l’autre n’avait plus de travail, ce qui était exceptionnel, rarissime même, ils passaient au salon où, sirotant un verre, ils écoutaient parfois de la musique, du jazz, le plus souvent –ils étaient tous deux de fervents admirateurs d’E.C.M. qu’ils appréciaient pour sa très grande rigueur artistique et même pour la sobriété des pochettes ; ils avaient arrêté de s’abonner au Monde Diplomatique qui les déprimait trop et dont ils connaissaient à l’avance la teneur des articles, ce qui ne les empêchait pas, par sympathie, d’acheter occasionnellement un numéro, qu’ils feuilletaient à peine et dont ils remettaient continuellement la lecture à plus tard. Evidemment jamais ils ne dénigraient ce journal qui avaient été, il y a déjà quelques temps, à la base de leur engagement politique et de leur conscience sociale. En ces temps-là, ils aimaient se retrouver avec quelques amis pour commenter sans fin la plupart de ses articles, au cours de réunions nocturnes où d’aucuns s’insurgeaient contre l’époque, dénonçaient le nouvel ordre, où chacun, se hérissant contre l’autre si ce dernier n’était pas d’accord, cherchait l’éloquence démonstrative dans d’impétueuses vociférations et de furieuses criailleries, où les exclamations scandalisées tenaient lieu de vérité et de justice : bouillantes exhortations à se mobiliser, à s’affirmer soi au plus près du réel, dans une rhétorique enflammée de vocations révolutionnaires, de manifestes emportés, de saintes colères et de justes causes. Le Monde Diplomatique accompagna leurs années d’étude, tel un cicérone-éducateur entêté qui rendait enfin intelligible leurs expériences communes et éclaircissait leurs angoisses citoyennes. Cependant, à proportion que l’information ajoutait à leur agitation inquiète les fondements intellectuels qui permettaient d’en éliminer les scories, en même temps elle affaiblissait progressivement les pratiques sociales concomitantes qu’ils avaient rêvé plus radicales : qu’il arrive en effet qu’à la prise de conscience du fait et à la jouissance abstraite qui s’y joint se conjugue la conscience de sa banalité et l’incapacité d’y remédier, alors l’esprit séditieux, déçu et aigri, s’abandonne à sa propre contemplation ou passe à autre chose. Et, pour peu que l’on ait ses aises, on devient réaliste et on récuse l’imposture : dans la mesure où le savoir étendu, de guerre lasse, n’empêche rien, on préfère prendre ses dispositions lorsqu’on le peut. En réalité, ce mensuel ne leur correspondait pas, ils le sentaient bien, mais n’osaient se l’avouer ; ils ne leur parlaient qu’à la surface, pour ainsi dire, dans une représentation de soi qui seyait à leur âge et leur suffisait, et jamais, ils n’auraient accepté les ultimes conséquences de leur fascination : certes, nulle part, ils ne trouvaient si bon aliments à leur fougue et à leur révolte que dans ces longs défilements d’iniquités, de crimes, d’inégalités, de dérèglements, d’illégalités, d’usurpations, d’indignités, mais ils savaient qu’ils ne militeraient jamais dans la durée et que leurs initiatives, l’ inventivité même de certaines de leurs initiatives, n’auraient qu’un temps. Celui des hautes Etudes. Car un désir plus fort, plus sourd, plus discret aussi, les taraudaient en silence...
Ils ne montaient jamais tard, sur le coup de 10 heures et demi, exceptionnellement vers 11 heures. Ils se couchaient enfin. Les années n’avaient pas entamé l’appétit avide qu’ils avaient d’eux-mêmes : comme l’habitude n’avait pas encore remplacé la violence et l’ivresse charnelle des amants par cette ordinaire tendresse qui masque parfois, comme un médiocre pis-aller, la solitude du couple, ils éprouvaient toujours cette même soif, cette même faim, la soif de leurs lèvres, de leurs bouches, la faim de leurs peaux, de leurs sexes. Ainsi, rares étaient les nuits où ces deux corps, instruits par la logique sensible du désir, ne se poursuivaient pas, ne s’étreignaient pas, ne se tourmentaient pas dans cette suave et brutale intelligence des chairs qui bascule les consciences mais qui jamais, cependant, ne les font sombrer définitivement, comme si, par la bête, elles découvraient leur essence dans l’informe sauvagerie de leurs instincts. Antoine la prenait, et alors un souffle chaud l’habitait toute entière, des pieds à la tête, montait de son ventre offert, irradiait dans ses cuisses ouvertes, courait sous sa poitrine et jaillissait entre ses lèvres dans des sons inarticulés, des halètements plaintifs ou des gémissements grossiers, s’adressant moins à Antoine qu’à ce qui, en ce moment, se dérobait au fond d’elle-même, l’individu personnel, la personne « Chloé », dont la perte en même temps que la conservation, l’emportait elle aussi paradoxalement jusqu’à la conscience de l’oubli, jusqu’à l’absence de soi à soi mais toujours dans la pleine présence à l’autre, dans le mutuel passage de l’une à l’autre qui répondait aux mouvements onduleux des corps. Hébétés, perdus dans un abrutissement chaud, liquide et protecteur, déconcertés cependant de la satiété lasse du désir éprouvé, ils s’endormaient, captifs enchantés, éblouis de la torpeur apaisée, de la stupeur léthargique de l’animal épuisé, comme magnétisés par un éblouissement insondable qui, en quelques instants, avaient fait chanceler leur foi en la réalité du monde.
Jamais plus, ils ne seraient seuls. Ils le savaient et cette croyance s’affermissait de jour en jour.
jeudi 15 janvier 2015
Petit Précis de Curiosité Euclidienne (3)
La Loi Fergusson-Willis : Premier Principe
L’esprit de sérieux a des exigences que, même si nous le voulions, nous ne pourrions écarter. Parmi celle-ci, la fondation d’une nouvelle physique est la plus urgente. C’est pourquoi il nous faut jouer sur l’évidence ambiguë, à la fois claire et obscure, afin de laisser chacun d’entre-nous libre d’en envisager les prémisses et ses plus étonnantes conséquences, légères et fluides comme une pensée sans fondement. La difficulté parait dès lors insurmontable : la fondation d’une pensée sans fondement est l’un des pires hiatus que l’on peut imaginer. D’autant que cette fondation émane d’une pensée sans fond, forcément. Nous sommes donc contraints à une rigueur et une cohérence dont l’élaboration doit se passer du tiers-exclus. Que la fondation d’une pensée sans fondement soit dans la nécessité extrême et douloureuse de se passer du principe de contradiction est une tautologie qui sert juste à nous remémorer l’obligation où nous nous trouvons de nous passer de l’ombre chaude des journées d’été. La sècheresse froide attend sa proie au tournant et ce travail de constitution est celui du pénitent. Car c’est seulement pénitent et repenti que nous serons enfin à même de cerner la frontière équivoque d’une nouvelle physique, de la Nouvelle Physique osons-le dire. Car la Vérité est le domaine absolu dans lequel nous nous mouvons.
Or cette terre étrange et hors mode, sableuse et topaze, fait peur à tous. A cette fin, réanimer cette vieille loi Fergusson-Willis est un choix comme un autre car, avant tout, ce dont nous avons besoin maintenant, c’est d’une loi c'est-à-dire d’une Loi.
Le chemin est difficile et l’assurance qu’un jour nous puissions en voir le bout est loin d’être garantie[1]. Il faut se contenter de la promenade et des paysages surprenants que, peut-être, elle nous offrira. La ligne s’est perdue dans le nuage et de ligne est devenue ligne-chose, ligne à peine vivante, ligne à peine morte. A ce niveau second de l’ordre, elle se complait dans l’invisible. C’est pourquoi il est désormais bon d’envisager la nature interne du nuage.
L’intimité d’un nuage est ce qu’il y a de plus ardu à percer. De par sa substance impalpable, il n’y a en lui rien qui puisse faire l’objet d’une mainmise fût-elle gracile et mince comme un péché véniel. C’est dans cette évanescence déliée (le nuage offre une parenté voisine de l’absolu) que se perdent les lignes abstraites. Ce n’est pas que le nuage soit comme le sommeil ou l’assoupissement pensif des fins d’après-midi lorsque le vin achève de nous dissiper dans l’éparpillement confus de nos rassurantes convictions et de nos si pénibles idéaux. Loin de là, et il faut d’ailleurs se méfier des interprétations phantasmatiques promptes à voir dans les nuées le résultat aisé de singulières rêveries plutôt issues de la somnolence imaginative d’une adolescence séminale et chimérique que d’un esprit mûri par l’accumulation de couches successives et de superpositions de niveaux.
Car le nuage est ce qui fait qu’il y a quelque chose même si ce quelque chose est rien.
L’abstraction dédaigneuse pénètre donc dans l’écart nuageux. La question, dont on saurait aisément se passer –on l’a dit -, mais qui, précisément par son innocuité même, montre toute son acuité, la question donc est la suivante : comment de ces lignes d’inexistences, des lignes-choses ont-elles pu s’exposer tout à coup et comment de ces dernières un Monde-Chose que l’habitude nous fait supposer dense, a-t-il pu forcer l’assentiment général à sa croyance ?
Nous sentons l’instant décisif, le moment songeur et préoccupé, un peu comme si notre petite flânerie, au détour d’un sous-bois parfumé de fleurs ignorées, agitait en nous une inquiétude concave et affermie. L’obscurité atteint son comble : un brouillard épais, tellement épais qu’il arrive à se cacher par soi à se cacher en soi, un trouble bleu-nuit tel qu’il en arrive à brouiller la confusion elle-même, comme un masque qui arriverait à se masquer lui-même à lui-même . Il arrive en effet que les promenades les plus anodines prennent tout à coup l’accent dramatique des matinées de novembre, lorsque nos chaussures empesées du limon pesant nous contraignent, dans l’urgence de l’éminence, à reconquérir la matière forte, c'est-à-dire le domaine gelé de l’Âme.
La Loi de Fergusson-Willis[2] est la clé des choses. Sans elle, le monde reste emmuré dans la peur et la folie. Et c’est tout ce que nous ne voulons pas.
Trois Principes en structurent l’architecture baroque.
Premier Principe de la Loi de Fergusson-Willis
« Dans les nuages qui glissent sous nos pieds, fragiles et insignifiants, le vent est une allure du feu. Le vent est la vitesse même du feu qui habite les nuages. Et rien d’autres. »[3]
Si la ligne sans existence, pure et abstraite, est vie pleine, totale, entière, mais solitaire alors le nuage est feu aussi, souffle de feu, combustion virile de lui-même. Le feu est feu de lui-même. Il grandit de ce qu’il absorbe et ce qu’il absorbe est toujours du feu.
C’est au centre du nuage que la ligne vierge rencontre le feu impersonnel et fonde avec lui un système inconscient. Cette connexion impossible va déstabiliser la formation nuageuse en modifiant la nature entière de sa composition. Le nuage devient instable, s’agite, perd de sa résolution. Son essence s’évapore. Les mondes qui se déplaçaient en lui dans une coexistence précaire ouvrent un conflit majeur. L’équilibre est rompu : tout branle, court, s’affaire autour de mille petites choses dont il n’avait pas connaissance auparavant. Les Mondes s’examinent, se côtoient, se débattent, se fuient, se choquent pour qu’enfin épuisés de cette vanité mobile ils s’astreignent à de solides ascèses. Alors souvent les pèlerins observent ces nuages flétris ou désagrégés vêtir doucement la surface des fleuves vénérables ou reposer aux sommets de montagnes éteintes, mourant encore un peu plus de ce dernier pas.
La Totalité a muté et ses Mondes intérieurs n’en ont pas encore pris connaissance. Seul leur reste un visage sans substance, pauvre figure de leur ancienne arrogance. Une chose s’est perdue dans cet embrasement.
Le grand mérite de Fergusson-Willis est d’avoir dévoilé la nature de cette perte.
La ligne a grossi, s’est dilatée, s’est accrue d’elle-même, à porter sa puissance à un exposant sans limite. Elle s’est épaissie, a pris de la bouteille, est devenue trait. Du moins dans sa partie morte, celle qui nous intéresse : la ligne dilatée est ligne morte, énergie morte. La ligne absolue a changé de nature. Elle est devenue lourde, inerte, sécable, anatomique. Le feu, son père, géniteur innocent de sa nouvelle tournure, de son nouvel aplomb, s’est lui-même, en partie en tout cas, transformer en vent, vent agité ou calme, anxieux ou serein, chaud ou froid, sifflant ou tourbillonnant, songeur Harmattan ou Sirocco millénaire .
Le Tout reste unité constante au cœur même de ses déboires.
Alors, cette Totalité que l’on disait tout à l’heure à l’agonie (lorsque les pèlerins, sauvages et nus, l’observaient, avide de paix et de péchers), cette Totalité à l’aspect épuisé, c'est-à-dire le nuage dans toutes ses componctions possibles, s’est donnée dans tous ses points de vue, car le nuage est tout ce qu’il est dans chacun des profils qu’il offre. Le nuage, ou l’écart, est ce bouillonnement continu, aboutissement de la querelle qui oppose depuis toujours ligne abstraite et feu perpétuel.
Le nuage est transformation du système ligne et du système feu. Tout a changé en se conservant dans l’uniformité de l’étendue et de la durée. Le nuage est donc bien ce champ dont tout à l’heure nous avions besoin. Il est champ de lignes et de feu mais est aussi autre de ce qu’il est le champ.
Il est fond de guerre et forme que lui donne la guerre.
Le nuage, en s’accordant aux variations des affrontements incandescents, est l’origine du monde. Tout simplement. L’écart guerrier. Sans origine lui-même, il n’est que puissance, force soumise à ce qu’il autorise. Le vent qui, en lui souffle les lignes mortes hors du champ, est encore du Feu.
Alors les lignes mortes, chassées du nuage par le vent et par leur masse mélancolique, déjà nostalgiques d’un passé non encore advenu, s’accumulent les unes sur les autres dans un espace vide qu’elles remplissent sans stratégie et sans but, après une chute dont elles ne sont pas responsables et à laquelle cependant elles aspirent.
C’est pourquoi le Bric-à-Brac est le premier sens du mot « monde ».
Et le Bricolage[4], sa Philosophie Première.
[1] Il faut avertir le courageux lecteur que l’inversion des valeurs est ici première. Par exemple quand il faudra bien parler d’obscurité, il faudra n’y voir que lumière, sans cependant que la réciproque soit vrai.
«Amidst the vague clouds gliding under our feet, fragile and meaningless, the wind is the fire's pace. The wind is the actual fire's speed inhabiting the clouds. Absolutely nothing else."
Fergusson-Willis, October 1888, UpSideDown Village (Anglelande)
Cette Loi eut peu de retentissements dans les cénacles scientifiques. Soumise à la critique de critères abscons et obsolètes, le jugement épistémologique s’est montré envers elle d’une rigueur extrême. Fergusson-Willis eut à subir les pires représailles, le mépris et la moquerie partisane. Comme si un haussement d’épaule ou l’ironie haineuse suffisait à annuler la fermeté dynamique de la Vérité. Encore aurait-il fallu admettre le théorème de Vilmard - Couillet à savoir que les plus belles formes sont celles qui n’ont pas besoin d’appui.
[4] Il est d’ailleurs aimable de savoir que Fergusson-Willis ne perdit jamais le goût de l’outil dont il connut rapidement les plaisirs sophistiqués. Son enfance délicate fut longtemps bercée par le son rassurant des machines à vapeur installées dans l’atelier de son père. Une presse de fabrication arménienne, par exemple, suscita une admiration qui ne se démentit jamais. Il importait peu qu’elle produise quoi que ce fût : le mouvement des bielles et des bras métalliques suffirent à lui procurer ses premières jouissances. (Une des premières biographies sérieuses à avoir échappé à l’ostracisme relate cette particularité psychique, in Fergusson-Willis, Unconscious Desire and Man Machine , by Malcolm Lannoye, Thames Editions, 1915).
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