dimanche 15 mars 2015

Ombre du monde (17)



Ces orages à haut taux de foudre étaient brutaux, et la plupart du temps accompagnés de grêles. Ils ravageaient les campagnes céréalières, et,  menant à une perte des récoltes,  entraînaient à leur suite une hausse des prix des denrées de base. Parfois, des régions entières étaient inondées. On parla même de déluge. Ils tuèrent à plusieurs reprises.[]


Coup de tonnerre !


« Est-il encore besoin, mesdames, messieurs, de démontrer l’utilité de la culture ? Il fut un temps, pas si éloigné, où l’illustre prédécesseur qui a donné son nom à ce foyer, son  ancêtre pour ainsi dire éponyme, soulignait avec tant de talents l’utilité de l’agriculture à cette époque apaisée  où « le Char de l’Etat » - comme il le disait avec une puissante imagerie sur laquelle les siècles n’ont eu pas de prise - avait ainsi tout le loisir de servir l’intérêt général à la seule condition qu’il aidât au développement des bien-êtres particuliers. Certes, M. le Conseiller Lieuvain – chacun ici l’avait reconnu – était d’une autre époque mais ce qu’il disait de l’agriculture reste toujours actuel si nous en déplaçons légèrement le sens pour le placer sur le strict plan de la Culture. Le passé, lorsqu’il fut un instant en avance sur son temps, est et sera toujours présent et les paroles qui ont résonné par leur justesse et leur rectitude rigoureuse dans la vérité, toujours graveront dans la mémoire des peuples le chiffre ineffaçable de l’authenticité et de la sincérité brutes. Mais, pour que ce passé qui, en lui, portait les germes féconds de l’avenir soit réellement présent au moment où nous parlons, il faut pour cela un maillon qui puisse  assurer la continuité, la transmission dans une tradition où les générations se fondent après s’être reconnues. Le Trans-générationnel n’a pas d’autre sens : de telle manière la diffusion des savoirs et de l’histoire se fera, de telle sorte sera la nature de la postérité et, si c’est bien aux fruits  que l’attention du sylviculteur se portera, c’est à la souche que l’on identifiera l’arbre. Il n’y a pas de faîte sans racine comme il n’y a pas de moments à venir sans instants écoulés. Ainsi c’est par le recueillement et le refus de l’oubli que  la marche du progrès diffusera perpétuellement un héritage sans cesse enrichi d’alluvions nouvelles et de  forces sèveuses, à travers les couches temporelles infinies ; car, oui, disons le haut, si l’Eternel fait désormais partie de l’histoire, c’est à l’Homme seul de porter fièrement le sens de l’éternité  et il n’est pas jusqu’à ces planètes inconnues et ces systèmes interstellaires lointains qui n’aient pour destin d’être un jour le sol et le terreau d’une humanité nouvelle. »

M. Le Directeur Général parlait d’une petite estrade fleurie, placée dans l’ancienne abside et surmontée de l’emblème du Pays Morève: surface métallique imposante, il avait été très récemment remis à jour par les services « communications » des pouvoirs locaux : on  y voyait, à l’avant-plan, une plume habile tracer des sillons qui se perdaient vers un horizon ensoleillé, le tout formant un ensemble stylisé et minimaliste qui plaisait si bien aux esprits modernes et avant-gardiste. On avait gardé les couleurs des anciennes armoiries de la région ainsi que la devise « Force et Commerce ». Entouré de toutes ces notabilités régionales, primordiales pour conférer à ces minutes l’indispensable solennité  des Actes Officiels, le Directeur-Général s’essayait au grave, à  la dignité réfléchie, au moment historique dans cette honnêteté jouée et répétée qui n’égarait plus que le simple et l’ingénu mais qui connaissait pour certains l’efficace étrange d’un pouvoir dont l’infaillibilité ne reposait plus sur aucune  force réelle de conviction, nourrie exclusivement qu’elle était par une fausse naïveté pleine de cynisme  que révélait seulement des hochements d’approbation accompagnés parfois de clins d’œil  discrets et de sourires équivoques. Pour ceux-là, les masques étaient partout sur une scène sans limite et sans cadre où il suffisait de connaître son rôle pour occuper sa place. Pour d’autres encore, la simple idée de plaire à des Eminences  palliait largement l’intelligence de ce qu’ils entendaient. Ici, nul geste entendu, nul hochement de tête, mais un sourire simple qui hantait  leur visage tout le temps de la harangue et qui suffisait largement à dissimuler la déficience de leur écoute tout en en sous-entendant la pleine adhésion.

M. Le Directeur général reprit.

« Le monde a changé. Le monde est différent. Notre rapport aux choses s’est transformé. C’est maintenant la culture qui relève le gant, ce sont ces mains, ces mêmes mains qui, il n’y a pas si longtemps traçaient encore les sillons douloureux dans nos champs, qui inscrivent sur la page blanche de l’avenir les mots nouveaux d’une époque nouvelle car après la rénovation d’un illustre territoire, c’est sur l’Esprit lui-même qu’il faut, toutes et tous, concentrer nos efforts. Le Pays Morève, jadis symbole régional de la grandeur agricole, aujourd’hui terre d’accueil des Lettres et des Arts, ce Pays Morève, qui dut attendre patiemment une aube nouvelle après un crépuscule dont les ombres mortelles, trop longtemps, couvrirent les fougues ardentes et les initiatives solitaires, ce Pays Morève, donc, peut à nouveau suivre le chemin de sa lumineuse fortune. Ce que le chagrin et le regret avait pris pour agonie était en fait  le temps précieux et propice pour que les femmes et les hommes, élevés de ce sol, guidassent d’une fraîche impulsion les pas d’une inspiration originale à travers les sentes étroites de domaines insoupçonnés et de sources vierges. A l’époque d’une mondialisation douloureuse et d’un monde connu et raccourci, c’est à l’intérieur de nous-mêmes qu’il s’agit de repousser les frontières. C’est ce que, vous, femmes et hommes d’ici, avez fait en développant le fruit vert de la  Culture. Et ainsi je répète la question : est-il encore besoin, mesdames, messieurs, de démontrer l’utilité de la culture ? Qui donc alimente continuellement notre soif d’Idées ? N’est-ce pas l’écrivain ? Le peintre ? Le comédien ? Qui donc a conduit les nations à s’émanciper des rigueurs de l’Autorité et de la religion sinon le philosophe ? Et qui nous a permis de rire de nous-mêmes ? N’est-ce pas l’homme de culture qui nous permet à travers ses œuvres et ses discours de communier avec la Totalité, avec l’Histoire, avec le Monde, ce même Monde que chacun possède en propre sans qu’il ne puisse en éviter le partage, ce Monde unique, le même pour tous, que seuls, l’artiste ou le penseur, peuvent poser à plat, devant nous, afin que nous laissions durablement et abandonnions à d’autres les petites traces de nos modestes enjambées.  La Culture, L’Ecriture et l’Histoire...pas une conversation, pas un soliloque silencieux, pas un bonheur, pas une angoisse qui ne leur doivent l'existence. Et même dans les plus petites choses, dans la bactérie ou l’amibe, le grain de poussière visible au soleil ou l’infime particule de lumière, mais aussi dans les brins d’herbes qui échappent au bitume, dans une brise légère, des ronds dans l’eau, un arbre qui verdoie, les blés qui plient sous l’averse, un éclair dans le ciel, et pas un silence, pas une absence qui advient, pas un regard étonné ni un souci dissimulé, jusqu’au  babillage d’un enfant qui apprend à parler et jusqu’au respect métaphysique qui nous fait dire « merci » ou « pardon » quand il le faut, et même jusqu’à l’apprentissage de la propreté, toujours, dans le cri du supporter ou les soulagements de la parturiente, toujours au cœur du murmure et des secrets et au fond du hurlement des scandales,  nous nous trouvons dans le milieu de la parole et de la pensée. Ce serait un discours infini que d’être exhaustif en ce domaine et personne, hier, aujourd’hui ou demain, ne pourrait en faire la liste complète car la Culture est infinie et n’a nulle clôture. C’est un champ ouvert, ouvert notamment ici dans ce beau foyer Lieuvain... »

Un roulement de tonnerre plus puissant que les autres couvrit ces dernières paroles alors qu’une succession de fulgurations aveuglantes et froides envahissait la salle de leur lumière blanche et crue, déformait les visages alors amènes et  donnait un instant à leurs traits – yeux exorbités et fixes, impassibilités fauves, bouches tordues, entrouvertes,  gueules voraces, blancheur métallique qui soulignait les rides et les misères tues, loup blanc, des bras cupides, pattes insatiables, des mains avides, griffes acérées- la consistance impitoyable, détachée, désintéressée et féline, de l’objet sans idée.
La foudre les rendait tous solitaires, unités juxtaposées sans relation, inertes, rudes, vidés de l’illusion du mouvement, dangereux aussi, figures fauves, animaux inanimés, pétrifications bruts, immobilités écrues,... 

L’illumination livrait le rudimentaire et donnait à voir, d’un coup, instantanément, l’élémentaire, l’obscure et insupportable sauvagerie du cœur humain.  « ...champ ou....not...ent..ci ..e...foy...vain... ». De la même manière, les dernières phrases du Directeur-Général, inaudibles et inintelligibles, abandonnaient ses lèvres aux purs mouvements physiques d’une articulation absurde, séparée de la parole, une simple gesticulation labiale que rendaient effrayante et furieuse les incandescences polychromes jetées d’un firmament révulsé. Une terrible bourrasque ouvrit brusquement la porte d’entrée, traversa la salle, éparpillant au passage les feuilles posées devant les officiels, brisant des verres, des vitres, renversant quelques chaises vides, décoiffant les dames, courbant les corps, déséquilibrant les œuvres accrochées aux cimaises  en même temps que l’éclairage se mit à vaciller, à trembloter pour enfin s’éteindre totalement.
Au moment où toute cette agitation affolée fut plongée dans le noir, un violent fracas emplit le Foyer. On cria, on s’empressa, on courut d’un coin à un autre, on appela. Enfin, la lumière revint dans les petits rires et les soupirs de soulagement. 

Soudain, il y eut un cri, le cri glaçant d’une femme, le bras tendu, tremblant jusqu’à l’index, paralysée, bafouillant, bredouillant, la mine horrifiée, proche de la suffocation, dernière silhouette pâle  avant le proche évanouissement : là-bas, sur l’estrade officielle, sous le blason du Pays Morève, le Directeur-Général,  écrasé sous toute cette masse métallique, se vidait lentement d’un sang dont l’écoulement le long du tissu blanc qui recouvrait le pupitre protocolaire, se répandait petit à petit sur le sol et qui, dans le petit bruit imperceptible  d’un goutte à goutte continu, commençait à former de petites flaques, de petites mares par où sa vie s’échappait. Il mourait lentement, comme il l’aurait voulu, c’est à dire en public, au cœur de son action politique, dans cette agora combien chère à ses yeux et pour qui, par conséquent, il s’était depuis si longtemps passionné.

Accoudée au bar, Chloé, comme tous les autres, épouvantée et apeurée, Chloé, dont l’angoisse brusque exigeait un réconfort immédiat, Chloé donc  cherchait Antoine, parti elle ne savait où. Elle ne trouva, dans ces visages enfiévrés et en pleurs, elle ne trouva que le regard appuyé que Tuz lui jeta alors qu’il se précipitait, au milieu des bousculades, vers l’estrade sanglante.
Il l’aurait bien mangée, cette femme...Ah oui...Elle était belle et inconnue...d’autant plus belle, d’autant plus inconnue  que les traits troublés de son visage trahissaient un grand désarroi. Dans ce climat tragique, mortifère, il la regardait avidement, goulûment essayant sans y parvenir d’absorber toute cette beauté jetée soudainement au centre de ses préoccupations. A cet instant, il y avait en elle quelque chose de si délicat, et en même temps un pouvoir qu’il avait envie instinctivement  de rendre vulnérable, ...une force fragile...à laquelle il avait toujours été  particulièrement réceptif, une sorte de faiblesse qui s’accordait à merveille avec  cette élégance spontanée, charnellement mais discrètement révélatrice de tout ce qu’un être a d’incorporel, d’émotif et de sensible, cette subtile imperfection inhérente au charme qui  rend enfin  possible l’accès à cette puissance raffinée d’où elle émane en la rendant palpable, tangible, pénétrable.
C’est alors qu’Antoine lui prit la main et qu’ils sortirent, la gorge serrée, affolés, ébranlés, souffrant de ces  vertiges qui dénaturent les perceptions les plus banales quand survient l’inattendu, quand arrive ce qui jamais ne devait arriver : le monde devient alors autre, redevient, croit-on, ce qu’il est, un ensemble de choses mates, indifférentes et sans réflexion, une bête effroyable, toujours assoupie, cruelle sans intention, innocente simplement parce que rien ne l’altère jamais, parce que rien ne peut la déplacer, une masse lointaine, insécable, pleine et ronde qui ne tressaille jamais, sans sursaut ni frisson, toujours identique à soi, nue comme une solitude immuable, en retrait,  étrangère à elle-même, allongée dans un désert de pierre, un erg, et qui, sans refuge, ne peut être abri pour personne, un zéro infini à la surface duquel nul lien, nulle protection, nulle préservation ne peuvent seulement être conçus, qui ne livre que son vide glacé et uniquement à la conscience perdue, désolée, surprise et piégée par le fortuit et l’inaccoutumé. 

Le substrat premier, abstrait, immatériel, sur lequel la vie et la mort glissent, insignifiantes et incongrues, ce monde sans existence, cet enfant sans parents, sans famille, recroquevillé sur lui-même,  au fond d’une caverne secrète, l’enfant fou, impénétrable, qui, les yeux dans les mains,  regarde inlassablement une nuit qu’il ne  pense jamais parce qu’il est cette nuit.

Ils traversèrent rapidement la petite place. Les systèmes d’alarme hurlant, les lampions à terre, des vitres brisées, des tuiles et des briques éclatées sur le sol, des toits ouverts, des  façades détériorées, des voitures endommagées, retournées même, entassées les unes sur les autres ; les habitants sortaient petit à petit de leurs habitations et de leurs peurs, constataient les dégâts en de grands mouvements de dépit et s’aperçurent assez vite de la gravité de la situation par les cris et la confusion qui régnaient devant le Foyer qu’ils rejoignirent par petits groupes. 
Antoine et Chloé  pressèrent le pas et, sans un mot,  montèrent dans leur voiture. Il ne pleuvait presque plus, le vent apaisé soufflait parfois encore en de petites rafales sur un sol couvert de feuilles et de branches. Les premières sirènes se firent entendre au moment où la lune sortait des nuages.

mercredi 11 mars 2015

Petites fumerolles d'un étron pensant (5 )

J'aimerais écrire le texte que je n'écrirai pas et savoir pourquoi je ne l'écrirai jamais et surtout comment je l''écrirais ce texte que je n'écrirai pas. La question est simple : comment écrire ce texte que je n'écrirai pas puisque je ne saurai écrire quelque chose que je n'écrirai en aucune manière. A moins qu'écrire ou ne pas écrire ou encore ne pas écrire ce que l'on écrit ou encore écrire ce qu'on n'écrit pas revient sans cesse à repousser les poussières entêtées qui, sans le moindre signe d'impatience, envahissent continuellement l'espace clos dans lequel se tient chacun d'entre nous. Bref, la seule chose dont je suis sûr, c'est qu'il est nécessaire d'écrire cette chose inécrite pour apprendre au minimum pourquoi je n'écrirai pas ce texte que j'aimerais tant écrire.

Write or to be wrote... Car écrire ce qu'on écrit pas, tendre au moins à écrire le ne pas écrire, ce n'est pas seulement écrire mais s'écrire, écrire à son adresse, même avec beaucoup d'inhabileté et de distraction, et donc l'écriture de ce qui est impossible à écrire est en quelque sorte un travail de salubrité privée qui consiste à ouvrir dans l'étendue de la jungle qui nous recouvre, la tension nécessaire, si souvent malmenée par les menées occultes du sens, du noeud qui finira par nous étouffer. Bref si nous n'écrivons jamais ce que nous n'écrirons jamais, c'est simplement parce que nous avons perdu notre adresse. 

Quand à la question Read or to be read, elle ne prend son sens qu'à l'extrême condition de savoir lire ce qu'on ne lit pas et de ne pas lire ce qu'on lit.

A l'évidence, l'univers est d'essence bi-dimentionnelle. Je ne suis que des lettres projetées sur l'écran du vide pour y faire corps.
Mais comment avoir un corps que je n'ai pas ?



What do you want to do ?
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mardi 10 mars 2015

Rumeurs des Jours et de la Nuit ( 63)



Je veux la terre dans la terre
une terre sans homme
où tout m'est tu

Je veux le silence dans le silence
un silence sans lumière
où seule la nuit respire

Je veux la terre du silence
la nuit des hommes
où rien n'est rien

Alors je rejoindrai la mer
pour me dissoudre  dans son sel
et par des paroles d'écume
être enfin entendues du monde
sur les rivages aux oreilles de pierre

Poèmes du Minuscule et de l'Insignifiant (68)


Toujours dans le système...

Ce qui parle de moi
C’est ce qui s’y cache
Insondable silence de l’interne
Mutisme d’une langue morte
Aux flexions oubliées

Ce qui parle de moi
C’est tout ce que je ne suis pas
C’est le fond d’une brise
Un talus continental, le lit de la mer
Où s’attarde ce que je pense ne pas être.

Ce qui parle de moi
C’est cette vitesse insolite,
Cette allure secrète
Dont les mots me protègent
Et qui hantent ces phrases.

Ce qui parle de moi
C’est un système clos
Tout en lui-même et sans dehors
Une Entité très concrète
Une grisaille homogène.

Ce système est le noyau
Que je suis
Par où passe l’idée de ce que je suis
Et autour duquel

Gravite mon corps.

samedi 7 mars 2015

Ombre du monde ( 16)








Plus tard, selon certaines Annales peu consultées, ce sont des orages magnétiques d’une rare intensité qui éclatèrent un peu partout dans le pays, dévastateurs et parfois meurtriers, quoiqu’on comptât les victimes en petit nombre. Cependant, parce qu’ils arrivaient sans crier gare, et aussi  parce que leurs puissances de feu n’étaient comparables à rien de ce que la mémoire archivée  pouvait comparer, ils  jetaient brutalement le désarroi dans le ciel et sur la terre, dans les consciences apeurées et les chairs terrorisées. Dans la région, se manifesta alors de petits groupuscules sectaires cherchant à se rendre intelligible ces phénomènes terribles. La magie aussi regagna du terrain.
Ce n’est qu’à postériori que la communauté scientifique put mettre en rapport ces accidents atmosphériques avec l’Evénement. Mais, à ce moment-là du processus, la science et une certaine classe politique mettaient ces catastrophes récurrentes sur le compte du réchauffement climatique.

A l’espace Lieuvain !!

Il y avait, en effet, en face de l’Espace Lieuvain, une petite église, vestige d’une ferveur et d’une espérance défunte, qui attendait depuis longtemps l’ordonnance d’un classement qui sauverait d’un oubli définitif les traces d’une croyance désormais négligée. En attendant, elle s’en allait morceau par morceau, usée cependant moins par l’âge que par la consomption d’une inspiration jadis marraine de sa grâce;  né de la violence d’une chute et élevé pour  donner quittance aux hommes d’une infraction qu’ils prenaient pour une  maladresse ou un écart de langage,  le clergé connaissait maintenant la honteuse déchéance d’être débiteur de ceux-là même dont il avait fait son motif et son occasion. Ainsi le chœur vide, la nef dépeuplée, trébuchant sur les prétextes qu’elle s’était choisi, et faute de n'avoir pu maintenir son empire sur une Providence dont elle avait espéré pour d’autres le destin et la sagesse,  l’Eglise du village n’aspirait plus, afin que ses œuvres et ses ors ne chûssent à leur tour dans les temps insondables d’un exil inexorable, n’ambitionnait plus que la maussade aumône, la misérable offrande d’une condescendance publique sur laquelle elle était prête à fermer les yeux : il fallait bien survivre, être encore et malgré tout la manifestation imaginée de la Céleste Sublimité , et même si l'on hypothéquait pour un temps l’avènement de l’esprit,  et même si on acceptait un certain degré de folklorisation...Il fallait éviter avant tout que le marasme évangélique, la dépression spirituelle, l’alanguissement de la passion n’aboutissent à l’agonie du Berger. L’Eternel devait garder bonne figure. Il devait garder façade.

Ainsi, plus que de se côtoyer dans le rapport tendu de ceux qui ne peuvent vivre sans se trouver d’adversaires, Eglise et Foyer trouvèrent, chacun à leur manière, un certain bénéfice à cette assimilation : la première,  plus éreintée que jamais par la perte progressive de son évidence constitutive, si elle voyait dans cette fusion une liquidation séculière, une banqueroute de la foi, le krach des valeurs ecclésiastiques, le remplacement déshonorant et méprisable du vicaire capitulaire par un administrateur de biens publics, admettait néanmoins cette  capitulation du Chapitre comme un moment douloureux  de la pastorale : était-ce donc compromettre vraiment le verbe œcuménique que d’en déposséder l’autel pour le déposer entre les mains du profane ? Etait-ce consommé la débâcle de l’Oint que d’en faire porter la voix par le  chapelain mondain quand ce dernier accordait aux âmes désolées et solitaires son substitut laïcisé ? La source plongeait maintenant sous terre et ne restait plus à vue qu’un fruit certes dégénéré et souillé mais dont les sucs, parce qu’émanant  par dérivation de la Substance pure,  alimentaient la nouvelle et tolérable physionomie du Sauveur. La configuration de la Rédemption, sa forme, et non sa matière, était déplacée au cours d’un transport qui, n’ayant plus rien de divin, temporalisait l’extase.
Le second triomphait dans sa longue lutte contre l’obscurantisme : alors que le Pays Morève avait été longtemps dominé par les idées religieuses, il perdait maintenant la plupart de ses lieux cultuels. Et dire que la misère elle-même, ce dénuement de la chair qui pendant longtemps avait logé à leur enseigne, cet éternel chagrin humain, aujourd'hui n’était plus capable d’en justifier l’existence ! Eglises, chapelles, cathédrales et basiliques, tous ces rêves millénaires d’une chimère fabuleuse et bâtisseuse, n’étaient plus que couronnes de poussières et tiares de cendres.  Nimbes crépusculaires, elles devenaient la plupart du temps des bibliothèques, des musées ou des salles d’expositions éclairées la nuit. Le Foyer se flattait ainsi d’avoir été un acteur dans le sauvetage de ce qui fut longtemps un lieu de superstitions et qui était maintenant un élément répertorié parmi d’autres dans les inventaires du patrimoine régional, du patrimoine commun.

Un jour, alors qu’Antoine revenait de son douloureux sacerdoce, il aperçut dans la boîte aux lettres une petite enveloppe bleue frappé des armoiries de la Pairie sur Iv. Ils étaient invités à assister à l’inauguration des nouveaux locaux du « Foyer Lieuvain », espace de reconstruction et de débat, et aussi maintenant lieu de lecture et d’écriture. Cela ne pouvait pas mieux tomber. En effet, depuis un petit moment, il lui semblait que sa vie était retombée et qu’après tous les mouvements dont elle avait été capable s’insinuât en elle le regard triste et fatigué d’un ennui insidieux qui lui offrait maintenant la vue d’un monde sans inspiration, d’un monde dont on aurait séparé la peau de la chair, de telle manière que ce qui l’affectait, ne trouvant en lui qu’une médiocre traduction, ne le  touchait, ne le troublait que dans la mesure où il était encore bien conscient des émotions apprises et de ce qu’elles signifiaient ; il commençait à vivre et à penser comme un automate, comme un dispositif humanisé parce qu’à force de nier l’hiatus ouvert en lui par l’existence, il devait sans cesse combler et avec de plus en plus d’énergie, cette carence et cette lacune qu’il excluait de la continuité des choses comme si celle-ci, dans son étendue lisse, le protégeait de ce qu’effectivement il réalisait : cette aide et cette assistance n’étaient qu’un mensonge fait à soi-même, et, par conséquent, fait à sa femme et à son enfant. Il niait d’autant plus fermement cette évidence qu’il en désavouait jusqu’à la réalité de la conscience qu’il en avait. Il vivait dans une double tromperie et c’est ce qui commençait à faire de lui un bourgeois.

Lieu de lecture et surtout d’écriture...D’écriture...voilà ce qui apporterait sans doute un réconfort  aux cruautés de ses civiles afflictions, de ses citoyennes déceptions  que la douceur de son marital foyer ne contribuait malgré tout pas à soulager, loin de là.
Il ne devait plus  accepter ce qui le contestait et devait plutôt contester ce qu’il acceptait sans trop le savoir mais tout en le voulant : à proportion que son couple et son travail envahissaient tout son champ, ils commençaient à prendre l’aspect d’une embûche, d’un embarras quand il aurait voulu tout le contraire et, afin d’éviter de  les prendre tous deux en aversion, chose à laquelle il eut du mal à survivre, il était temps qu’il consente à s’avouer une impudicité que, longtemps, une virilité mal placée lui avait empêché d’exprimer : Antoine, comme tout lecteur attentif, avait toujours eu le pressentiment fantasmé d’être un auteur, et même si les aléas, les bifurcations, les modifications qu’avaient opéré ses choix, sans que rien ne se fît sur ce terrain-là, lui avaient suggéré la vanité de cet espoir forgé parmi les chapitres et les tomes, il restait périodiquement sur sa faim et ne pouvait parfois s’imaginer n’avoir jamais rien essayer. On voit donc combien cette invitation eut d’incidence sur un être que les responsabilités répétées avaient secrètement vieilli de mille ans. Un vendredi soir, alors que le ciel menaçait après une belle journée d’automne, ils montèrent dans leur voiture (en fait un petit monospace acheté aux conditions salon, une française, pas une japonaise) et partirent ainsi pour la Pairie sur Iv laissant le petit - Un An ! Déjà ! – sous la surveillance d’une gardienne du cru, la fille de l’ancienne épicerie.

Ils arrivèrent bientôt - St. Heu n’étant situé qu’à une quinzaine de kilomètres – trouvèrent facilement à se parquer et débouchèrent sur la place St. Job où un double cordon de lampions, qu’un vent frais remuait doucement, reliaient le Foyer Lieuvain à sa nouvelle annexe. Il faisait froid, la place était vide, une pluie fine et tranchante commençait à tomber des nuées opaques. Ils se dirigèrent vers St Job, église en forme de rotonde, brillamment éclairée où l’on percevait des voix, des petits rires et des tintements de verre, tout  un joyeux brouhaha accueillant et vivant dans l’obscurité et le silence des alentours.

On avait bien fait les choses et Chloé remarqua le bel équilibre réalisé entre des murs millénaires et l’apport contemporain que la rénovation avait apporté : le mélange de structure métallique, de verre et de pierres,  rendait l’âme du bâtiment ancien, tout en lui conférant une sobre modernité : une grande pièce oblongue surmontée, sur tout son périmètre, d’une galerie de métal et de verre  donnait à ce séculaire espace la respiration nouvelle que donne le sang-froid audacieux quand il atteint son but. L’endroit était ouvert et grand au point qu’il paraissait vide malgré la quarantaine de personnes qui discutaient de çi, de là, la plupart une coupe de mousseux à la main, dans la tenue décontractée et dégagée qu’une désinvolture détendue et soignée ne pouvait manquer d’adopter.

Ils ne restèrent pas seuls longtemps. En effet, entre deux amuse-gueules et une coupe de champagne, arriva un homme qui se mit à leur parler amicalement : il les observait depuis un petit moment et se demandait d’où ils venaient et comment ils avaient pris connaissance de l’événement Ah oui, par la poste...et, aussi, comment  trouvaient-ils l’endroit ? C’était un beau travail : lorsqu’une équipe est unie par ses convictions, on peut arriver à tout n’est-ce pas ? Qu’est-ce qu’ils faisaient dans la vie ? Enseignant...Architecte...Grandes missions, grandes tâches, à l’heure actuelle !

L’individu devait avoir une cinquantaine d’années, peut-être un peu moins. Habillé d’une chemise à carreau, sous laquelle se laissait deviner pas mal de bouteille et  d’un jeans qui lui tombait sous la taille, une barbe pas très bien taillée lui mangeait une bonne partie d’un visage marqué qu’il approchait trop près de son interlocuteur. Ce n’était pas seulement cela qui gênait Chloé, beaucoup plus qu’Antoine d’ailleurs, c’était aussi sa manière de plonger ses deux petits yeux bleus dans le regard de son vis-à-vis.
Et de continuer dans une émotion lyrique qui semblait devoir beaucoup aux quelques coupelles déjà absorbées : il s’appelait Tuz et était le directeur artistique du Foyer...Aaah la culture ! On avait bien besoin de gens comme Chloé et Antoine, pour revivifier une région exsangue ! C’était des hommes et des femmes – en insistant sur ce dernier terme, il dévisagea plus intensément encore Chloé comme s’il s’agissait d’une preuve magique de l’intérêt qu’il lui (leur) portait -...Des femmes, donc, qui devaient prendre leur place, pleinement, dans le monde nouveau qui pouvait, qui devaient aussi être, malgré les difficultés, une chance donnée à l’avenir. Au fait, vous vous intéressez à la littérature ? Oui ? J’écris moi-même. Le Foyer publie de petites plaquettes...Vous savez, la vraie poésie, c’est une affaire de petitesses, de petites éditions, de lectures publiques, d’amateurs éclairés...Amateur...Aimer...Ca dit tout, n’est-ce pas ? C’est une affaire d’incognito...Pas une affaire de star-système... Sûrement...mais avant qu’Antoine ait pu achever sa réponse, on vint le chercher : on avait besoin de lui, il fallait faire vite,  le Directeur Général venait d’arriver. Vous voyez ? Là-bas, cet homme assez grand et distingué ? C’est lui...On lui doit beaucoup, tout peut-être dans la région...Et ce Foyer lui est particulièrement reconnaissant. Un homme simple. Mais je vous laisse...A plus tard sûrement...Vous restez pour le discours ???
Et il partit de sa démarche râblée, fit quelques mètres et revint : j’oubliais...Nous organisons dès la semaine prochaine des « comices » littéraires, oui, haha, des comices...Je ne vous en dis pas plus...M. Le Directeur Général est en fait là pour cela...Et il s’en alla  enfin.

La pluie tombait maintenant en rafales, noyant les quelques tables qui avaient été disposées dehors, emportant sous-tables et chaises légères que des hôtesses s’efforçaient de ranger. Les lampions s’agitaient tant et plus ; on entendait par moment le bruit que faisaient leurs ampoules lorsqu’elles se brisaient sur le sol. Parfois, un couple, pris dans les bourrasques, traversait avec peine la place déserte tandis que les nuages, filant sous la lune, dessinaient brièvement leurs contours de ses reflets d’argent et de sa clarté froide.










mardi 3 mars 2015

Poèmes du Minuscule et de l'Insignifiant (67)



                              Ce qui vit...

Coeurs de verre qui s'inclinent
humiliés dans ce qui vit par ce qui blesse
à nouveau la blessure
Et ce qui s'écoule dans les os
l'effroi aux écailles marines
malgré pourtant
Les dunes de fièvres fleuries. Les échos muets où rêvent les tarentules.
Et les silences de nuit au fond des pierres blanches.
Tout est proche et tout est lointain.
Et les voix du soir qui hèlent
les lueurs d'où les poussières appellent.

                                   *

                   Que le temps pendant que...

Il n'y aura pas de chants
qui résonneront dans tes plaines
ni d'appels qui héleront
les ombres que tu auras défaites
lorsque ton pas se sera arrêté
Plaines ardentes, plaines sèches, plaines barbares
il n'y aura rien où te mettre encore
et ton nom lui-même sera encore trop large
pour le dehors qui persévère
sombre et sans limites

N'empêche alors
que je vive pour vivre 
et que le temps éduque pour moi
la coupe des mots miellés
où mes lèvres baiseront la bouche
de la dernière rose.


dimanche 1 mars 2015

Ombre du Monde (15)




Plus tard, on mit sur pied de petites commissions chargées d’étudier l’origine de ces étonnants courants. On fut surpris, non sans raison : ces vents ne semblaient venir de nulle part ; on aurait dit qu’ils provenaient du sol, qu’ils s'évadaient d’une prison  souterraine. Il n’y avait rien, puis, tout à coup, ne venant d’aucune direction, ils surgissaient, soufflaient vers les quatre coins cardinaux, et disparaissaient. Il y eut un peu d’effervescences, et quelques  publications sérieuses qui tentèrent de fournir certaines explications, mais elles  passèrent vite au pilon.


Cultive-toi donc !

Or, non loin de Saint-Heu, une petite agglomération coincée entre deux bretelles d’autoroute, La Pairie sur Yv, abritait depuis peu, un Foyer familial, un espace neutre, disait-on, un lieu  de confrontations amicales, d’échanges rationnels et d’ouverture à l’autre, garantissait-on ensuite,  un champ d’actions et de culture, argüait-on enfin ; en fait,  un théâtre de résistances  et de désobéissances assistées, qui se présentait  comme la brèche subventionnée  par les artisans de ce qui en appelait la percée : l’élaboration de l’étouffement avait de ces étranges réquisits qui contraignent impérativement  ses concepteurs de donner un peu de mou aux allocataires de l’indignation. Ce qui guidait ainsi les initiateurs, c’était l’obligation, peut-être latente d’ailleurs, de mettre du jeu dans des agencement territoriaux et économiques par  peur de gripper un système dont les relations nouvelles connectaient forcément de récentes stratifications à d’anciennes superpositions biopsychologiques, configurant de cette façon des champs cérébraux neufs, des zones mentales originales, sources possibles de dangers inestimés car encore inconnus, c’était donc le devoir d’un suivi psychique, d’un contrôle sourcilleux et non l’ inepte volonté de rendre l’individu plus humain qui autorisait cette multiplication faussaire dans toutes les sous-régions du Pays Morève. Il est vrai qu’à l’époque l’humanisme avait bonne presse, l’altérité marchait bien et était, en quelque sorte, l’image même de la neutralité, d’une neutralité objective, surtout.

Situé sur la Place du village, ce Foyer existait depuis peu et trouvait en effet sa raison d’être, sa vocation, dans les immenses mais encore récents bouleversements sociologiques issus des mutations radicales du paysage rural qui affectaient le Pays dans sa totalité et qui s’accompagnaient inévitablement de grandes agitations soucieuses, d’anxieuses appréhensions faites d’espoirs craintifs et d’attentes angoissées que seules un certain nombre de perturbations neurolinguistiques parvenait à faire entendre aux spécialistes de psychologie sociale : le verbe tantôt gargouillant tantôt hoquetant, ça borborygmait à tout-va dans un bafouillis de syntagmes inachevés, dans la syntaxe constructiviste du bégaiement et dans la grammaire générative du balbutiement idiosyncrasique. Le paysan, déjà plus lié à la terre qu’au langage, devenait une ombre et les ombres, de vallées en vallées, ne se comprenaient plus. Ainsi, si la création de ce Foyer, c'est-à-dire la réalité de son financement  était due à titre compensatoire, relevant ainsi plus de la consolation que de la science politique, néanmoins, une suite d’enquêtes de terrain avait conclu à sa nécessité pédagogique. Ce qui fournissait par la même occasion une solide base idéologique.

Baptisé du nom d’un  Conseiller préfectoral qui avait pu par de célèbres discours exalter les âmes, soulever les cœurs, bousculer les somnolences et avait ainsi conduit toute la région  dans  « les sillons féconds » du labeur à une époque où seuls l’habilité du verbe et le rythme du mètre avait encore le privilège de souffler aux esprits les moins policés les mouvements les plus enthousiastes et les vertus les plus industrieuses, le « foyer  Lieuvain » connut assez rapidement un taux de participation relativement satisfaisant qui correspondait d’ailleurs à ce qui avait été prévu  par les préalables études de marché d’un comité de gestion gagné par les ivresses de l’éducation permanente, illuminé par des visions d’expansion et qui s’épanchaient parfois tard dans la nuit en des  fureurs et des véhémences lyriques ; l’heure était aux ardeurs militantes, à ces courages gaillards qui ne craignent que le possible et que seul le facile et l’envisageable effraient. Il faut dire qu’il y avait là de l’intuition, du pressentiment, de la prescience puisqu’avant même que le développement et l’équilibre personnels ne fussent pensés réellement, et au plus haut niveau institutionnel, qu’à la condition exclusive d’être intégré au sein d’une intersubjectivité inaliénable, c'est-à-dire enfin contextualisés dans le cadre de la présence réciproque des Différences et  devinssent de cette façon l’allure, le fard dont se parait l’intelligence politique, ils étaient déjà, à La Pairie sur Iv, le souci constant, la préoccupation majeure d’une solide et joyeuse équipe qui  entrapercevait dans l’entrecroisement de ces deux axes le double balisage qui assurerait la permanence ainsi que la transmission des vertus démocratiques.
On travaillait dans l’intime, et cet intime qui faisait la part belle à l’Autre, fondait également l’inamovibilité et l’intouchabilité de responsables qui avaient juré à l’amour civil une fidélité et une adhésion imprescriptibles.

Bref, on assurait.

Par conséquent, le débat, la libre-expression, la controverse y  florissaient tous les premiers lundis du mois : il fallait bien laisser s’exprimer les intériorités souffrantes et les subjectivités conflictuelles comme s’il eût été navrant de les voir se révéler hors des limites officielles. Ces dernières, pour quelques souples et variées qu’elles fussent au niveau des thèmes abordés – l’islamisme radical, la grippe porcine, l’organisation du prochain rallye, la loterie du mois etc – requéraient, afin d’en effacer astucieusement les bornes, un lieu dans le lieu, un espace particulier dans le milieu général du libre dialogue. Ce fut l’espace Inter - ?, petit café à l’ambiance chaude et conviviale où chacun trouvait ce qui lui permettait une détente heureuse apte à lui assurer une parole sans faille. Parfois, exceptionnellement, la complexité du point à examiner était telle qu’alors un expert régional était convié à orienter l’organisation des discussions. On appelait alors cela un colloque, un séminaire, houleuses sessions où les uns et les autres apportaient de leurs pratiques, de leurs expériences, de leurs savoirs, excités en cela  par la présence d’un connaisseur averti, d’un savant modulateur qui tempéraient les sorties flamboyantes, provoquaient les polémiques amicales, donnaient du temps aux délibérations intérieures, favorisait tout ce qui pouvait tôt ou tard susciter la négociation et la concession ,  pour enfin créer par là les organes abstraits du mécanisme argumentatif :   juridictionnalisant et modalisant les processus de l’énonciation, il encadrait les controverses qu’ils faisaient naître dans un contrôle constant du rapport des questions et des réponses, dans un schéma dialectique second qui échappait aux participants : le retour sur soi valorisé par la médiation de l’autre,  mode d’être auquel tous se soumettaient, ... le bon sens ..., encourageait l’annulation des dissemblances tout en les affirmant, de manière à créer, par cette immobilisation factice, sinon l’illusion d’un monde commun du moins le mirage d’un usage commun des mots et des choses.

L’essentiel était l’expression et l’échange. Dans ces disputes de quolibet qui n’amusaient qu’une dizaine de vieillards et affûtait, dans le meilleur des cas, le cynisme des organisateurs, on ne désapprouvait, on ne réprouvait qu’à l’ultime condition de toujours tomber plus ou moins d’accord. Nul endroit n’était en fait mieux assuré pour l’éloge du fait et l’entérinement de l’établi et, en faisant des rescapés d’une génération passée les bacheliers des temps futurs, on s’essayait, dans un troc immonde – tu t’exprimes mais tu te tais-, à l’universalité de ce qui n’était plus que radotage construit, l’éloquence, dans une  région sans souffle, sans respiration, fatiguée et épuisée par des années, des siècles même de labeurs insensés. Le blâme et la contestation y étaient ceints de l’auréole de l’action : on ne pouvait que désapprouver le silence de ceux qui s’étaient soustraits à la merveilleuse obligation de l’interlocution, car si la réfutation y était toujours complimentée, l’abstention souffrait toujours, parmi la blanche assistance, d’un déficit de crédibilité.

Mais il s’agissait aussi de construire l’autonomie en délivrant l’être humain du poids de ses excuses et des incohérences de ses désirs de façon à ce qu’il retrouve l’unité fondamentale, corps/esprit (mais aussi mâle/femelle), qui le constitue, en tant qu’humain, comme messager du monde : ce n’était en effet pas  l’honorer  que de le priver de sa présence physique au profit  exclusif d’une dimension spirituelle à la dérive uniquement par oubli, justement, du corps. S’abandonner pleinement au moment présent, le seul que l’on vit, et retrouver un souffle, une respiration introspective comme relation interne  cautionnaient l’idée d’un  chemin possible, ou plutôt, pour être encore plus précis, assumaient l’idée que l’idée seule du chemin comptait réellement lorsqu’il s’agissait pour tout un chacun de reconquérir sur soi-même et pour soi-même une souveraineté déchue dans la confusion et la dispersion du ...présent. Il était en fait question de rétablir un empire sur la seule chose au monde qui soit viable et qui, pourtant, par son actualité, par son essence, n’était que chaos brut et désordre originel : le droit à s’affranchir de l’avenir et du passé par l’exercice transphénoménal d’une intuition vivante de l’Instant. C’est donc par l’élargissement d’une conscience sensitive qu’un certain nombre d’ateliers avait été mis en place, qu’on avait jugé utile de développer une thérapie de la délivrance et du repos. L’affranchissement et la démocratie ne passaient pas uniquement par l’agonistique dialogique, il devait s’y ajouter à la fois comme une condition mais aussi comme un résultat des pratiques de  développement individuel afin d’éveiller les potentialités optimales à la libre expression d’une citoyenneté lumineuse. Aussi, le comité de gestion se félicitait-il d’avoir implanté dans un sol naguère si rude les petite semailles d’un nouveau printemps et, par conséquent, espérait-elle, cette laborieuse cellule, une fructification d’abord lente puis de plus en plus vive à mesure qu’elle serait portée par tous les vents connus du Pays Morève. Pour ce faire étaient organisés chaque semaine à horaire fixe, le soir des jours ouvrables, hormis lors des vacances scolaires, des stages d’Eveil à Soi, une petite troupe de théâtre, un atelier « Djembé » pédagogiquement orienté vers les fermiers désabusés, des expositions du Cru, surtout des peintures et des photos paysagères... S’ajoutèrent enfin à cette liste des Formations ponctuellement mise en place au bénéfice d’enseignants stressés et lassés. Ces apprentissages et ces initiations étaient régulièrement suivies, il faut le dire, par une quinzaine de personnes, irrégulièrement par une dizaine d’autres sans compter quelques inopportuns, personnages sans intérêt pour ne pas s’être préalablement et suffisamment imprégner de l’esprit constructif et  de l’atmosphère gaie, joyeuse du décret administratif qui avait permis à cette association de voir le jour. Cependant, ce qui fit complètement explosé la demande, ce fut la création d’un atelier d’écriture : les  locaux déjà trop peu nombreux et trop exigus, on eut l’idée, en lorgnant de l’autre côté de la place, d’annexer la petite église Saint Job.