dimanche 20 septembre 2015

Chemins d'abîme (7)



Les jardins suspendus..

Entre friches sèches et arpents d'iris
Des chemins de printemps grandissent
Endormis sur la berce des ravins

Accrochés aux sources du ciel
Leurs bras seront cendres bientôt
Et la terre, et le ciel
Sans attache
Appareilleront pour leur infini propre

La berce des ravins
A déchiré l'étoffe du drame
Sur des lopins burlesques
Et sanguinaires
Les âmes s'inclinent
Et s'en vont
De ci, de là
En songeant
Sur des routes sans aventure
A la terre oubliée
Et au ciel en exil.






vendredi 18 septembre 2015

Rumeurs des Jours et de la Nuit (75)

Le hors dans

Ce qui luit sur la terre
Ce sont des reflets d’îles
Des tranches d’isolement
Amas mats
Blocs de solitude
Qui épient les naissances
De leur obscurité massive

Ta vie erre sur ce chemin de ronde
Où toi et les autres guettent
Ce qui ne peut s’atteindre
Ce qui fuit sans même être
Dans ces îles qui t’entourent
Toutes rondes, toutes closes
Sans portes ni fenêtres
Dans lesquelles pourtant
Tu veux voir ton image.

Plonge dans ta nuit
Plutôt
Dans ta matière noire
Où enfin t’évitant
Tu sortiras de toi-même.


jeudi 17 septembre 2015

Chemins d'abîme (6)


Le gouffre germe froid
Stérile de ma voix
Gonfle sous le vide des arcades
L'étendue vaine de son empire

Enfant de son image
Né sur l'arche des miroirs
Nu comme le désert
Je suis moi,
Gouffres et compagnons des gouffres

Ainsi c'est une visite d'adieu
Qu'aux choses sans cesse
Nous rendons
Et il n'est pas de lieux
Où nous ne trouvions de tombe.






Rumeurs des Jours et de la Nuit (74)





Les pommiers sauvages,
Les marronniers rouges
S’ensommeillent
Dans les voiles chauds
De la nuit.


Partout, l’aile des jours
S’accroche encore
Dans l’asile de leur feuillage
Comme la loyauté ruinée
De la clarté diurne.


Le mensonge et la vérité
Ne tiennent aucune place
Dans ce qui est
Et la minute dernière
N’a rien d’un jugement.


La minute dernière
N’est jamais la dernière
Comme l’origine du monde
N’est en rien l’origine du monde


Il n’y a que l’ajonc
Et ses chimères de dunes douces
Les violettes d’eau 
Et leurs songeries d’opium.

mardi 15 septembre 2015

Chemins d'abîme (5)


Qui de ces chemins
Un jour
A descendu la pente 
Jusqu'à la courbe de l'abîme ?

Aux aguets des mots
Le révéler
Ou l'obscurcir
Aux soirs d'épais ennuis

Facile asile
L'insignifiance, limpide
Et les mots de l'absence
L'abysse à fleur d'eau.



Chemins d'abîme (4)


Et l'abîme
Par que de voix invoqué
Comme l'arène
Où les chemins se mêlent

Et sous nos pas
L'abîme immense
Qu'annoncent les traces
Où les chemins se fanent.

lundi 14 septembre 2015

Chemins d'abîme (3)



Là où sont....


Comme ceux qui se noient
Sans trouver l'eau
Ou qui creusent
Sans remuer la terre

Qui donc m'a fait tel
Que je ne puisse voir
Dans ce que je vois ?

Un frisson sur les crêtes
S'attarde et me retient
La plaine s'embrume
Les horizons s'endorment

Pourquoi m'étendre
Dans un séjour 
Qui n'est pas le mien
En une saison grise
Où la nuit se voile.

Ombre du Monde (FIN)

Ici il n’y a plus qu’hypothèses et conjonctures. D’après certaines sources peu fiables car trop littéraires, peu avant l’événement, on entendit plus violemment encore que d’habitude ce terrible bruit de siphon ou de chasse d’eau, accompagné par une tempête de cette poussière jaune dont on nous a déjà signalé  la présence. Il semble bien que tout fut  englouti irrémédiablement et qu’il n’y eut nul survivant. Ceci est à peine croyable ! C’est pourquoi l’enquête minutieuse des sources est nécessaire et son report, inexcusable. Le seul témoignage que nous détenons est celui d’un certain « Antoine » (déjà par ailleurs cité) dont nous ne connaissons rien sinon qu’il habitait bien la région de St Heu. Ce témoignage ne peut être en aucun cas tenu pour absolument conforme aux faits puisque nous savons par les médecins qui ont étudié sa personnalité à travers ses écrits  que son auteur souffrait d’une mélancolie maniaco-dépressive avec  tendances paranoïdes. 

Dehors !

Tout d’abord, une longueur d’onde, unie et de même intensité, celle d’un jaune éblouissant, emplit et sature l’atmosphère, rien d’autre ; puis, lentement, des oscillations minuscules, de minimes fluctuations, des variations infimes, des ombres dans l’uniforme où des traces, plus ou moins jaunes, se démarquent ; des mouvements s’amorcent, un trait jaillit, se fond et disparait dans ce milieu fauve ;  des contours s’esquissent, s’évanouissent sans avoir le temps d’achever une silhouette ; petit à petit, une profondeur, un relief se devine et un axe tente une percée...Les choses en restent là un moment : dans un jaune uniforme, quelques marques, parfois un mouvement embryonnaire. Rien de bien sérieux,  juste un peu d’agitation dans un monochrome chaud et lumineux.

Mais bientôt ce n’est plus d’un simple flux lumineux qu’il s’agit.... émerge de cette clarté, une matière, une matière molle ; et cette réverbération amortit, étouffe son aveuglante brûlure et devient mate. Cependant tout demeure. Tout demeure jaune. Encore.

Ce n’est que bien plus tard, bien plus tard, que des formes  déterminées se découpent quelque part au sein de cette confusion jaune. On dirait que quelque chose prend tournure, assume une allure, encore vague certes mais...Un tour sinueux, des façons zigzagantes, se distinguent incontestablement. Presqu’un caractère, des propriétés, une quasi-essence. Un achèvement.
En tout cas, quelque chose de l’ordre de l’identifiable. De l’organique. Et là, ça commence à intéresser.

Sans aucun doute, une formation vient de s’accomplir. On discrimine parfaitement cinq structures oblongues plus ou moins régulières, plus ou moins épaisses et plus ou moins identiques, de ce même jaune mat que tout à l’heure. Séparées par des espaces qui semblent carrelés, elles se figent un instant. Et puis les modifications reprennent : des lignes, des lignes noires, des lignes saccadées et parfois rompues, d’épaisseurs et de longueurs variables, apparaissent,  sillonnent et dégradent par intermittence cette substance molle,  paresseuse et un peu ridée.
A plus grande distance, on peut apercevoir une surface nodale d’où proviennent, avant de diverger onduleusement, ces structures flasques.

D’un noir anthracite, cette étendue est une pointe épaisse, inégale et accidentée, dans laquelle s’est inséré un corps blanchâtre, un peu filandreux, ramolli et sale tandis qu’une macération sucrée, un peu écœurante,  gonflent de ses effluves les environs immédiats. 

Il y a bientôt dix jours que Chloé est partie et le déchet de cette banane qu’elle a avalé rapidement s’est progressivement entouré de miettes et de pain rassis. On a aussi laissé là  un petit couteau sale posé sur un quart de beurre, un pot de confiture aux fraises dont on n’a pas remis le couvercle. Si le regard porte sur la table entière, on aperçoit une assiette remplie d’os à moitié rongés sur lesquels se déposent tranquillement les fins duvets de la moisissure, trois fourchettes dont l’une plongée  dans un bocal de cornichons - le bocal est vide, il ne reste que du vinaigre - Des taches de tomate un peu partout, des pruneaux écrasés sur la belle nappe blanche, quelques épluchures séchées, deux petits pots de yaourt dont on s’est servi comme cendriers. Sur un coin, un vase contient encore quelques fleurs fanées.

Autour de cette table inhospitalière, des chaises, disposées sans aucun ordre, l’une même est renversée,  semblent n’être là que pour elles-mêmes. Partout, sur le sol, autour de cette table, débris,  résidus, fragments, morceaux de nourriture, vieux mouchoirs en papier, bris de verre et, traînant sous la table, le crâne parfaitement nettoyé d’un lapin. Propre.                                                          
La porte d’un frigo sans lumière  est grand ouverte sur deux betteraves rouges et trois carottes complètement ratatinées,  un pack de lait de soja périmé, quelques œufs immangeables, une salade retombée et deux steaks avariés. Un peu d’eau se répand sur le sol. Dans la cuvette de l’évier, d’un long plat où s'agglutinent encore de vieilles pâtes recouvertes d’eau s’échappent des remugles inhumains chaque fois que le robinet y laisse tomber une goutte (le robinet, cela fait longtemps qu’il avait un problème de joint).  Les plans de travail sont presqu’entièrement dissimulés sous un désordre hétéroclite, une vraie brocante ménagère : un monceau de vaisselle sale, une boite de thon à moitié vide, des conserves ouvertes et laissées là, des pièces de robots ménagers, mais aussi des magazines, des journaux et des livres. Une liste de course. A terre, deux poubelles débordantes.
A la semi-obscurité permanente – s’il fait sombre, c’est que les rideaux n’ont plus été ouverts depuis un moment -  s’ajoute le froid, un froid humide qui amplifie encore la rudesse de toute cette confusion et  ce désordre. 

Plus généralement, c’est la maison toute entière qui a souffert : le mur d’un des pignons incline dangereusement. Ainsi il ne fait aucun doute qu’il s’écroulera lors de la prochaine secousse. Des pierres de façade se sont descellées, des vitres se sont brisées, les marches du seuil se sont désolidarisées. Les gouttières ont été arrachées, des corniches brisées, les restes de la petite sculpture de St Heu traînent, éparpillés, à terre. Sur le toit, de nombreuses tuiles se sont envolées et, par endroit, on peut apercevoir des éléments de la charpente. Une cheminée, celle de droite, a disparu, il n’en reste plus rien.                                     
On le voit,  c’est toute l’habitation qui est menacée : elle n’a plus d’assise ferme, elle repose sur des fondations fragilisées, elle tangue et se balance. On entend des bruits. 
Plus rien n’est droit, tout tourne à gauche, à droite, fléchit vers l’avant et se penche vers l’arrière, se courbe et se bombe. Sur la façade arrière, à la jonction du toit et du mur, des pierres sont tombées et laissent voir une partie de la salle de bain. Dans le jardin abandonné, les jeux d’enfant qu’on y avait installés sont détruits, un toboggan renversé par des vents hurlants qui ont aussi retourné la balançoire. Le potager n’existe plus, il n’est plus que rigoles, monticules flasques et boues. La boite aux lettres est à moitié enterrée.

Autour, c’est tout St Heu qui défie les lois de la perspective : tout n’est plus qu’angles aigus, dans une géométrie impossible, où des figures imparfaites cernent dans des plans bizarrement imbriqués des espaces indéterminés. Il n’y a plus que des coins, des décalages de proportions, des guingois qui se croisent encore et encore ; façades ventrues, câbles électriques au sol, détritus, excréments, ordures irrécupérables, rognures, déchets, rebuts. Vide, St Heu n’est plus que ruines amoncelées, entassements de pierrailles, de bitume arraché, de marchandises abandonnées dans la hâte précipitée de la fuite.
Dans les prairies avoisinantes, ce n’est que terre noyée, arbres arrachés, ployés, couchés, pliés, obéissant et soumis enfin, comme tout le reste, au mystérieux commandement ;  animaux morts, décomposés, véhicules à l’abandon, routes maintenant désolées, solitaires, avec un vent glacial qui souffle à n’en plus finir ; de temps à autres, des explosions, et la nuit s’illumine... Au loin encore, on peut voir des villes en feu. Et le bruit, parfois omniprésent pendant des heures, ce bruit infâme de chasse d’eau.
Mais, plus loin encore que le plus lointain, on s’aperçoit que l’immense horizon circulaire est en fait celui d’un océan, d’un océan sans limite, d’un océan complètement noir ; et voilà le monde qu’enveloppe cette  Bête aquatique hors mesure, avide et insatiable, disparaître lentement dans cette mer vorace dont on prend d’abord  l’écume blanche et cristalline pour de colossales colonnes nuageuses. L’inexorable  marée carnassière avale et anéantit, assimile et épuise. 

La terre devient eau.

Alors le regard, d’effroi, recule,  revient en arrière, plonge sur ces cités incendiées, sur ces animaux aux ventres ouverts, plein de vermines infâmes comme ces longs vers translucides qui, entrant par les yeux, leur mange lentement le cerveau et en ressortent par le sexe. Cela sent la gangrène, la carie, la pestilence, la corruption des chairs, l’empoisonnement, la désagrégation de la pourriture même, la dissolution des particularités dans la mélasse honteuse et abjecte. Le monde est devenu un anus encombré.
Et ce regard vide, ce regard anonyme qui n’est celui de personne, car personne, c’est fini, ce regard impossible se tourne vers lui-même et y voit le toit, le toit de la demeure où est resté Antoine. Le trou dans la toiture est maintenant devenu suffisamment grand pour qu’il s’y jette : il y répand  toute sa force.

La pièce est calme, le silence y est complet. Des bouteilles vides traînent un peu partout, des cendriers débordent de mégots. Certains ont été écrasés sur le tapis. Deux boites d’antidouleurs, aux couleurs bleu et blanc, avec une grande étoile dorée au milieu, l’une vide, l’autre presqu’encore complètes, ont été déposées sur la petite table en verre. Des jouets d’enfants ont été oubliés dans un coin,  une raquette de ping-pong est tenue par une main raidie, la main d’Antoine qui pend du divan où il est étalé, les yeux grands ouverts.

Le regard neutre, flottant, impalpable, immatériel et aérien, descend lentement vers lui, vers ce visage mangé par une barbe de trois semaines, vers ses yeux bruns sans expression, pour se déposer sur le reflet fragile de ce qu’ils voient. 

Il est debout, au dessus de la petite butte. Les vents soufflent horriblement sur une étendue terreuse, nue et solitaire. La table est toujours là. La Remington aussi. Et la chaise. Derrière, les trois chevaux de labour n’ont pas bougé, là aussi se tient le jeune fermier, les mains croisées. Il a le visage carré, des cheveux blonds, relevés au dessus du front, abondants mais coupés courts. Rasé de près, il est la seule chose vivante qui paraît avoir encore un peu de solidité. Il sourit toujours à Antoine qui le regarde sans cesse. Il voit ses lèvres bouger et comprend qu’il doit s’asseoir. Qu’il doit s’asseoir et écrire. Le ciel est retourné, il devient plat, comme les terres qui tremblent légèrement. Il pleut doucement. Aux alentours, ce qu’il reste des collines ondulent de plus en plus. Il n’y a plus de bêtes, il n’y a plus de prairies, ni de tracteurs. Il n’y a plus de routes. Il y a la terre, le ciel, l’eau et au loin des incendies qui n’en finissent pas. C’est l’horizon tout entier qui brûle.
Le jeune agriculteur sourit toujours. Antoine s’assied. Il a froid et commence à taper : « C’était après l’événement. La paix. Une grande paix au milieu d’une immense et bienheureuse solitude... »....Antoine relit tout haut. Ce n’est pas bon évidemment, il n’y a aucune raison que maintenant ce soit meilleur qu’avant ; il a l’impression de toujours écrire la même phrase, le même texte, la même histoire, une rengaine, une ritournelle qu’il siffle sur des modes différents, même si les mots changent, même si le récit varie, alors qu’il est incapable de comprendre deux fois de la même manière une seule phrase, une phrase pourtant  réécrite cent fois à l’identique, et cent fois réinterprétée ...Alors il rit de dépit, le fermier rit aussi ; les chevaux secouent la tête et s’il n’y avait pas tout ce bruit, on les entendrait hennir, mais on ne les entend pas, on les voit seulement. 

Maintenant, il n’y a plus de bruits, tout est silencieux, la tempête s’est arrêtée. Le fermier, les chevaux ont disparu. Antoine est seul. Alors il tape à nouveau, haletant, assoiffé  et ajoute : « C’était ce qu’il ressentait maintenant. C’est à l’instant précis où il se sentit basculer dans les abysses obscures (et alors que son cœur affolé allait cesser de battre), ... »
Brutalement, et de partout, arrive ce son de lavabo à moitié  bouché, de tuyauteries hurlantes qui emplit ce désert glacé, ce désert maintenant sonore. Antoine se tient la tête dans les mains, il tente de se boucher les oreilles, mais le son, cet horrible son ne diminue pas ; très loin, il voit une ligne qui s’approche, très vite, très vite... Puissante, inflexible, une tempête jaune  se lève des quatre coins cardinaux. Frénétiquement, Antoine frappe, frappe sur sa Remington, « Il est encore temps, il est encore temps... ». 

Mais non, il n’est plus temps. Sous lui, à mesure que les phrases s’inscrivent et s’effacent sur ces feuilles qui s’envolent au loin, happées par d’irrésistibles  ascendances, sous lui donc, une fissure se dessine, le sol craque, le croûte éclate, une fente s’ouvre, longue, longue, s’écarte. Antoine court, s’enfuit, mais la faille le rattrape, lui montre sa béance mortelle, sa monstrueuse mâchoire ; là voilà filant entre ses jambes, rien à quoi s’accrocher, nul secours possible pour l’inéluctable destin de la dévoration. Il crie, hurle, parle aux nuages géants et puis tout à coup, c’est la chute, l’horrible culbute au cœur de l’infection, au moment même où les terres soudain se soulèvent, grondent, s’évasent jusqu’à masquer le ciel, jusqu’à l’absorber plutôt, pour constituer la paroi lisse d’un gigantesque entonnoir qui aspire tout, d’un cône renversé, mouvant, ondoyant, dont l’extrême pointe, le sommet fixe, s’enfonce sans cesse davantage dans les profondeurs d’une terre qu’il épuise.
Les parois se mettent  à tourner de plus en plus vite, comme une sorte de rotor de foire, de sorte qu’Antoine, qui n’est plus qu’un regard détaché, s’y trouve collé, fixé, arrimé. Et ce regard ne voit plus qu’un enfant, qu’un corps d’enfant avec un sexe d’homme, et avec ces yeux d’homme et ce regard d’enfant, il tournoie dans ce vortex terreux, pierreux, poudreux, ocre et brun.

Le monde a déjà disparu depuis longtemps, lui semble-t-il. Soudain, des milliers, des millions, des milliards de pages noircies par des mains connues, moins connues, inconnues passent au-dessus de lui et tourbillonnent sauvagement vers le fond. Il scrute loin au-dessus de lui et croit voir encore une fois le fermier chanter des Hallelujah.
Il l’entend encore : Être la tourbe lourde ! Être la tourbe sourde de la nuit de la nuit, l’arôme maritime du berceau pourpre, cette tourbe morte ! Hallelujah ! Hallelujah !!
Et puis ce regard qui est tout ce qu’est Antoine...Ce regard qui lui sert d’oreille aussi, ce regard entend des rires affreux, oui. Le mouvement s’accélère. Et il entend, il entend chanter par une voix déformée, hideuse et grotesque, passant sans transition des tonalités graves aux aiguës : Souvent, pour s’amuser, des hommes d’équipage... J’ai embrassé l’aube d’été... Votre âme est un paysagechoisi...bégayant également quququequee sosososont dededevevevevnunu mes aaaaaa....Les golfes clairs...Satisfaction...Il n’y a plus rien...Let It be...Let It be... Et des mille, des mille et des mille, en latin, en hébreux, en arabe, en araméen, en sumérien, dans toutes les langues inconnues, celles qui ont existé, existeront ou qui n’existeront jamais, même celles-là, toutes ces voix, toutes ces voix sont là, aujourd’hui, demain, hier, en même temps, toutes ces voix, ... des hymnes, des mélopées, des récitatifs...Mais toujours hideusement dénaturées. On entend des trompettes, des bassons, des clarinettes, mais des trompettes surtout, toujours fausses, instruments aux timbres falsifiés, qui accompagnent ces chants monstrueux. ...Joe le taxi  ... Gloria !! Gloria !!...In Excelsio Deo... voix rocailleuse, désarticulées, voix de démons, héros glorieux...Abaddon, Abrahel, Abraxasangéliques succubes accouplées aux Anges diaboliques ...Chérubins gavés d’opium et Gabriel proxénète et prostitué.
....C’est la lutte fin...Star spangled.....Viva la Muerte....

Les cercles, petit à petit, se resserrent, l’immonde maelström prend l’allure d’une trompe souterraine dans un univers où il n’y a plus ni dedans ni  dehors. Puis ce sont des figures qui passent : au loin se forme un corps, un cadavre, qui approche, approche, celui décomposé du député de St Heu, qui danse sur le blason de sa circonscription ; il a un drôle de sourire, le député, nu et calciné, dans sa gesticulation ultime et bouffonne. Et puis d’autres encore : au milieu des vapeurs malsaines, Edgar Poe, dans sa tourmente, Perrec, dans ses choses, Flaubert dans sa correspondance, H.P. Lovecraft, dans ses cauchemars, et Vian avec Sartre, qui s’engueulent autour d’une table, chez Flore. Et Tarkovski, seul, au bord d’un Temps fini, passé, oublié et tous, succédant les uns aux autres, à cheval sur des méduses vertes ou des limaces gigantesques, glu, glu monstrueuse, et  puis encore...des bibliothèques entières...Des millions de tomes aux milliards de lettres...

Tout à coup, de très haut, arrive un engin magnifique, silencieux et puissant. Un tracteur John Deere, dernière génération, admirable d’ingéniosité et de technicité, mais gigantesque comme mille univers, et le fermier, toujours souriant, qui le conduit  et fait  signe à Antoine.
Au-dessus, et sur la paroi opposée, Tuz, hilare, la chemise tâchée de vin, fumant joints sur joints, lisant des manuscrits et Chloé qu’il reconnaît, Chloé près de lui, Chloé, en train de se faire défoncer le con puis le cul...Et au-dessus d’eux, un poète chantant ces immortelles Homérides, « cul dégoulinant de ton sperme, foutre foutre merde, poète bois dans tes viscères l’anodin poison Gueule encore gueule cri éructe et bande bande bande... ». Et puis encore plus fort, plus fort encore que tout, la chasse d’eau qui se dévide dans cette infecte cuvette.

Mais, à côté de l’anodin, de l’anecdote, des armées aussi, sabres au clair, des charges de cavalerie, des dragons rouges et or qui sortent des brumes, des hussards bleus et argent qui volent par-dessus les nuées sauvages, des cosaques zaporogues dans les steppes mongoles, les archers scythes à cheval sur les murailles de St jean d’Acre, invincibles, brûlant Ninive, soumettant la Médie, tous ces empires déchus, abandonnés aux sables chauds, des satrapes ivres, prévaricateurs et orgiaques ,  gouverneurs sanguinaires, Arthapherne et Tissapherne  ; et puis aussi les murs épais et délaissées de Baghras, Harenc, Cursat, les bordels et les  célèbres fellations d’Antioche, et les orgies de Tortose, les Krak imprenables d’Orient, détruits, ruinés, anéantis, démolis, consumés, dans ces contrées vides où repose le temps ; et bien, et bien, et bien après encore, ces janissaires aux ailes de bronze, ces zouaves, bleus et garances, abandonnés au fond des terres bouillonnantes  ; car le feu, le feu est  partout, brasier ardent, feu envoutant dont les flammes douloureuses enchantent jusqu’à la sainteté, au mieux couvant, couvé même parfois,  à côté de l’amour, au milieu de la paix,  braises soudain ardentes, embrasant l’humide, enflammant les mers aux caravelles d’acier, feu jaillissant au milieu des carnages, des saccages, des dévastations, lames mortelles glissant entre les côtes,  poumons crevés,  cœurs éclatés, artères tranchées, crânes écrabouillés, os brisés, hommes, hommes tranchés en deux, par l’épée, la hache, la scie, les dents, ...et dans les cris des parturientes, toute cette douleur potentielle, cette douleur impensable qui ne fait qu’arriver.

Et encore, plus bas, des défilés de dieux tristes, joyeux, vengeurs ou cruels, pour comprendre, trouver des raisons, des excuses ou des prétextes, des solutions ou des problèmes, des cortèges de sodomites et des chapelets de  masturbateurs, des cavalcades d’adultères et d’incestes, des colonnes infinies d’hypocrites et de menteurs, et l’injustice, la grande injustice, yeux bandés elle aussi,  qui passe, sexuelle et fascinante, splendide, dans ses riches atours, dans un déhanchement triomphant, la grande injustice du monde, la seule chose qui réellement existe,  pissant d’une urine rouge et puante sur ses enfants, la raison, maquillée comme une courtisane et le droit, jeune gandin prétentieux et bien peigné  ; et puis, ces élans d’amour, ces couples connus ou inconnus qui se font et se défont, ces paroles inutiles et ces excès de silence,  et toujours, toujours depuis l’aube triste du monde, de la scissiparité, de l’autogamie, de l’allogamie, de la pollinisation, des zygotes diploïdes, des doubles fécondations. L’hermaphrodisme, simultané ou successif, la parthénogénèse, la multiplication asexuée, et enfin culminant au faite de l’intelligence reproductrice, la spermatogénèse, et ces flux de sperme et de milliards d’ovules qui s’écoulent, apparaissent et disparaissent depuis des millénaires, assurant la durée, garantissant le temps.

Puis, très bas, presqu’au fond, des cohortes d’assassins connus et inconnus, dansant joyeux et contents, sur les corps nus de leurs dix mille victimes, et alors encore et aussi des écorchés et trempés dans l’huile bouillante, des innocents aux yeux crevés, les martyres des holocaustes,  des vendeurs d’enfants, les mains coupées , des bras coupés, des doigts, des seins, des jambes, des cœurs arrachés vivants, la chyle et la lymphe séparées, désunies, et la peste, le choléra, le béribéri... Des nuées de fils et de filles séparés de leur mère, de leur père... toujours accompagnés de ces hurlements, de ces plaintes, de ces pleurs mais aussi de ces grondements de colère et de fureur, ces vengeances sanglantes, ces silences meurtriers  ; et encore des cités détruites, des régions disparues, des empires noyés, évaporés, Carthage, Rome, Babylone, tout le rugissement d’une humanité agenouillée, insignifiante devant les lois de l’espèce. 

Et le regard sans yeux d’Antoine qui se perd toujours, flottant au-dessus de l’abîme, plongeant dans le sein de la merde. Sous lui, par-dessus lui, en lui, Gettysburg, Wounded Knee, la conquête de l’Ouest, far West, far East, far North, far South, far far far, so far, sur la mer, sur les  terres, dans les airs, des hommes partout et en armes, paranoïaques, schizophrènes, mégalomanes, malades, malades et fous, fous d’eux-mêmes, paraphrènes, mélancoliques, maniaco-dépressifs, narcissiques pleins de biles, de peurs, d’angoisses, de maladies, attachés à la vie par leurs lèpres, trompés par l’attente, avec la mort en surplomb.
Et alors, la mort, autant en finir...c’est pourquoi à nouveau, mais en plus fort, en mieux, en plus définitif, des bombes, des bombes grosses comme un camion, du TNT, de la dynamite, et de l’atome, des industries, beaucoup de fumées, des coulées continues, des trous à rats encore trop bons pour les termites qui y vivent, et du fracas, du vacarme, un chahut de tous les diables, un tintamarre infantile, des tours de métal, en béton armé, des ponts suspendus au dessus des fleuves, bientôt au dessus des océans, et de la technologie , des escadres de Zéros, mitrailles en tous sens, torpilles, les cuirassés California, Oklahoma, Nevada, masses informes et fumantes de métal tordu, incandescent, vol en piqués de Stukas sur les lignes de l’exode, des Messerschmitt abattus en plein vol par les Spitfire anglais bien plus maniables, Coventry, Dresde, Hiroshima, Oradour, Dachau, Buchenwald, Hanoï, et à nouveau Babylone-Bagdad dans un nouveau spasme et ces soldats, ces paras, abandonnés par leurs chefs, par leurs gouvernements, ces peuples cent fois, mille fois tourmentés, meurtris, trahis, se relevant par une force stupide et neurovégétative, pour encore refaire, recommencer (mais en mieux) ce qui déjà avait été déjà accompli  un million de fois, et même, même ce tir de Geoff Hurst, l'avant-centre anglais, qui abat l’Allemagne en finale de la Coupe du Monde, 1966...Jamais le ballon n’avait franchi la ligne, jamais. Et jusqu’à la bille qu’un petit a volé à un autre petit..., et jusqu’à la mouche écrasée par plaisir, la fourmi jetée dans la toile de l’araignée, pour le plaisir, la vieille sourde dont on se moque, le bègue ou le boiteux que l’on imite, une vie qui est tout et qui ne compte pour rien.
Tout cela et bien plus, le regard le perçoit d’un seul mouvement.

Et ces milliers de feuilles qui continuent à tourbillonner dans le cœur du cyclone, au centre même de l’événement, millions de poèmes, de romans, d’odes, d’épigrammes, d’élégies, de sonnets, d’alexandrins, de chansons à quat’ sous, de rondeaux, qui dansent dans les ténèbres de l’infamie,  nuit encore plus obscure que la nuit, et qui, un instant, traversent,  avec  ces balades, avec  ces fables, avec ces motets, ces pastourelles et ces virelais  les ombres lourdes et l’épaisseur des choses pour, malgré tout, le moment suivant, s’y engloutir anonymement.
Et le regard d’Antoine s’éblouit, voit le fond qui se rapproche, le fond de ce vortex où il semble s’engloutir, comme tout le reste, définitivement, alors ce regard fou qui ne peut s’empêcher de se poser, se voile, attend l’horrible avalement, l’atroce digestion dans la matière, dans la merde, dans la merde et la prostitution.
Mais bientôt la chute se retient, le mouvement devient moins brutal, moins descendant, les choses s’apaisent tout à coup.


C’était après l’événement. La paix. Une grande paix au milieu d’une immense et bienheureuse solitude. C’était ce qu’il ressentait maintenant. C’est à l’instant précis où il se sentit basculer dans les abysses obscures (et alors que son cœur affolé allait cesser de battre), c’est au moment même où le bouillonnement des confusions, le tumulte des agitations s’exaspéraient (et pendant que le grondement se faisait encore plus intense ), c’est à cette minute imminente où il n’y a plus d’espoir en la seconde qui suit, que la rotation se fit, lui sembla-t-il, moins intense ; en effet, si tout autour de lui  continuait à tournoyer, il n’en était pas moins sensible que la vivacité de la force qui l’aspirait faiblissait en même temps que le ridicule bruit de siphon qui lui perçait les oreilles depuis si longtemps (mais pouvait-on encore savoir ?) et dont il se souviendrait à jamais (à jamais !)  s’éloignait. Sa chute dans le vide s’adoucissait, ralentissait indéniablement : il se sentit tout à coup allégé, sans entrave, c'est-à-dire sans cette sensation de lieu et d’espace qui l’avait toujours lié plus qu’elle ne l’avait jamais libéré. Il fut heureux. A ce moment-là, oui, il fut heureux. 

Au dessus de lui, il pouvait encore entendre les clameurs des combats, les agonies et les naissances des civilisations, collé à la paroi de ce vortex impalpable, abstrait, qui l’avait happé, lui, le monde et ses mondes ; ainsi, il observait encore, les yeux écarquillés, les édifices millénaires pulvérisés par d’inhumaines puissances, les  monuments dressés par le génie humain désagrégés progressivement en de fines particules bientôt invisibles, des autels de marbre, rouge, noir, violet, des nefs élancées, des coupoles célestes, des tours de granit bleu, des bouddhas dédaigneux, des sylphes, des déités animales, anthropomorphes,  tous les signes de tous les  cultes les plus prestigieux, broyés, écrasés, fracassés, moulus enfin et dispersés, dispersés dans la danse infinie des molécules, des neutrons, des pulsars, réduits en  gaz, agités par des champs magnétiques inouïs, et toujours cette paroi scintillante, noire, absorbant tous ces déchets, s’évasant de plus en plus largement vers le sommet invisible d’où pourtant il était venu ; il vit s’effondrer les cultures les plus inconnues, celles dont même l’histoire humaine n’avait pu garder trace, des traces elles-mêmes qui s’effaçaient, le vide lui-même qui implosait, au-delà du rien, dans ce tourbillon insensé qui l’avait aspiré si bas, si profondément. Il voulut voir ses mains, il ne vit rien, son corps, rien, rien, il n’était plus à lui-même une substance matérielle perceptible, et cependant, il savait qu’il était là, qu’il existait, il sentait, comprenait, voyait (mais avec quels yeux ?), entendait (mais avec quelles oreilles ?) parfois des amas de voix étranges, des sons brutaux, durs, stridulants.
Il vit tout ce qu’il pouvait voir, et entendit tout ce qu’il y avait à entendre de l’humanité, cette humanité dont les œuvres et les ors se déchiraient maintenant (maintenant !), se morcelaient, s’éparpillaient en milliers de fragments de fragments fuyants, se poursuivant, poussés par un vent inconnu et délétère, pour enfin être mêlés tout à coup à cette boue nourricière qui avait tout emporté avec elle, dans l’enivrement de sa propre et insolente puissance.


Il n’y avait désormais plus rien à faire. 
       Ce n’était plus la peine, tout était maintenant achevé.
               
                 Hallelujah ! Hallelujah !

mercredi 9 septembre 2015

Ombre du Monde (33)

La plupart des analystes sont au moins d’accord sur un point : ce qui s’est produit à cette époque peut encore se reproduire car, jusqu’à présent, l’ensemble des causes n’a pu être clairement identifié. Rien ne dit d’ailleurs que nous ne sommes pas actuellement dans une phase de répétition.

Exode !

Chloé était partie. Elle avait l’enfant avec elle. Il n’y avait plus rien à dire. C’était une histoire  morte déjà depuis longtemps. C’était le surlendemain. Ce n’était plus possible, maintenant. Antoine se taisait, semblait n’avoir rien remarqué, se taisait ou alors parlait de ses futures publications. Elle cria, oui, elle, elle cria, le secoua, lui griffa même le visage. Tuz lui avait dit qu’il avait aperçu son reflet dans un miroir. Il n’avait rien dit, n’était pas intervenu. Elle ne pouvait plus rester.
Alors elle partit un jour matin lors d’une éclaircie laissant là Antoine. St Heu n’était plus que l’ombre de ce qu’il avait été : la plupart des maisons étaient à terre, d’autres, comme la leur, si elle tenait encore debout, s’enfonçait de plus en plus dans le sol ; la rue principale défoncée, la voirie ouverte par endroit, il n’y avait presque plus personne. Il ne fallait plus attendre de toute façon. La radio ne donnait plus d’informations. On ne savait pas. On ne savait rien. 
  
Arrivée à La Pairie, elle eut un petit sourire gêné quand elle passa devant le foyer culturel. Elle s’arrêta. L’édifice était légèrement penché, semblait s’accouder au bâtiment voisin et paraissait vide, sans lumière, sans activité, la porte d’entrée clapant au vent. L’annexe, l’église St Job, s’était effondrée. Elle pensa à Tuz, à ce qu’il avait fait, tous les deux, sous le toit conjugal, à côté de la chambre de l’enfant, alors qu’Antoine ronflait. Elle avait joui de tout son corps quand cet homme qui l’avait tant écœurée l’avait prise sans ménagement, dans la violence d’un viol consenti. C’était une chose au moins qu’elle ne pouvait nier. Elle ne vit ni Tuz, ni sa secrétaire. Ils étaient déjà partis et lui avait menti. Mais elle avait toujours su. Elle avait toujours su que c’était un mensonge. Elle avait toujours su qu’elle coucherait avec ce salaud et qu’elle en tirerait du plaisir. Elle ne lui en voulait pas.

 En réalité, il n’y avait guère plus que quelques vieillards hirsutes, qui, égarés dans les rues désertes du village, parlaient tout seuls. Partout, il n’y avait qu’une terre brune, lourde. Partout l’eau dégoulinait. Au loin - la vue portait maintenant très loin, les horizons s’étant élargis – au loin, elle vit les derniers convois, charrettes remplies de tout ce qu’on avait pu sauver. Dans le ciel, passaient parfois quelques hélicoptères de l’armée. Derrière, son fils pleurait un peu. Elle redémarra.

samedi 5 septembre 2015

Rumeurs des Jours et de la Nuit (73)

Le soir se libéra du jour, de sa tyrannie et de son orgueil
Et se répandit en moi 
Comme un voleur
Aux tentacules de nuit
Il déroba mes ombres
Je m'éteignis alors
Sans dimension ni épaisseur
Etendue plane, abstraite et transparente
Je restai un long temps
Dans l'ignorance de cette inconduite
La gravité se dissipa
Et une ferveur obscure
Mena mon âme
Aux assiettes de l'ordinaire.

On aurait voulu autre chose
Que ces lourdeurs sans poids 
Et ces lumières impénétrables.

L'idéal ricane sur les visages
Comme une grimace d'infini.









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