L'ombre hospitalière, avide de feuillages et de fossés, a inondé le désert pour briser en sa lumière les idoles qu'elle renferme et avertir leurs signes obscurs de se couvrir de dunes.
Ce qui brûlait les yeux du vent, un silence chaud, le souffle suspendu, l'âme comme un rocher lisse ; ce qui consumait le sang des fleuves, les sources arides, ce raclement des gorges sèches. Le promeneur lit maintenant le livre du gel et sur ses lettres de givre, il voit s'annoncer dans ces fables d'hiver le récit des racines et l'attente des heures muettes. Mes paupières ont maintenant l'âge des poussières épaisses.
Sous l'écume, des voiles de sel gonflent les vagues équinoxes, érigent des citadelles de paille, villes dont les murailles se taisent, toujours coites, sous les voûtes du ciel. Et souvent, alors que le firmament fermé à toutes prières pleure son immortalité déchue, le paysan laboure les fonds à la recherche d'un rythme aquatique. C'est en tout cas ce que les oiseaux de marbre, nichés dans les falaises d'automne, ont toujours cru. Mais ce que l'on croit est une rivière qui n'admet pas de barrages, qui refuse la dérive, même lorsque des crues de pierre s'élancent à sa poursuite. Puis les oiseaux de marbre ne sont pas des oiseaux de marbre, ce sont des oiseaux de gel qui fondent sur les rives des fleuves qui doutent. La nuit se referme sur mes mains closes déjà.
Je cherche la terre comme le nom de la lune Celui que l'on a oublié lorsqu'on passe la nuit A traverser sa lumière partielle
Mais la terre, c'est l'esprit aveuglé de matière C'est une oreille tendue sous les robes du ciel La force, le lien, la foule du regard Nos pas creusent leurs ombres sur ce sol Et l'espace qu'ils creusent dans ces ombres obliques Sont les souvenirs où nous nous consumons
Les ombres qui s'inclinent sont le secret du couchant C'est l’œuvre obscure qui reconnait son père Avant de s'effacer dans son absence prochaine Ce sont les roueries du jour, la pulpe du midi De croire à l'innocence du ciel : Le Verbe dans ses signes de lumière Drapé de ses élancements trompeurs Dresse ses certitudes dès l'aube La nuit le voit moins distingué Plus humble parmi les fantômes confus Qui lui dévore les flancs.
La Cité a ses clairières, ses veilleurs insomniaques et ses paupières de braises. Partout, on y danse des extases aquatiques, lourdes, cachées, mortes peut-être, noires et brillantes ; ce sont les étoiles lointaines, ces rivières obscures, ces canaux rauques où les péniches raclent les fonds ; ce sont des rives insolentes, ces constellations emplies d'algues et de mousses où se mêlent leurs éclats affaissés ; puis l'hiver des sources lorsque les saisons sèchent à ne plus exister, à paraitre vivantes encore seulement pour le sang pauvre qui se contente.
Dans ces déserts de nuit - lumières blanches isolées par dessus les routes vides, lumières sales suspendues au-dessus des grilles et des murs - les portes sont brumes et brouillards, fausses monnaies, lunes hypocrites - on cherche le fantôme qu'on habite mais le nom s'échappe, on repart, dans ce lac circulaire, saveur terne dans sa barque anonyme, solitude fleurie où s'isolent les confins, l'horizon brûlant qui voile de ses bornes infinies les faims inconnues et les soifs oubliées
Je suis un mensonge nacré où s'accablent les heures et l'abandon, une lacune vierge qui craint le chemin, un espacement dépeuplé que réfute la meute et en vagues successives vers la baie sauvage un nageur nu qui se noie sous la pendule des plaines arctiques.
La rosée s'est posée, aube électrique et nue, Et les pavés de la cité se glacent et se lissent d'un éclat maritime Si chaud ce miroir des choses, si chaud dans le souvenir de sa froideur Si silencieuse comme une rumeur d'éveil sous la pente des toits Puis les bruits, les cris, les appels dans le nid du jour Comme un horizon qui grandit au fond d'une bouche Où l'amas descendu dans sa nuit se fait rivière d'haleine, de chair et de sang A volonté.
Ce sont des ramures d'acier qui frissonnent en toi maintenant, des pétioles graisseux qui s'agitent sous tes pas, des limbes meurtris qui se parlent du fond des puits où tes âmes charbonnent d'une lumière lente. Des univers d'âges perdus, trop seuls pour se savoir seuls, déjà, encore et toujours, dès l'origine à aiguiser le tranchant, le sec et le dur qui écartent la vie en en perçant la pulpe, incomparable muraille qui blesse la nuit et tue le jour.
Ce sont des cités de craies et d'argile, eaux stériles sans message, funambules sans joie et sans hauteur, ponts noyés entre les îles souterraines, les lèvres tendues sur les roses étirés du crépuscule pour en apaiser les songes.
Le crépuscule, sur la ville, me donna son nom, rouge encore, la cicatrice trop nouvelle pour en sentir déjà le sentier blême courir sous l'ombre des vents. Mes yeux allumèrent des lanternes de nuit qui n'éclairaient que le jour, et le rivage las des faubourgs se gorgea d'une eau brûlante par dessus les ronces. Je marchais à travers le cortège des rues, aveugle, nu, indifférent aux pas qui me menaient aux vertiges des sultanes apocryphes. Sous des orages électriques, ma boue s'exaltait en une statuaire mouvante et trompeuse. De vagues comètes me suivaient, sortant des avaloirs d'un hiver éternel ; éteintes et noires, gorgées de chairs factices, elles montaient, mobiles, grimaçantes et sanglantes, le long des nerfs de la cité pour emporter le chant des réprouvés. Et devant, et derrière, le son des cascades d'argent, d'or et de nuit remplissaient les grands boulevards des heures de leur ennui synthétique. C'était une prière où je vivais, une prière de briques et de métal, un appel aux sommeils ardents de la terre morte. Et sous la rampe des ponts, des hordes de mendiants se dressaient seulement lorsque s’élevaient les moissons d’Éden.