mercredi 8 juillet 2015

Ombre du monde (30)

Dans certains actes officiels, des témoins rapportent le désordre qui régnait partout sur les routes : exilés, vagabonds,  voitures abandonnées (de nombreuses stations-services avaient disparu ou encore avaient vu leur réserve d’hydrocarbure s’écouler dans le sol, les citernes ne pouvant résister aux énormes pressions qu’elles subissaient en sous-sol), cadavres même...Enfants abandonnés, chiens errants et affamés.. On lit aussi dans des journaux étrangers que le chaos fut  le même partout : l’Australie devint une mer de boue et ses habitants fuirent sur des embarcations de fortune ; aux Etats-Unis, le Grand canyon fut recouvert par des excréments tombés du ciel. Partout, partout, de l’Europe à l’Asie, de l’Amérique à l’Asie, des millions de personnes sont jetés sans espoir sur des routes sans fin.
Le nombre de migrants s’accroissant dans toutes les régions du monde fit qu’il y eut de moins en moins de terre d’asile

Pour finir, il n’y en eut plus du tout.

Oignon ! Oignon !

Cependant, les heures continuaient d’exister, mais avec la stabilité et la constance accablante d’une immobilité étirée, distendue, qui gagnait toutes les régions cérébrales, contaminant petit à petit tout son corps, fièvre froide sans spasme qui, absorbant comme un nutriment toutes les oscillations de sa volonté, se dissolvait en  de faux mouvements, en élans interrompus à peine esquissés,  contrefaçons d’une existence diluée dans une lente et horizontale élongation de l’âme, vapeurs erratiques, dépourvues de vigueur, concentration brumeuse et gazeuse où la pensée demeurait en elle-même, solitaire, non intentionnelle, et comme allongée hors du monde.

C’est ainsi qu’Antoine persévérait, seul, des heures durant, à aller à son bloc de feuilles sur lequel il griffonnait quelques phrases incompréhensibles, feuilles âpres, sèches, dures plus dures que du métal et plus froides aussi, car mortes, ou plutôt jamais nées, incapables de recevoir de lui la moindre vie, feuilles douloureuses aussi, qu’il jetait, après trois mots hasardés, sans y croire, et avec toujours cette envie de fuir, de transpercer les murs, emprisonné  même dans cette fuite. Alors il passait dans une autre pièce de sa magnifique maison, s’empressait auprès de son enfant, puis, d’un coup, le laissait, brusquement, regardait par la fenêtre sans rien voir, car la vision aussi lui était insupportable, le poids des choses, il le subissait aussi dans le regard.
Rien n’était sûr et tout pourtant persistait.

A la cuisine, il se mit un jour  à éplucher  un oignon. Il éprouva un étrange bien-être lorsqu’apparût sous la couche externe du légume, un autre oignon, et puis encore un autre, et encore un autre, dans un indéfini rassurant, dans une similarité imbriquée qui le ravissait, dans cette permanence qui se transportait de strate en strate, dans cette tranquillité de l’identique où le temps se prolongeait exactement en lui-même, sans changement, en évitant les brusqueries, les à-coups, structures fines sur structures fines, répétitions de l’analogue, synonymie parfaite d’un univers sans réflexion ; il plongea tout à coup en son cœur, dans ce milieu vide, intérieur, simple et unique foyer, consolant principe de la transmission et de l’information des champs successifs ; partout est l’oignon, à chaque plateau, le même toujours, continuité assurée, sauvegardée, sans rapport avec le tout et pourtant toujours avec lui en liaison essentielle, préservation, abri de lui-même en lui-même, en parfait accord avec soi, écrivant sans le savoir le récit de la préservation,... Antoine, les yeux rivés sur les petites particules blanches, s’y transporta et s’y oublia, dans la jubilation apaisée de la résolution...La paix, la paix est fermeture, le bulbe clos de l’espace...La paix est la multiplication d’un soi sans rêve, où l’on remet la main sur tout parce que tout est seulement tout et rien d’autres. La paix, c’est l’univers aveugle d’un oignon lorsque l’on y dort en son creux, en son centre, dans la certitude que rien ne s’échappera jamais, éblouis jusqu’à la cécité, jusqu’à se brûler les yeux pour mieux sentir l’océan où l’on plonge, l’océan immense, dont les vagues de vagues sont nuages écumants et le ciel, voute immense avec lequel il se confond, dans le creux de l’oignon, où tout est Un et rien n’est multiple, ce ciel d’un blanc, aussi mat que le bruit d’une nuque qui se brise, ce ciel émeraude, cristallin aussi, si on veut, qui n’est que l'apaisement fidèle de l’irréfragable certitude, de la répétition sans lassitude, mille éclats de soi où partout on reste soi, ...toujours avec soi, sans savoir, sans sentir, en surplomb des souffrances, des terreurs et des cauchemars. Et toujours cet océan et ce ciel éclatants tous deux d’innocence, se recouvrant l’un et l’autre sans jamais laisser s’infiltrer les regrets, les remords et les lâchetés...
Le bulbe a fermé le temps et le temps s’est replié.

Il faisait à peine nuit. Chloé rangea doucement la voiture face au garage ; il était tard. Sur les routes, du côté de La Pairie, elle avait dû ralentir plus d’une fois pour éviter les bouchons de l’exode. Une route s’était effondrée, et deux immeubles s’étaient écroulés. Il y avait des morts. Elle avait pris sa caméra et filmé discrètement le désastre : des canalisations éventrées d’où jaillissait une eau fétide, des cabines de haute tension noircies par le feu, le crépitement des courts-circuits, des animaux morts ou agonisants, des routes barrées, une forêt dont on ne s’expliquait pas la disparition quoiqu’on en ait découvert par endroit des vestiges sous la forme de tronc éclatés, calcinés, littéralement aplatis par une pression immense et invisible, des hommes, des femmes hallucinés qui tenaient des discours incohérents où il était question de limaces, d’anges, de lions de feu, d’éléphants célestes, couverts de pustules, d’anthrax et d’ulcères de toutes espèces, plongés dans des prières incompréhensibles, des services de secours débordés dans une pluie continuelle et plongés dans un univers dont ils ne comprenaient plus la tessiture, et surtout, surtout, un bruit étrange, un long sifflement, suivi  d’un grotesque gargouillis, qui emplissait par moment tout l’espace. Il fallait fuir ! Ce qui se passait à La Pairie, se passerait aussi à St Heu. Elle rentra hagarde et paniquée. 

Une architecte n’a plus sa place dans un monde qui se détruit.

Par la fenêtre éclairée de la cuisine, elle vit, elle le vit, avec ce genre de tristesse, avec cette pitié mélancolique   qu’amène parfois l’impuissance devant ce qui s’accomplit, comme le paraphe de sa propre insuffisance et de son inguérissable invalidité, tracé dans les limites qu’impose la solitude de l’égo.    

Chloé, silencieuse, l’observait donc. Il n’avait ni entendu sa voiture, ni perçu le bruit qu’elle fit lorsqu’elle rentra. Elle n’alla pas immédiatement à la cuisine, se dirigea, inquiète, vers la petite salle de jeu d’où lui parvenaient les pleurs de son enfant. Il était là, les yeux immenses, le regard enfoncé dans une tristesse ineffable, les joues rougies et gercées par de grosses larmes, seul dans une détresse saturée d’affliction. Il devait pleurer depuis des heures, se dit-elle, hoquetant, échouant à calmer son chagrin, redoublant de larmes, toussant tout en serrant de ces deux petits bras le cou de sa mère. Enfin, force câlineries et cajoleries parvinrent à en venir à bout. Elle le coucha à l’étage et redescendit, furieuse, prête à jeter Antoine dehors. C’est certain ! Il n’avait pu qu’entendre les cris de leur enfant ! 

C’est alors qu’elle le vit, par la porte de la cuisine restée grande ouverte, le dos tremblant, s’appuyant sur un couteau immobilisé au cœur d’un oignon qu’il avait cessé de découper, murmurant tout bas des propos qu’il était le seul à entendre, et pleurant encore plus bas, plus doucement, comme si c’était pour lui la dernière chose qu’il avait encore à se dire.

Il se retourna, les yeux en larmes, pour dire enfin :
-         Excuse-moi, chérie...C’est l’oignon


dimanche 28 juin 2015

Rumeur des Jours et de la Nuit (70)

Ma Sœur, mon Frère

Sœur du jour,
Tu es ce dont vient la source
Bien avant la source.

Ni sensible, ni abstraite,
Tu es, Sœur du Jour,
Aussi celui dont tu es la sœur
Alors Sœur du jour, tu es aussi le Frère

Rassemblée toute entière
Dans le frisson tiède
Qui parfois traverse les étés
Quand l’ombre s’évapore

Partout fragmentée
Dans les essences morcelées
Tapies dans le duvet des instants
Où se fondent les contes et les fables

Tu es l’invisible nu
Celée par qui tu nourris
Le familier aveugle
Ce passant devant moi

Tu es, Sœur du Jour,
Le silence qui enfante
La nuit où s’alignent les heures.



Rumeurs des Jours et de la Nuit (69 )

Sous la lune blanche

La lune est l’âme blanche des pierres
Manifeste des solitudes froides
Au dessus des pénombres mouvantes
C’est un miroir réfléchi par la mer
Le refuge des oiseaux des plaines
Fatigués de leur chute

Permanence immobile
Elle se moque des siècles 
Et des chemins obscurs
De leur course d'ombre
Elle ne croit qu'aux reflets
Où toute entière elle se donne

La lune est un camélia de jaspe
Une langue rousse
Un regard dans la nuit
Une route qui ne retient rien
Du torrent d'agonie
Des jours qui reviennent

Mais la lune abandonne
Toujours ce qu'elle éclaire
Me voilà vieux
Et encore enfant
Je serre dans mes bras de fumée 
Les matins blancs de ma vie.

mercredi 24 juin 2015

Rumeurs des Jours et de la nuit (68)

Murs invisibles
Murs d'ici et de là-bas
Enclosent centre et point
D'un cachet de lumière vide

Et les rayons des murs 
Disent ici est là-bas

Aux matins d'hier et de demain
Parmi ces chants nocturnes que tu es 
Je couds les tons sombres
Des saisons ensevelies
Sur la pénombre froide
Des gouffres dont je me vêtirai

Car la pénombre des corps
L'affirme hier est demain


Ce qui reste enfin hormis le néant
Des colibris muets suspendus
Aux couchers des sanglots
Lorsque des falaises de craie
S'en vont là où saignent les romances
La où ton regard d'eau a giflé le jour

Alors
Dans ce là-bas qui est d'ici
Et ce demain qui est de hier
La minute qui meurt
Où le jour est la nuit.


jeudi 18 juin 2015

Ombre du Monde (29)

Mais tous, loin de là, n’avait pas encore pris la mesure du désastre. La vie courante, d’une certaine manière, continuait à préserver ses droits ;  ainsi,  malgré les tragédies que rapportaient quotidiennement les médias (un de nos enquêteurs rapportent qu’à l’époque une flottille de sans-papiers fut dévorée par une meute de requins qui semblaient organisés comme une guérilla maritime), les gens, comme ils le pouvaient encore, continuaient à vivre bon an mal an. Ils continuaient à conduire leurs enfants à l’école, regardaient des matches de foot à la télé, faisaient leurs courses, essayaient d’aimer leur conjoint. Dans les quelques rares lotissements qui restaient encore debout, on continuait à astiquer sa voiture et à garnir son jardin de petites haies communes. (Par ailleurs, il semble que les destructions de résidence cessèrent presque complètement)

Goin’ home !

Il était parti deux jours. Chloé, inquiète, avait téléphoné partout, à l’école d’abord, où on lui avait annoncé, sans le moindre égard, le licenciement de son mari  et son départ assez tôt dans la matinée. Ensuite, pleine de dépit, elle avait contacté Tuz qui, empressé et diligent comme à son habitude lorsqu’il avait affaire à elle, avait offert de se mettre à sa recherche. Si tout en lui continuait à la repousser, son  manque d’élégance, le ton que prenait sa voix quand il s’adressait à elle, ce qui, cependant, l’en éloignait le plus sûrement, ce qui l’écœurait définitivement, c’était ce désir latent, cette soif dormante, la convoitise à peine voilée de son corps à elle, sans qu’il ne s’efforçât même de la séduire, ou alors si mal, d’une façon si balourde et si transparente, c'est-à-dire si vulgaire et que traduisait une sollicitude contrefaite, feinte qui ne se donnait même pas la peine de se masquer ; ce qui aurait pu lui plaire chez un autre, par  ce besoin, ce plaisir qu’ont les femmes de se sentir simplement séduite et désirée , devenait, avec Tuz, une aversion et un dégoût animal. Mais, là, présentement, elle avait besoin de lui et il se mit réellement à la recherche de son époux.

On retrouva vite sa voiture laissée sur le parking vide de l’école. Un jour passa. Puis une nuit. Et encore un jour. Et c’est à la fin de ce deuxième jour qu’il réapparut, épuisé, couvert de boue, les vêtements largement déchirés, les mains brûlées, le regard vacillant. Il dormit dix-huit heures.

Pour s’occuper de lui, et de son enfant, Chloé avait reporté ses rendez-vous les moins importants. Il se tut des jours,  communicant  par bribes et uniquement en vue de l’utilité ; il ne vit pas sa progéniture, ne s’enquit d'elle en aucune manière. Il traînait là, sans rien faire, ouvrant la télévision pour l’éteindre tout aussi tôt (il faut dire que les nouvelles du monde n’étaient guère rassurantes, il se passait de drôles de choses un peu partout...Mais comme cela ne le concernait pas vraiment, il se lassait très vite...), en pyjama, du matin au soir, fumant l’une ou l’autre cigarette qu’il écrasait presqu’immédiatement, ou prenant un magazine qu’il ne lisait pas et exigeant surtout, oui, exigeant silencieusement  beaucoup de Chloé. Néanmoins, petit à petit, il revint à la vie. Il parla, expliqua l’entrevue avec la directrice et son sous-directeur, le fait que les jeux étaient déjà faits depuis longtemps, depuis les premiers jours, se tut cependant pour le reste, le reste qui d’ailleurs lui apparaissait maintenant comme le délire d’une âme contrainte à l’hallucination. Il se redressa, occupant ses journées aux tâches domestiques, reprenant en main son enfant. Et petit à petit un enthousiasme nouveau, juvénile, s’empara de lui lorsqu’il reprit dans une joie démesurée, ses travaux d’écriture. Plus rien n’entraverait maintenant sa vocation : l’ombrage du travail, cette énergie dépensée en vains efforts, cette hernie intellectuelle qui l’avait jusque-là empêché, cette résistance et ce bouffe-temps, à présent qu’il avait disparu, lui offrait enfin ce temps impatiemment recherché, ce temps unique dont peu d’homme peuvent parler, ce temps unique de l’écriture où tout est attente et résolution, mais surtout report, distension et compression, surtout compression, ce temps où la gratuité est bannie et le délai sans cesse recommandé. Un roman, voilà, il se sentait prêt pour un grand roman, la Grande Forme !
Il fallait maintenant qu’il s’attable et qu’il s’accable.
Il se réinstalla donc dans son « lieu », cette retraite fantasque d'où il espérait bien qu'enfin La Lumière lui fit la grâce de l'élire, chercha à nouveau, écrivit, dessina, crayonna, établit un strict « cahier de charge », un travail préparatoire dont les grandes étapes furent bientôt programmées. C’était dit, maintenant il fallait que cela se terminât : il était en effet préférable qu’une déception vînt couronner un ouvrage vraiment  abouti plutôt qu’un doute amer élever son ombre délétère sur le désert cru d’une vie ruinée et mourante. 

Mais il ne trouvait toujours rien. A l’horizon de son imagination, nulle intrigue ne se levait, nul personnage ne prenait consistance et des mots, des morceaux de phrases flottaient, groupes nominaux sans verbes, groupes verbaux sans sujet, propositions adverbiales sans circonstances parce qu’accrochées à rien, syntagmes psychiques sans force, sans volonté, sans équilibre. Il suffisait qu’il se mît à réfléchir pour qu’enfin ce que les trois quart de l’humanité espéraient lui advînt, à lui, alors qu’il désirait tout le contraire : le vide, le vide de la pensée, la limite même de la non-pensée, le non-être... 

Un jour, il commença de cette manière « Une nuit, alors que tous s’étonnaient de son départ, il revint au port et surgit au milieu de ses amis, au café, chez Maggy, ... »...De quel départ s’agissait-il ? De quel port ? Quels étaient ses amis ? Et Maggy ? Sa femme, sa maîtresse, une amie, sa mère, ou encore la simple patronne d’un bar qui recueille les désolés de la nuit ? Pourquoi était-il un habitué ? Mais était-il un habitué ? Et pourquoi n’en était-il pas un ? Et ce port ? Pourquoi un port ?  Et où avait-il voulu partir ? Et pourquoi était-il revenu ? Pourquoi ses compagnons s’étaient-ils si fort étonnés ? Et était-ce vraiment ses amis ?
Quel âge avait-il ? Et cette « Une nuit »,  pourquoi une nuit justement ? Et pourquoi ces questions ? Et la tournure de la phrase...Ne pouvait-elle pas être indéfiniment modifiée ? Où était la norme ? Son échelle de valeur, son sens critique de la littérature ? Que savait-il du bon ? Et du mauvais ? Quand devrait-il s’arrêter ? Devait-il terminer complètement une partie avant d’avancer et, dans ce cas, alors, en finir avec chaque sous-partie, sous-partie qu’ultimement cette phrase était...Et encore...La sous-partie dernière, le mot, encore le mot...Et la lettre, alors, la lettre...La décomposition n’était pas infinie, il fallait reconstruire. Et puis, et encore, indéfiniment, pourquoi commencer par « Une nuit» et ce « tous » n’était-ce pas trop vague ? Il aurait pu dire « ces anciens compagnons de voyage» ou « ces mauvais compagnons de beuverie » ou encore « ces bons compagnons d’infortune », toutes sortes de possibilités qui empêchaient de garder un cap fixe, sûr et ferme. Qui était juge ? Où était la norme ?

Il se souvint alors qu’adolescent, il avait lu ce livre, « La Peste », oui, « La Peste », cela devait être cela, ce livre démodé dont il n’avait plus beaucoup de souvenirs hormis que l’action se déroulait à Oran et qu’un des protagonistes s’appelait Rieux, un médecin...Mais les questions qu’il se posait firent revenir cette vieille scène du livre : un type qui s’acharnait à vouloir écrire mais qui n’arrivait pas à dépasser une phrase où il était question d’un cheval, d’un alézan, pensait-il. Alors, il essayait, réessayait,  répétait la même phrase, changeant peut-être d’adjectif, ou de ponctuation, ou de verbe, ou ne changeant rien, se contentant de la répéter à l’infini, il ne savait plus très bien, il y avait si longtemps qu’il l’avait lu, ce livre, mais l’idée qu’il en avait gardé, même si cette idée n’était pas dans ce livre mais dans un autre ou encore dans un autre, l’idée qu’il en avait gardé, c’était cela, un type qui poursuit une espèce de perfection, qui cherche l’unité, la rondeur de style et qui, forcément, n’arrive à ne rien dire du tout...Peut-être parce qu’il avait commencé à écrire sans savoir pourquoi ou sans savoir quoi dire, comme parfois quand on commence à parler avec un ami ou un inconnu et qu’on n’en a pas envie, simplement pas envie de parler, car si l’on en avait envie, alors, oui, il y aurait un objet au discours avec un sujet, quelqu’un qui énonce...Mais peut-être que le bonhomme, dans « La Peste » (mais était-ce dans « La Peste » ?), finalement, il n’avait rien à dire, peut-être qu’il n’avait jamais eu l’intention de dire quoique ce soit, peut-être que c’était cela, l’objet de son discours, et que c’était le seul besoin de mettre quelque chose quelque part, mais par écrit, qui lui suffisait. Pourquoi devrait-on se sentir contraint à vouloir dire une chose ou une autre pour écrire ? L’impression d’avoir quelque chose de capital à dire arrive rarement et pour ainsi dire jamais.

Alors ces chevaux, avec cette précision remarquable, que, parmi eux, se trouvait « une noire jument alezane », cette exagération emphatique qui conduit  à l’irrecevabilité logique, cette « noirceur fauve », ce lyrisme vain qui ne peut rien face à la crudité cruelle du réel, ces chevaux donc noirs et roux, n’étaient-ils pas plus respectueux du chaos extralinguistique que l’objectivité clinique ? Et si la contradiction maniérée reste impuissante à  comprendre ce méli-mélo de tohu-bohu embrouillaminé, la sobriété diagnostique ne manque pas de l’être également. Car il arrive en effet un moment où la seule façon de comprendre l’événement, par delà toute espèce de littérature, c’est l’action, l’action sans ergotage, sans chicane ni ratiocination, l’acte muet qui ne dit rien d’autre que ce qu’il produit, qui, en fait, ne dit rien, n’écrit rien, mais qui, plutôt, dans ce silence du discours, dans ce geste absolu et nécessaire, impose à tous, indiciblement l’unanimité d’un sens : face à cette vérité,  tous les discours se valent.

Mais Antoine n’était pas un homme d’action et, à force de se poser des questions, il laissa tomber Maggy et son bistrot sur le port. Il reprit autrement, se décidant à tirer de son propre fond une part de son imaginaire. N’est-ce pas le défaut charmant des premiers romans de faire  la part belle aux éléments autobiographiques ? Et puis, ne s’accordait-il donc pas suffisamment de crédit pour trouver le courage de s’abandonner enfin à ce qu’il éprouvait, à ce qu’il vivait, et, somme toute, à tout ce qu’il invoquerait par la suite, sans encore être hanté, obsédé par cette  éventuelle mais néanmoins insupportable insuffisance dont tout un chacun, dès lors qu’elle serait rendue publique, s’accorderait à épingler dans le menu les ridicules et orgueilleuses présomptions littéraires ? Il n’y avait rien de plus angoissant que cette légitime mais paralysante frousse de la vérification expérimentale d’un préjugé  que faisaient tortueusement peser sur sa conscience  les procès-verbaux mortifères qu’un amour-propre démesuré instruisait et dont les origines ne plongeaient nulle part ailleurs que dans les puits secrets de la froide honte. Craignait-il, cet homme seul, de se devoir quelque chose de trop énorme, dans l’échec comme dans la réussite, dans cette hypothèque où le créancier et le débiteur ont le même visage et jouent avec les mêmes dés ? Et, pour finir, se demandait-il, qu’avait-il en lui de réellement universel, ou plutôt que distinguait-il dans son intériorité qui fut à la fois particulier et universel ? Ou plus précisément comment telle ou telle singularité qu’il se découvrait  put sans gêne  être applicable aux autres pour la bonne et simple raison que ces derniers la posséderaient sans la concevoir ?
Comment savoir ? En faisant une enquête dans tout le pays Morève ? C’était absurde.
Ainsi, en se posant les questions de ce genre, en se plaçant sur le terrain de la révélation, ces « profondes » réflexions sur la possibilité d’un œcuménisme littéraire l’éloignait considérablement du fait même d’écrire. 

On dira donc qu’une fois de plus, Antoine tournait en rond.

Sans doute, il devait se plier au feu de l’expérience. Toutefois, à chaque fois qu’il s’y mettait, il éprouvait le même sentiment de vacuité et d’inanité des choses. Décidément, on n’était pas écrivain comme cela, parce qu’on l’avait voulu un jour, on ne savait trop pourquoi, parce qu’un autre jour, lointain celui-là, alors enfant, on vous avait dit que, tiens, ce n’était pas mal, là, ce que vous aviez écrit, votre rédaction, là, et on en avait lu le début en classe, et votre âme de douze ans s’en était émue, avait sué comme sue des légumes, votre âme s’était amincie, s’était concentrée, avait courbé un penchant parce qu’elle y avait pris du plaisir, mais la joie, cette volupté qu’une subjectivité éprouve à être comprise, ne suffit pas à différencier l’inclination véritable du caprice enfantin... Puis le temps passe ... On oublie, passe à autre chose, et  cette trace, toujours au même endroit, qui vous suit et rayonne secrètement. 


Et il y avait les autres, ceux que les circonstances, le hasard ou l’occasion avaient pourvu d’une exigence claire,  irrévocable, si impérative dans sa simplicité limpide qu’elle imposait à son objet une rigueur géométrique que l’on ne peut attendre que d’une méthode axiomatique. C’est pourquoi l’écriture leur apparaissait comme un fait aussi indiscutable que la nécessité de respirer, de manger et de mourir. Du moins le pensait-il, et même si, à cette idée sentimentale il ne savait consentir absolument, rien de mieux ne faisait obstacle aux contrariétés et aux bouderies chicaneuses qu’il entretenait avec lui-même que ce romantique portrait auquel il s’interdisait toute appartenance. Sa volonté en souffrait doublement : d’un côté, révoltée et assoiffée, elle ne pouvait accepter qu’il ne ressemblât pas à ce qu’il espérait tant être tandis que de l’autre, affaiblie et indécente, elle faisait de la reconnaissance de son impuissance l’enfant de cette sincérité immonde qui justifie tout en empêchant tout. Antoine se trouvait donc à l’articulation de deux mouvements contradictoires, dans une de ces hésitations pathologiques qui, si elle n’était si douloureuse,  si caricaturale, rend habituellement  sympathiques ces inadmissibles nigauds et risibles les quarts de volontés dont ils sont le jouet.  Alors, à peine à table, tout de suite, arrivait ce tourment, ce supplice plus grand encore maintenant qu’il avait perdu son travail, ce châtiment de l’existence, cette condamnation des Dieux, l’incapacité dans laquelle il se trouvait d’écrire quoi que ce soit sur quoi que ce fut qui put tenir droit quelques instants, quelques relectures seulement, et pourtant, accompagné toujours de ce besoin forcené et invraisemblable d’essayer encore et encore, avec derrière lui, comme une ombre maléfique,  le désastre de n’avoir rien vécu, jamais, ni hier, ni maintenant, ni demain et celui de ne même pas aspirer à une mort pourtant sans rêves et donc pleine d’espérances.
Il avait donc laissé tomber les marins du port, ceux qui fréquentait le bistrot de Maggy et qui étaient, à l’heure où il y pensait, toujours en train de s’étonner de son départ au moment même où il rentrait.

Il remplaça ce passage, par un autre, un autre qui n’avait rien à voir, il remplaça Maggy par ceci :


« Ils étaient heureux et le train qui les transportait fonçait dans la nuit proche. Antoine et Chloé se tenaient la main, silencieux, l’air un peu stupide et égaré des jeunes amants dont la passion a épuisé les corps et dépeuplé les âmes. Le compartiment était presque vide ; seuls, quelques étudiants fatigués traînaient ça et là, les oreilles vissées sur leur MP 3 »

Il lut le passage,  le commenta à voix haute. Pourquoi ne pas mettre en évidence la solitude des amants en avançant l’idée du « vide » ? Et ainsi, plutôt écrire : « Dans ce compartiment vide, ils étaient heureux, et, dans ce train qui  les transportait à travers la nuit proche, quelques étudiants...etc etc... ». Il relut encore, repensa à Grand (cela lui était revenu, le nom de ce personnage de la Peste, cet écrivain amateur dont Camus se moque dans son livre...). Il n’en avait que faire de cette moquerie ; ce désir de précision, d’exactitude dans la langue, ce recommencement, c’était pour lui, oui, c’était pour lui écrire, ça,...écrire quelques mots sur quelques lignes et se demander, se demander longtemps, si, si, si...
Il réécrivit donc le passage cent fois, en modifiant les tonalités, les circonstances, les personnages, en le réduisant à rien, à deux mots, une ligne ou au contraire en l’allongeant sur deux pages, trois même, dans la perspective d’un chapitre entier.

« Sous la nuit étoilée, un train glissait dans la pluie noire et gelée. Chloé et Antoine, silencieux, la main dans la main, observait d’un œil distrait de jeunes étudiants ennuyés et désœuvrés, leurs MP 3 vissés aux oreilles. Les pensées vides, les corps abandonnés, ils revenaient dans un monde dont le sexe avait ôté tout écho... »

Il s’effondra vers les cinq heures du matin ; avant de s’endormir, il entendit vaguement Chloé qui se levait. 

Chloé.

vendredi 12 juin 2015

Ombre du Monde (28)

Rapport émanant du Contrôle et de l’Equipement du Territoire (retrouvé après le premier cataclysme et aussi avant le prochain tourbillon) : A été observée une fumée ocre émanant du sol, une poussière dorée, dégageant une odeur nauséabonde sur la plus grande partie du territoire. Elle présente l’aspect de fines particules jaunâtres, très collantes et agglutinantes. L’odeur est pestilentielle. L’origine est à ce jour inconnue. Les scientifiques envoyés sur place en recherchent actuellement la nature et les dangers potentiels.
C’est à partir de ce moment que des gens commencèrent à fuir, et même si ce n’était qu’un petit nombre, on comprit plus tard qu’il s’agissait du début de l’exode.

Perte de temps !

Dehors, une clairière, dans une forêt humide et une brume épaisse qui cachait encore en grande partie le sommet des arbres ; plus de bruit, le silence, une mise en sourdine plutôt, des sons étouffés de ci de là. Il fit quelque pas sur ce terrain inégal, trébucha sur un vieux percolateur rempli de limaces, de la marque Femoka ; plus loin il vit un vieil aspirateur Moulinex qui achevait sa décomposition. Il se retourna : il aperçut un long mur de béton qui semblait appartenir à un ensemble plus grand, à un Bunker, en fait. Tout lui paraissait bizarrement macaronique comme si les choses, ce percolateur, cet aspirateur et même plus loin encore un vieux lave-linge Vedette, comme si ces choses avaient été déposées là, sciemment, en vue d’une curieuse mise en scène. Il sentait quelque chose de faux, d’artificiel, d’irréel dans la façon dont les éléments matériels se disposaient, dans la manière dont la matière s’étendait et se succédait. Il se retourna encore et ce qu’il vit accentua ce sentiment de tromperie et de rouerie : un nuage de poussière blonde cachait à moitié la porte d’où il avait surgi et qu’il avait refermée ; il sortait des interstices, s’échappait de la serrure, mais il semblait maintenant construit, fabriqué, comme s’il surgissait d’un canon à fumée manipulé par un machiniste fatigué de la mauvaise qualité d’un spectacle qu’il voyait tous les jours ; par conséquent,  ce brouillard n’avait plus le côté naturel, atmosphérique qu’il avait à l’intérieur du bâtiment. D’ailleurs, bientôt, son volume diminua pour disparaître définitivement au moment même où le sourd ronronnement d’un moteur s’éloignait. 

Il n’y avait plus que des murmures, des susurrements, des friselis d’eau, de vents, de solitudes.

Il se mit à marcher, pendant des heures, dans cette forêt serrée et dense, libre de taillis, dans des sentiers étroits et abrupts, à l’heure incertaine et indistincte des fins, sous un ciel gris, homogène, et une lumière uniforme, identique à elle-même, sans variation, ni écart, avec des ombres projetées, de même longueur, comme assujetties au sol par le même procédé synthétique qui l’avait tant surpris à sa sortie du souterrain. Tout était stable, immobile, d’une invariable constance et d’une immuable assurance. Souvent, de proche en proche, il croisait de vieilles automobiles abandonnées là, au milieu des bois, certaines le capot avant plongeant dans la terre, portes ouvertes, vitres brisées, d’autres encore retournées sur le toit comme cette vieille Renault Caravelle des années 60 ou cette Dauphine de la même époque, d’autres enfin servant d’abri pour un indécelable gibier.  Il vit même quelques Vélosolex suspendus à la cime de certains arbres. 

 Enfin, il arriva, à l’orée des bois, devant de petits prés vallonnés qu’il entreprit de traverser quand il se mit à pleuvoir. Il ne savait plus où il se trouvait et n’aspirait plus qu’à rentrer chez lui. A travers la barrière aquatique qui l’entourait maintenant, il vit une ombre, un homme, qui le salua comme s’il le connaissait bien ou comme s’il s’attendait à le voir. Il le suivit, tenta de le rattraper mais cette ombre ne se laissait pas saisir et n’offrait d’elle que son dos. A nouveau il courut, et ce dos courut aussi. La courte distance entre eux était infranchissable. Il sentit le sol soudainement s’élever en un talus qu’il grimpa, essoufflé. Arrivé au sommet,  il aperçut la pluie s’éloigner et, au sud, de timides ensoleillements balayaient rapidement la campagne ;  à ses pieds, deux rails de chemin de fer, rouillées et disjointes par endroits, couraient tout le long d’un remblai qu’il voyait serpenter à travers champs et prairies. L’homme avait disparu et il ne savait que faire.

A peine rassuré par un environnement qui commençait malgré tout à perdre sa tournure parodique, il se mit donc à marcher le long de cette voie ferrées dont il n’avait jusqu’à ce jour étrange jamais constater la présence et que d’anciennes signalisations jalonnaient régulièrement. 

Il pleuvait à nouveau sans qu’il fît froid. Le col relevé, Antoine avançait difficilement, les pensées enchevêtrées, brouillonnes et brouillées comme cette brumaille d’automne qui l’entourait et voilait sa vue. Où se trouvait l’école, sa maison ? Quelle heure était-il ? Sa femme ne devait-elle pas s’inquiéter ? Quel sens avait tout ceci ? Qui était cet homme, solitaire dans ces couloirs abandonnés et quelles absurdités avait-il proférées ? Que pouvait-il comprendre de ce monde ? Comment avait-il surgi au milieu de bois enchevêtrés alors que l’école n’en étaient nullement bordée ? Et ces voitures abandonnées, tous ces objets de consommation courante, cet électroménager d’un autre âge, ces téléviseurs Philips, ces yaourtières Seb, ces radios Novak, ces transistors japonais et ces tourne-disques allemands, ces revolvers belges, ces vespa italiennes, ces sèche-cheveux et ces moulins à café électriques, ces jouets en fer blanc, puis en plastique,  tous ces objets vieillis, démodés, désuets, laissés là, comme dans une décharge, on ne sait quand et par on ne sait qui, ces déchets multiples, toute une nation de dépôts résiduels et de reliquats à solder, de rebuts de ce qui il y a peu encore fixait les degrés de la valeur, marchandises, marchandises, marchandises usées par le temps de l’échange dans une axiologie insignifiante de la ferraille, de l’épluchure et de la déjection. 

Un brouillard épais masquait sa vue alors qu’un crachin continu trempait Antoine, s’immisçant partout, le col, les manches, les chaussures, inondant son corps entier. Haletant, il ne voyait à nouveau plus qu’à quelques mètres de lui. Il vit  que le phénomène avait repris de plus belle, une atmosphère où même le silence ne se fait pas entendre, à nouveau les choses comme suspendues à elles-mêmes, comme prise par le givre, figée dans leur être, nulle brise, ce brouillard perpétuel, infini, sur un espace sans odeur, un intervalle sans qualité. C’est dans cette absurdité qu’il lui fallait penser, garder l’équilibre, tâtonner, osciller...L’air froid donnait peu d’oxygène. Il s’assit sur un rail, perdu, glacé, recroquevillé et apeuré. Il prit un bâton et fut étonné de l’impression qu’il ressentit. Il tâta alors le vieux rail : la même sensation ! Il toucha son corps, sa main, son manteau, un tronc d’arbre abattu...Pareil ! La sensation curieuse d’une absence d’impressions dans un monde de plus en plus abstrait, dissocié, épars, découpé, qui ne semblait fait que pour la vue, et encore, dans l’épaisseur d’un météore suintant et aqueux, translucide jusqu’à une quasi-opacité.

Il paniqua alors, cria sans rien entendre de ce qui sortait de ses poumons. Alors, une masse sombre, gigantesque, inerte et impassible se découpa près de lui.

Il s’approcha lentement, et dans un ensemble physique qui paraissait homogène, il distingua petit à petit des fragments,  assemblés anarchiquement les uns aux autres, des blocs métalliques, en fonte aussi, qui se pénétraient les uns les autres et de près, enfin, il comprit : une immense théorie de locomotives, électriques, à charbon, de toutes sortes, une accumulation de métaux tordus, courbés, déformés, fondus, entortillés, avec des vapeurs, des fumerolles qui s’échappaient encore de leurs ventres, et aussi des étincelles projetées, et leur crépitement qui se faisaient tout à coup entendre, des roues énormes tournant encore dans le vide ou inertes sur le sol, des bielles coupées en deux et des chaudières encore brûlantes, des turbines éventrées, des bobines de fer, de l’eau qui s’écoulait en cascatelles, des mers d’huile, de diesel, des tenders renversés, le charbon au sol, saisi dans le mâchefer, des câbles, des caténaires abattus, des emblèmes de Compagnies, « L’Etoile du Nord » par exemple, des cylindres et des pistons toujours chauds, des chaines énormes, des volants, mais aussi des rames de TGV, noircies, les nez éclatés pointant vers les cieux, des essieux renversés, des ordinateurs de routes, défoncés, inutiles, grésillant, et à côté, « La Fusée » de Stephenson, avec ces deux cylindres inclinés, amas hétéroclites, anachroniques, Babel monstrueuse de poutrelles de fer, de boulons, d’écrous et pendant des kilomètres et des kilomètres, sur une hauteur invraisemblable, s’élançant vers les nuages en de sinueux lacets fragiles, inatteignables, colossales colonnes aspirées vers les confins du  ciel et absorbées par les abîmes de la terre.

A présent qu'il s’était mis à escaler ces colonnes d’acier, il lui apparut que de sombres et gigantesques nuages, emballés par une tempête lointaine tournoyaient aux horizons funestes, et que la vallée lui paraissait d’une profondeur inimaginable : si tout restait calme là où il était, d’une aberrante  et biscornue quiétude, partout, autour de lui, semblait se dérouler d’affolants et meurtriers combats.
Il se décida et retourna vers la vallée ; il se mit à descendre un talus dont les formidables pentes ne l’étonnèrent même plus. Petit à petit, les débris s’espacèrent pour bientôt disparaître complètement. 

Sur la route détrempée qui menait à St Heu, il se demanda comment faire, maintenant qu’il avait perdu son travail. Quelques gouttes tombaient encore çà et là. 

Personne ne le prit en stop et c’est à pied qu’il rejoignit sa demeure