vendredi 12 juin 2015

Ombre du Monde (28)

Rapport émanant du Contrôle et de l’Equipement du Territoire (retrouvé après le premier cataclysme et aussi avant le prochain tourbillon) : A été observée une fumée ocre émanant du sol, une poussière dorée, dégageant une odeur nauséabonde sur la plus grande partie du territoire. Elle présente l’aspect de fines particules jaunâtres, très collantes et agglutinantes. L’odeur est pestilentielle. L’origine est à ce jour inconnue. Les scientifiques envoyés sur place en recherchent actuellement la nature et les dangers potentiels.
C’est à partir de ce moment que des gens commencèrent à fuir, et même si ce n’était qu’un petit nombre, on comprit plus tard qu’il s’agissait du début de l’exode.

Perte de temps !

Dehors, une clairière, dans une forêt humide et une brume épaisse qui cachait encore en grande partie le sommet des arbres ; plus de bruit, le silence, une mise en sourdine plutôt, des sons étouffés de ci de là. Il fit quelque pas sur ce terrain inégal, trébucha sur un vieux percolateur rempli de limaces, de la marque Femoka ; plus loin il vit un vieil aspirateur Moulinex qui achevait sa décomposition. Il se retourna : il aperçut un long mur de béton qui semblait appartenir à un ensemble plus grand, à un Bunker, en fait. Tout lui paraissait bizarrement macaronique comme si les choses, ce percolateur, cet aspirateur et même plus loin encore un vieux lave-linge Vedette, comme si ces choses avaient été déposées là, sciemment, en vue d’une curieuse mise en scène. Il sentait quelque chose de faux, d’artificiel, d’irréel dans la façon dont les éléments matériels se disposaient, dans la manière dont la matière s’étendait et se succédait. Il se retourna encore et ce qu’il vit accentua ce sentiment de tromperie et de rouerie : un nuage de poussière blonde cachait à moitié la porte d’où il avait surgi et qu’il avait refermée ; il sortait des interstices, s’échappait de la serrure, mais il semblait maintenant construit, fabriqué, comme s’il surgissait d’un canon à fumée manipulé par un machiniste fatigué de la mauvaise qualité d’un spectacle qu’il voyait tous les jours ; par conséquent,  ce brouillard n’avait plus le côté naturel, atmosphérique qu’il avait à l’intérieur du bâtiment. D’ailleurs, bientôt, son volume diminua pour disparaître définitivement au moment même où le sourd ronronnement d’un moteur s’éloignait. 

Il n’y avait plus que des murmures, des susurrements, des friselis d’eau, de vents, de solitudes.

Il se mit à marcher, pendant des heures, dans cette forêt serrée et dense, libre de taillis, dans des sentiers étroits et abrupts, à l’heure incertaine et indistincte des fins, sous un ciel gris, homogène, et une lumière uniforme, identique à elle-même, sans variation, ni écart, avec des ombres projetées, de même longueur, comme assujetties au sol par le même procédé synthétique qui l’avait tant surpris à sa sortie du souterrain. Tout était stable, immobile, d’une invariable constance et d’une immuable assurance. Souvent, de proche en proche, il croisait de vieilles automobiles abandonnées là, au milieu des bois, certaines le capot avant plongeant dans la terre, portes ouvertes, vitres brisées, d’autres encore retournées sur le toit comme cette vieille Renault Caravelle des années 60 ou cette Dauphine de la même époque, d’autres enfin servant d’abri pour un indécelable gibier.  Il vit même quelques Vélosolex suspendus à la cime de certains arbres. 

 Enfin, il arriva, à l’orée des bois, devant de petits prés vallonnés qu’il entreprit de traverser quand il se mit à pleuvoir. Il ne savait plus où il se trouvait et n’aspirait plus qu’à rentrer chez lui. A travers la barrière aquatique qui l’entourait maintenant, il vit une ombre, un homme, qui le salua comme s’il le connaissait bien ou comme s’il s’attendait à le voir. Il le suivit, tenta de le rattraper mais cette ombre ne se laissait pas saisir et n’offrait d’elle que son dos. A nouveau il courut, et ce dos courut aussi. La courte distance entre eux était infranchissable. Il sentit le sol soudainement s’élever en un talus qu’il grimpa, essoufflé. Arrivé au sommet,  il aperçut la pluie s’éloigner et, au sud, de timides ensoleillements balayaient rapidement la campagne ;  à ses pieds, deux rails de chemin de fer, rouillées et disjointes par endroits, couraient tout le long d’un remblai qu’il voyait serpenter à travers champs et prairies. L’homme avait disparu et il ne savait que faire.

A peine rassuré par un environnement qui commençait malgré tout à perdre sa tournure parodique, il se mit donc à marcher le long de cette voie ferrées dont il n’avait jusqu’à ce jour étrange jamais constater la présence et que d’anciennes signalisations jalonnaient régulièrement. 

Il pleuvait à nouveau sans qu’il fît froid. Le col relevé, Antoine avançait difficilement, les pensées enchevêtrées, brouillonnes et brouillées comme cette brumaille d’automne qui l’entourait et voilait sa vue. Où se trouvait l’école, sa maison ? Quelle heure était-il ? Sa femme ne devait-elle pas s’inquiéter ? Quel sens avait tout ceci ? Qui était cet homme, solitaire dans ces couloirs abandonnés et quelles absurdités avait-il proférées ? Que pouvait-il comprendre de ce monde ? Comment avait-il surgi au milieu de bois enchevêtrés alors que l’école n’en étaient nullement bordée ? Et ces voitures abandonnées, tous ces objets de consommation courante, cet électroménager d’un autre âge, ces téléviseurs Philips, ces yaourtières Seb, ces radios Novak, ces transistors japonais et ces tourne-disques allemands, ces revolvers belges, ces vespa italiennes, ces sèche-cheveux et ces moulins à café électriques, ces jouets en fer blanc, puis en plastique,  tous ces objets vieillis, démodés, désuets, laissés là, comme dans une décharge, on ne sait quand et par on ne sait qui, ces déchets multiples, toute une nation de dépôts résiduels et de reliquats à solder, de rebuts de ce qui il y a peu encore fixait les degrés de la valeur, marchandises, marchandises, marchandises usées par le temps de l’échange dans une axiologie insignifiante de la ferraille, de l’épluchure et de la déjection. 

Un brouillard épais masquait sa vue alors qu’un crachin continu trempait Antoine, s’immisçant partout, le col, les manches, les chaussures, inondant son corps entier. Haletant, il ne voyait à nouveau plus qu’à quelques mètres de lui. Il vit  que le phénomène avait repris de plus belle, une atmosphère où même le silence ne se fait pas entendre, à nouveau les choses comme suspendues à elles-mêmes, comme prise par le givre, figée dans leur être, nulle brise, ce brouillard perpétuel, infini, sur un espace sans odeur, un intervalle sans qualité. C’est dans cette absurdité qu’il lui fallait penser, garder l’équilibre, tâtonner, osciller...L’air froid donnait peu d’oxygène. Il s’assit sur un rail, perdu, glacé, recroquevillé et apeuré. Il prit un bâton et fut étonné de l’impression qu’il ressentit. Il tâta alors le vieux rail : la même sensation ! Il toucha son corps, sa main, son manteau, un tronc d’arbre abattu...Pareil ! La sensation curieuse d’une absence d’impressions dans un monde de plus en plus abstrait, dissocié, épars, découpé, qui ne semblait fait que pour la vue, et encore, dans l’épaisseur d’un météore suintant et aqueux, translucide jusqu’à une quasi-opacité.

Il paniqua alors, cria sans rien entendre de ce qui sortait de ses poumons. Alors, une masse sombre, gigantesque, inerte et impassible se découpa près de lui.

Il s’approcha lentement, et dans un ensemble physique qui paraissait homogène, il distingua petit à petit des fragments,  assemblés anarchiquement les uns aux autres, des blocs métalliques, en fonte aussi, qui se pénétraient les uns les autres et de près, enfin, il comprit : une immense théorie de locomotives, électriques, à charbon, de toutes sortes, une accumulation de métaux tordus, courbés, déformés, fondus, entortillés, avec des vapeurs, des fumerolles qui s’échappaient encore de leurs ventres, et aussi des étincelles projetées, et leur crépitement qui se faisaient tout à coup entendre, des roues énormes tournant encore dans le vide ou inertes sur le sol, des bielles coupées en deux et des chaudières encore brûlantes, des turbines éventrées, des bobines de fer, de l’eau qui s’écoulait en cascatelles, des mers d’huile, de diesel, des tenders renversés, le charbon au sol, saisi dans le mâchefer, des câbles, des caténaires abattus, des emblèmes de Compagnies, « L’Etoile du Nord » par exemple, des cylindres et des pistons toujours chauds, des chaines énormes, des volants, mais aussi des rames de TGV, noircies, les nez éclatés pointant vers les cieux, des essieux renversés, des ordinateurs de routes, défoncés, inutiles, grésillant, et à côté, « La Fusée » de Stephenson, avec ces deux cylindres inclinés, amas hétéroclites, anachroniques, Babel monstrueuse de poutrelles de fer, de boulons, d’écrous et pendant des kilomètres et des kilomètres, sur une hauteur invraisemblable, s’élançant vers les nuages en de sinueux lacets fragiles, inatteignables, colossales colonnes aspirées vers les confins du  ciel et absorbées par les abîmes de la terre.

A présent qu'il s’était mis à escaler ces colonnes d’acier, il lui apparut que de sombres et gigantesques nuages, emballés par une tempête lointaine tournoyaient aux horizons funestes, et que la vallée lui paraissait d’une profondeur inimaginable : si tout restait calme là où il était, d’une aberrante  et biscornue quiétude, partout, autour de lui, semblait se dérouler d’affolants et meurtriers combats.
Il se décida et retourna vers la vallée ; il se mit à descendre un talus dont les formidables pentes ne l’étonnèrent même plus. Petit à petit, les débris s’espacèrent pour bientôt disparaître complètement. 

Sur la route détrempée qui menait à St Heu, il se demanda comment faire, maintenant qu’il avait perdu son travail. Quelques gouttes tombaient encore çà et là. 

Personne ne le prit en stop et c’est à pied qu’il rejoignit sa demeure

2 commentaires:

  1. Cauchemar et panique d'Antoine dans un monde sans repère, devenu chaos. C'est presque une bouffée d'air respirable quand on le retrouve marchant sur la route de Saint Heu. On n'est pas rassuré pour autant.

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    1. Ne t'inquiète pas trop-))) la réalité dépasse la fiction, dit-on.

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