dimanche 7 juin 2015

Ombre du monde (27)

Ce n’est pas tout. Cet Antoine, témoin inconnu du désastre, signale aussi des cas où les maisons sont attaquées par le faîte : des fouines et des martres s’emparent des greniers et des combles pour détruire   progressivement les habitations par la toiture.  Si la population ne sut pas tout, elle comprit néanmoins qu’il se tramait quelque chose dont on ne saisissait pas très bien le sens.
Si les orages avaient cessé, la pluie tombait quasiment sans discontinué (Rapport 56/00)

Une curieuse rencontre!

Ses pas résonnaient clairs dans ces corridors abandonnés ; pas d’élèves, pas de profs, des classes vides, sans tableau, sans bancs ni chaises ; quelques carreaux cassés indiquaient à suffisance l’abandon des lieux ainsi que quelques cahiers déchirés, épars, qui traînaient sur le sol, quelques lattes laissées là, des craies écrasées, une mallette au cuir desséché d’où sortaient des cahiers moisis, rongés par des souris ou des rats, un livret de cotes illisibles, un règlement d’ordre intérieur, dont l’extrême  brièveté en indiquait la vétusté, des portemanteaux dévissés, des casiers ouverts ou éventrés dont les portes en métal grinçaient parfois faiblement, des gravats tombés de plafonds décrépits, des graffitis obscènes... Tout semblait s’éterniser dans ce qui n’était plus, tout semblait s’attarder dans l’attente patiente et inutile de ce qui ne viendrait plus.

Cependant, il avait de plus en plus de mal à se situer dans le plan d’ensemble du bâtiment. Il tournait à droite, à gauche, revenait sur ses pas ; il commença à s’angoisser, avec toujours, à sa droite et à sa gauche, ces classes vides, ces déchets au sol, avec ces portes ouvertes qui claquaient maintenant de plus en plus forts. Il se mit à courir, cherchant l’issue d’une école qui ne voulait plus de lui et qui pourtant le gardait prisonnier. Soudainement, un vent, un petit vent qui s’était levé depuis peu, se mit à siffler ; il soulevait de vieux rideaux d’occultation, poussait des crayons, des carnets, des livres, des registres, de vieilles cartes d’histoire et de géographie, faisait tourbillonner de vieilles feuilles, et portait avec lui un léger brouillard, qui, s’épaississant de plus en plus, plongeait le couloir dans une semi-opacité. Antoine se raisonna. Il devait être quelque part dans l’aile est ; pour s’en sortir, il lui fallait donc revenir sur ses pas, redescendre et tourner vers la droite puisque l’entrée de l’école se trouvait dans l’aile sud. Un brouillard de poussière se répandait maintenant partout et un silence à nouveau impérial, même s’il était parfois trahi par de petits bruits de tuyauterie, enveloppait les choses dont il ne distinguait plus que les contours, soupçons de matière dissoute en  ombres furtives et insaisissables. Tout à coup, un son lourd, profond, fit trembler un instant le sol et les murs,  un peu de plâtre se déposa sur son épaule, et puis tout se referma comme un secret, dans la lueur trouble de l’indécis et de l’incertain.

Bientôt, peu à peu, les couloirs reprirent  de cette consistance grossière, indistincte qu’on suppose aux choses lorsqu’elles sont vues à la sortie d’un coma. C’est ainsi que, plus loin, après avoir déjà bifurqué plusieurs fois dans ce qui était bel et bien un labyrinthe, il vit une masse plus compacte, au bout d’un couloir, debout dans un carrefour en T, une silhouette humaine forte mais encore confuse dans le souffle sombre. 
Il entendit une voix qui l’appelait :

- Venez ! Venez !

L’homme était grand, de forte stature, un visage marqué, aux traits saillants, chauve mais sans âge, rasé de près et vêtu d’un costume brun, assez terne, gilet, veston. D’une élégance de manières indiscutable, il tenait dans une de ses énormes mains disproportionnées, une lampe-torche qui éclairait seulement son immédiat environnement. 
D’un geste, il fit signe de le suivre. Ils n’échangèrent pas une parole, et alors que les particules de poussière ocre retombaient sur le sol, l’homme ouvrit une porte qui était restée fermée et ils pénétrèrent dans une salle plus vaste où avait été disposé tout ce qu’il fallait pour vivre certes sobrement, mais du moins humainement : un petit réchaud, quelques armoires, un poêle à charbon, une petite penderie, une  table ronde et un lit. Il y faisait propre mais austère. Les murs avaient été récemment blanchis. L’homme alluma un vieil abat-jour, tira une première bouffée sur une cigarette et invita Antoine à s’asseoir.
De temps à autre, on entendait des bruits résonner dans de vieux conduits métalliques. Et aussi, par moment, un son pesant, long et massif, comme épaissi et assourdi par un éloignement qui le rendait plus présent encore.

-         Je suis le veilleur. Je vous ai d’abord entendu courir et j’ai pris le risque de sortir dans le vent. Heureux de vous avoir aperçu à temps au moment où cela se calmait...Vous fumez ?
-         Mais...Qui êtes-vous ? Et où suis-je ?
-         Je suis le veilleur, vous ai-je dit, et comme tout veilleur, je sonne les heures du jour et de la nuit. Et je veille...Je veille sur le temps qui passe...sur le temps qui vient...Vous désirez boire quelque chose ?
-         Tout ici est détruit, décomposé, corrompu...Sur quoi veillez-vous donc et quels sont ces couloirs ? Et ce vent ....
-         Je suis le veilleur, j’ai toujours été le veilleur... plus vieux peut-être que tout ce qu’il y a ici de plus vieux,...Il y a longtemps...Ils m’ont embauché...C’était facile à l’époque, les choses s’éloignaient mais conservaient leur place. Ce n’est plus le cas, alors ils m’ont mis ici...pour préserver, dans l’écoulement,  ce qui sera désormais toujours mort. Je garde ce que tous ont oublié et surtout le souvenir de cet oubli. Oublier qu’on oublie est la plus grande des faiblesses.  
Allons, je vous sers un verre, vous êtes frigorifié !

Antoine prit le verre de cognac qu’il lui tendit.

-         Tout ceci est absurde...Je suis sorti de chez le sous-directeur et...
-         .....Vous vous êtes plongés dans le passé, dans les passés du passé, plutôt,  qui, à leur tour, sont en train de disparaître. J’ai beau faire, à chaque fois, ce sont des portions entières qui s’éteignent, qui s’effacent.
-         Que voulez-vous dire ? Qui sont ces « ils » ? Comment sort-on d’ici ?
-         On ne sort jamais vraiment d’ici, même si tout sombre et s’abîme dans une perte irrémédiable. Et si l’on échappe toujours à l’être présent, jamais on ne peut éviter cet « il y eut ». La vie est la pointe extrême de ce qui s’enfuit, à peine un présent, une instabilité persistante. Le dynamisme immémorial de l’anéantissement est ce qui nous fait naître, à la condition seulement que nous tentions l’aventure absurde et désespérée de toujours se débarrasser de qui nous a mis au « monde ». Et lorsque je dis « de qui », je ne parle pas uniquement du berceau, de la mère, ou du père, mais aussi de tout le reste, des couches conditionnantes, des nœuds, des systèmes causals, du bonheur...Mais voilà...On n’y arrive jamais vraiment. On échoue toujours à tuer ce qui nous contraint aux manières et aux façons que nous avons car les bordures font aussi partie du jeu. Mais refuser l’insensé est plus grave encore, nous mourrons alors, et c’est pour la vie ! Ainsi, sourcilleux et arrogants, demeurons-nous entre l’infirmité et l’infection.

Il reprit une cigarette et se resservit à boire. Un verre plein.

-         Petit à petit, je me suis rendu compte de la difficulté de garder en vie les objets qui m’étaient confiés. Il y avait ce vent et cette poussière...Ce bruit lointain que je ne comprenais pas...Ces gargouillis dans les tuyauteries que vous avez sûrement entendus. Quelque chose se passe, quelque chose de grave. J’ai lu quelque part, dans un roman je crois, qu’au Japon, il pleuvait parfois des sangsues. Ici, c’est différent. A chaque bourrasque, cette poussière blonde s’accumule sur les choses et les fait disparaître, même le sol, même les murs, les plafonds. Si vous saviez, le nombre de livres qu’il y avait ici, il n’y a plus rien.
A ce moment, passant de sous la porte, un nuage de poussière jaune pénétra dans la pièce, se répandant rapidement.

La voilà encore dit l’homme en se levant, je dois en avoir aspiré des tonnes depuis que j’ai obtenu ce poste. Antoine le vit allumer un aspirateur industriel, un très vieux modèle,  et s’attaquer à la poudre dorée. Il reprit :

-         Voyez. Cette poussière séculaire n’est pas de la même famille que les particules qui dansent joyeusement dans la lumière, elle n’est pas cette conséquence heureuse et inévitable de la vie active et du mouvement, non, elle ressemble à autre chose, regardez, elle est grasse, poisseuse, davantage une farine agglutinée, humide et froide,  un pollen suranné, pâteux, embu tant il est imprégné de temps et de matière stérile.
-         Ce vent, disiez-vous...
-         Un vent nouveau s’est levé, un vent qui ne porte rien et qui emporte tout, un vent sans arôme mais puissant. Un vent qui dissout. J’ai eu peur pour vous, tout à l’heure. J’ai eu peur qu’il ne vous absorbe, comme tout le reste.

Il s’était encore resservi à boire et à fumer,  mais la légère ivresse qui animait maintenant son regard, loin d’altérer  sa tenue et sa dignité,  ajoutait à sa distinction primitive le nimbe d’une aristocrate décadence.
Antoine avait du mal à rester en contact avec les choses, comme si les représentations qu’il s’en faisait avaient la fragilité de la cendre. Il pensa à Chloé, à son enfant, à sa maison, à tout ce à quoi il s’était arraisonné, ancré, et qui revêtait, dans son esprit, l’aspect de concrétions raidies et figées, images si sèches, si terreuses, si livides que leurs sources vivantes et charnelles ne puisaient leurs réalités objectives que des reflets inconsistants et éteints d’un fluide vaporeux que plus rien ne solidifiait. La citadelle familiale était devenue imprenable, non parce que des murailles épaisses en empêchaient l’accès, mais parce qu’elle tirait justement son inexpugnabilité de sa propre évanescence, dans le charme dangereux d’un dérangement progressif, d’un déplacement invisible et d’une superposition ininterrompue des apparences et des figures.
Et au loin, au cœur de cet univers jaunâtre, encore ce bruit accablant, avec ces sons de craquement que font parfois entendre les coques des navires.
-         Comme tout le reste... L’homme s’était profondément enfoncé dans son fauteuil et observait la pièce à travers son verre.
-         Comme tout le reste. Chaque bourrasque...Chaque bourrasque ambrée prend pour perdre ce qu’elle emporte. Le passé meurt. Déjà, il a du mal à exister puisqu’il n’est jamais ce que le présent dit de lui. Il ne tient pas sa réalité du présent même s’il point parfois entre les mailles du langage, mais l’enfant parle si mal du père... On a beau faire, les cours d’histoire et leurs réformes, là-haut, cette improbable saisie, ces dates, cette ligne du temps, ces chronologies, toutes ces imaginations, ces machinations, le passé n’en a cure. Invisible et sans lieux,  c’est pourtant là que se nourrissent les rêves, c’est là que naissent et vivent les rêves. Alors l’histoire, elle-même, n’est jamais qu’un rêve surgi de l’immémorial. C’est un rêve qui rêve les rêves humains, les frasques d’un aveuglement qu’on ignore, et c’est pour cette raison qu’on les souhaite, les rêves, les vies, les événements, parce qu’on aime se faire des histoires, s’inventer des scénarios, se créer des légendes, se tracer un futur qui  ne creuse en réalité qu’un passé ; l’automate aime à se sentir libre, il aime avoir une « âme », croire, croire, croire qu’il n’est en rien ce jouet vide et sans âge qui coïncide parfois si bien au creux de son être.

-         Mais...Nous avons tous un passé, ce passé ne peut mourir...Les individus, les civilisations, les empires, les états, ont tous un passé irrévocable, ineffaçable,...On ne peut pas faire en sorte qu’une chose ayant existé n’ait pas existé ; c’est impossible et criminel ; même si c’est cette chose est niée, gommée, même s’il n’y a plus de traces, si on a manipulé les traces, les souvenirs...

Le veilleur se leva, emprisonné dans le souffle tiède d’une tristesse infinie. Il tourna le dos à Antoine, posa le bras sur la petite bibliothèque pour dire enfin :

-         Ce n’est pas ça....Si le passé  s’en va, et il s’en va, s’il disparaît, le passé, ce n’est pas parce qu’on oublie, non, justement, s’il ne passe plus, c’est parce qu’il n’y a plus cet oubli que rendait seulement possible la mémoire vivante, la mémoire forte des vivants et des morts et sur les ruines désormais de laquelle il ne reste plus qu’une amnésie dédaigneuse et apathique pour occuper un présent de telle sorte suspendu à une immédiateté factice que tous délais, remises,  retards, pauses ou même arrêts, deviennent les fantaisies prétentieuses d’esprits hautains et maladifs. C’est la capacité à se souvenir et à oublier qui se dérobe. Incapable de mémoire et d’oubli,  dans un double mouvement paradoxal, voilà la folie d’un Temps présent où plus rien ne se cicatrise, où plus rien ne se ferme, où plus rien ne s’apaise, en ce que l’habileté à y laisser une empreinte a disparu...seulement quelques risées anodines dont les flots n’ont aucune conscience. Le passé n’a plus d’espace, de lieu. Seulement la batture des rivages.
Il n’est plus qu’une étendue abstraite dont la vacuité creuse sans le savoir le tombeau du temps. Tout est figé, suspendu, sans attente et sans appui.

Il s’interrompit un instant, vida son verre qu’il remplit aussitôt.

-         Le passé qui ne passe plus, qui existe toujours mais qui ne passe plus, voilà ce qui tue le temps...Le temps qui s’arrête...Sans avenir...

              Il avala d’une traite ce qui restait dans son verre et reprit :

-         Si on tente d’aller encore un peu plus loin, le temps statique n’empêchera jamais les aiguilles de tourner, les jours de succéder au jour et les agendas de se remplir. Cela n’a rien à voir avec les commodités pratiques de la chronologie. Le temps qui s’arrête ne veut pas dire qu’il n’y a plus de passé, ce qui serait absurde. Le problème vient plutôt d’un futur qui ne se détermine plus comme tel puisqu’il est immédiatement happé par ce  présent  sans passé, c'est-à-dire sans source, « sans papier ». Plus rien n’avance donc vraiment mais tout s’accumule sans qu’on le remarque : l’actuel est devenu le lieu d’un énorme télescopage où les choses passées et futures s’entrechoquent, s’arrachent mutuellement des lambeaux de temporalité. C’est pourquoi aussi on cherche vainement une rupture, une vraie rupture qui ferait les choses complètement différentes de ce qu’elles sont. Mais des ruptures qu’on s’invente resteront toujours sans effet. Ce vent et cette poussière immonde, ce bruit et cette cacophonie  ne sont  rien d’autres que les résidus de ces frictions. 
On n’arrive  pas à passer à autre chose et voilà le processus vital de la durée humaine engagé dans une temporalité marécageuse.

Antoine avait chaud maintenant et se sentait oppressé. Les verres tout à coup se mirent à trembler en même temps que des bruits de toutes sortes reprenaient de plus belle, et ce qui semblait être un râle, un long râle sibilant soufflait maintenant dans les corridors étroits. L’homme se retourna, vaguement inquiet.

-         Vous devez partir ...Cela va recommencer...et j’ai à faire...

Il se mit alors à réciter, à chanter plutôt, un poème, et cela d’une manière un peu sotte, un peu burlesque, en esquissant quelques pas de danse loufoques et incongrus :

A cet intangible et premier écoulement, 
Où se combinent et se dispersent les   incompatibles,
A cette  réalité mouvante et discrète qui compose pour engloutir,
Seule la forme donne figure.

Si son régime est celui de l’artifice et de l’immobile,
Et sa force, celle d’un soupir,
Elle taille néanmoins un contour dans l’indiscernable allure,
Et même si son destin la conduit à s’y dissoudre,
Elle cristallise dans l’inouïe Parole l’onde inquiétante

Il s’agit alors moins de voir que d’entendre
Dans la pierre nue et âpre,
Les bruits infimes du temps qui vient.


-         Partez, partez vite, cela arrive... Il empoigna Antoine, le poussa vers la porte.
-         Mais...par où ... ? Pour où ... ?
-       N’allez jamais en arrière et marchez sans changer de direction, ... Vous arriverez   sûrement à la sortie, à temps...
-         Mais l’aile sud...L’aile sud est de l’autre côté ...
-         Pas question d’aile, ici, ni de gauche, ni de droite ; tout droit, seulement tout droit et vous retomberez sur vos pas... Et il poussa Antoine dehors.

Cela craquait de toutes parts et il commença à sentir à nouveau un souffle et un sable jaune lui courir entre les jambes. Il se mit à courir, à courir de plus en plus vite pendant qu’il sentait l’ocre substance lui blesser les mollets, les coupant ça et là avec une facilité diamantine qu’un air glacial aiguisait mortellement. Il vit soudain devant lui quelques marches d’escaliers qui menaient à une porte de métal et, alors que le givre sinistre, derrière lui, obstruait tout le couloir, la clenche qu’il empoigna s’abaissa brutalement et la porte s’ouvrit.

2 commentaires:

  1. "Tout s'accumule" dans des "frictions", "le télescopage", le "passé qui ne passe plus" : mais on est dans "Histoire" de Claude Simon, écrivain de la ruine et de la décomposition (entre autres).
    Nous aussi, à te lire, nous sommes oppressés....

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    1. Et comme je t'ai dit, Claude Simon j'ai jamais lu. Donc vais lire "Histoire". J'aime bien les ruines, les décompositions et les épaves ; ça laisse des souvenirs vivaces.

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