mardi 3 mars 2015
Poèmes du Minuscule et de l'Insignifiant (67)
Ce qui vit...
Coeurs de verre qui s'inclinent
humiliés dans ce qui vit par ce qui blesse
à nouveau la blessure
Et ce qui s'écoule dans les os
l'effroi aux écailles marines
malgré pourtant
Les dunes de fièvres fleuries. Les échos muets où rêvent les tarentules.
Et les silences de nuit au fond des pierres blanches.
Tout est proche et tout est lointain.
Et les voix du soir qui hèlent
les lueurs d'où les poussières appellent.
*
Que le temps pendant que...
Il n'y aura pas de chants
qui résonneront dans tes plaines
ni d'appels qui héleront
les ombres que tu auras défaites
lorsque ton pas se sera arrêté
Plaines ardentes, plaines sèches, plaines barbares
il n'y aura rien où te mettre encore
et ton nom lui-même sera encore trop large
pour le dehors qui persévère
sombre et sans limites
N'empêche alors
que je vive pour vivre
et que le temps éduque pour moi
la coupe des mots miellés
où mes lèvres baiseront la bouche
de la dernière rose.
dimanche 1 mars 2015
Ombre du Monde (15)
Plus tard, on mit sur pied de petites commissions chargées d’étudier l’origine de ces étonnants courants. On fut surpris, non sans raison : ces vents ne semblaient venir de nulle part ; on aurait dit qu’ils provenaient du sol, qu’ils s'évadaient d’une prison souterraine. Il n’y avait rien, puis, tout à coup, ne venant d’aucune direction, ils surgissaient, soufflaient vers les quatre coins cardinaux, et disparaissaient. Il y eut un peu d’effervescences, et quelques publications sérieuses qui tentèrent de fournir certaines explications, mais elles passèrent vite au pilon.
Cultive-toi donc !
Or, non loin de Saint-Heu, une petite agglomération coincée entre deux bretelles d’autoroute, La Pairie sur Yv, abritait depuis peu, un Foyer familial, un espace neutre, disait-on, un lieu de confrontations amicales, d’échanges rationnels et d’ouverture à l’autre, garantissait-on ensuite, un champ d’actions et de culture, argüait-on enfin ; en fait, un théâtre de résistances et de désobéissances assistées, qui se présentait comme la brèche subventionnée par les artisans de ce qui en appelait la percée : l’élaboration de l’étouffement avait de ces étranges réquisits qui contraignent impérativement ses concepteurs de donner un peu de mou aux allocataires de l’indignation. Ce qui guidait ainsi les initiateurs, c’était l’obligation, peut-être latente d’ailleurs, de mettre du jeu dans des agencement territoriaux et économiques par peur de gripper un système dont les relations nouvelles connectaient forcément de récentes stratifications à d’anciennes superpositions biopsychologiques, configurant de cette façon des champs cérébraux neufs, des zones mentales originales, sources possibles de dangers inestimés car encore inconnus, c’était donc le devoir d’un suivi psychique, d’un contrôle sourcilleux et non l’ inepte volonté de rendre l’individu plus humain qui autorisait cette multiplication faussaire dans toutes les sous-régions du Pays Morève. Il est vrai qu’à l’époque l’humanisme avait bonne presse, l’altérité marchait bien et était, en quelque sorte, l’image même de la neutralité, d’une neutralité objective, surtout.
Situé sur la Place du village, ce Foyer existait depuis peu et trouvait en effet sa raison d’être, sa vocation, dans les immenses mais encore récents bouleversements sociologiques issus des mutations radicales du paysage rural qui affectaient le Pays dans sa totalité et qui s’accompagnaient inévitablement de grandes agitations soucieuses, d’anxieuses appréhensions faites d’espoirs craintifs et d’attentes angoissées que seules un certain nombre de perturbations neurolinguistiques parvenait à faire entendre aux spécialistes de psychologie sociale : le verbe tantôt gargouillant tantôt hoquetant, ça borborygmait à tout-va dans un bafouillis de syntagmes inachevés, dans la syntaxe constructiviste du bégaiement et dans la grammaire générative du balbutiement idiosyncrasique. Le paysan, déjà plus lié à la terre qu’au langage, devenait une ombre et les ombres, de vallées en vallées, ne se comprenaient plus. Ainsi, si la création de ce Foyer, c'est-à-dire la réalité de son financement était due à titre compensatoire, relevant ainsi plus de la consolation que de la science politique, néanmoins, une suite d’enquêtes de terrain avait conclu à sa nécessité pédagogique. Ce qui fournissait par la même occasion une solide base idéologique.
Baptisé du nom d’un Conseiller préfectoral qui avait pu par de célèbres discours exalter les âmes, soulever les cœurs, bousculer les somnolences et avait ainsi conduit toute la région dans « les sillons féconds » du labeur à une époque où seuls l’habilité du verbe et le rythme du mètre avait encore le privilège de souffler aux esprits les moins policés les mouvements les plus enthousiastes et les vertus les plus industrieuses, le « foyer Lieuvain » connut assez rapidement un taux de participation relativement satisfaisant qui correspondait d’ailleurs à ce qui avait été prévu par les préalables études de marché d’un comité de gestion gagné par les ivresses de l’éducation permanente, illuminé par des visions d’expansion et qui s’épanchaient parfois tard dans la nuit en des fureurs et des véhémences lyriques ; l’heure était aux ardeurs militantes, à ces courages gaillards qui ne craignent que le possible et que seul le facile et l’envisageable effraient. Il faut dire qu’il y avait là de l’intuition, du pressentiment, de la prescience puisqu’avant même que le développement et l’équilibre personnels ne fussent pensés réellement, et au plus haut niveau institutionnel, qu’à la condition exclusive d’être intégré au sein d’une intersubjectivité inaliénable, c'est-à-dire enfin contextualisés dans le cadre de la présence réciproque des Différences et devinssent de cette façon l’allure, le fard dont se parait l’intelligence politique, ils étaient déjà, à La Pairie sur Iv, le souci constant, la préoccupation majeure d’une solide et joyeuse équipe qui entrapercevait dans l’entrecroisement de ces deux axes le double balisage qui assurerait la permanence ainsi que la transmission des vertus démocratiques.
On travaillait dans l’intime, et cet intime qui faisait la part belle à l’Autre, fondait également l’inamovibilité et l’intouchabilité de responsables qui avaient juré à l’amour civil une fidélité et une adhésion imprescriptibles.
Bref, on assurait.
Par conséquent, le débat, la libre-expression, la controverse y florissaient tous les premiers lundis du mois : il fallait bien laisser s’exprimer les intériorités souffrantes et les subjectivités conflictuelles comme s’il eût été navrant de les voir se révéler hors des limites officielles. Ces dernières, pour quelques souples et variées qu’elles fussent au niveau des thèmes abordés – l’islamisme radical, la grippe porcine, l’organisation du prochain rallye, la loterie du mois etc – requéraient, afin d’en effacer astucieusement les bornes, un lieu dans le lieu, un espace particulier dans le milieu général du libre dialogue. Ce fut l’espace Inter - ?, petit café à l’ambiance chaude et conviviale où chacun trouvait ce qui lui permettait une détente heureuse apte à lui assurer une parole sans faille. Parfois, exceptionnellement, la complexité du point à examiner était telle qu’alors un expert régional était convié à orienter l’organisation des discussions. On appelait alors cela un colloque, un séminaire, houleuses sessions où les uns et les autres apportaient de leurs pratiques, de leurs expériences, de leurs savoirs, excités en cela par la présence d’un connaisseur averti, d’un savant modulateur qui tempéraient les sorties flamboyantes, provoquaient les polémiques amicales, donnaient du temps aux délibérations intérieures, favorisait tout ce qui pouvait tôt ou tard susciter la négociation et la concession , pour enfin créer par là les organes abstraits du mécanisme argumentatif : juridictionnalisant et modalisant les processus de l’énonciation, il encadrait les controverses qu’ils faisaient naître dans un contrôle constant du rapport des questions et des réponses, dans un schéma dialectique second qui échappait aux participants : le retour sur soi valorisé par la médiation de l’autre, mode d’être auquel tous se soumettaient, ... le bon sens ..., encourageait l’annulation des dissemblances tout en les affirmant, de manière à créer, par cette immobilisation factice, sinon l’illusion d’un monde commun du moins le mirage d’un usage commun des mots et des choses.
L’essentiel était l’expression et l’échange. Dans ces disputes de quolibet qui n’amusaient qu’une dizaine de vieillards et affûtait, dans le meilleur des cas, le cynisme des organisateurs, on ne désapprouvait, on ne réprouvait qu’à l’ultime condition de toujours tomber plus ou moins d’accord. Nul endroit n’était en fait mieux assuré pour l’éloge du fait et l’entérinement de l’établi et, en faisant des rescapés d’une génération passée les bacheliers des temps futurs, on s’essayait, dans un troc immonde – tu t’exprimes mais tu te tais-, à l’universalité de ce qui n’était plus que radotage construit, l’éloquence, dans une région sans souffle, sans respiration, fatiguée et épuisée par des années, des siècles même de labeurs insensés. Le blâme et la contestation y étaient ceints de l’auréole de l’action : on ne pouvait que désapprouver le silence de ceux qui s’étaient soustraits à la merveilleuse obligation de l’interlocution, car si la réfutation y était toujours complimentée, l’abstention souffrait toujours, parmi la blanche assistance, d’un déficit de crédibilité.
Mais il s’agissait aussi de construire l’autonomie en délivrant l’être humain du poids de ses excuses et des incohérences de ses désirs de façon à ce qu’il retrouve l’unité fondamentale, corps/esprit (mais aussi mâle/femelle), qui le constitue, en tant qu’humain, comme messager du monde : ce n’était en effet pas l’honorer que de le priver de sa présence physique au profit exclusif d’une dimension spirituelle à la dérive uniquement par oubli, justement, du corps. S’abandonner pleinement au moment présent, le seul que l’on vit, et retrouver un souffle, une respiration introspective comme relation interne cautionnaient l’idée d’un chemin possible, ou plutôt, pour être encore plus précis, assumaient l’idée que l’idée seule du chemin comptait réellement lorsqu’il s’agissait pour tout un chacun de reconquérir sur soi-même et pour soi-même une souveraineté déchue dans la confusion et la dispersion du ...présent. Il était en fait question de rétablir un empire sur la seule chose au monde qui soit viable et qui, pourtant, par son actualité, par son essence, n’était que chaos brut et désordre originel : le droit à s’affranchir de l’avenir et du passé par l’exercice transphénoménal d’une intuition vivante de l’Instant. C’est donc par l’élargissement d’une conscience sensitive qu’un certain nombre d’ateliers avait été mis en place, qu’on avait jugé utile de développer une thérapie de la délivrance et du repos. L’affranchissement et la démocratie ne passaient pas uniquement par l’agonistique dialogique, il devait s’y ajouter à la fois comme une condition mais aussi comme un résultat des pratiques de développement individuel afin d’éveiller les potentialités optimales à la libre expression d’une citoyenneté lumineuse. Aussi, le comité de gestion se félicitait-il d’avoir implanté dans un sol naguère si rude les petite semailles d’un nouveau printemps et, par conséquent, espérait-elle, cette laborieuse cellule, une fructification d’abord lente puis de plus en plus vive à mesure qu’elle serait portée par tous les vents connus du Pays Morève. Pour ce faire étaient organisés chaque semaine à horaire fixe, le soir des jours ouvrables, hormis lors des vacances scolaires, des stages d’Eveil à Soi, une petite troupe de théâtre, un atelier « Djembé » pédagogiquement orienté vers les fermiers désabusés, des expositions du Cru, surtout des peintures et des photos paysagères... S’ajoutèrent enfin à cette liste des Formations ponctuellement mise en place au bénéfice d’enseignants stressés et lassés. Ces apprentissages et ces initiations étaient régulièrement suivies, il faut le dire, par une quinzaine de personnes, irrégulièrement par une dizaine d’autres sans compter quelques inopportuns, personnages sans intérêt pour ne pas s’être préalablement et suffisamment imprégner de l’esprit constructif et de l’atmosphère gaie, joyeuse du décret administratif qui avait permis à cette association de voir le jour. Cependant, ce qui fit complètement explosé la demande, ce fut la création d’un atelier d’écriture : les locaux déjà trop peu nombreux et trop exigus, on eut l’idée, en lorgnant de l’autre côté de la place, d’annexer la petite église Saint Job.
jeudi 26 février 2015
Rumeur des Jours et de la Nuit (62)
Entendre
Des montagnes fleurir sous la terre
Et des oiseaux chanter sous la mer
Ecouter
Avec une bouche de lune
Les oreilles palpitantes dormir sous tes hanches
Entendre
Les cils murmurer aux paupières
Et les yeux caresser ce qui passe et ce qui vient
Ecouter
De mon argile close
Les champs célestes reposer dans ta main
Entendre
Les étoiles mortes nourrir les âmes perdues
Et tes bras étreindre la nuit et le jeu du vide
Ecouter
Des mains de mon âme
Les pensées de tes boucles et de tes courbes
Entendre
Un bruit lointain courir sous ta peau
Et le chant des abimes naitre dans le monde
Ecouter
Du brouillard misérable de mon être
Les battements de la peur au crépuscule de ton âme
S'entendre écouter
Pour ne plus dire
Pour ne plus lire
Dans cette vie mortelle
Où chaque poussière
Contient sa fin
S'entendre écouter
La solitude des lointains
Et les silences innocents
Autour desquels tout bruisse
Comme la vie cachée
Dans les replis
Où tout dort
Voir alors ton visage
Se parfumer d'ombre.
mardi 24 février 2015
Poèmes du Minuscule et de l'Insignifiant (66)
Puisque je ne sais dire ce que je dis
quand je dis que je le dis
ni même penser ce que je pense
lorsque je pense que je le pense
lorsque je pense que je le pense
C'est le dire minuscule de celui qui disant qu'il ne dit pas
espère être entendu de celui qui écoute ce qu'il n'écoute pas
Car l'intention de signifier est en moi
comme l'espoir dissimulé
d'élargir et d'épaissir mes brumes
et de ceindre le non-dit des lauriers du dit
Mais pourquoi pavoiser le vide de paroles ?
L'été qui s'étend entre ses rives
le soir qui bruisse sous le vent
et l'étendue vide, l'étendue infinie qui règne en tout
se contentent d'être uniques en ce qu'ils sont.
Loin des mots du Jardin et d'Adam
ils n'ont nul besoin du sens
qui les masque et les révéle.
Mais pourquoi pavoiser le vide de paroles ?
L'été qui s'étend entre ses rives
le soir qui bruisse sous le vent
et l'étendue vide, l'étendue infinie qui règne en tout
se contentent d'être uniques en ce qu'ils sont.
Loin des mots du Jardin et d'Adam
ils n'ont nul besoin du sens
qui les masque et les révéle.
lundi 23 février 2015
Rumeurs des Jours et de la Nuit (61)
*
Si nous abaissions le ciel
Nul besoin nos cous n'auraient de se tendre
Ainsi nos prières mêleraient les nuages à la fange
Là enfin se nouerait l'infini aux songes de nos ténèbres
*
Ce qui est proche ne voit pas l'abime qui sépare
Et les lointains n'ont garde de ce qui les rapproche
Sans voir uniquement nous annulons
Seul ce qui regarde éloigne ou rapproche
*
De l'océan l'eau se retirera
Et la barque échouera
Ton ombre avide d'os et de poussières
Et tu dis : "Viens donc, viens donc avec moi"
*
La demeure où nous aimons
La soif de la soif
L'eau de l'obscur
Puis à nouveau le désert sur mes lèvres
Si nous abaissions le ciel
Nul besoin nos cous n'auraient de se tendre
Ainsi nos prières mêleraient les nuages à la fange
Là enfin se nouerait l'infini aux songes de nos ténèbres
*
Ce qui est proche ne voit pas l'abime qui sépare
Et les lointains n'ont garde de ce qui les rapproche
Sans voir uniquement nous annulons
Seul ce qui regarde éloigne ou rapproche
*
De l'océan l'eau se retirera
Et la barque échouera
Ton ombre avide d'os et de poussières
Et tu dis : "Viens donc, viens donc avec moi"
*
La demeure où nous aimons
La soif de la soif
L'eau de l'obscur
Puis à nouveau le désert sur mes lèvres
samedi 21 février 2015
Ombre du monde (14)
C’est plus ou moins à cette époque (mais les chroniqueurs de l’événement ont dû mal à se mettre d’accord) que l’on commença à constater certaines pathologies météorologiques. C’est ainsi que des vents étranges se levaient soudainement, vents chauds ou froids, porteurs d’arômes inconnues, soufflaient quelques minutes puis s’éteignaient brutalement. Leur force était moyenne, ne dépassant pas les quatre beauforts. Mais ce qui surprenait, c’était non seulement leur soudaineté mais aussi le fait qu’ils naissaient dans des conditions qui ne les autorisaient pas. On s’interrogea alors sans s’inquiéter.
Mère ! Père !
Tout leur était bonheur. Il était père, elle était mère. Elle l’avait désiré, il l’avait accepté. Ils sentirent très vite que quelque chose avait changé ; dès les premiers soins, ils comprirent tous deux à quel point ils étaient liés, à quel point, et quoiqu’il pût arriver, la petite saillie sur le ventre de leur bébé les engageait définitivement l’un envers l’autre. C’était cette petite cicatrice, un peu pâle, un peu rose, cette ligature ombilicale qui les rapprochait irrémédiablement. C’était cette marque de séparation, ce seing de la blessure qui les nouait désormais inextricablement l’un à l’autre car, si c’était vers ce petit bout de matière, vers ce petit monde fripé et rebondi qu’à l’avenir la totalité de leurs existences – leurs corps, leurs esprits- affluerait à tous les instants, c’était aussi ce qui préviendrait à jamais la possibilité d’une distance irréductible entre eux : la parentalité majorait le serment de conjugalité, et bien au-delà de sa légitimité, de sa légalité, lui ajoutait la radicale responsabilité d’une existence à part, d’une part de vie arrachée d’eux-mêmes mais séparée et différente, immergée dans une région particulière mais illimitée des mondes et des temps infinis : il fallait désormais accorder une tutelle vigilante, une sauvegarde difficile, fragile, incertaine, à l’enfant, une protection au cœur des tourbillonnements immémoriaux de particules subatomiques, de flux quantiques, au sein même de ces ondes matérielles et immatérielles, dans les écoulements continus de fragments spatio-temporels qui distribuent au cours d’une histoire sans nom et sans visage la mort et la vie, jamais répétées toujours reproduites, dans des mondes toujours déjà oubliés, ayant vécu avant de naître dans des concrétions transitoires, froides et congelées, agrégats mous et solides, fluides et rigides, se mouvant dans l’immobile, de l’extrême dilatation à la gazeuse condensation, au fond de rien, au bord de tout, et dans ces paradoxes locaux et non-locaux, ramenant toujours et sans pensée et sans intelligence et sans fin la vague là où elle était, dans sa houle, exactement, à l’endroit où elle vient de se retirer depuis une nanoseconde d’éternité, un suintement d’x qui montre et qui se retient au même moment, et tout cela pour qu’un œil, un jour, perçoive la translucidité du gel, des lumières rosées, violettes et pourpres, la beauté du monde... moléculaire, solide, stable mais déjà en partance, déjà reparti, superposé à d’autres, en un long rayonnement de structures fines, indiscernables et brûlantes, englouti, absorbé à nouveau, converti en autre chose, en son contraire, si on veut, dans un ailleurs vide et parallèle, avant à nouveau de porter figure, décomposée, toujours et jamais. Et cet enfant, ondes figées en cristaux, sorti de la tourmente, enlevé du cœur du maelström, lignes de force fuyantes soulevant le ventre de Chloé, pendant une seconde ou des mois, ce visage apparu devait être maintenant défendu de cette puissance qui l’avait fait survenir de l’informe jusqu’au monde humain. Se faire un destin, c’était se faire une présence de ce qui n’avait ni passé ni avenir. Se faire un destin, c’était faire foi de ce qui était là, devant soi, car rien, de toute éternité, ne pourrait réfuter la vérité de ce fait, ne pourrait faire en sorte que jamais il n’y eut sur un minuscule bout de durée, dans une province éloignée du temps, à Saint Heu, pour le dire simple, qu’il n’y eut un homme et une femme avec ce bébé, précisément, ce bébé-là, et pas un autre, et que cet homme-là et cette femme-là avaient décidé d’être pour lui avant d’être pour eux. Chose qui n’était pas si commune, même en supposant l’infini et la pluralité de ses mondes.
Il était père, elle était mère. Ils étaient heureux et responsables.
L’habituelle fierté qu’Antoine lui aussi ressentait se grossissait maintenant de la conviction assurée de le bien employer, ce temps voué à son enfant de sorte que s’écartaient les ultimes scrupules et s’effaçaient les derniers lambeaux d’angoisse qu’il avait eue, parfois, à ce propos, avant la naissance. Et maintenant qu’il les avait surmontées, ces inquiétudes, il n’eut pas voulu ne pas les avoir éprouvées comme l’évidence d’un amour contenu qui n’attendait que l’arrivée de son objet pour enfin s’exprimer dans des actions simples, discrètes mais combien nécessaires.
Ils étaient donc de ceux qui construisent, de ceux qui fondent des existences, de ceux qui possèdent cet acharnement dynamique à ériger des empires, fût-ce sur des territoires restreints, des micro terroirs, car ce qui leur importait, c’était la maîtrise sur les choses moins que les choses en elles-mêmes , c’était cette domination paisible qui procure aux hommes qui la détiennent la sûreté tranquille dans les jugements et l’aplomb résolu dans l’action. Antoine avait appris cela, il l’avait appris de Chloé sans qu’il s’en rendît immédiatement compte, sans même ressentir la douleur, la honte ou l’amertume que l’on peut éprouver envers ceux-là, qui, volontairement ou non, nous contraignent à mourir à nous-mêmes, devant nous-mêmes en nous obligeant à suivre seul la dépouille de notre propre cadavre au cours des funérailles d’un égo solitaire, devenu misérable et famélique.
Le mariage puis la paternité avait affermi Antoine, mais il ne le disait pas et ne se le disait pas, non, tout se déroulait comme s’il n’avait eu nulles ruptures, nulles différences notables entre un avant et un après, non, tout semblait se dérouler dans une trame continue, un continuum où les moments différenciés de sa vie s’échelonnaient les uns après les autres dans une successivité claire qui ne lui imposait en aucune cas la brutalité de la nouveauté. Non qu’il n’eût le sentiment du changement-il eût fallu pour cela être fou-, mais ces transformations graduelles, justement par leur progressivité, lui donnait l’image d’une évolution lente sans à-coup et sans saccade où, seuil après seuil, l’habitude et l’attente avaient le temps de se former et de lui donner la force de ne plus s’étonner de ce qui advenait, de ce qui était advenu.
Les habitudes avaient changé, dans leur nature et dans la vitesse de leur volume, de leur répétition. Antoine, qui avait, depuis un certain temps déjà, renoncé à la possibilité d’une carrière plus honorifique mais peut-être moins honorable, se dépensait sans compter pour subvenir aux tâches multiples et éreintantes qu’une naissance toute fraîche implique. Il y avait d’abord toutes les attentions permanentes qu’un bébé demande ; ils apprirent à langer, à faire des panades, à se lever la nuit, à bercer, à cajoler, à biberonner ce qui n’était décidément pas seulement qu’un tube digestif, à perdre et à prendre patience, à surmonter des énervements et de grosses fatigues. En même temps, ils comprirent qu’aimer n’était pas un mécanisme naturel, qu’il n’y avait là aucune sorte d’instincts souverains, de pulsions spontanées par la magie desquelles on aimait d’un coup et une fois pour toutes ce qu’on avait conçu.
Chloé n’en était pas là. Contrairement à son mari qui recevait une leçon du ciel, les choses, pour elle, n’avait pas la complexité qu’elles prenaient pour Antoine. Ce qu’elle donnait, elle le donnait dans ce qui était la franche évidence de la maternité. Cela s’entendait. Puisque l’apprentissage lui-même était d’une certaine nature, elle savait plus qu’Antoine que les multiples besoins de son enfant participaient d’une forme de raison, non d’une raison réfléchie, issue d’une méditation de l’après-coup, mais d’une raison organique, d’une perception plus corporelle, qui ne trouvait son origine que dans le présent de la perception immédiate. En un mot, Chloé se déplaçait dans son monde avec cette aisance heureuse qui manifeste, pour l’extérieur, une énergie facile, une félicité tranquille et peut parfois passer comme simplicité chez certains de ces esprits exclusivement tournés vers les problèmes de profondeur. On l’aura bien compris : il ne s’agissait en aucun cas de la crédulité ou de la candeur ingénue d’un cœur simple, mais d’une sorte achevée de maturité économique.
Pendant ce temps-là - pendant que le temps passait - comme la résultante implicite d’une secousse lointaine, une onde issue des arrière-plans érodait en la traversant, une existence qui ne se disait plus à part tant elle devenait exclusivement redevable à un nous de tous ses usages, de tous ses rituels, de toutes ces sortes d’ accoutumances qui, à l’inverse, le constituait comme agent abstrait, signe et indice dernier de la créance mutuelle, existence par conséquent obligée envers un groupe neutre, restreint, grammatical - ce On inoubliable - de toutes ses décisions les plus mesquines, de toutes ses habitudes même les plus étroites, les plus triviales.
Pendant ce temps-là – pendant que le temps passait - comme l’acide lent d’une eau faiblement corrompue, une démangeaison insensible, imperceptible à l’attention la plus discernante, c’est à dire pas même une irritation, à peine un agacement, un assoupissement plutôt, rongeait d’une corrosion discrète, clandestine, ce morphologique accord des mœurs, cette génération de traditions domestiques, toute cette mise en arroi des minutes et des heures, ce train de l’ inévitable banalité de la vie, cette infinie suite de rapports insignifiants, médiocres certes pour la courte vue, mais qui ne traduisait par delà que l’obligatoire et, par ailleurs, admirable obéissance à l’indigence empirique ; alors, dans ce remarquable surgissant de l’ordinaire, pendant ce temps-là,- c'est-à-dire pendant que le temps passait- comme un regard retardé sur le présent qui arrive, un trouble d’autant plus étendu qu’il dominait dans son intimité silencieuse une conscience incapable de se le formuler, entravait cette dernière d’un poids lunaire qu’elle feignait d’ignorer en s’en refusant l’aveu.
Pendant ce temps-là, pendant que le temps passait, Antoine, désormais, sentait le besoin de commentaires.
Il commençait à ressentir le besoin de littérature.
C’était une longue histoire, Antoine et la littérature. Il y avait d’abord trouvé , au moment des premières acnés, une forme d’issue à la solitude, une parole qui se lisait, qui le lisait, une voix qui le pénétrait et si, dans un premier temps, il y avait découvert, dans un aveuglement sélectif, une manière reconnue de se justifier – à l’époque la littérature était encore une valeur même dans les populations qui en étaient théoriquement c'est-à-dire socialement les plus éloignées-, de justifier donc ses modes de pensée et ainsi de pouvoir affirmer à partir de la grandeur , plus tard, il y avait trouvé un passage parfois rude dans le fourmillement de ses mois, de ses préjugés et de ses sentences. C’était le monde cru, le monde muet, illisible, incompréhensible et plein, qui l’avait conduit à celui des signes. C’était « ça », ce « ça » brut qu’il voulait saisir, sincèrement et sans arrière-pensées, dans son évocation symbolique et sensible. Il fut donc happé très tôt par le sens, par ce célèbre sens de « l’aberration du monde ». La littérature l’avait élevé mieux que ses parents -pensait-il- et cette élévation devait sans cesse se nourrir d’évaluations nouvelles qu’il ne découvrait qu’au travers des idées invisibles.
Grâce à elle, il avait fait des rencontres intéressantes, pour autant que l’on appelle « intéressant » ce qui nous convient, nous agrée, ce avec quoi nous pouvons être d’accord à quelques détails près. Plus tard, il avait rencontré de jeunes artistes, des écrivains confirmés qui fréquentaient les mêmes bistrots, d’autres, ratés, qui maugréaient sur l’art, sur le monde, et par conséquent sur le monde de l’art alors qu’ils ne possédaient pour les uns aucune aptitude, pour les autres aucune volonté. De fréquenter ce petit monde si jeune lui avait donné de l’épaisseur, des épaules, une force dont il ne percevait pas l’illusoire vanité mais qui lui permettait de passer des nuits et des nuits, allant d’un café à un autre, dans ce talent noctambule où l’on a soif de sensations et de bizarreries, confondant la vie et le travail, se méprenant sur l’exaltation d’un enfièvrement juvénile et l’austérité sèche des mots, longues nuits d’une jeunesse déréglée, curieuse, studieuse au bout desquelles se profilent-croit-on- les formes futures d’une âme poétique en gestation, mais dont, en réalité, l’idée, et seulement l’idée, se maintient dans l’existence par la seule puissance verbale d’un démiurge ivre, pontifiant et sans joie : à cette époque, le vase clos des ambiances nocturnes suffisait à assouvir ses instincts parce que la reconnaissance quasi automatique d’alter ego plongé comme lui dans un fantasme sans consistance lui donnait surtout la satisfaction de l’obtenir à moindre frais. Il n’y avait pas besoin de « faire », il suffisait de dire. Mais, pour empocher ce gain à bon marché, encore fallait-il qu’il refusât, à ce moment-là de sa vie, de se pencher plus attentivement sur son entourage proche, qu’il résistât au désir confus de le mettre en question, dès lors, qu’il s’opposât à se mettre lui-même vraiment en péril. Peut-être alors se serait-il rendu compte que seul comptait réellement pour lui la légitimation affective et sociale en soi plutôt que telle ou telle forme - ici littéraire, artistique - dont cette légitimation, pouvait se revêtir. En somme, le visionnaire des fins de soirée était aveugle, sa parole, muette, son courage, peu affermi, et, par conséquent, son amour de la littérature parfaitement sincère.
C’est pourquoi aussi, jamais, il n’avait écrit.
jeudi 19 février 2015
Poèmes du Minuscule et de l'Insignifiant (65)
Châtaigniers de pluie
Instants vivants dans la pierre qui fleurit
Lierre de craie, grenade ensommeillée
Permanence du souffle
Souffle de lunes, empires des vents
Grappe de rêves, vignes des assoiffés
Terre de béance où se puisent les blessures
Et le sucre sur ta langue que sculptent tes mots
Tes mots de balsamine, balsamine en fleur
A l'ombre des croix le long sentier qui va
Jalons des morts, balise des souvenirs muets
Regards aveugles, saveur azur
Embrasement des vergers, colère de la nuit
La nuit des vautours étoilés, nous
Oui, nous les yeux jaunes et la langue dentée
Et sur les frontons de ciel, les diamants des mers
Qui se gorgent des silhouettes du temps
Silhouettes de paille, silhouettes du vide
Dont nous revêtons notre simplicité immonde
Cette horreur d'être qui dresse les canons
Déchire les viscères et éclate les organes
Mais il y a sur cette place vide
Dans cette ville déserte aux coupoles d'or
Et aux portes arabesques il y a le geste
Sous les arcades serpentines
Le geste doux qui abolit les corps
Leur donne des ailes carmins et des fleurs de paon
Ces ailes et ces fleurs repliées dans nos secrets
Que l'œil comme un enfant des banquises
Blessé de toute cette blancheur vide
Ne voit jamais, ces ailes et ces fleurs
Que toi et moi sentons pourtant
Entre le matin où les corolles de chair s'ouvrent
Et le soir que les funérailles du jour appellent
Pour que dansent et s'humilient devant la vie
Les sexes, tous les sexes
Des femmes et des hommes, des serpents de l'aube
Des salamandres bavardes au seuil des nuits gitanes
Des scorpions qui boivent aux sources des sables
Tous ces sexes démunis qui nourrissent
L'espoir dans les gerçures de l'avenir
Et mon sang, et ton sang
Et le sang des autres, la même matière nue
Tous là une seule matière un seul esprit
Dans une vie même, au même moment
Qui porte nos visages à contempler et à prier
Les mêmes divinités de son et de sésame
Où des rivières sans eaux abreuvent des soifs sans sècheresse
Dans la ville déserte aux coupoles d'or et aux portes arabesques
Que reste-t-il encore à veiller
Dans le crépuscule jaunâtre de tous les âges
Où ta jeunesse se noie dans mes rides
Où ta force s'épuise dans ma fatigue
Vieillard gisant déjà dans les fruits les moins mûrs
Qui annonce en eux son triomphe mortel
Et pousse, gémit et écarte
Comme l'enfant fait naitre la mère et le père
Le temps déjà en lui
Dans l'ovule incolore et le sperme mat
Où nait le temps qui nous meurt
A la seconde même où il se contient tout entier
Nous sommes la seconde mourante de notre naissance
Que reste-t-il à protéger
Dans ce long vestibule implacable
Rempli de cages obscures et de diables inconnus
Le long de murs transparents que nos yeux ne traversent pas
Reptile de la peur, reptation de l'angoisse
Entortillements dans des mots et des verbes
Crucifiés à chaque pas
A chaque pas des Golgotha
Et derrière les images les oliviers de Gethsémani
L'attente assis dans la cellule des pensées
Et dans ce long couloir d'abattoir aux barreaux infinis
Les pas de l'ami et du familier se retirent et reviennent
Dans la figure brouillée qui blesse et qui hante
Les souvenirs vieillis de ce qui toujours s'est accompli
Il ne reste que ce qui se garde par delà l'oubli
De ce peu qui s'ignorera lui-même
Lorsque le néant même aura disparu.
lundi 16 février 2015
Poèmes du Minuscule et de l'Insignifiant (64)
Nourrie de ces ruelles étroites et de ces places ovales
-là où les derniers bancs vides attendent le matin-
La nuit s'avance à petites enjambées d'ombre
Et déjà j'oublie ce que j'ai vu du jour
Souvenir ignoré qui remue le présent
Ainsi je ne peux être face aux choses
Qu'en n'étant pas là où je suis
Il est de ces miroirs qui abritent les images
Qui les gardent et les conservent
Les grands miroirs de la mémoire
Où trainent les regrets et les adieux tus
Quand de la rive nous voyons la barque s'en aller
Et chaque appareillage est un bris dans le temps
Ainsi je me sens tissé d'eau et de vent
Ce qui respire dans la nuit qui s'avance
Parmi ces places et ces rues qui se jettent dans la mer
Dans l'obscurité des emblèmes et des symboles
Ce qui s'agite dans le trouble aveugle
Ce qui, silencieusement, y meugle
Des nuages opaques et des carrefours sans chemins
Là où la vie commence au moment où elle meurt
Et sur les quais par l'Ouest enflammés
Dans les rumeurs et les cris
Des foules de marins font de grands signes
Aux navires qu'ils n'ont pas pris
Et qui s'inclinent devant les horizons
Où l'on renonce et accepte
Ce que la marée a offert puis a repris.
-là où les derniers bancs vides attendent le matin-
La nuit s'avance à petites enjambées d'ombre
Et déjà j'oublie ce que j'ai vu du jour
Souvenir ignoré qui remue le présent
Ainsi je ne peux être face aux choses
Qu'en n'étant pas là où je suis
Il est de ces miroirs qui abritent les images
Qui les gardent et les conservent
Les grands miroirs de la mémoire
Où trainent les regrets et les adieux tus
Quand de la rive nous voyons la barque s'en aller
Et chaque appareillage est un bris dans le temps
Ainsi je me sens tissé d'eau et de vent
Ce qui respire dans la nuit qui s'avance
Parmi ces places et ces rues qui se jettent dans la mer
Dans l'obscurité des emblèmes et des symboles
Ce qui s'agite dans le trouble aveugle
Ce qui, silencieusement, y meugle
Des nuages opaques et des carrefours sans chemins
Là où la vie commence au moment où elle meurt
Et sur les quais par l'Ouest enflammés
Dans les rumeurs et les cris
Des foules de marins font de grands signes
Aux navires qu'ils n'ont pas pris
Et qui s'inclinent devant les horizons
Où l'on renonce et accepte
Ce que la marée a offert puis a repris.
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