C’est plus ou moins à cette époque (mais les chroniqueurs de l’événement ont dû mal à se mettre d’accord) que l’on commença à constater certaines pathologies météorologiques. C’est ainsi que des vents étranges se levaient soudainement, vents chauds ou froids, porteurs d’arômes inconnues, soufflaient quelques minutes puis s’éteignaient brutalement. Leur force était moyenne, ne dépassant pas les quatre beauforts. Mais ce qui surprenait, c’était non seulement leur soudaineté mais aussi le fait qu’ils naissaient dans des conditions qui ne les autorisaient pas. On s’interrogea alors sans s’inquiéter.
Mère ! Père !
Tout leur était bonheur. Il était père, elle était mère. Elle l’avait désiré, il l’avait accepté. Ils sentirent très vite que quelque chose avait changé ; dès les premiers soins, ils comprirent tous deux à quel point ils étaient liés, à quel point, et quoiqu’il pût arriver, la petite saillie sur le ventre de leur bébé les engageait définitivement l’un envers l’autre. C’était cette petite cicatrice, un peu pâle, un peu rose, cette ligature ombilicale qui les rapprochait irrémédiablement. C’était cette marque de séparation, ce seing de la blessure qui les nouait désormais inextricablement l’un à l’autre car, si c’était vers ce petit bout de matière, vers ce petit monde fripé et rebondi qu’à l’avenir la totalité de leurs existences – leurs corps, leurs esprits- affluerait à tous les instants, c’était aussi ce qui préviendrait à jamais la possibilité d’une distance irréductible entre eux : la parentalité majorait le serment de conjugalité, et bien au-delà de sa légitimité, de sa légalité, lui ajoutait la radicale responsabilité d’une existence à part, d’une part de vie arrachée d’eux-mêmes mais séparée et différente, immergée dans une région particulière mais illimitée des mondes et des temps infinis : il fallait désormais accorder une tutelle vigilante, une sauvegarde difficile, fragile, incertaine, à l’enfant, une protection au cœur des tourbillonnements immémoriaux de particules subatomiques, de flux quantiques, au sein même de ces ondes matérielles et immatérielles, dans les écoulements continus de fragments spatio-temporels qui distribuent au cours d’une histoire sans nom et sans visage la mort et la vie, jamais répétées toujours reproduites, dans des mondes toujours déjà oubliés, ayant vécu avant de naître dans des concrétions transitoires, froides et congelées, agrégats mous et solides, fluides et rigides, se mouvant dans l’immobile, de l’extrême dilatation à la gazeuse condensation, au fond de rien, au bord de tout, et dans ces paradoxes locaux et non-locaux, ramenant toujours et sans pensée et sans intelligence et sans fin la vague là où elle était, dans sa houle, exactement, à l’endroit où elle vient de se retirer depuis une nanoseconde d’éternité, un suintement d’x qui montre et qui se retient au même moment, et tout cela pour qu’un œil, un jour, perçoive la translucidité du gel, des lumières rosées, violettes et pourpres, la beauté du monde... moléculaire, solide, stable mais déjà en partance, déjà reparti, superposé à d’autres, en un long rayonnement de structures fines, indiscernables et brûlantes, englouti, absorbé à nouveau, converti en autre chose, en son contraire, si on veut, dans un ailleurs vide et parallèle, avant à nouveau de porter figure, décomposée, toujours et jamais. Et cet enfant, ondes figées en cristaux, sorti de la tourmente, enlevé du cœur du maelström, lignes de force fuyantes soulevant le ventre de Chloé, pendant une seconde ou des mois, ce visage apparu devait être maintenant défendu de cette puissance qui l’avait fait survenir de l’informe jusqu’au monde humain. Se faire un destin, c’était se faire une présence de ce qui n’avait ni passé ni avenir. Se faire un destin, c’était faire foi de ce qui était là, devant soi, car rien, de toute éternité, ne pourrait réfuter la vérité de ce fait, ne pourrait faire en sorte que jamais il n’y eut sur un minuscule bout de durée, dans une province éloignée du temps, à Saint Heu, pour le dire simple, qu’il n’y eut un homme et une femme avec ce bébé, précisément, ce bébé-là, et pas un autre, et que cet homme-là et cette femme-là avaient décidé d’être pour lui avant d’être pour eux. Chose qui n’était pas si commune, même en supposant l’infini et la pluralité de ses mondes.
Il était père, elle était mère. Ils étaient heureux et responsables.
L’habituelle fierté qu’Antoine lui aussi ressentait se grossissait maintenant de la conviction assurée de le bien employer, ce temps voué à son enfant de sorte que s’écartaient les ultimes scrupules et s’effaçaient les derniers lambeaux d’angoisse qu’il avait eue, parfois, à ce propos, avant la naissance. Et maintenant qu’il les avait surmontées, ces inquiétudes, il n’eut pas voulu ne pas les avoir éprouvées comme l’évidence d’un amour contenu qui n’attendait que l’arrivée de son objet pour enfin s’exprimer dans des actions simples, discrètes mais combien nécessaires.
Ils étaient donc de ceux qui construisent, de ceux qui fondent des existences, de ceux qui possèdent cet acharnement dynamique à ériger des empires, fût-ce sur des territoires restreints, des micro terroirs, car ce qui leur importait, c’était la maîtrise sur les choses moins que les choses en elles-mêmes , c’était cette domination paisible qui procure aux hommes qui la détiennent la sûreté tranquille dans les jugements et l’aplomb résolu dans l’action. Antoine avait appris cela, il l’avait appris de Chloé sans qu’il s’en rendît immédiatement compte, sans même ressentir la douleur, la honte ou l’amertume que l’on peut éprouver envers ceux-là, qui, volontairement ou non, nous contraignent à mourir à nous-mêmes, devant nous-mêmes en nous obligeant à suivre seul la dépouille de notre propre cadavre au cours des funérailles d’un égo solitaire, devenu misérable et famélique.
Le mariage puis la paternité avait affermi Antoine, mais il ne le disait pas et ne se le disait pas, non, tout se déroulait comme s’il n’avait eu nulles ruptures, nulles différences notables entre un avant et un après, non, tout semblait se dérouler dans une trame continue, un continuum où les moments différenciés de sa vie s’échelonnaient les uns après les autres dans une successivité claire qui ne lui imposait en aucune cas la brutalité de la nouveauté. Non qu’il n’eût le sentiment du changement-il eût fallu pour cela être fou-, mais ces transformations graduelles, justement par leur progressivité, lui donnait l’image d’une évolution lente sans à-coup et sans saccade où, seuil après seuil, l’habitude et l’attente avaient le temps de se former et de lui donner la force de ne plus s’étonner de ce qui advenait, de ce qui était advenu.
Les habitudes avaient changé, dans leur nature et dans la vitesse de leur volume, de leur répétition. Antoine, qui avait, depuis un certain temps déjà, renoncé à la possibilité d’une carrière plus honorifique mais peut-être moins honorable, se dépensait sans compter pour subvenir aux tâches multiples et éreintantes qu’une naissance toute fraîche implique. Il y avait d’abord toutes les attentions permanentes qu’un bébé demande ; ils apprirent à langer, à faire des panades, à se lever la nuit, à bercer, à cajoler, à biberonner ce qui n’était décidément pas seulement qu’un tube digestif, à perdre et à prendre patience, à surmonter des énervements et de grosses fatigues. En même temps, ils comprirent qu’aimer n’était pas un mécanisme naturel, qu’il n’y avait là aucune sorte d’instincts souverains, de pulsions spontanées par la magie desquelles on aimait d’un coup et une fois pour toutes ce qu’on avait conçu.
Chloé n’en était pas là. Contrairement à son mari qui recevait une leçon du ciel, les choses, pour elle, n’avait pas la complexité qu’elles prenaient pour Antoine. Ce qu’elle donnait, elle le donnait dans ce qui était la franche évidence de la maternité. Cela s’entendait. Puisque l’apprentissage lui-même était d’une certaine nature, elle savait plus qu’Antoine que les multiples besoins de son enfant participaient d’une forme de raison, non d’une raison réfléchie, issue d’une méditation de l’après-coup, mais d’une raison organique, d’une perception plus corporelle, qui ne trouvait son origine que dans le présent de la perception immédiate. En un mot, Chloé se déplaçait dans son monde avec cette aisance heureuse qui manifeste, pour l’extérieur, une énergie facile, une félicité tranquille et peut parfois passer comme simplicité chez certains de ces esprits exclusivement tournés vers les problèmes de profondeur. On l’aura bien compris : il ne s’agissait en aucun cas de la crédulité ou de la candeur ingénue d’un cœur simple, mais d’une sorte achevée de maturité économique.
Pendant ce temps-là - pendant que le temps passait - comme la résultante implicite d’une secousse lointaine, une onde issue des arrière-plans érodait en la traversant, une existence qui ne se disait plus à part tant elle devenait exclusivement redevable à un nous de tous ses usages, de tous ses rituels, de toutes ces sortes d’ accoutumances qui, à l’inverse, le constituait comme agent abstrait, signe et indice dernier de la créance mutuelle, existence par conséquent obligée envers un groupe neutre, restreint, grammatical - ce On inoubliable - de toutes ses décisions les plus mesquines, de toutes ses habitudes même les plus étroites, les plus triviales.
Pendant ce temps-là – pendant que le temps passait - comme l’acide lent d’une eau faiblement corrompue, une démangeaison insensible, imperceptible à l’attention la plus discernante, c’est à dire pas même une irritation, à peine un agacement, un assoupissement plutôt, rongeait d’une corrosion discrète, clandestine, ce morphologique accord des mœurs, cette génération de traditions domestiques, toute cette mise en arroi des minutes et des heures, ce train de l’ inévitable banalité de la vie, cette infinie suite de rapports insignifiants, médiocres certes pour la courte vue, mais qui ne traduisait par delà que l’obligatoire et, par ailleurs, admirable obéissance à l’indigence empirique ; alors, dans ce remarquable surgissant de l’ordinaire, pendant ce temps-là,- c'est-à-dire pendant que le temps passait- comme un regard retardé sur le présent qui arrive, un trouble d’autant plus étendu qu’il dominait dans son intimité silencieuse une conscience incapable de se le formuler, entravait cette dernière d’un poids lunaire qu’elle feignait d’ignorer en s’en refusant l’aveu.
Pendant ce temps-là, pendant que le temps passait, Antoine, désormais, sentait le besoin de commentaires.
Il commençait à ressentir le besoin de littérature.
C’était une longue histoire, Antoine et la littérature. Il y avait d’abord trouvé , au moment des premières acnés, une forme d’issue à la solitude, une parole qui se lisait, qui le lisait, une voix qui le pénétrait et si, dans un premier temps, il y avait découvert, dans un aveuglement sélectif, une manière reconnue de se justifier – à l’époque la littérature était encore une valeur même dans les populations qui en étaient théoriquement c'est-à-dire socialement les plus éloignées-, de justifier donc ses modes de pensée et ainsi de pouvoir affirmer à partir de la grandeur , plus tard, il y avait trouvé un passage parfois rude dans le fourmillement de ses mois, de ses préjugés et de ses sentences. C’était le monde cru, le monde muet, illisible, incompréhensible et plein, qui l’avait conduit à celui des signes. C’était « ça », ce « ça » brut qu’il voulait saisir, sincèrement et sans arrière-pensées, dans son évocation symbolique et sensible. Il fut donc happé très tôt par le sens, par ce célèbre sens de « l’aberration du monde ». La littérature l’avait élevé mieux que ses parents -pensait-il- et cette élévation devait sans cesse se nourrir d’évaluations nouvelles qu’il ne découvrait qu’au travers des idées invisibles.
Grâce à elle, il avait fait des rencontres intéressantes, pour autant que l’on appelle « intéressant » ce qui nous convient, nous agrée, ce avec quoi nous pouvons être d’accord à quelques détails près. Plus tard, il avait rencontré de jeunes artistes, des écrivains confirmés qui fréquentaient les mêmes bistrots, d’autres, ratés, qui maugréaient sur l’art, sur le monde, et par conséquent sur le monde de l’art alors qu’ils ne possédaient pour les uns aucune aptitude, pour les autres aucune volonté. De fréquenter ce petit monde si jeune lui avait donné de l’épaisseur, des épaules, une force dont il ne percevait pas l’illusoire vanité mais qui lui permettait de passer des nuits et des nuits, allant d’un café à un autre, dans ce talent noctambule où l’on a soif de sensations et de bizarreries, confondant la vie et le travail, se méprenant sur l’exaltation d’un enfièvrement juvénile et l’austérité sèche des mots, longues nuits d’une jeunesse déréglée, curieuse, studieuse au bout desquelles se profilent-croit-on- les formes futures d’une âme poétique en gestation, mais dont, en réalité, l’idée, et seulement l’idée, se maintient dans l’existence par la seule puissance verbale d’un démiurge ivre, pontifiant et sans joie : à cette époque, le vase clos des ambiances nocturnes suffisait à assouvir ses instincts parce que la reconnaissance quasi automatique d’alter ego plongé comme lui dans un fantasme sans consistance lui donnait surtout la satisfaction de l’obtenir à moindre frais. Il n’y avait pas besoin de « faire », il suffisait de dire. Mais, pour empocher ce gain à bon marché, encore fallait-il qu’il refusât, à ce moment-là de sa vie, de se pencher plus attentivement sur son entourage proche, qu’il résistât au désir confus de le mettre en question, dès lors, qu’il s’opposât à se mettre lui-même vraiment en péril. Peut-être alors se serait-il rendu compte que seul comptait réellement pour lui la légitimation affective et sociale en soi plutôt que telle ou telle forme - ici littéraire, artistique - dont cette légitimation, pouvait se revêtir. En somme, le visionnaire des fins de soirée était aveugle, sa parole, muette, son courage, peu affermi, et, par conséquent, son amour de la littérature parfaitement sincère.
C’est pourquoi aussi, jamais, il n’avait écrit.
Un drôle de vent s'est levé. Le "besoin de littérature" est mortifère pour l'apparent bon ordre de l'ordinaire et l'écoulement lent et régulier des minutes et des secondes. On dirait que se sont levées pour Antoine les prémices d'un chaos intérieur (The other side of this life), car il s'agit maintenant de faire au lieu de dire. Tout aussi dangereux : l'assoupissement lent de Chloé pendant que le temps passe, ce qu'elle feint d'ignorer.
RépondreSupprimerCe "besoin de littérature" va causer des dégâts on s'en doute...mais il ne sera pas l'unique responsable. Il va y avoir le lien au monde aussi, le monde à dire, le monde en création, ses fondements enfin par là ça va se passer...
SupprimerBien sûr, comment pourrait-il n'y avoir qu'un seul "responsable"....
RépondreSupprimerLes "responsabilités" vont s'imbriquer, une intrication, une boucle, l'anneau de Moebius , l'ourobouros...hihihi indéfaisable
RépondreSupprimerEt le boustrophédon n'a pas dit son dernier mot... ainsi parle l'expérience!
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