jeudi 12 février 2015

Ombre du Monde (13)




Ah !

Vint le jour où Chloé annonça à Antoine qu’elle était enceinte.
Elle sentit d’abord une grande joie, une jubilation exaltée, puis, petit à petit, un apaisement ravi qui adoucissait plus encore  les traits doux d’un visage transfiguré par le déchaînement hormonal et qui s’accompagnait d’une fierté certaine, un peu idiote, elle le savait, mais qu’elle ne pouvait s’empêcher de ressentir, même si elle la dissimulait avec beaucoup d’aisance. Son ventre s’arrondissait et elle l’observait minutieusement : jour après jour, devant le miroir, de face, puis de profil, elle jaugeait de son développement, cherchait à percevoir les modifications les plus infimes, du moins dans les premier temps, au début, lorsque la grossesse commençait seulement à  s’éveiller et à se manifester à tous.  Elle se mit à faire des dépenses pour le bébé. Et il y en avait des choses à penser ! Les vêtements, la décoration de la chambre, le lit,  la table à langer, des jouets, etc. C’était forcément pour elle, comme pour Antoine, une expérience nouvelle qui les plongeait dans une expectative parfois angoissée. Alors, on passait chez des libraires spécialisés, et on achetait force livres qui les rassuraient un moment, on en discutait avec des amies, bref on s’intéressait. Et le plaisir de Chloé  allait croissant, son attente se tendait et elle savait goûter avec délice la félicité de son exceptionnel état tout en le conjuguant avec la joie qu’elle éprouverait d’en être délivrée : son désir n’avait pas seulement été une simple impatience physique ou la fantaisiste lubie d’un esprit conventionnel, non, toutes ses démarches affairées, son anxiété même, creusaient l’ambition de sa maternité.                                                 
Elle sentait son sexe lentement s’ouvrir en même temps que son affection s’accroitre.
Antoine ne parlait plus que de ça. Au travail, chez des amis. A l’entendre, on eut cru qu’il n’eût vécu que pour cela, procréateur enchanté d’une génitalité qu’il pensait aboutie. Et même si l’idée de nouvelles et irrémédiables responsabilités le troublait par moment, jamais on ne l’avait vu si enthousiaste, si sûr de son fait. Il signait ses mails « papa Antoine », imaginait la voix de son bébé et s’ensorcelait ainsi sous son propre charme. Il n’avait jamais été aussi amoureux de sa femme ; souvent, il s’approchait d’elle silencieusement, et, par derrière,  lui enserrait le ventre de ses bras fermes pour encore mieux en faire ressortir toute la rondeur. Alors il lui murmurait à l’oreille, doucement, tendrement, « Voilà la petite maman », « petite Maman» ...ce qui ravissait Chloé et la plongeait dans un enchantement dont elle ne sortait qu’avec peine. Il l’aidait dans ses préparatifs, courait, allait au-devant de ses besoins et de ses envies : pour peu qu’elle désirât quelque chose, un nouvel instinct lui permettait de le deviner et elle l’obtenait bien souvent avant même qu’elle en eût formulé le souhait. « Voilà de bons chocolats, pour la Maman...et le bébé » disait-il alors, pendant qu’il examinait discrètement l’étonnement qu’elle éprouvait de voir la demande précédée par la réponse.                                          
Il était là, solide, présent, l’homme qu’elle aimait.
Peu importait le sexe de l’enfant et ils avaient été jusqu’à refuser de le connaître avant son arrivée. Ils passaient des soirées entières à lui chercher un prénom. Ce serait Amélie ou Frédéric ou Romane ou encore Jasmin, Thomas, Leila et encore Gustave (non Gustave, il n'en était pas question, pas Gustave...), Emma peut-êtralors... On ne savait pas, on s’excitait, on hésitait, on délibérait à n’en plus finir. On prenait conseil. Alors on l’associait au nom de famille, on le prononçait, le susurrait,  le vocalisait ; on en écoutait les sonorités, on en évaluait la musicalité, on en goûtait le rythme ; on évitait les prénoms susceptibles d’être trop facilement l’objet de remarques de mauvais goût. Ceux qui semblaient vieillis, ceux qui étaient trop à la mode, ceux qui étaient trop austères et ceux qui semblaient trop frivoles. Bref, on essayait de penser à tout. On a beau dire, c’est important, un prénom, c’est pour toute la vie.
Un samedi matin, vers 10 heures, elle mit un terme à sa grossesse et enfanta enfin. Antoine assista à sa délivrance. Ce fut pour eux un moment unique et bouleversant.             
Le bébé était beau, avait ses yeux à lui, sa bouche à elle.

C’était leur enfant et il l’aimait. 

mercredi 11 février 2015

Poèmes du Minuscule et de l'Insignifiant (63)




La pluie est une tristesse vague qui épouse les soirs
La pluie est une aile qui caresse l'oubli
La pluie a la lenteur de ce qui se brouille
La douleur amère de ce qui se perd

Dans la nuit où s'échoue la pluie
Des livres couvrent  son secret
Et entre ses lettres d'eau
Des mots inachevés scellent
L'énigme sous la métaphore

C'est le mystère de la pluie
De faire naitre des livres
Où les vents s'enragent
Sous les nuages des temps

La pluie, de notre destin l'écrin
Que des fontaines d'argile infiltrent
Sous les pages muettes
Que tournent les tempêtes
Et qu'effacent les silences

La pluie, boue de notre ombre
Qui anime nos bouches
Et nos mots si pauvres et si sots
Qui tourbillonnent au bord de l'abîme.



mardi 10 février 2015

Poèmes du Minuscule et de l'Insignifiant (62)

Aube qui bourgeonne aux confluences des lèvres
Aurore sanguine qui berce la blessure
Commencement des temps né de leur fin
Je vins à toi comme une nuit qui éclaire les étoiles
Et la pénombre de mes mains s'endormit sur ton corps

Aube muette levant sur l'impuissance des mots
Le mystère de ton ventre où la vie s'adonne
Et tes yeux fermés comme un port endormi
Au milieu du fanal qu'attise ton sommeil
Où je tangue à la lueur de ton enfance secrète

Aube vive qui ne se sait aube
Sinon par mes yeux de plaine pauvre
Ton visage n'est plus qu'étendue heureuse
Dans le temps aboli où je ne me sais plus
La plaine où je me suis perdu

Et ce qui frissonne dans mes vagues
Ce n'est pas l'écume du ressac
Mais l'empire de tes flammes
Qui submergent les digues de vent
Où j'abrite mon silence.




dimanche 8 février 2015

Poèmes du Minuscule et de l'Insignifiant (61)

Il y a des mots qui luttent contre la nuit
Des lettres terroristes qui abattent les ombres
Des murs venimeux qui assaillent les clartés
j'aimerai savoir ce qui vaut
Dans le gris du ciel qui nous fait naitre
Au delà des abîmes où baigne le sens

Des mots et du verbe
Comme un rempart face à ce qui se dit
Une voix enfin où scintille ce qui se peut
Devant ce qui se comprend
Les traces molles du sang
Sur le sable des troupeaux

Je n'ai d'autres pays
Que le Seul
Celui qui dort hors du monde
Dans la lumière invisible
Qui nourrit le visible
L'avenir n'est pas de mes propriétés
Et le présent est la couche où je ne dors pas

Du passé seulement 
J'espère naître informe
D'une mort qui est déjà là.

jeudi 5 février 2015

Rumeurs des Jours et de la Nuit (60)

Plaine ! Plaine !
Vaste ombre jetée par les pentes
Et pentes cependant nées de leur creux
Pentes ou plaines on ne sait qui est la mère
On ne sait qui est la fille
La plaine est nue comme l'aurore des jours
La plaine est un trou dans l'infini
Vaste empire où s'endorment les choses
Et que personne ne chante

Et les nuits sur les plaines comme une terre céleste
Qui voilent à elle-même la clarté de la source
Et les nuits qui bercent mollement le silence du temps
Comme une mère triste le corps de son enfant
Les plaines sont des océans de nuit et le soir est leur houle
Le soir sur les plaines où germent les frégates vermeilles
Vaisseaux crépusculaires qui brûlent l'horizon
Lorsque leurs mats embrasent les étoiles
Plaines brûlées plaines obscures plaines nées du vent des aubes

Alors la paix s'enroule à mon âme
Et je tais comme la plaine l'accord secret des soupirs.


mercredi 4 février 2015

Rumeurs des Jours et de la Nuit (59)

                                Cours le vent

Je n'entends pas ton souffle lointain, mon amie, j'ai seulement le vent
Et c'est beaucoup ce vent qui se mêle aux frissons de tes lèvres
Il vient du silence d'avant l'orage et les alouettes glissent
Sous la lente pesanteur de ses chevaux sombres

Le vent a enveloppé de ses doigts souples
La mince tunique de la terre
Le vent a dénudé le monde et s'est dissipé dans tes mots
Comme une grâce tendue vers l'aube ou la nuit
Le vent a caressé les plaines nues et les vallées humides
Et l'inquiétude a grandi de ne pouvoir être le vent qu'il est pourtant

C'est un vent qui ne secoue nul drapeau
Qui ne sait quand il vient
Qui ne sait quand il part
Qui ne sait quand il reste
Dont la source inconnue reste sans mesure et sans image
C'est pourtant le vent qui ouvre le monde
Et que le monde soulève

Sous ses rafales l'abîme des hommes s'est rempli et leurs jours
Se sont envolés comme des étoiles
Le vent où ton souffle s'est mêlé, c'est le vent du monde
Où je vis
Où tu vis.





mardi 3 février 2015

Poèmes de l'insignifiance (61)

Des libellules riment avec les lucioles
Dans les forêts humides naissent des pivoines
Et des méduses aux ailes de lys s'élèvent dans les cieux
Pour faire l'amour aux hirondelles qui dansent dans le vent

Et moi qui suis là devant toi, devant vous
Ne vois rien car il y a tant à voir
Ne vis rien car il y a tant en vivre
Ne fais rien car il y a tant à faire
Mais il y a peu à voir et à vivre
Et encore moins à faire
Sinon entre mes bras de misère
Saisir seulement ce qui ne peut se saisir

Des prières qui cherchent les comètes aux lunes de marbres
Des montagnes de chaux où chantent le venin des taipans
Des lagunes bleues qui se glissent entre les jambes de la terre
Des offrandes qui ornent le jour de leurs couchants tristes

Et moi qui suis là devant toi devant vous
Attend la pauvreté extrême 
Pour unir un jour peut-être
Nos solitudes sèches.


lundi 2 février 2015

Poèmes de l'Insignifiance (60)

Ce qui se détache des jours
Des éclats de lueurs mortes
Suspendus dans les airs

Et tu marches sans rien soupçonner de l'écorce qui te fixe

Ce qui vient des jours
S'accumulent dans ta nuit
Et l'obscur devient ta lumière

Et tu regardes sans rien soupçonner du bandeau qui t'aveugle

Mais le jour, le point du jour
Vers où tu fais voile
Dans cette traversée que tu n'as pas choisie
Le point du jour jamais tu ne le vois
Et  cette clarté qui meurt
Au moment où elle nait
Jamais elle ne te baigne

Les hommes sont des oiseaux de proie
Qui rêvent des jours seulement  lorsqu'ils sont partis
Dans la nuit qui est la leur
Où reposent les larmes claires
Des jours qu'ils n'ont pas eus

Pourtant le jour, le point du jour
Vers où tu fais voile
Il danse devant toi
Au plus profond du sombre
Et ces lambeaux qui s'en détachent
Ne s'en détachent que pour toi
Rêveur de nuit
Qui chante avec les hiboux.


dimanche 1 février 2015

Rumeurs des Jours et de la nuit (58)

Il y a des rivages où se brouillent les peurs
Petits spectres ricanants aux liquides glacés
Des marées de sable y déposent mollement
Les pétales des jours et les soupirs de l'aube

Mes secrets s'y enfouissent
Comme  des perles  de silence
Comme un point dans l'azur
Comme une lune tremblante
Dans l'hiver du sang

Dans le creux de mon âme
Ton corps ruisselle de murmures
Où ondulent des vagues de chair
Et cette ombre
Que j'embrasse et étreins.

mercredi 28 janvier 2015

Ombre du Monde (12)





Le week-end, on s’amuse!
Bien souvent, les week-ends étaient consacrés aux visites ou aux réceptions amicales. Réception est un grand mot tant l’ambiance était conviviale : même s’ils étaient attachés à un certain plaisir de la table, à un certain art de recevoir, jamais ils n’auraient sacrifié à une quelconque bienséance guindée le plaisir bon enfant d’être simplement ensemble, entourés de gens appréciés. Ils ne voulaient en aucun cas paraître  snobs ou sanglés dans l’ennuyeuse rigueur des convenances polies : s’ils n’hésitaient jamais à offrir de bons vins, souvent du Bordeaux classé (le Saint Julien 1989 était le vin qu’Antoine affectionnait particulièrement), si la table était à la hauteur de leur hospitalière ambition,  il n’y avait jamais là la moindre ostentation, et loin, tous deux, des vains étalages, c’était dans la satisfaction, le bien-être que leur procuraient les regards le plus souvent ravis de leurs invités qu’il fallait deviner l’origine et la fin de leur motivation : tous buvaient et mangeaient, sans frein, ce qu’ils avaient pu trouver de meilleur et la conversation, à bâtons rompus,  roulait  d’un sujet à un autre, de la politique à la littérature, des résultats sportifs aux dernières expositions. C’est lorsqu’une connaissance ou l’autre roulait un joint ou deux ou trois que la soirée prenait une autre tournure,  les regards s’allumaient, les propos devenaient plus vagues, l’articulation plus molle ; le bafouillement bredouillait du confus, les langues balbutiaient de l’approximatif, les idées à peine exprimées trébuchaient dans l’oubli, les esprits vacillaient ; et des gestes  incohérents et des rires plus sonores, plus stupides, et des paroles à la limite du cri  emplissaient l’espace d’un tumulte de sentiments, de passions et d’émotions joyeuses, rythmé par les multiples redondances d’une rengaine au cœur de laquelle le radotage atteignait parfois son comble. Il y avait généralement toujours quelques forcenés de l’extravagance, de l’insensé et de l’irrationnel, et bien qu’Antoine et Chloé ne fussent pas de ceux-là, ils voyaient néanmoins dans le dérèglement original de leurs conduites,  une sorte de caprice libre et souverain qui illuminait leurs soirées du halo royal des réjouissances irrégulières. Ils tiraient d’ailleurs un plaisir certain de ces irrévérences qui nourrissaient un sens de l’humour qu’ils se flattaient d’avoir déjanté. On allait  au salon, on écoutait de la musique, discutant sans fin des qualités de tel ou tel groupe, de rock ou de jazz, on criait parfois, se chamaillait souvent en faisant semblant de n’être pas d’accord. Souvent, l’aube naissante accueillait les dernières bribes de ces insanes conservations dont les ultimes paroles  n’avaient de sérieux que le ton solennel et définitif avec lequel elles étaient prononcées



  Fin de partie.
Ainsi donc, voilà ce qu’il en était généralement des positions des corps et des pensées, de leurs déplacements réguliers et des combinaisons de leurs mouvements. Quoique leur vie   présentât extérieurement la commune uniformité des systèmes homogènes, absolus, en vertu de laquelle, symétriques et périodiques, les passages qu’ils effectuaient d’un emplacement à un autre  possédaient la prédictibilité rassurante de leur localisation, plus profondément, existaient aussi la qualité des lieux  et des directions que leurs tendances intimes poussaient à occuper : en effet, leurs inclinations les amenaient à composer des situations qui leur semblaient propres et, même si Antoine éprouvait plus de difficultés professionnelles, le sens qu’il avait de son métier en compensait largement les incommodités. De toute manière, le lieu qu’ils occupaient le plus naturellement et auquel nul autre qu’eux-mêmes ne pût mieux adhérer était celui de leur amour. Ils l’occupaient de la même façon que l’eau s’éprend de l’espace du fleuve dont elle épouse parfaitement le lit et les rives.