jeudi 18 juin 2015

Ombre du Monde (29)

Mais tous, loin de là, n’avait pas encore pris la mesure du désastre. La vie courante, d’une certaine manière, continuait à préserver ses droits ;  ainsi,  malgré les tragédies que rapportaient quotidiennement les médias (un de nos enquêteurs rapportent qu’à l’époque une flottille de sans-papiers fut dévorée par une meute de requins qui semblaient organisés comme une guérilla maritime), les gens, comme ils le pouvaient encore, continuaient à vivre bon an mal an. Ils continuaient à conduire leurs enfants à l’école, regardaient des matches de foot à la télé, faisaient leurs courses, essayaient d’aimer leur conjoint. Dans les quelques rares lotissements qui restaient encore debout, on continuait à astiquer sa voiture et à garnir son jardin de petites haies communes. (Par ailleurs, il semble que les destructions de résidence cessèrent presque complètement)

Goin’ home !

Il était parti deux jours. Chloé, inquiète, avait téléphoné partout, à l’école d’abord, où on lui avait annoncé, sans le moindre égard, le licenciement de son mari  et son départ assez tôt dans la matinée. Ensuite, pleine de dépit, elle avait contacté Tuz qui, empressé et diligent comme à son habitude lorsqu’il avait affaire à elle, avait offert de se mettre à sa recherche. Si tout en lui continuait à la repousser, son  manque d’élégance, le ton que prenait sa voix quand il s’adressait à elle, ce qui, cependant, l’en éloignait le plus sûrement, ce qui l’écœurait définitivement, c’était ce désir latent, cette soif dormante, la convoitise à peine voilée de son corps à elle, sans qu’il ne s’efforçât même de la séduire, ou alors si mal, d’une façon si balourde et si transparente, c'est-à-dire si vulgaire et que traduisait une sollicitude contrefaite, feinte qui ne se donnait même pas la peine de se masquer ; ce qui aurait pu lui plaire chez un autre, par  ce besoin, ce plaisir qu’ont les femmes de se sentir simplement séduite et désirée , devenait, avec Tuz, une aversion et un dégoût animal. Mais, là, présentement, elle avait besoin de lui et il se mit réellement à la recherche de son époux.

On retrouva vite sa voiture laissée sur le parking vide de l’école. Un jour passa. Puis une nuit. Et encore un jour. Et c’est à la fin de ce deuxième jour qu’il réapparut, épuisé, couvert de boue, les vêtements largement déchirés, les mains brûlées, le regard vacillant. Il dormit dix-huit heures.

Pour s’occuper de lui, et de son enfant, Chloé avait reporté ses rendez-vous les moins importants. Il se tut des jours,  communicant  par bribes et uniquement en vue de l’utilité ; il ne vit pas sa progéniture, ne s’enquit d'elle en aucune manière. Il traînait là, sans rien faire, ouvrant la télévision pour l’éteindre tout aussi tôt (il faut dire que les nouvelles du monde n’étaient guère rassurantes, il se passait de drôles de choses un peu partout...Mais comme cela ne le concernait pas vraiment, il se lassait très vite...), en pyjama, du matin au soir, fumant l’une ou l’autre cigarette qu’il écrasait presqu’immédiatement, ou prenant un magazine qu’il ne lisait pas et exigeant surtout, oui, exigeant silencieusement  beaucoup de Chloé. Néanmoins, petit à petit, il revint à la vie. Il parla, expliqua l’entrevue avec la directrice et son sous-directeur, le fait que les jeux étaient déjà faits depuis longtemps, depuis les premiers jours, se tut cependant pour le reste, le reste qui d’ailleurs lui apparaissait maintenant comme le délire d’une âme contrainte à l’hallucination. Il se redressa, occupant ses journées aux tâches domestiques, reprenant en main son enfant. Et petit à petit un enthousiasme nouveau, juvénile, s’empara de lui lorsqu’il reprit dans une joie démesurée, ses travaux d’écriture. Plus rien n’entraverait maintenant sa vocation : l’ombrage du travail, cette énergie dépensée en vains efforts, cette hernie intellectuelle qui l’avait jusque-là empêché, cette résistance et ce bouffe-temps, à présent qu’il avait disparu, lui offrait enfin ce temps impatiemment recherché, ce temps unique dont peu d’homme peuvent parler, ce temps unique de l’écriture où tout est attente et résolution, mais surtout report, distension et compression, surtout compression, ce temps où la gratuité est bannie et le délai sans cesse recommandé. Un roman, voilà, il se sentait prêt pour un grand roman, la Grande Forme !
Il fallait maintenant qu’il s’attable et qu’il s’accable.
Il se réinstalla donc dans son « lieu », cette retraite fantasque d'où il espérait bien qu'enfin La Lumière lui fit la grâce de l'élire, chercha à nouveau, écrivit, dessina, crayonna, établit un strict « cahier de charge », un travail préparatoire dont les grandes étapes furent bientôt programmées. C’était dit, maintenant il fallait que cela se terminât : il était en effet préférable qu’une déception vînt couronner un ouvrage vraiment  abouti plutôt qu’un doute amer élever son ombre délétère sur le désert cru d’une vie ruinée et mourante. 

Mais il ne trouvait toujours rien. A l’horizon de son imagination, nulle intrigue ne se levait, nul personnage ne prenait consistance et des mots, des morceaux de phrases flottaient, groupes nominaux sans verbes, groupes verbaux sans sujet, propositions adverbiales sans circonstances parce qu’accrochées à rien, syntagmes psychiques sans force, sans volonté, sans équilibre. Il suffisait qu’il se mît à réfléchir pour qu’enfin ce que les trois quart de l’humanité espéraient lui advînt, à lui, alors qu’il désirait tout le contraire : le vide, le vide de la pensée, la limite même de la non-pensée, le non-être... 

Un jour, il commença de cette manière « Une nuit, alors que tous s’étonnaient de son départ, il revint au port et surgit au milieu de ses amis, au café, chez Maggy, ... »...De quel départ s’agissait-il ? De quel port ? Quels étaient ses amis ? Et Maggy ? Sa femme, sa maîtresse, une amie, sa mère, ou encore la simple patronne d’un bar qui recueille les désolés de la nuit ? Pourquoi était-il un habitué ? Mais était-il un habitué ? Et pourquoi n’en était-il pas un ? Et ce port ? Pourquoi un port ?  Et où avait-il voulu partir ? Et pourquoi était-il revenu ? Pourquoi ses compagnons s’étaient-ils si fort étonnés ? Et était-ce vraiment ses amis ?
Quel âge avait-il ? Et cette « Une nuit »,  pourquoi une nuit justement ? Et pourquoi ces questions ? Et la tournure de la phrase...Ne pouvait-elle pas être indéfiniment modifiée ? Où était la norme ? Son échelle de valeur, son sens critique de la littérature ? Que savait-il du bon ? Et du mauvais ? Quand devrait-il s’arrêter ? Devait-il terminer complètement une partie avant d’avancer et, dans ce cas, alors, en finir avec chaque sous-partie, sous-partie qu’ultimement cette phrase était...Et encore...La sous-partie dernière, le mot, encore le mot...Et la lettre, alors, la lettre...La décomposition n’était pas infinie, il fallait reconstruire. Et puis, et encore, indéfiniment, pourquoi commencer par « Une nuit» et ce « tous » n’était-ce pas trop vague ? Il aurait pu dire « ces anciens compagnons de voyage» ou « ces mauvais compagnons de beuverie » ou encore « ces bons compagnons d’infortune », toutes sortes de possibilités qui empêchaient de garder un cap fixe, sûr et ferme. Qui était juge ? Où était la norme ?

Il se souvint alors qu’adolescent, il avait lu ce livre, « La Peste », oui, « La Peste », cela devait être cela, ce livre démodé dont il n’avait plus beaucoup de souvenirs hormis que l’action se déroulait à Oran et qu’un des protagonistes s’appelait Rieux, un médecin...Mais les questions qu’il se posait firent revenir cette vieille scène du livre : un type qui s’acharnait à vouloir écrire mais qui n’arrivait pas à dépasser une phrase où il était question d’un cheval, d’un alézan, pensait-il. Alors, il essayait, réessayait,  répétait la même phrase, changeant peut-être d’adjectif, ou de ponctuation, ou de verbe, ou ne changeant rien, se contentant de la répéter à l’infini, il ne savait plus très bien, il y avait si longtemps qu’il l’avait lu, ce livre, mais l’idée qu’il en avait gardé, même si cette idée n’était pas dans ce livre mais dans un autre ou encore dans un autre, l’idée qu’il en avait gardé, c’était cela, un type qui poursuit une espèce de perfection, qui cherche l’unité, la rondeur de style et qui, forcément, n’arrive à ne rien dire du tout...Peut-être parce qu’il avait commencé à écrire sans savoir pourquoi ou sans savoir quoi dire, comme parfois quand on commence à parler avec un ami ou un inconnu et qu’on n’en a pas envie, simplement pas envie de parler, car si l’on en avait envie, alors, oui, il y aurait un objet au discours avec un sujet, quelqu’un qui énonce...Mais peut-être que le bonhomme, dans « La Peste » (mais était-ce dans « La Peste » ?), finalement, il n’avait rien à dire, peut-être qu’il n’avait jamais eu l’intention de dire quoique ce soit, peut-être que c’était cela, l’objet de son discours, et que c’était le seul besoin de mettre quelque chose quelque part, mais par écrit, qui lui suffisait. Pourquoi devrait-on se sentir contraint à vouloir dire une chose ou une autre pour écrire ? L’impression d’avoir quelque chose de capital à dire arrive rarement et pour ainsi dire jamais.

Alors ces chevaux, avec cette précision remarquable, que, parmi eux, se trouvait « une noire jument alezane », cette exagération emphatique qui conduit  à l’irrecevabilité logique, cette « noirceur fauve », ce lyrisme vain qui ne peut rien face à la crudité cruelle du réel, ces chevaux donc noirs et roux, n’étaient-ils pas plus respectueux du chaos extralinguistique que l’objectivité clinique ? Et si la contradiction maniérée reste impuissante à  comprendre ce méli-mélo de tohu-bohu embrouillaminé, la sobriété diagnostique ne manque pas de l’être également. Car il arrive en effet un moment où la seule façon de comprendre l’événement, par delà toute espèce de littérature, c’est l’action, l’action sans ergotage, sans chicane ni ratiocination, l’acte muet qui ne dit rien d’autre que ce qu’il produit, qui, en fait, ne dit rien, n’écrit rien, mais qui, plutôt, dans ce silence du discours, dans ce geste absolu et nécessaire, impose à tous, indiciblement l’unanimité d’un sens : face à cette vérité,  tous les discours se valent.

Mais Antoine n’était pas un homme d’action et, à force de se poser des questions, il laissa tomber Maggy et son bistrot sur le port. Il reprit autrement, se décidant à tirer de son propre fond une part de son imaginaire. N’est-ce pas le défaut charmant des premiers romans de faire  la part belle aux éléments autobiographiques ? Et puis, ne s’accordait-il donc pas suffisamment de crédit pour trouver le courage de s’abandonner enfin à ce qu’il éprouvait, à ce qu’il vivait, et, somme toute, à tout ce qu’il invoquerait par la suite, sans encore être hanté, obsédé par cette  éventuelle mais néanmoins insupportable insuffisance dont tout un chacun, dès lors qu’elle serait rendue publique, s’accorderait à épingler dans le menu les ridicules et orgueilleuses présomptions littéraires ? Il n’y avait rien de plus angoissant que cette légitime mais paralysante frousse de la vérification expérimentale d’un préjugé  que faisaient tortueusement peser sur sa conscience  les procès-verbaux mortifères qu’un amour-propre démesuré instruisait et dont les origines ne plongeaient nulle part ailleurs que dans les puits secrets de la froide honte. Craignait-il, cet homme seul, de se devoir quelque chose de trop énorme, dans l’échec comme dans la réussite, dans cette hypothèque où le créancier et le débiteur ont le même visage et jouent avec les mêmes dés ? Et, pour finir, se demandait-il, qu’avait-il en lui de réellement universel, ou plutôt que distinguait-il dans son intériorité qui fut à la fois particulier et universel ? Ou plus précisément comment telle ou telle singularité qu’il se découvrait  put sans gêne  être applicable aux autres pour la bonne et simple raison que ces derniers la posséderaient sans la concevoir ?
Comment savoir ? En faisant une enquête dans tout le pays Morève ? C’était absurde.
Ainsi, en se posant les questions de ce genre, en se plaçant sur le terrain de la révélation, ces « profondes » réflexions sur la possibilité d’un œcuménisme littéraire l’éloignait considérablement du fait même d’écrire. 

On dira donc qu’une fois de plus, Antoine tournait en rond.

Sans doute, il devait se plier au feu de l’expérience. Toutefois, à chaque fois qu’il s’y mettait, il éprouvait le même sentiment de vacuité et d’inanité des choses. Décidément, on n’était pas écrivain comme cela, parce qu’on l’avait voulu un jour, on ne savait trop pourquoi, parce qu’un autre jour, lointain celui-là, alors enfant, on vous avait dit que, tiens, ce n’était pas mal, là, ce que vous aviez écrit, votre rédaction, là, et on en avait lu le début en classe, et votre âme de douze ans s’en était émue, avait sué comme sue des légumes, votre âme s’était amincie, s’était concentrée, avait courbé un penchant parce qu’elle y avait pris du plaisir, mais la joie, cette volupté qu’une subjectivité éprouve à être comprise, ne suffit pas à différencier l’inclination véritable du caprice enfantin... Puis le temps passe ... On oublie, passe à autre chose, et  cette trace, toujours au même endroit, qui vous suit et rayonne secrètement. 


Et il y avait les autres, ceux que les circonstances, le hasard ou l’occasion avaient pourvu d’une exigence claire,  irrévocable, si impérative dans sa simplicité limpide qu’elle imposait à son objet une rigueur géométrique que l’on ne peut attendre que d’une méthode axiomatique. C’est pourquoi l’écriture leur apparaissait comme un fait aussi indiscutable que la nécessité de respirer, de manger et de mourir. Du moins le pensait-il, et même si, à cette idée sentimentale il ne savait consentir absolument, rien de mieux ne faisait obstacle aux contrariétés et aux bouderies chicaneuses qu’il entretenait avec lui-même que ce romantique portrait auquel il s’interdisait toute appartenance. Sa volonté en souffrait doublement : d’un côté, révoltée et assoiffée, elle ne pouvait accepter qu’il ne ressemblât pas à ce qu’il espérait tant être tandis que de l’autre, affaiblie et indécente, elle faisait de la reconnaissance de son impuissance l’enfant de cette sincérité immonde qui justifie tout en empêchant tout. Antoine se trouvait donc à l’articulation de deux mouvements contradictoires, dans une de ces hésitations pathologiques qui, si elle n’était si douloureuse,  si caricaturale, rend habituellement  sympathiques ces inadmissibles nigauds et risibles les quarts de volontés dont ils sont le jouet.  Alors, à peine à table, tout de suite, arrivait ce tourment, ce supplice plus grand encore maintenant qu’il avait perdu son travail, ce châtiment de l’existence, cette condamnation des Dieux, l’incapacité dans laquelle il se trouvait d’écrire quoi que ce soit sur quoi que ce fut qui put tenir droit quelques instants, quelques relectures seulement, et pourtant, accompagné toujours de ce besoin forcené et invraisemblable d’essayer encore et encore, avec derrière lui, comme une ombre maléfique,  le désastre de n’avoir rien vécu, jamais, ni hier, ni maintenant, ni demain et celui de ne même pas aspirer à une mort pourtant sans rêves et donc pleine d’espérances.
Il avait donc laissé tomber les marins du port, ceux qui fréquentait le bistrot de Maggy et qui étaient, à l’heure où il y pensait, toujours en train de s’étonner de son départ au moment même où il rentrait.

Il remplaça ce passage, par un autre, un autre qui n’avait rien à voir, il remplaça Maggy par ceci :


« Ils étaient heureux et le train qui les transportait fonçait dans la nuit proche. Antoine et Chloé se tenaient la main, silencieux, l’air un peu stupide et égaré des jeunes amants dont la passion a épuisé les corps et dépeuplé les âmes. Le compartiment était presque vide ; seuls, quelques étudiants fatigués traînaient ça et là, les oreilles vissées sur leur MP 3 »

Il lut le passage,  le commenta à voix haute. Pourquoi ne pas mettre en évidence la solitude des amants en avançant l’idée du « vide » ? Et ainsi, plutôt écrire : « Dans ce compartiment vide, ils étaient heureux, et, dans ce train qui  les transportait à travers la nuit proche, quelques étudiants...etc etc... ». Il relut encore, repensa à Grand (cela lui était revenu, le nom de ce personnage de la Peste, cet écrivain amateur dont Camus se moque dans son livre...). Il n’en avait que faire de cette moquerie ; ce désir de précision, d’exactitude dans la langue, ce recommencement, c’était pour lui, oui, c’était pour lui écrire, ça,...écrire quelques mots sur quelques lignes et se demander, se demander longtemps, si, si, si...
Il réécrivit donc le passage cent fois, en modifiant les tonalités, les circonstances, les personnages, en le réduisant à rien, à deux mots, une ligne ou au contraire en l’allongeant sur deux pages, trois même, dans la perspective d’un chapitre entier.

« Sous la nuit étoilée, un train glissait dans la pluie noire et gelée. Chloé et Antoine, silencieux, la main dans la main, observait d’un œil distrait de jeunes étudiants ennuyés et désœuvrés, leurs MP 3 vissés aux oreilles. Les pensées vides, les corps abandonnés, ils revenaient dans un monde dont le sexe avait ôté tout écho... »

Il s’effondra vers les cinq heures du matin ; avant de s’endormir, il entendit vaguement Chloé qui se levait. 

Chloé.

7 commentaires:

  1. Très beau passage, Cléanthe, et de grande résonance. Chaque paragraphe pourrait donner lieu à de multiples échanges. Antoine est sorti d'un chaos, est entré dans un autre.
    Je persiste à penser (mais ai-je droit de penser?) que toute production littéraire à portée universelle est liée, de près ou de loin, à l'autobiographie de son auteur (ses frémissements, ses obsessions, ses angoisses, etc....). La difficulté est de trouver les portes par lesquelles toutes ces sensations pourront sourdre et inonder le monde. Enfin, bon. Peut-être aurais-je mieux fait de me taire et là, je te rejoins.

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    1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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    2. Tu me rejoins ? Ben surtout ne te tais pas, s'il te plait, ça m'ennuierait beaucoup...Pour le reste j'en sais trop rien, certainement oui (ou peut-être) bien sûr il y a toujours de sa vie à soi dans TOUS ses personnages, même ceux qui semblent les plus éloignés de ce qu'on parait être à ses propres yeux, puisqu'ils résultent d' un processus de stylisation qui est propre à l'auteur. C''est en cela que le "réalisme" est seulement la réalité d'un simulacre : il y a toujours un auteur derrière qui se montre à partir de de ce qui se décide en lui et qu'il traduit dans une manière particulière. La réalité toute crue n'existe pas, sa perception vive et sa traduction esthétique en sont la transfiguration, métamorphose essentielle qui fait de l'oeuvre imaginaire une pure invention de réel dont l'être essentiel ne repose qu'en elle-même. Vieille question, vieux conflit : toute oeuvre s'explique - t - elle par son extériorité ou y a -t-il bien plus dans l'oeuvre que dans la vie de son auteur ? Vieille et célèbre querelle où Proust s'est opposé à Sainte - Beuve. Pour Marcel, toute analyse, toute critique est avant tout critique interne : en un seul individu coexiste l'homme et l'artiste. Ce dernier est complètement différent de l'homme qui se lève le matin avec des douleurs aux lombaires et ainsi le portrait de l'homme n'a rien à voir avec celui de l'artiste.

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    3. Et merci encore pour tes commentaires...

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  2. Je me suis peut-être mal exprimée. Bien évidemment que la réalité toute crue n'existe pas! Et tout à fait d'accord avec Marcel comme avec la dernière phrase de ta réponse. L'artiste est celui qui parvient à "passer les portes" en dépit de ses douleurs aux lombaires dont il ne parle pas. Ainsi en va-t-il du Narrateur qui, si mes souvenirs sont bons, fait le désespoir de sa famille parce qu'il ne produit rien et ne se sent devenu écrivain qu'à la toute fin de la Recherche.... La quête est l'écriture. Quelle géniale démonstration de la part de Proust. Tiens, je pense aussi aux autoportraits de Bacon.... Et je pense encore à Claude Simon, digne héritier de Proust, et dont la vie baigne toute l'oeuvre sans qu'il en parle jamais autrement que dans les plis et replis à l'infini de l'écriture.

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    1. Non tu ne t'es pas mal exprimée, c'est moi qui ai dérivé vers la nature de la critique littéraire. J'ai écouté Barthes l'autre jour sur France-Culture parler de Proust (une rediffusion d'une émission de 1963 pour le cinquantenaire de l'édition de "Du côté de chez Swan" chez Grasset je crois et ça rejoint tout à fait ce que tu dis au sujet de la quête d'écriture car c'est vraiment de cela dont il s'agit : pour Barthes, dans un premier temps, c'est la velléité, le désir impuissant d'écrire, l'écrivain hésite entre son travail et la frivolité du monde (un peu comme le dirait Pascal avec le divertissement), ensuite, celui de la lucidité amère, il se rend compte, à la lecture d'autres écrivains, les vrais, les grands, qu'il n'est pas fait pour cela, qu'il est mauvais et sans intérêt..La frivolité le gagne alors totalement. C'est le temps perdu... puis, invité à un fête chez les Guermantes, il comprend par deux ou trois réminiscences qui le met hors du temps, il comprend qu'il assiste à sa dernière soirée. Il va rentrer chez lui et écrire le reste des jours qu'il a encore à vivre. C'est le temps retrouvé. Temps retrouvé, comme une durée suspendue hors du temps chronologique, temps de la liberté et de la joie. Peut-être l'émission se trouve -t-elle toujours sur le site (elle dure seulement 20 minutes). Oui, et j'ajoute à Barthes ce que tu dis et qu'il ne dit pas, cette recherche du temps perdu n'est rien d'autres que la quête d'écriture. Il faudra tout le cycle de ce "massif romanesque" pour qu'il s'affirme enfin, à travers le temps retrouvé, comme l'écrivain qu'il est. L'écrivain retrouvé.

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  3. Merci Cléanthe de ta longue réponse. Je tâcherai de retrouver (là l'exercice est facile) l'émission dont tu me parles.
    "...à la lecture d'autres écrivains...." : mentionnons aussi le temps consacré par Proust aux pastiches....

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