Les
visages se sont mêlés puis envolés et les figures sont restées seules, fuyantes
et anéanties, les formes précaires et changeantes. Une terre vague,
transparente et sans épaisseur, les bordent comme un lac aérien aux eaux
diaphanes et à la surface infinie qui offrirait à nos yeux sans paupières
l’écrin caché de l’indicible vide du souvenir.
Des
miroirs brisés, couchés dans la neutralité indolore de ce coma figé, reflètent
seulement des miroirs brisés aux reflets de miroirs brisés et, de ces bris de
mirages irisés de détresse, je dresse, continûment et sans le savoir,
l’inventaire amorphe de ce qui n’a peut-être jamais exister. Peut-on être sûr
de notre naissance même quand tout, toujours, s’évanouit dans les nuages
d’instants sans descendance.
Ma
mémoire n’a plus de doigts, plus de mains et semble faite pour l’oubli même de
l’oubli. J’appelle, et rien au fond de moi, ne répond à cet appel qu’un autre
appel qui me cerne et m’enferme comme un écho persistant dans une
casemate de marbre. Je vois pourtant dans ma distance intérieure d’abord
l’image du passé et ensuite le passé de cette image.
Derrière
ces figures mortes, j’ai traversé des prairies grises engourdies dans la promesse
d’un été impossible.
Derrière
ces figures mortes, j’ai vu des épis de
lumière fugace s’ouvrir sur des chairs d’ombre et d’argile.
Derrière
ces figures mortes, j’ai senti un dard
assoiffé de peine frapper comme une rage d’acier l’oubli du temps.
La
mémoire est un arrêt vide dans une matière assiégée par les grandes métropoles
des souvenirs.