samedi 3 janvier 2015

Ombre du Monde (9)



Au travail !

Après un dernier signe d’adieu, et alors que, dans son automobile rutilante,  la force Idéelle guidait véritablement un Antoine enflammé et enfiévré sur le théâtre de son ministère, Chloé fermait  la porte (toute l’huisserie avait été finalement modifiée, sauf dans l’ancienne grange où l’on avait percé de larges baies vitrées qui ouvraient l’espace sur l’extérieur), débarrassait la table, rangeait le lave-vaisselle, y mettait un liquide biologique qui évitait les problèmes à la fosse septique, nettoyait elle-même les pièces les plus fragiles, les remettait avec soin à leur place, donnait ensuite un coup de balai, essuyait l’évier de pierre, la table, le plan de travail ; elle remontait enfin s’habiller, choisissait avec attention et exactitude ce dont elle avait envie de se vêtir, redescendait au salon où elle s’étendait un moment sur le sofa indien, prenait sur la table basse  un magazine de décoration qui y traînait souvent et qu’elle parcourait superficiellement pour se mettre en train avant de gagner, dans une dépendance attenante au corps du logis son petit bureau ; elle s’installait alors devant son ordinateur, allumait une cigarette, relevait ses mails, faisait le tour des nouvelles du jour et seulement alors commençait à examiner ses derniers projets, revoyait les cahiers de charge qui lui étaient revenus, reconsidérait  les clauses de certains contrats et réétudiait les demandes ou les offres nouvelles de clients récalcitrants, difficiles, généralement d’humeur morose, dont les irritations parfois puériles et mesquines, si elles l’agaçaient régulièrement, n’étaient cependant pas de nature à la contrarier très longtemps : il y avait en elle un noyau lisse et ferme, à un tel point étanche aux impressions tristes que ces dernières ne trouvaient nulle terre favorable pour y imprimer leurs empreintes et y incruster leurs venins. Elles demeuraient, pour ainsi dire, à la périphérie, au bord de son être ; sans la gravité des solides, volatiles et gazeux, l’évaporation était leur sort. Non qu’elle ne ressentît jamais rien, qu’elle fût indifférente à tout, mais, au contraire, quelque affectée qu’elle fût, une émotion plus forte que les autres finissait toujours par l’emporter : c’était cette emprise, ce contrôle, ce flegme qui mettait le trouble à distance en lui donnant le temps d’y répondre de manière appropriée. Elle savait toujours ce qu’elle voulait, et l’affirmait sans le moindre doute. En ce sens, Chloé pouvait être une redoutable négociatrice, d’autant plus impitoyable que ses argumentaires ne faisaient fond sur aucune animosité, aucun ressentiment.
Quand elle donnait son premier coup de téléphone, il était 9 heures 30 ( un magnifique Radio réveil, de couleur métallisée, avec projecteur radio piloté ZZV452SQ et affichage de la température extérieure ainsi qu'un réajustement régulier de l'heure par satellite géostationnaire -sans oublier le décalage heure GMT- une merveille qu'elle avait eu un peu de difficultés à se procurer mais dont l'inoubliable efficacité effaçait les inquiétudes et les petits tracas qui avaient présidé à son acquisition)

A cette heure-là,  après avoir patienté nerveusement quelques temps dans la salle des professeurs, après avoir absorbé rapidement quelques cafés froids et senti quelques coliques abdominales, Antoine, loin des formes intellectuelles et abstraites, se dirigeait, inquiet, vers son local, le 36 B. Tech. / 1A (dont les couloirs avaient été récemment repeints - vert pistache- grâce à l'intervention de l'Amicale et - faut-il le préciser -après un nombre incalculable de réunions où la convivialité côtoyait les rancoeurs les plus enracinées dans des coeurs qui, pourtant, ne désiraient tous que le Bien Commun), et montait les deux étages qui l’en séparaient ; le ventre crispé, il se trompait dans des corridors qu’il ne connaissait pas encore bien, demandait souvent son chemin  à un membre du personnel ouvrier, généralement de mauvaise humeur, tentait de se calmer à l’approche de sa classe, réajustait son veston et sa cravate, avait une dernière appréhension, dès lors vérifiait rapidement s’il ne s’était pas trompé dans ses notes de cours, deux fois, trois fois, s’arrêtait un moment face à la porte de la classe, respirait un coup, ouvrait, regardait les bancs encore vides, se dirigeait vers son pupitre, y déposait les leçons qu’il avait préparé la veille et  qu’il disposait en ordre logique, jouait avec une craie qu’il cassait la plupart du temps, involontairement, attendait anxieusement, en jetant des regard fréquents et soucieux sur sa montre...attendait, attendait, mortifié, le sinistre et strident hurlement de la sonnerie... Peu après, montait invariablement des entrelacs des couloirs  une rumeur, vague d’abord, gonflante ensuite, grondante, pour finir, un mélange bruyant de bousculades imbéciles, de querelles insignifiantes et stupides, de criailleries incohérentes, qui, de crescendos en crescendos, se grossissait d’elle-même,  pour composer, à quelques mètres du local qu’il occupait, la sonnante, sonore et agressive fanfare qui saluait son contestable et dérisoire magistère.Les élèves s’engouffraient alors dans la classe, le laissant pantois, désarmé, d’autant plus solitaire que, d’un coup, tout ce qu’il avait préparé la veille, ses schémas didactiques, ses stratégies et ses planifications, ses exercices en classe et ses travaux à domicile, l’intégration parfois forcée d’un programme que tous avait du mal à suivre, que certains d’ailleurs ne suivaient pas, tout cela, se mêlait dans son cerveau : les lignes majeures de leçons âprement construites, leurs logiques internes, se brouillaient et lui échappaient irrévocablement si bien qu’il ne  ressentait plus que cette béance informulable, ce vide soutenu que manifeste toujours un corps à la torture par les symptômes les plus évidents : sudations abondantes, bouche sèche, jambes chancelantes, bégayement régulier. Il était là, debout, sa leçon tremblant entre ses mains, devant des élèves sans pitié, hargneux et crétins, abandonné, nu face aux autres et à lui-même, avec au moins la conscience lucide d’un grand gâchis et l’angoisse claire de l’heure qui ne passe pas.  A ce moment-là, il avait l’impression que les Lumières n’éclairaient qu’elles-mêmes, qu’il en était séparé définitivement, isolé pour toujours, comme tout un chacun d’ailleurs, dans la partie de lui-même la plus opaque, la plus silencieuse et la moins audible.

Les coups de téléphone se succédaient jusqu’à midi, entrecoupés de prises de note, sans cesse modifiées, raturées. Aux  rectifications  et aux ajustements correspondaient de nouveaux coup de fil qui entraînaient, à leur tour, des permutations ou des annulations de rendez-vous, des développements différents de ceux initialement prévus, des relectures de dossiers , parfois des remerciements, parfois les doléances obstinées de clients obtus. Mais Chloé savait  tantôt céder ce qu’il fallait quand il le fallait, tantôt rester ferme sur le choix de ses orientations. Ne voulant, en aucun cas, exécuter un programme imposé, elle eut, en effet, préféré relever de branlantes masures à bâtir des palaces ottomans si ceux-ci dussent être construits contre son instinct. Cependant, en général,  rien n’empêchait la marche résolue de Chloé qui triomphait bien souvent des clients et des fournisseurs les plus récalcitrants ou les plus machistes.  A midi, elle repoussait sa chaise, observait d’un œil vide son pc qu’elle fermait, se levait, rangeait, classait les derniers dossiers, préparait les plus litigieux pour le soir et quittait la pièce. Elle  retournait se mitonner quelque chose, mangeait sur le pouce, debout devant son plan de travail, grignotait un morceau de fromage ou de charcuterie qu’elle agrémentait d’une petite salade habituellement accompagnée de petites tomates noires (quand elle pouvait en trouver). C’était un moment unique, bien à elle, que celui où, dans l’immobile quiétude de sa cuisine, elle méditait à loisir sur les petites et grandes misères de l’existence, sur les conduites et les attitudes apparemment si dissemblables des personnes que son métier l’amenait à côtoyer, si bien que rien au monde ne l’eût empêchée de se réserver, dans des journées tant remplies, cet opportun et vital interstice. C’est pourquoi il s’en fallait parfois de peu pour qu’elle prolongeât cette pause et continuât sa réflexion sur l’heureuse histoire qu’elle et Antoine construisait jour après jour ; alors, à cette seule évocation, un sourire  cajoleur se déployait et éclairait un visage déjà si  rayonnant, si prévenant qu’il semblait que la source claire  dont il émanait ne pût jamais se tarir. Antoine était cette source, bien plus, il était à la fois la source et l’océan dans lequel elle se jetait, bondissante et souple.

A midi, l’école dégorgeait de tous les couloirs, de tous les niveaux, du quatrième au sous-sol, par les portes secondaires ou principales, dans un tintamarre de cris joyeux, de vains appels au silence et au calme, dans ces hilares convulsions et ces émois anxieux que provoque la fiévreuse et fébrile espérance de la libération. Antoine pénétrait à nouveau dans la salle des professeurs et, à cette heure particulière, elle n’avait rien de drôle. Les collègues affluaient de partout, les uns agités par leur matinée, bavards et scandalisés, d’autres plus calmes, plus désabusés ou plus aigris, d’autres encore exceptionnellement enthousiastes et véhéments ; tous, cependant, étaient heureux d’en avoir enfin fini pour un moment. Quelques-uns discutaient horaires mal faits, conseils de classe inutiles, conseils de discipline trop rares, voyages extrascolaires trop coûteux, formations obligatoires astreignantes. Quelques autres se racontaient la dernière directive ministérielle comme d’une dernière blague et, ricanant, certainement à juste titre, de l’inanité définitive de leurs supérieurs hiérarchiques, se plaignaient amèrement du manque d’encadrement et de soutien que leurs projets rencontraient. Certains envisageaient avec bonheur leur prochaine retraite et discutaient de tout cela  avec un représentant syndical qui leur fournissait force chiffres, force textes légaux, force détails insoupçonnés. Il y avait des apartés, des groupes, des clans, des solitaires, des ronchonneurs, des contestataires, des frustrés, des inséparables, des messagers des pouvoirs locaux, des larbins, des humoristes, des femmes enceintes, des fumeurs de pipes et une directrice.   Mais, bientôt, l’allègre compagnie s’en allait, peu à peu, par petits paquets identifiables, vers le restaurant scolaire, vers l’estaminet d’en face - Le Student, toujours plein à cette heure-là -  ou encore vers les aires de stationnement attenant à l’établissement. Alors Antoine les regardait partir, restait seul, parfois avec l’un ou l’autre avec lequel il échangeait habituellement des propos si insignifiants et si peu liés que la conversation ne tardait pas à s’éteindre. Le silence retombait et il repassait le fil de sa matinée ; c’était une trêve, un armistice plutôt, tant le combat pour le triomphe des Lumières  lui paraissait plus ardu qu’il ne lui avait préalablement  semblé. Il se remémorait ce que tel élève lui avait dit, la façon maladroite dont il avait réagi, le chahut auquel il avait dû faire face, la raillerie implicite de l’un  et le sarcasme évident d’un autre, qu’il avait feint d’ailleurs de ne pas comprendre, de ne pas entendre même, de façon ainsi à lui refuser tout accès à l’existence, ce qui, par ailleurs, n’échappant à personne, produisait toujours le contraire de l’effet désiré. Il sentait alors, mais trop tard, l’erreur fatale qu’il venait de commettre : désormais faible, fragile et vulnérable aux vingt paires d’yeux qui l’observaient, la marche arrière impossible, il se savait exposer et comme à découvert, adossé au tableau, sans autre secours qu’une gesticulation insensée, des mouvements interrompus et mal assurés, des hésitations funestes. En effet, ce qu’il maudissait le plus dans son attitude présente, c’était son cruel manque d’autorité, son impotence, sa lâcheté et, jour après jour, à cet arrêt légal de midi, la lame du mécontentement de soi enfonçait toujours davantage sa pointe vénéneuse dans un esprit dont la souffrance ne trouvait à s’épancher que dans un soliloque silencieux. 
Le confrère, à l’autre côté de la table, compulsait sa calculette, faisait ses moyennes et comptait les jours qui le séparait des prochains congés.


mercredi 31 décembre 2014

Ombre du Monde (8)

Des matins qui chantent !!

La vie put  reprendre ses aises et les cérémonials inévitables, dont, peu ou prou, chacun a sa part, s’établirent graduellement, un peu malgré eux, et pourvurent leur vie sociale d’une distribution pour ainsi dire cultuelle des  heures et des jours. Antoine, qui venait d’être engagé dans un collège, à une vingtaine de kilomètres, se levait toujours à 6 h.30, passait à la salle de bain où il prenait une douche tiède, se rasait, descendait ensuite à la cuisine en évitant les  marches qui craquaient (ils avaient décidé de garder le vieil escalier parce qu'il était typique du pays Morève, Chloé s’était renseignée). Il ne manquait jamais d’ y prendre chaque jour  un café bien noir, bien « serré », un café italien, de marque reconnue, qu’il buvait lentement, gorgée après gorgée, puis commençait à préparer le petit déjeuner : il posait généralement sur un plateau trois sortes de céréales, deux bols, ajoutait des confitures (surtout de coing ou de fraise/lavande...), un jus d’orange / pamplemousse  ou kiwi / mangue (Il utilisait un nouveau presse-agrume électrique modèle AZ-8, de marque slovène, avec système au verre - un bec verseur -  et surtout un système anti-goutte) ; il attendait ensuite que le café fut prêt et n’oubliait jamais de parachever son travail en plaçant, près du petit pot à lait, soit une petite fleur soit un mot charmant. Ensuite, il se rendait doucement dans leur chambre, appelait Chloé d’une voix douce- car il la savait éveillée – voyait d’abord s’étendre deux bras minces et blancs, puis apparaitre, de sous la couette, quelques secondes après, un beau front volontaire, de longs cheveux noirs en bataille, des yeux anguleux et ensommeillés, jusqu’ici enfouis sous le douillet duvet d’où sa femme ne tardait pas à s’extirper ; câline et souriante, elle tendait ses bras minces et exquis vers Antoine et lui s’y élançait alors, empressé de sentir contre lui la tiédeur sucrée de son corps encore endormi.
Elle passait à son tour à la salle de bain, puis, se dirigeait prestement vers la cuisine où il l’attendait. Et chaque jour, l’émerveillement se renouvelait, invariablement. Ils déjeunaient paisiblement, commençaient par échanger quelques propos insignifiants et utilitaires, goûtaient une fois encore au plaisir d’avoir atteint le terme de leur dessein, se le répétaient sans ennui, puis, rassasiés de ce petit bonheur matinal, déroulaient le  programme de la journée. Ensuite, Antoine l’embrassait amoureusement avant de se rendre à son école, sortait, entrait dans sa voiture rouge, de marque américaine à quatre portières, verrouillage central  et parking assisté (exactement le  Parking Intelligent Assist ou IPAS) et  parquée justement en face de chez eux mais de l’autre côté de la route, klaxonnait deux fois, attendait. Après un moment, toujours en peignoir, il la voyait alors entrouvrir la porte et lui envoyer des « baisers volants » auxquels il répondait toujours avec beaucoup d’assiduité. Il enclenchait la première souplement  et, ravi, heureux,  conscient d’être indubitablement favorisé par un sort beaucoup plus chiche avec d’autres,    s’en allait enfin à la rencontre de son nouvel emploi avec des objectifs pédagogiques, des compétences transversales plein la tête, avec l’idée essentielle d’une mission à réaliser...
C’est ainsi que tous les matins, au moment du départ, il se remémorait les leçons d’un vieux professeur de philosophie morale qu’il avait eu dans son adolescence et qui n’avait pas manqué de lui apprendre les lignes directrices des Lumières, cette idée d’une nature humaine indéfiniment perfectible par les grâces de l’éducation, de la connaissance et du savoir. Il  avait été profondément marqué par cette culture de la Majorité, cette foi, non en une transcendance inatteignable, mais cette foi simple en l’homme, et, malgré que le hasard fut pour beaucoup dans le choix de sa profession, il sentait, à travers les époques, la puissance formatrice de l’Idée qu’il avait maintenant à actualiser concrètement en l’incarnant proprement, professionnellement. Ah!

samedi 27 décembre 2014

Chemins de la ville basse (16)


...Mon âme et moi couchés entre entre saletés et poutres acier fer métal par dessus la ville où nos yeux aspiraient le ciel brun des cheminées de fer et les voitures au loin qui traversaient les vies en ruines dans la grande industrie de la mort propre cimetières des vivants avec sous leur pied le gaz comme un serpent venimeux qui dort enroulé dans la roche...

...Et des galeries à ciel ouvert le reste tout le reste des galeries à ciel verrouillé les grandes mines solitaires sous le soleil carbure et magnésium à 45° puis l'eau qui s'évapore dans l'instant sur les peaux tendues, la peau et les gestes suspendus dans les tailles étroites à piocher son propre enfer là où poussent et éclatent des bulbes aux fleurs de pus et de gloire...

...Culottes courtes aux avenirs de coulée continue de lave et d'huiles aux fumées d'ammoniaque qui nouent dans le coeur la machinerie des démons et des succubes qui dévorent les sexes et les déchiquètent quand la pluie quand le soleil quand la poussière de la sécheresse quand la nuit la nuit éternelle surtout le jour la nuit dans le soleil de midi tous les jours cette nuit cette ombre de glace au coeur de la fournaise du soleil froid...

...A l'âme morte un soleil à l'âme vendue une marée de plaies sulfureuses aux vapeurs de chairs et de carbone et que demander à moi et à mon âme couchés entre saleté et poutres acier fer métal, mon âme ton âme mon double mort enchâssée dans les poutres grises et métalliques au bord des rivières de peaux où se boivent des caillots rempli d'urine bénie...

...Et les bulbes de gloire et de pus qui dansent devant les yeux sous les guinguettes des fantômes qui pensent vivre et de vivants qui savent qu'ils sont morts trop de boulons, trop d'écrous pour mon âme trop de cages d'ascenseur de herses piquantes de lames aiguisées de crocs empoisonnés de seringues cassées dans les veines  trop de sang dans le vent trop de chair dans les couvents où dorment les chiens du travail...

...Mon âme et moi mangions des frites-mayonnaises au bord des routes vides où courent les araignées ivres de vitesse dans la brume jaune et bleutée du strontium et du manganèse respirée à plein poumon comme une brèche dans la syntaxe, comme une brutalité dans la grammaire la pensée à nu la pensée blessée au bord de ces chemins dentés de molaires et de quotidiens,  familiarités hypnotiques et grouillantes de pustules xénophobes et ...

...Et toujours l'enfer au-dessus des métropoles où poussent les bulbes aux fleurs de gloire et de pus au-dessus de la tête de ces enfants qu'ils sanctifient et qu'ils nomment Richard Tony Dimitri et les caveaux qu'ils ne manquent pas de leur bâtir dans le dos, caveaux au fond de leur gorge brûlante, ces bulbes de la souffrance climatisée et griffue et l'âme entre les amygdales ...allez sur les grandes routes, allez sur les vastes avenues du simulacre, courrez-y, plongez-y, vivez dans la perte et le renoncement mes frères dans le travail de l'immondice à bouffer des cités de merde et merci merci merci...

....Mon âme et moi mangions des frites-mayonnaises dans les bordels de la mort où j'avais pendu ma peau entre les seins d'une putain en dessus des bulbes de gloire et de pus et mon âme dansait au plafond pendant qu'elle me suçait et disait l'amour l'amour dans les bordels au bord des grandes routes où dorment les sauvages de sang de chair de métal dans un entrelacement de poutrelles d'acier qui blessent la blessure même la blessure l'inoxydable blessure sur laquelle grandissent les bêtes dangereuses, les bêtes mortelles, les bêtes polies...

...Au bord des autoroutes qui mènent aux grands bordels de la vie
illuminées des néons de la joie borgne et insensible, traçant des lignes vertigineuses de lumière comme un squelette de silicone sur lequel nous courrons et mourrons dans les eaux sales et tuberculeuses avec Dieu  sorti du monde et qui pose maintenant son ciel dans les détritus et les bactéries bien vernies de l'humanité de
la lumière partout, cette lumière qui occulte et qui noie les étoiles dans un océan de méduses manufacturées...

...Mon âme et moi enchâssés l'un dans l'autre par un filet de douleurs métalliques nous vendions des sandwichs au curare au bord des métropoles où courent des enfants nus vers la bouche géante des grands lacs de lave verte...

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vendredi 26 décembre 2014

Rumeurs des Jours et de la Nuit (57)


J'ai cessé de croire au monde
Alors le silence dans le vent s'est tu
Et les grands soleils de nuit se sont éteints

Pendant que les fleurs agonisaient de leur parfum
Dans les vergers, les arbres portaient des pierres aiguës
Et des becs métalliques perçaient des aubes lasses et violettes.

Les mots se sont effacés de la surface des eaux
Et dans la brise amère  les chapitres se sont envolés
Alors qu'un sable brûlant et mort dévoraient les ultimes épilogues

La prose avait retrouvé sa cage
Dans l'épaisseur et la chair de l'être
Un rayon de nuit éclairait encore
De sa fragile immatérialité
Cette amante du monde
Que des lunes tristes vêtaient
De tuniques aux feuilles impassibles

(Le monde, lui, un fantôme intérieur)














jeudi 25 décembre 2014

Poèmes de l'Insignifiance (57)





J'aimerais offrir des mots secs
Plantés dans des phrases arides
Dénuder mes déserts
Où la bouche est un rempart
Qui s'effraie de lui-même
Et sur la route des minutes claires
Enfin mourir dans ce ciel d'insensibilité
Que tous ces mots emprisonnent
De leur silence inutile.






mercredi 24 décembre 2014

Ombre du Monde (7)


                                 
                                Enfin !

Enfin arriva le jour où le gros du travail s’acheva ; les pelles mécaniques, les containers, les bulls, marteaux-piqueurs et autres dispositifs motorisés, qui avaient servi à restaurer la façade, à modifier les abords par d’invraisemblables travaux de terrassement ainsi qu’à restructurer l’espace domestique, disparurent prestement à la satisfaction générale, est-il nécessaire de le préciser. On fit donc relâche un instant, on suspendit pour un moment les finitions extérieures, et on se congratula joyeusement. Quelques amis vinrent, critiquèrent peu et approuvèrent beaucoup. On fit la première fête, dans des pièces vides sentant le plâtre frais, les verres sur des caisses, à la bonne franquette ; personne ne manqua d’exposer et de confronter ses théories sur la décoration : n’était-elle qu’un simple ajout ornemental ou devait-elle s’intégrer dans la forme, être la forme ? Et quelques-uns de convoquer Viollet-le-Duc (« Ah ! Viollet ! ») et ses positions sur la restauration, certains d’évoquer la pureté d’Eero Saarinen (« Ah ! Eero ! »), d’autres encore de pousser jusqu’aux outrances baroques d’un Gaudi (« Et Gaudi alors ? »)...etc., etc... Il y eut des « heu » et des « ha », des « non » et des « absolument », des « jamais » et des « toujours ». Il y eut des affirmations péremptoires, des revirements et des condamnations sans appel. On s’amusa beaucoup. Il n’y a pas de moments plus privilégiés que ces réjouissances entre amis   pour prendre avec passion des idées absurdes pour des traits d’esprit ; l’alcool et la convivialité procurent en effet l’exaltation suffisante pour consolider les certitudes par les plus sûres convictions  et les plus puissantes intuitions, ce qui a le grand avantage de transformer un simple banquet en un séminaire léger où les grandes conceptions peuvent généreusement s’affronter, parfois avec brio, dans des joutes futiles qui dispensent chacun de  l’obligation d’en examiner tous les détails, tous les préalables et toutes les conséquences. Dans cette suspension du monde, dans cette pause de l’habitude, l’ellipse règne sur des discussions ovales où l’on se comprend dans l’obscurité du demi-mot. Ce fut une époque où, décidément, on s’aima, s’extasia et se félicita tant que, pendant quelques jours, Antoine et Chloé eurent le sentiment perfide d’en avoir fini ; cependant, pour si radieux et comblés qu’ils fussent, c’est néanmoins Chloé qui, la première, un jour soir, se réveilla de cette torpeur satisfaite, de ce sournois engourdissement, contrecoup bien connu de ceux ou de celles qui savent ce qu’entreprendre veut dire.
Un soir, on la vit tout à coup froncer légèrement les sourcils pour condenser et concentrer sur son époux le gris sombre de ses yeux. Et il le connaissait, ce regard qui portait au-delà de sa propre personne et qui se perdait, très loin, au-delà de toute visibilité, dans un infini de l’appel et du désir où la soif et l’aspiration  combinaient, lui semblait-il, convoitise et espoir, appétit et vitalité, sans que jamais ces alliages ne fussent perméables à la manigance et au caprice, mais que seule une indulgente exigence liait indissolublement jusqu’aux termes de la résolution et de l’accomplissement. 



Qu’y avait-il donc ? («  Chérie, qu’y a-t-il ? »).Oh, rien, il n’y avait rien...Bien que ... Elle savait qu’il avait ses cours au collège, et que tout cela était nouveau pour lui et que, forcément, cela donnait beaucoup de travail, les préparations, les corrections, les grilles d’évaluation, les journaux de classes, les réunions, les conseils de classe, et puis aussi la nervosité et le stress d’un nouveau travail, oui, oui, elle savait tout cela (« Les préparations, les conseils de classes, le stress d’un nouveau travail, s’organiser, tu sais, je comprends, Antoine... »). Oui, oui, s’adapter à un milieu professionnel qu’on ne connaît pas, dans un métier où on est encore novice et où, par conséquent rien ne semble simple...Sans compter la fatigue de la route...Tous les jours (« Et puis, prendre la voiture tous les jours, faire soixante kilomètres aller et puis encore soixante kilomètres retour, c’est éreintant... »). Oui, oui, Antoine pouvait en être sûr, elle était parfaitement consciente des difficultés qu’il éprouvait. Mais voilà, ne fallait-il pas commencer à s’inquiéter de l’aménagement intérieur, le choix des meubles, des équipements, la façon d’agencer tout cela (« Et cela prend du temps, c’est pour toi aussi, cela te facilitera les choses »)En effet, il est délicat de s’installer dans le provisoire, elle connaissait des couples qui n’y avaient pas survécu (« Regarde les Jacques et puis aussi les Bonhomme... »). Et les Robert qui n’arrivaient jamais à coller la dernière bande du papier-peint et qui se sont séparés avant que le plafonnage ait complètement séché. Il ne fallait pas non plus prendre de trop haut l’univers immédiat, la vie ordinaire (« Elle trahit l’état de notre esprit, notre participation à l’existence »). Bref il n’y avait rien d’indifférent et de contingent. Tout avait sa raison, sa logique et le processus de nidification n’échappait pas à la règle (« Hihihi »)
Mais elle n’avait pas à se faire du souci  («  Tu n’as pas à te faire de souci à ce sujet »). S’arrêter à mi chemin était insensé, il était d’accord avec elle. (« On doit éviter de laisser la chose en train. »). Il se sentait pleinement convaincu et séduit par sa propre constance, par la fidélité à son engagement...Un peu surpris de lui-même, heureux de ne ressentir en lui nul désaccord - ce dont il avait eu très peur- il en était presqu’à se louer de son indéfectible loyauté à la parole donnée, au serment qu’un jour il lui avait fait et qui  possédait tout à coup la force de loi suffisante pour fonder son existence sur un acte de foi, sur la dette qu’il avait à son égard et dont le désaveu et le reniement n’aurait abouti, n’aboutirait qu’à une déplaisante et regrettable reculade sans que le bénéfice qu’il eût à prendre à cette occasion pût compenser la perte irrévocable du lien obscur mais réel qui le reliait à lui-même. La dérive conduirait au repli et celui-ci au dégoût de soi. Et c’est sur ce souffle inspiré par cet amour et cette compréhension de lui-même et de sa situation, qu’il ajouta, à la limite de l’extase : nous ne serons pas toujours seuls (Et puis, tu sais,hihi...).
Chloé le dévisagea et son sourire écrivit sur ses traits déjà si doux  la tendresse la plus délectable et la plus ardente qu’Antoine n’ait jamais eu l’opportunité de contempler. Elle se précipita dans ses bras et ils s’étreignirent longuement, jusqu’à s’ étouffer, jusqu’à ce qu’ils ne formassent plus qu’un souffle unique et qu’une force nouvelle, profonde, inconnue-sombre peut-être - s’emparât d’eux, comme si elle en était totalement déliée, indépendante de ceux qui l’avaient produite et sur lesquels maintenant elle agissait, les rendant aveugles et fragiles face au destin qui se construisait à leur insu : leur couple était décidément autre chose qu’une simple addition et plus qu’une somme arithmétique, il ne leur appartenait plus et ni lui ni elle ne pouvait désormais y échapper ; et, de la même façon, cette force impersonnelle, infigurable, pliaient leurs corps au cours de noces farouches et sauvages : debout contre un mur récemment plafonné, ils cicatrisèrent  la blessure primordiale et, ressuscitèrent à nouveau, là, au 56 de la rue du Milieu,  Saint- Heu/Pays Morève, entre la poste et la salle des Fêtes, l’Androgyne idéal et divin.
Antoine... murmura-t-elle plus tard, lui bredouilla-t-elle plutôt, tant était vive son émotion, tant cette harmonie  la rendait fébrile, tant son bonheur présent se mêlait à la crainte de le voir s’effondrer en lui-même, précisément par ce qui le rendait le plus intense, c'est-à-dire par ces échos fervents qui, en se  réverbérant de l’un à l’autre, amplifiaient progressivement leur vigueur et leur étendue  jusqu’à l’éventuel point de rupture, le point limite de la saturation au-delà duquel ne reste plus que désunion, disjonction et dislocation. Elle desserra  lentement son étreinte, l’ardeur se fit moins violente et elle se mit à pleurer.
Il fallut donc se résoudre et, enfin, bien meubler tout cela. C’est ainsi que pendant quelques temps, les week-ends, qu’il pleuve ou qu’il vente, ils se levèrent au petit jour, coururent les brocantes, écumèrent joyeusement les marchés, chinèrent, cherchèrent la perle rare, furetèrent dans  des coffres, vidèrent des coffrets, renversèrent des caisses, retournèrent plusieurs fois le même bric-à-brac d’objets bizarres et biscornus, revinrent souvent sur leurs pas, s’arrêtèrent fréquemment au milieu d’une foule de noceurs fatigués, de visiteurs hollandais ou allemands, d’amateurs de kitsch, de travailleurs endimanchés, de familles nombreuses, avec landaus et poussettes, de désœuvrés et de marginaux, croisèrent les mêmes colporteurs, virent à l’infini les mêmes baraques, les mêmes échoppes, entendirent les mêmes flonflons, les mêmes baratins,  fouinèrent ainsi, entourés des tee-shirt de la star’ac ou de la dernière téléréalité, rediscutèrent avec les mêmes brocanteurs, à côté de tas de vêtements ou de monceaux de ferraille, d’outils rouillés, d’armes déclassées, de médailles de guerres oubliées, dans des odeurs de fritures et de hot-dog, sous les cris des bonimenteurs , regardèrent, découragés, ces objets devenus inutiles, se dirent l’inéluctable chemin des choses et l’illusion de la propriété, reprirent avec bravoure et opiniâtreté le sillon de leur résolution, furent bousculés mille fois, excusèrent dix mille , mangèrent plus d’une fois sur le pouce dans de grasses gargottes, marchandèrent donc beaucoup, échangèrent parfois habilement pour, enfin, au mitan de ces fantaisies à quatre sous, à côté des lingeries bon marché et des contrefaçons Lacoste ou Cartier, dans cette mer de médiocrité et de désespoir muet, arriver à leur fin et faire la trouvaille étonnante, la découverte inattendue.                                                                               

Après des mois de savantes et vigilantes prospections, ils réunirent tout ce dont ils avaient espéré l’acquisition. L’imagination de Chloé fit le reste : le mobilier, les tapis, les lampes, les objets les plus hétéroclites et les plus  étranges, trouvèrent, par la grâce et la sûreté de son goût, une place qui semblait la plus naturelle, la moins  contrainte, et, par là, s’expliquait  que l’admirable cohabitation de tout ce divers n’eut rien d’attendu, ni de convenu.

C’est ainsi donc que l’on s’installa dans le confort bourgeois : force était de constater que tout cela était bien réussi

dimanche 21 décembre 2014

Rumeurs des Jours et de la Nuit (56)


J'ai fui le jour et ses jugements
J'ai attendu la nuit

Dans ses cachots
J'ai senti la caresse
Et de ses fers et ses chaines
La liberté et l'amour

Alors
Je me suis enroulé dans son ventre

Plus tard
Je naquis de moi-même
Dans le sein de l'obscur.


                 *

L'océan est une goutte
L'infini trop petit encore pour se contenir lui-même
Je cherche l'exil
Mais il n'y a pas d'ailleurs
Et je ne sais jamais si je reste
Ou si je pars.


             









Poèmes du Minuscule et de l'insignifiant (56)


Je déposerai des parfums de pluie
Sur tes cils de jacinthe, ils glisseront
Comme les années sur le glacis du temps.

       Sous l’ombre de mes mains
       Le cuivre de ta peau

J’étendrai dans une couche de ténèbres
L’humus des jours, des ruisseaux de nuages
Sur un chapelet de narcisses en prière

       Sous l’ombre de mes mains
       Les baisers des joutes anciennes

Je déposerai une nuit vierge
Sur les sentiers infinis
De ton corps constellé

        Sous l’ombre de mes mains
        Les camélias de ton ventre endormi

J’étendrai une poudre blême
Dans cette lune de lys
A la corolle de myosotis

        Sous l’ombre de mes mains
        Tes fontaines d’oranges amères.

vendredi 19 décembre 2014

Ombre du Monde - "Chapitre 6"

On rénove !!

Quelques mois furent nécessaires pour rénover les lieux, quelques semaines un peu difficiles en raison des poussées de fièvre concomitantes à cette catégorie de résolutions : d’abord...joies des commencements et mystères des débuts, sentiments aventureux, caresses au son des foreuses, embrassades passionnées à la scie sauteuse, convictions démesurées, ardeurs empressées, familiarités exagérées envers les corps de métier, surexcitations notoires,...et puis...agitations manifestes, alarmes vaines, doutes subits, bouillonnements secrets, va-et-vient épuisants, contestations contestables, litiges bruyants et différends inattendus, ...en cause...tracasseries procédurières, proposition de contrat, contrats, controverses juridiques et conflits de validité, décrets municipaux, communaux, nationaux, prescription et réquisit de 1812, débats et polémiques au pied du mur, certifications administratives, conformités subrégionales, largeurs légales, hauteurs autorisées, longueurs maximales, couleurs des murs extérieurs, enquête publique, retard de livraison, assurance multirisque d’habitation,...et également...indemnités de remboursement, assurances d’assurances, cahier de charge, prix convenu et forfaitaire sous réserve de révision, conditions de révision des prix,...sans compter... conditions suspensives, garanties de remboursement, échelonnement des paiements, délais non respectés,... D’où fourvoiements de tous genres, bévues et impairs, partenaire honnis, errements pitoyables mâtinés de soliloques réciproques, radotages continus, véhémences des protestations, objections oubliées, monologues bougons, mâchonnements grognons, murmures étouffés, enragements silencieux et colères rentrées, fulminations volcaniques ...et en sus... respect du patrimoine local, emploi de matériaux régionaux et études de compatibilité, traites à honorer, méprises  bancaires, prêt prolongé, caution réclamée, dépôt de garantie limité, attestations légales de responsabilité professionnelle, remise de contrat et délai de rétractation, frais d’ouverture et d’instruction du dossier, privilège de préteur de denier, taux effectif global, émoluments notariaux, taxes spéciales d’équipement, aval refusé puis accepté, commission de contrôle sous-subrégional, dû et indu, frais et défraiements accordés, solde restant dû, intérêts et principal, débit et dédit, demande d’exonération, déduction fiscale, dégrèvement promis, remise garantie et surtaxe obligatoire,...et donc conséquemment... nouveau tiraillement, quiproquos et malentendus, égarements et discordes, escarmouches matinales et embuscades nocturnes, explications embrouillées, fâcheries d’un moment, contentieux latents, et puis, d’un coup... avancement brusque des transformations, réussite d’une baie, succès d’une modification importante, évolution positive du chantier, rectifications et corrections heureuses, accélération du processus, amélioration générale, effectuation de la puissance, ...et ainsi donc...à nouveau.... réconciliation sur les gravats, synchronisme et bonne intelligence, mouvements à l’unisson, aubade des cœurs, sérénade des entrepreneurs, connivences discrètes, conjonction des volontés, exaltations endiablées, enchantements béats, délices inconnus, Saint Julien et Grand Echauzeau,  ... pour ensuite et à nouveau...embarras avec les livraisons, dialogue de sourds, architecte vaniteux et esthète, dissonance de points de vue, poches sous les yeux, tristes figures, épuisements, attente, attente sans fin de la fin de la fin...Six mois d’intenses et de soutenues activités et opérations de toutes espèces, six mois pendant lesquels aux entrains dynamiques et aux zèles fougueux succédaient abattements temporaires et prostrations mélancoliques.

Mais le temps rend endurant et les déceptions indignées, les consternations affligées n’altéraient en rien l’unité de leurs âmes et n’entamaient nullement leur volonté opiniâtre ; ainsi, lorsque les différents corps de métier avaient plié bagage, il n’était pas rare de les observer, tous deux, à la tombée de la nuit, surmonter les découragements diurnes par l’acharnement furieux qu’ils mettaient parfois tantôt à déblayer des décombres tantôt à brosser, à frotter, à décrotter ce qui devait l’être et dont le profit majeur, indépendamment de la marche du chantier, était de rapprocher, s’il l’eut été encore possible,  deux cœurs tenaces pourtant déjà si contigus, si jumelés, mais qui accroissaient leur félicité réciproque en puisant la source vive de leurs transports exaltés et délicieux dans les contrariétés étroites que les comptes et décomptes protocolaires élevaient mesquinement au détour de chacune de leurs idées. L’allègre joie, l’élan vital, était en leur être comme la forte houle est en l’océan. 

mercredi 17 décembre 2014

Rumeurs des Jours et de la Nuit (55)

Je vis dans un pays
Où les minutes engendrent les minutes
Comme un fil gris qui tombe du ciel
Où un chemin rassemble tous les chemins
Comme le jour univoque toutes les étoiles

C'est un pays mort
Aux cadences automatiques
Et  aux ahurissements climatisés
Qui se fixent et se reconnaissent
A leur stupeur simplette
Dans l’absence d’étonnement

C'est le pays
Où l'on rit et où l'on pleure
Une métropole de larmes ennuyées
Et de sourires assassins
Où personne n'est rien
Dans les pensées de personne.

Il y a une frontière
Intérieure à cette contrée lasse
Une limite à longer
Pour recouvrer le territoire proche
Un dedans au sein du dehors
Des violettes dans la carie

C'est un pays de sommeil et de langueur
Sans minutes et sans temps
Tisserand d'une voûte lunaire
Aux efflorescences intimes
Que seuls des yeux d'aurore
Eveillent à lui-même

C'est le pays souverain
Des sillons anciens
Appelés au jour
Par les mots inconnus
Que crient les murailles d’Halicarnasse
Lorsque l’ardeur des mers du sud
Fait lever des fonds
Des champs de coton et de lin.