Dans les témoignages écrits, deux simples prénoms, Antoine, Chloé, reviennent souvent, quoique cette dernière (à supposer qu’il s’agisse d’une femme) soit seulement citée sans qu'elle écrivît elle-même. Il est assuré que c'est l'homme seul qui tenait ce carnet.C'est ainsi que cet Antoine au nom inconnu (ce qui laisse planer un doute sur l’authenticité du document) explique dans un manuscrit découvert il y a peu, qu’on trouva assez vite la solution aux effondrements, mais cette solution, elle-même, amenait un problème encore plus difficile à résoudre. On découvrit assez facilement des trous et des galeries creusées sous les nouvelles habitations (non loin de La Pairie, c’est tout un lotissement qui disparut dans le sol). Il s’agissait de blaireaux, de dizaines de blaireaux creusant on ne savait quand, en tout cas silencieusement, des centaines de galeries. C’est pourquoi fallait-il craindre maintenant ces animaux très farouches qui semblaient s’être associés pour s’attaquer ainsi aux hommes !
Citoyens donc ! Allons citoyens !
C’est en levant les yeux qu’il l’avait vue, la directrice, entre deux élèves qui jouaient à se battre, debout, au fond de la classe et qu’elle calma aussitôt. Antoine surprit un regard sans pitié, dur et sans équivoque, sans concession et il sut. Elle sortit ensuite devant une classe à peine apaisée. L’heure ne passa pas, ne passa à vrai dire jamais, elle resta immobile, enfermée en lui, dans une solitude plus suffocante que jamais et, pendant que ce temps inanimé macérait lentement comme un poison diffus qui lui brisait la voix, la rumeur murmurante, fécondée au soleil de son impuissance, s’épaississait, grossissait à nouveau, redevenait grondements, menaces pour enfin mûrir en éclats fracassants, qui se répandaient vers lui, vague après vague, en influx injustes et iniques, révélations évidentes des phlegmons cachés et des abcès purulents que la vie sociale traîne partout avec elle comme le poids dont il faut chaque jour s’acquitter. Sa faiblesse révélait celles de ces élèves, devenus chairs grimaçantes, arrachées aux corps, gesticulations morbides et véhémences infantiles, pathétiques jusqu’ à vouloir, dans l’espoir vain et totalitaire d’un apaisement définitif, combler la béance laissée par leur enfance proche et adoucir la déchirure encore douloureuse que la maturation imposait à la trame de l’être. Par cette faille, par cette plaie laissée ouverte, s’écoulaient les nostalgies et les mélancolies d’un âge trop jeune encore pour les comprendre. Personne, personne, aucun de ces jeunes gens surexcités, n’en voulait à Antoine et leurs cris ne le visaient aucunement. L’humiliation venait plutôt du regard interrogateur et inquiet de ces rares étudiants restés calmes et taiseux.
Il savait que c’était sa dernière heure, l’ultime heure qu’il passerait encore dans une classe mais il ne se décidait pas à s’en réjouir ou à s’en plaindre : il est de ces pesages si complexes qu’en examiner simplement les conséquences suffit souvent à ôter aux conclusions de l’évaluation, quelles qu’elles soient, toute assurance un peu durable au point qu’ainsi, on ne pose plus que de l’irrésolution sur les plateaux vides d’une balance incertaine, aux poids désormais inappréciables, impondérables, flottant dans l’espace, aérien et éthéré ; alors, à moins qu’une décision, déjà prise depuis longtemps mais que la peur masquait et empêchait, n’émergeât d’entre les errements, la bêtise et l’ambiguïté envahissaient l’esprit.
Il laissa là sa classe, il y laissa ses cours, ses préparations éparpillées sur son bureau, son carnet de bord, ses notes éparses, ses relevés de présences, lui-même absent, absorbé par les horizons reculés qu’il s’offrait et dans la contemplation intérieure desquelles il se perdait, laissant derrière lui le boucan innocent qui s’affaiblissait enfin ; pantelant, chancelant, il traversait les couloirs, descendait les escaliers, la main tremblotante sur la rampe en ciment, ne voyait personne, invisible, amoindri, rétréci, réduit, restreint. Ainsi, c’est une proie déjà blessée qui arriva dans la salle des profs, une proie muette et consentante, anesthésiée par la douleur même dont elle aurait tant voulu se protéger.
Il ouvrit machinalement son casier, rempli de documents officiels que personne ne lisait, bréviaires de la bonne conscience humaniste, catéchismes citoyens en sept points ou plus, projet de partenariat pour placer une chasse d’eau dans une case africaine, ou pour créer à l’école un comptoir de produits équitables, ou encore dossiers à remplir pour le financement d’un atelier destiné à l’étude des mouches à merde, si nécessaires pour le cycle de la vie, demandes ou exigences de visites en tous genres, du musée des clous chevaliers au dernier parc à thème, magazines pédagogiques avec photos d’ados, filles et garçons, souriants bêtement, ados sans sexualité, ados qui n’existent nulle part, certains s’esclaffant de concert, le doigt tendu vers un ordinateur comme s’il découvrait le secret de Moebius, ou encore poseurs, en classe, le désir d’apprendre tendu comme un seul homme, nigauds et niais, crétins et godiches, andouilles et couillons, et des commentaires, des commentaires, tous ces protocoles d’une pédagogie du « vécu » dont tout le monde se fichait, jusqu’à leurs promoteurs mêmes, grassement payés qu’ils sont pour faire tourner les moulins à vent de l’intérieur, une bande de cornichons, de pignoufs assermentés et de corniauds essentiels, fabricateurs de fantasmes éducatifs et instructeurs en chimères... et, sous ces bagatelles maniaques, fantaisistes et dispendieuses, une convocation, écrite à la main, une convocation chez la directrice... Bien sûr.
Il s’assit sur la chaise laissée là, près de la porte. Il avait sonné déjà deux fois et on lui avait signalé à chaque fois que la directrice était occupée. Il attendit, les mains moites. Enfin, il put entrer.
Une salle immense, un espace long et large, où l’on jouait avec les vides et les pleins, épuré, plein de lumière et sans ombres, un espace que quelques plantes vertes, en bonne forme, agrémentaient ça et là, un long tapis sombre, épais, où le bruit de ses pas s’étouffait et qui conduisait à un bureau très éloigné, démesuré, tout de verre et de métal, et, juste au dessus, droite et rigide, le buste maigre, caché jusqu’au col, la figure creusée, la directrice...Antoine n’avait pas de chance. Elle faisait partie de ces lesbiennes qui haïssaient les hommes non seulement pour en avoir été mal aimée mais aussi parce qu’il lui avait fallu malgré tout composer avec eux pour la réussite de sa carrière. Sa volonté d’indépendance avait ainsi dû passer par ce qui la niait, accroissant une haine sourde à l’encontre de tout ce qui portait une bite. A peine arrivé à mi-distance, elle l’arrêta d’un geste autoritaire et, sèche, salée, elle se mit à tancer, chacun de ces mots flagellant un Antoine sanguinolent déjà...sans autorité...sans énergie...sans l’esprit de corps...ce n’était plus la peine...il fallait se taire maintenant...et partir...faire autre chose...mais plus ici...
Cela dura une dizaine de minutes sans qu’Antoine puisse articuler le moindre mot, sans qu’il puisse esquisser le moindre geste de défense. Elle le dévora tout cru, comme une chienne affamée...Amas de chair...Amas de chair informe...Fœtus de sang, flot de liquide, pure liquidité...Antoine...
Soudain, rassasiée, les mâchoires sanguinolentes, d’un geste, elle lui indiqua une porte discrète qu’il n’avait pas remarquée, une petite porte difficilement décelable, dissimulée dans le décorum mural. Il fallait qu’il s’arrangeât avec le sous-directeur...les papiers...la fin du contrat...Elle se tut d’un coup, plongea sa tête nerveuse dans des papiers en face d’elle. Comme Antoine attendait encore il ne savait lui-même trop quoi, elle réitéra sans un mot le geste autoritaire qui l’envoyait dans le bureau de la sous-direction.
Il poussa la porte et entra dans une pièce minuscule, basse et étroite. Les murs étaient couverts par des étagères dont les rayonnages débordaient jusqu’aux plafonds de dossiers jaunis. A droite, le long du mur, un petit homme, vêtu d’un costume usé, la mise fatiguée et la mine blême, se leva précipitamment d’une petite table qui lui servait de bureau et se dirigea vers Antoine. Une barbe sèche soulignait une lippe rougeaude et découragée pendant que le poids d’une calvitie occipitale courbait vers l’avant une nuque tassée par l’accoutumance à l’asservissement et creusée par une pratique servile de l’allégeance. Tout ici baignait dans un jaune ocre desséché, dans la médiocrité triste d’un jaune sépia décoloré, d’un espace sans fenêtre que le soleil, par conséquent, n’atteignait jamais. Les orbites globuleuses, sanguines, cernées jusqu’au milieu des joues, au centre desquelles deux pupilles nerveuses surgissaient d’un iris brun passé, mangeaient bien le tiers d’un visage éteint. La tête ne semblait faire qu’un avec le corps car s’il y avait bien une nuque, il semblait ne pas y avoir de cou. La pièce paraissait toute fermée sur elle-même et sur l’homme, et l’homme totalement absorbé en lui-même. Rien ici ne respirait que la peur.
L’homme minuscule, dans un gargouillement indistinct, lui tendit de multiples papiers qu’Antoine se mit à remplir, la tête baissée, tandis que le mollusque l’observait à la dérobée, l’évitant lorsque celui-ci se redressait, jetant alors un regard perdu et idiot sur un des murs sales de son bureau comme si cette surface absurde et singulière avait quelque chose à révéler. Cette comédie prit bien quelques minutes dans un silence consternant au cours desquels seuls se faisaient entendre le crissement du stylo sur le papier et, parfois, quelques petits sons étouffés d’un sous-directeur asphyxié depuis longtemps dans un univers qu'il honorait de sa reptation paperassière. Enfin, on arriva à la dernière signature. Le consentement était mutuel et l’humeur se détendit. On se salua même, une épave de sourire apparut ainsi sur le masque fauve et flasque de l’administrateur pour disparaitre presqu’aussitôt ; puis, le pauvre homme regagna un bureau couvert d’engeances procédurières en tout genre, rassemblées en piles menaçantes, entassées en de redoutables empilements, il revint donc sans alarme vers son inépuisable occupation, entre d’inquiétants amoncellements et d’hostiles superpositions, dans le silence emmuré de sa réclusion organique.
Soulagé de le laisser à lui-même, Antoine prit une nouvelle porte, très basse, car il dut se pencher et se retrouva dans un couloir qu’il ne connaissait pas.