mardi 19 mai 2015

Ombre du monde (23)

On commença à prendre certaines précautions. Malgré tout, la population commençait à s’inquiéter. La radio ne passait que de la musique légère. Les informations étaient réduites au minimum. Il en allait de même de la télévision ; la plupart des émissions consistaient en jeux, délassements, et sports. (Centre des Archives radiophonique AA/Z1 et télévisuelles T/O/PP)
Edite !

Si fébrile qu’il fût, aussi peu assuré de la qualité de ce qu’il écrivait , malgré le danger qui guettait de se compromettre en mettant innocemment à nu toute  une maladroite et réelle balourdise qu’il confondait peut-être avec les traits légers de l’intelligence, et après avoir hésité longtemps, enfin il envoya  ses premiers textes à Tuz dans cette indécision, cette incertitude que ne calme aucun choix : en effet, alors qu’à présent, éperdument immergé dans l’horrible attente de sa réponse, il eut néanmoins goûté à l’aigre âcreté du regret   s’il ne les lui eut adressés. 
Tuz prit son temps, et lorsqu’enfin, après un mois, Antoine ouvrit son message, remuèrent au fond de lui  les tourments agités de celui qui joue sa vie. Comment pourrait-il accepter l’éventuelle déception, le cuisant désappointement qui ruinerait une bonne fois toutes les ardentes ambitions qu’il avait encore d’espérer un avenir ? Il avait beau faire : ni la mesure de sa sincérité, ni par conséquent,  le prix qu’il était disposé à payer (sa vie ! son âme !) ne pouvait faire en sorte que du peu sortît du considérable non plus ainsi que de la misère et de la besogne naquissent, dans un hasardeux miracle, l’abondance et l’aisance.

Tuz aurait aimé le voir : il y avait des choses intéressantes – nombreuses- dans ces lignes dont la composition soignée n’était pas la dernière des qualités ; toutefois,   même tout remarquables qu’elles fussent, certaines faiblesses y affleuraient comme ce côté un peu didactique qui trahissait avec une évidence parfois un peu grossière la prééminence de l’idée sur la forme. Mais la terre y était, indiscutablement, cette terre à la surface de laquelle le poète lierait un jour ses gerbes splendides, nourricières, à condition de la labourer, de la retourner inlassablement, pour ensuite l’ensemencer d'une vigueur nouvelle ; bien sûr, mieux valait ces défauts de jeunes cultivateurs que ces beautés de serre d’autant plus artificielles qu’elles apparaissent à tous pour mieux  dissimuler leur pauvreté ; l’ostentation n’a qu’un but : masquer le dénuement et la médiocrité qu’elle ne fait, en réalité, que maquiller. 

Tuz aurait aimé le voir, oui. Chez lui, au Foyer ou encore chez eux. 

Lorsque Tuz – de son vrai nom André Marcellin- reçut le message d’Antoine, il n’était pas dans les meilleures dispositions. La veille, il avait bu, comme à son habitude, avec une dame qui avait fini par refuser ses avances, ce qu’il avait toujours du mal à accepter bien que cela se produisit de plus en plus fréquemment. Refusant l’âge, il se remuait bien trop souvent, et  auprès d’une bien trop verte  jeunesse, en ces affectueuses  folâtreries qui, si elles peuvent un moment charmer et émouvoir par l’enfance qu’elles trahissent, finissent, dans leurs excès, par démasquer le brutal appétit qu’elles dissimulent ; et quand bien même il arrivait à ses fins – ce qui encore arrivait parfois – l’embonpoint, la peau fatiguée, un cul trop flasque, et globalement toute sa grasse opulence, empêchaient tout prolongement quelque peu conséquent des jeux érotiques dont il était, dont il fut, un adepte fervent. Enterré dans ce poste minable de directeur artistique, au fond d’une province oubliée, Marcellin avait dû abandonner l’espoir d’organiser les superbes partouzes qui, à une certaine époque, en avait fait un mâle particulièrement recherché dans les milieux branchés de la lointaine capitale. C’est ainsi que, jour après jour, il  sentait son prestige se restreindre aux ors éteints d’une position sociale qui n’éclairait plus que les limites étroites du paysage local. C’est pourquoi, sans doute, essayait-il désespérément, de compenser cette perte de virilité sociale par une frénésie à séduire, opiniâtreté que les échecs trop souvent répétés, bien loin de l’apaiser par un sain découragement,  enflammaient au contraire en un redoublement furieux d’espérances charnelles. L’accumulation de frustrations professionnelles avait conduit cet individu, par ailleurs déjà prédisposé, à voir dans ses testicules  le terme de ses aspirations intellectuelles de telle manière que ses poussées hormonales ne se nourrissaient plus que de la désolation et de la solitude politique, auxquelles   la production continue de gonadostimuline devait tout ; c’est ainsi que le jeune séducteur avait pris l’apparence du lovelace cynique que le fiasco amoureux fâche mais que le succès rend méprisant.

Il ouvrit donc ce courrier. Mais de qui s’agissait-il ? Il avait beau chercher, il ne connaissait personne de ce nom, et puis il y avait ces poèmes...Soudain il se rappela..., et, à peine le visage d’Antoine arriva-t-il à son cerveau, qu’un autre le chassa...Cette femme, oui, cette femme magnifique, qu’il avait vue lors de l’inauguration de l’annexe Lieuvain, le jour de la mort de...Peu importe...Oui, cette femme fine, qui l’avait fait fantasmer immédiatement, le genre de femme qu’il...

-         Je la veux, se dit-il, presqu’à voix haute...Je l’aurais...

Et l’image de cette femelle, et la phrase qu’il venait de prononcer, et Antoine même, probablement par la difficulté qu’il représentait, et qui  faisait le sel d’une situation dont il percevait dès à présent toute la glauque jouissance, produisirent d’abord un érotique émoi, pour ensuite, une fois le thalamus et l’hypothalamus mis en activation, le radicaliser  en un début d’érection si agréable car si prometteuse d’avenir. Il fallait bien un idéal dans la vie ! Jacqueline, sa petite secrétaire de qui, soit dit en passant, il avait pu obtenir quelques faveurs buccales, ne s’aperçut de rien, quoiqu’elle se trouvât à ses côtés et qu’il  se mît à bander résolument, absolument, signe indiscutable de l’espérée soumission de sa bite au cul de son désir.
Le téléphone sonna, Jacqueline lui tendit le cornet et il dut se contorsionner pour qu’elle ne s’aperçût pas de ce qui se passait derrière sa braguette. Enfin, l’essoufflement difficilement maîtrisé, il répondit distraitement à une demande de subsides, ce qui énerva considérablement l’interlocuteur et acheva de faire débander André Marcellin. Il raccrocha violemment, prit un stylo entre ses mains et se mit à lire les textes qu’Antoine lui avait envoyés.       
Au début, il eut un peu de mal, car le visage de Chloé revint brouiller son regard...C’était inespéré...Vraiment inespéré, cette femme à laquelle il ne pensait plus depuis longtemps. Il lut donc les poèmes...Que pouvait-il sérieusement en penser ? Lui-même avait eu, jeune encore, l’espoir vain d’un jour faire quelque chose de sa vie, et, comme à l’époque,  l’art, et particulièrement l’écriture,  semblait seul apte  à répondre à cette exigence bizarre que l’on se fait à soi-même, il se mit à écrivaillonner, sans trop savoir  pourquoi, d’ailleurs, dans l’ignorance de cet amour de soi qui en est le moteur secret. Cette idée le fit sourire.  A ce moment de sa vie, les illusions qui l’animaient  possédaient une force suffisante pour l’empêcher de voir clair en lui-même...Et maintenant ?, se dit-il, ...Il continuait à sourire, un peu béatement, et observait les arabesques d’une fumée de cigarette  qu’il venait d’allumer. Il se mit à chantonner sur un air biscornu le vieux dicton de la poutre et de la paille...Jacqueline, qui le connaissait bien, et pas seulement pour les quelques fellations qu’elle lui avait généreusement accordées dans un moment d’honnête émotion, l’observait à la dérobée. Petite femme sans beauté mais à l’instinct sûr, elle observait l’anguille sous la roche.

La bonne humeur gagna le bureau.             

Il commença la lecture : une série de petits poèmes pas très originaux, hormis çà et là  quelques rencontres intéressantes, non,  il n’y avait pas à proprement parler matière à s’esbaudir, et Marcellin ne s’esbaudissait pas. Néanmoins, à travers les vers,  il voyait la disposition d’un être prêt à croire tout ce qu’il en dirait tant l’application studieuse  qu’on y avait mis témoignait du réel et sincère abandon de son auteur. Ah oui,  lui aussi avait-il cru trouvé dans les Lettres le milieu dans lequel s’épanouirait la puissance de son existence ; mais, à l’exception de quelques textes édités dans des revues dont la médiocrité garantissait heureusement l’anonymat, et après que le peu de succès rencontré eut amendé l’orgueil joyeux des premières publications  en une sorte de  modestie sourcilleuse qui ne renonçait pas à l’idée intime de son talent,   il ne publia plus rien et,  rabattant ses prétentions tout d’abord dans l’idée protectrice d’une grandeur  incompréhensible et ensuite  dans l’inéluctable conscience de l’insignifiance de ses rimes et de ses tons, il renonça dans le chagrin aigre du dépôt de bilan  à toute forme de velléités esthétiques autre que celles de la séduction la plus prosaïque.

Ma foi, il n’avait pas besoin de chanter le vers libre pour baiser. 

Mieux même, c’est parce qu’il finit par coucher dans un lit conjugal bien placé dans le monde lettré qu’il obtint ses premiers emplois dans l’univers de la culture. Ainsi  la faillite de ses hémistiches et la claudication de ses iambes conduisirent Marcellin à faire des jambes des femmes les traverses ravissantes -et par ailleurs ravies, en tout cas à cette époque -  d’une échelle sociale  qu’il grimpa à mesure de ses coucheries dans la sérénité de l’homme assuré de sauvegarder sa vertu, c'est-à-dire son amour-propre, la puissance de son sexe.

Ce travail éreintant, mais combien roboratif, dura des années jusqu’à ce que l’âge, un jour, se fît jour chez lui comme chez ses maîtresses. Il dut laisser alors  la place à d’autres ratés. Nommé directeur artistique du Foyer Lieuvain à St. Heu, en Pays Morève, fâché malgré tout avec le cortège de furieux cocus qui, à défaut de pouvoir le stigmatiser publiquement, souhaitaient sa ruine et complotaient à sa chute depuis longtemps, rongé par le souvenir de ses triomphes d’antan, il eut, au début, beaucoup de mal à soumettre au petit monde provincial la face respectable de celui pour qui l’expression créative est tout.

C’est une femme, une fois de plus, qui le remit sur pied, ou plutôt ce sont ces quelques pipes que Jacqueline lui octroya dans un sentiment de générosité non feinte, dans un élan de véritable solidarité qu’elle n’eut nul besoin de forcer tant, depuis longtemps, cette valeur était chez elle assise par une pratique sociale sans équivoque qui, de surcroît, n’excluait pas non plus certaines formes sophistiquées de la branlette. A St Heu, on n’avait pas encore le sens du donner-pour-un-rendu, et ce n’est donc aucunement pour ce soulagement spirituel que Jacqueline devint sa secrétaire à mi-temps. 

Les poèmes étaient mauvais, mal ficelés, sans maîtrise du sens et du son. Mais la femme était attirante. Alors, mieux valait qu’ils se voient, pour en parler, c’est si difficile de s’exprimer sur un sujet si délicat que ce soit au téléphone ou par courriel.
Oui, mieux valait qu’ils se voient. Tous les trois.
 Mais, pour Chloé, il n’en était pas question, en tout cas pas chez eux, et puisque Tuz apparaissait comme l’incontestable autorité intellectuelle du Pays Morève, son mari n’avait qu’à le voir, lui, sans elle. Elle avait ses chantiers, ses clients, ses fournisseurs, la maison et l’enfant, alors voir là, cet homme dont l’ombre même lui inspirait une répulsion invincible, cet homme devant lequel elle se sentait laide, sale et sans charme, alors voir là  cet homme donc...Non, vraiment, elle ne le voulait pas chez elle. 

Antoine vit donc Tuz seul, à son bureau, au premier étage du Foyer, et fit la connaissance de Jacqueline. Il ne remarqua rien de la déception de Marcellin qui n’avait pu trouver d’excuses pour se désister. L’entrevue dura peu de temps, il avait à faire et ne  lui consacra que quelques instants où il répéta tant bien que mal ce qu’il lui avait déjà écrit. Comme pour s’en débarrasser, il lui proposa de participer aux prochaines lectures qui avaient lieu le mois suivant. Ce qu’Antoine, impressionné, ne put refuser. Puis, enfilant une veste ample en lin et en le saluant d’un vague geste du bras, Tuz s’en fut, tout à l’affaire d’oublier au plus vite sa désillusion. Antoine resta encore un court moment, échangea quelques vagues propos avec une Jacqueline qu’il trouva bien affable et souriante et dont il ne remarqua rien du chagrin de voir l’homme qu’elle aimait aussi désappointé.

4 commentaires:

  1. "Je sens chez vous une envie d'envol. Vous avez besoin d'ailes. Mais voici que je les vois pousser". Cette belle phrase (!), je la reçus de Norge, en réponse à l'envoi de mon premier recueil de poèmes. J'étais fier. J'aurais dû pleurer.

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    1. Oui, une belle phrase, oui, bien sûr la fierté, des choses qu'on n'oublie pas. Et lire Shimshal, c'est sentir un souffle, le battement des ailes probablement. Mais Antoine n'est pas Legros, et Tuz sûrement pas Norge. Rien de bon dans tout ça.

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  2. Bizarre : je croyais avoir envoyé un commentaire, bien détecté les verres de bière pour prouver que je ne suis pas un robot. Mais Blogspot m'a recalée. Pas grave, je reviendrai la prochaine fois, quand on passera de "rien de bon" à "de mal en pis"....

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    1. Je l'ai bien reçu dans ma messagerie, ton commentaire.

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