Si nous lisons les archives qui se sont dispersées pendant l’événement, et qui, pour cette raison, se dispersent toujours actuellement, nous pouvons observer de nombreux signes avant-coureurs. En effet, prenons par exemple le rapport RTY – 67 – Lo (duplicata), on peut y lire : cette nuit et ce matin, à l’est du Templenoys, non loin du plateau de l’Argousier, ont été aperçues des migrations de limaces géantes, dévorant tout sur leur passage. Ces limaces seraient apparemment devenues carnivores. Les services appropriés ont été amenés sur place : l'aspersion raisonnée de produits chimiques, camions militaires et tracteurs, sont parvenus à en exterminer une grande partie. Plus de 100 hectares ont été déclarés officieusement zones sinistrées. Officiellement, il s’agit de vastes manœuvres militaires. On peut le constater aisément : il était alors de toute première instance de dissimuler les signes précurseurs de ce qui nécessairement ne pouvait manquer d’arriver.
Ne pas se décourager !
Ce jour-là, à peine levé, et sans passer par la salle de bain, il descendit lentement les marches, l’air fatigué, les yeux cernés, la bouche pâteuse, un peu de vin séché aux commissures des lèvres. De mauvaise humeur, il poussa la porte et se trouva face à sa femme. La cuisine était fraiche et, par les volets en claires-voies, la lumière tendre du printemps s’abandonnait sur la longue table en des raies mouvantes et imperceptibles, et éclairait, en s’y accrochant discrètement, les meubles clairs et le carrelage sombre. Des narcisses, coupés le matin même, éclataient au centre de la pièce et lui donnaient une vivacité chaleureuse et pleine de simplicité. Que tout cela était aimable ! Que tout cela était prévenant ! Que tout cela paraissait facile et commode ! Le petit déjeuner était disposé, les pains dorés, les confitures naturelles, le café fumant, les couverts et la nappe blanche, le sourire avenant de Chloé, la petite robe verte qu’elle avait revêtue et qui accentuait les lignes agréables de sa silhouette - ce qu’en temps normal il savait apprécier - son maquillage soigné et déjà toute une vie repartie sur son train... Tout cet environnement qui rendait le matin léger et insouciant, tout cela lui paraissait frivole et mensonger, heurtait son sens du drame et faisait naître dans son âme déçue la passion des ruines, des épaves et de l’anéantissement.
Chloé vint vers lui et l’embrassa, caressante. Il n’était pas prêt, allons bon, pas habillé, pas rasé, avec ce rose du vin qui lui collait aux lèvres. Elle lui servit un café. Tournant lentement sa cuillère dans le moka épais, l’œil absent, il se mit à fixer un point invisible situé quelque part sur la table, entre sa tasse et sa femme, assise en face et dont il voyait, à la périphérie de la vision, la robe émeraude...
Elle ne put dissimuler un mouvement d’humeur. Qu’avait-il donc ? Ce n’était pas la première fois que sa nuit avait été mauvaise. Et elle s’empara d’une tranche de pain qu’elle se mit à tartiner avec nervosité et sècheresse. Antoine, le regard maintenant enfoncé au plus profond de la noirceur de son arabica, le dos voûté, comme s’il en découvrait tout à coup la nature profonde, haussa le ton comme pour affirmer l’agacement qu’il éprouvait devant l’incompréhension de sa femme. Elle ne comprenait donc pas, il n’avait encore rien écrit... Un long silence se fit. On entendait plus que le pain qui se rompait, les tasses qui se remplissaient et le petit tintement lorsqu’on les redéposait sur les soucoupes. Alors Chloé reprit : elle avait bien vu, en montant hier soir, une dizaine de pages...Mais non, mais non- il devait le lui dire - ces pages, ces pages, si longues à venir, ces pages étaient nulles, complètement, en fait rien n’allait (« Ce n’est pas bon, tu sais, ce que j’écris »).Il était sans idée, même là-haut, dans son antre, ... tout de suite, il perdait pied, n’arrivait pas à composer, à lier... Sans poids, sans matière...Il devait arrêter, c’était inutile, il n’y croyait plus ou si peu...Et il ne voulait pas l’embêter avec ses problèmes et surtout, surtout il ne fallait pas qu’elle soupçonnât une seconde qu’il eût volontairement désiré lui faire porter tout le poids de son amertume matinale. (« Je n’arrive à rien, et toi, tu es là, toujours présente et je t’embête avec mes problèmes »). Elle n’y était pour rien...Il insista (« J’insiste... »)...Pour rien...Ni elle...Ni la vie qu’il menait avec elle...Et cherchant un réconfort à bon marché : il ne valait pas grand-chose...Alors qu’elle... (« Je ne suis rien... »), Elle qui s’occupait de tant de choses.
Elle le regardait, inquiète, soucieuse de voir un être dépenaillé, lui, habituellement tiré à quatre épingles, d’une élégance réelle, incarnée jusque dans la finesse charmante de ses gestes les plus insignifiants, une élégance qu’elle avait toujours pris comme la volonté de toujours la séduire... (« Mais maintenant, quand je le vois ! ») Et là, vraiment, elle ne savait plus quoi penser. Et le confus pressentiment jaillissait à nouveau dans son cœur. Et voilà qu’il fallait le consoler maintenant.
Elle réprima la réplique dure qui lui montait du ventre (« Tu penses comme un raté sans ambition ! »). Le silence à nouveau.
Il se rapprocha d’elle : Quoi ? Il ferait mieux de renoncer à ces espérances...même si Tuz l’y poussait... (« J’abandonne, j’abandonne, Tuz se trompe... »). Tuz...Chloé en avait gardé un souvenir déplaisant. Elle n’avait pas du tout aimé la façon dont il l’avait regardée, de ce regard évaluateur, fanfaron et déjà vainqueur qui lui avait seulement renvoyé l’image réductrice d’une femelle avec qui il serait bon de s’accoupler. Elle ne s’en était jamais ouverte à Antoine, qui avait bien voulu ne rien remarquer : ainsi à ses objections, il répondait qu’elle devait comprendre (« Comprends-moi, donc ! »), et que, s’il voyait bien qu’elle ne l’appréciait pas beaucoup, c’était néanmoins une des rares personnes avec qui il avait des intérêts communs. Et puis il était seul depuis longtemps, et s’il buvait, Tuz avait quand même quelque chose du penseur, du penseur réel, pas celui qui est payé pour, pas le penseur de profession. Il avait été marié autrefois et il lui avait expliqué que son couple avait mal tourné et qu’il ne s’en était jamais remis vraiment. Oui, oui, il n’était peut-être pas toujours agréable, mais il se protégeait. (« C’est un homme blessé, cela se sent »). Chloé comprenait-elle cela ?? (« Es-tu capable de comprendre ça ?? »). Il y avait entre eux un début de connivence. Chloé devait comprendre.
Après un temps, s’éloignant d’elle et après un court silence : il n’irait pas travailler aujourd’hui- (« Je n’irai pas travailler aujourd’hui »), non il était incapable de voir qui que ce soit, ni ses élèves, ni ses collègues, ni sa directrice, même pas les femmes d’ouvrage. Il irait demain, ( Oui, demain, j’irai demain ») mais pas aujourd’hui.., (« Non, pas aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est impossible. »). Il ne saurait jouer le jeu, parler d’un tel ou d’une telle, collègue ou élève, qui a fait ceci ou qui pense cela, tout en disant le contraire. Examiner ensuite le contenu de son casier, jeter la plupart des choses qui s’y trouvaient habituellement, des projets pédagogiques, des concours hilarants, des invitations de toutes espèces à des Journées de toutes sortes, toute une hystérie de la motivation civile... Et puis, monter au deuxième. Non pas aujourd’hui, traverser ces couloirs défraichis. (« C’est au-dessus de mes forces »), rentrer dans sa classe, pousser la porte, les voir, se demander ce qu’il allait bien pouvoir leur apprendre et dans quel but.
Non pas aujourd’hui attendre que l’heure tourne et que la journée passe, non, ...Elle ne pouvait pas s’imaginer l’endurance qu’ils mettaient à le contrarier. De la résistance matérielle et surtout immatérielle. Jamais en ordre, dans ces citadelles d’ennui où ils s’isolaient. Encore l’autre jour...Enfin, ce n’était plus la peine. Non pas aujourd’hui. C’était terrible d’avoir des rapports avec des personnes qu’on ennuyait absolument. Ses cours, ses cours, ses pauvres cours. Comme si on n’enseignait encore... (« Et puis, l’enseignement, qu’est-ce que cela vaut encore ? Hein, je te le demande ») comme si on pouvait transmettre quelque chose. De toute façon, la transmission du savoir, actuellement, c’est plutôt mal vu, tiens, l’important, c’est de savoir enseigner, peu importe la matière, peu importe qu’on la maîtrise ou non. Seule la manière comptait. Et puis, en y réfléchissant bien, dans le fond, ils n’avaient pas tort, hein, on était avant tout prof, payé comme tel. Alors, qu’il donnât du français ou de la biologie, c’était du pareil au même, hein, il avait le même salaire, il ne variait pas en fonction de la matière enseignée...Non, vraiment, pas aujourd’hui. (« Pas aujourd’hui, pas aujourd’hui... »).
Chloé se demandait : quoi donc lui répondre ? (« Comment faire ? Que lui dire ? ») Alors elle se pencha vers lui, le prit par le bras, désireuse de l’apaiser : elle comprenait, ce n’était pas facile de se lancer, comme ça, mais qu’il téléphone quand même... (« Je sais, c’est dur, au début... ») Alors, lui, un peu rasséréné, et sentant la querelle s’éloigner un peu (« Elle me comprend »), reprit un peu de foi dans le jour naissant. Il s’y prenait mal, voilà tout. Chloé sourit, il était normal, voyons, d’avoir parfois des difficultés lorsque l’on commençait une nouvelle vie professionnelle et l’enseignement était particulièrement...
Elle n’y comprenait décidément rien (« mais Chloé, tu ne comprends pas... ! »)et de continuer à nouveau exédé : voyons, voyons, de son travail d’écriture, c’était de cela qu’il lui parlait maintenant...à l’autre, à sa dispendieuse besogne professionnelle, il avait déjà renoncé, en tout cas à la conduire consciencieusement. Chloé, en soupirant, se leva et alla vers l’évier. Et Antoine : non, maintenant il ne pensait plus qu’il fallût absolument chercher l’œuvre, l’histoire, découvrir la structure narrative...Il avait trop lu de littérature... (« J’ai trop lu de livres, j’ai trop cru au roman ») L’intrigue, une histoire, il n’y arrivait pas, vraiment non.
Chloé, le souffle court, sentit son être entier s’émietter, se rapetisser, disparaître progressivement devant la litanie de tant d’échecs et de désespérances (« Il faut que je fasse quelque chose tout de suite »). Elle dégagea la table de tout ce qui l’encombrait alors qu’il continuait à pérorer sur ses projets. Soudain, et afin d’avoir encore un minimum d’existence face à lui, elle insinua oui, là, elle pensait aussi qu’il devait avoir raison (« là je crois que tu as raison »). Pourquoi n’écrivait-il pas simplement, pour lui, dans le but louable de l’expression de soi. C’était vrai, des tas de gens dans la vie étaient bien contraints de découvrir les moyens adéquats d’exprimer leurs luttes intérieures, leurs angoisses ou leurs révoltes. Qu’il la regarde un moment, elle, chez qui tout passait par les mains, par les plans, par le soin qu’elle apportait à la vie tout entière... (« Regarde-moi, mon métier, c’est aussi ce qui me permet de trouver un équilibre »). C’était, elle aussi, pour l’équilibre...Chéri... Oui...d’abord sa stabilité...Il pouvait toujours se dire ça... Effectivement, il pensait vraiment qu’il confondait les genres ...Il devait voir les choses plus calmement (« je dois être plus serein ! »)...Après tout, l’écriture n’était pas uniquement réservée aux artistes, et il n’était peut-être pas plus absurde d’écrire pour soi que pour les autres (« c’est toujours pour soi qu’on écrit »).... Sonder les harmoniques, la rythmique, la métrique, c’est peut-être aussi retourner le sens de son existence, puisque tout semble si inextricablement mêlé...Entre les mots, ce qu’on en dit et ce qu’ils évoquent... S’était-elle déjà souvent posé la question de la métrique cachée d’une phrase... ? (« As-tu déjà pensé à ce qu’est un mot ? »). De ce qu’était son rythme ? (« C’est comme le rythme, on n’en sait rien non plus »). S’était-elle en outre posé la question de la phrase, ce qu’était une phrase ? (« Et la phrase ? » ) et que cette explication- l’explication de ce qu’est une phrase- passait forcément par d’autres mots organisés eux-mêmes dans des phrases neuves (« On en sort pas , Chloé ») ...Et, par conséquent, que savons-nous d’un texte, même d’un texte d’enfant, d’un texte insignifiant, sans audace, ni volonté de plaire, un texte plat, sans profondeur, un petit mot par exemple, ( « Comme « Je reviens, je suis à la boulangerie » ou encore « Je t’aime » ou encore « Adieu » ). Que savaient-ils, elle et lui, mais aussi le monde entier, des mots et des lettres qui les composent, hein, rien, que dalle, pas une étude sérieuse ne le dévoilerait... (« On peut faire toute les études qu’on veut, on attend toujours le mot qui dira ce qu’est le mot... »)
Mais, oui, bien sûr, c’était l’évidence même...Il ne fallait pas qu’il s’astreignît à un canevas, à une trame représentative, à une pièce littéraire où prédominait le principe de la signification (« Cela ne peut conduire qu’à une impasse »), car alors l’expression de soi qui s’amorçait retombait et se figeait dans les traits d’une ébauche précautionneuse, prudente, méticuleuse et besogneuse tandis que le croquis, lui, par son impatience, sa vitesse empressée, par l’apparent laisser-aller de la pensée qui le faisait naître, était un révélateur bien plus puissant, la traduction la plus adéquate de ce qui en nous était le plus lointain, mais aussi le plus communicable...C’est à dire ce qui nous rendait plus proche... (« Vois-tu ? »)
Il l’étonnait ; elle lui reconnaissait une grande capacité d’innocence naïve, ce qui lui avait toujours plu chez lui, et, si elle n’avait pas tout compris, (« Voyons, où veut-il en venir ? ») non qu’elle en fût incapable mais simplement parce que la tournure empressée de son discours, son caractère sentencieux et affirmé, sa solennité émue, l’avait distraite et empêchée d’en saisir toutes les particularités subtiles - et ainsi avait-elle été plus sensible aux intonations de sa voix qu’à l’objet de son expression- (« Enfin il se calme... »), elle était cependant soulagée de pouvoir le rejoindre et d’à nouveau distinguer la réalité charnelle de leur relation (« Ouf !! »). Enfin, il était là et elle aussi... On ne s’imagine pas ce que l’aigre et acrimonieuse dispute détient de force dissolvante... Et puis, pourquoi pas ? Non, elle ne s’était jamais posé la question du mot et, si elle lisait peu, il lui semblait que cette question devait avoir son importance (« Finalement, qu’est-ce que j’en sais, moi, qui suis toujours rivé à mes plans...qu’est-ce que j’en sais du mot... ? »). En tout cas, son humeur maussade avait disparu et ce bénéfice, qui était loin d’être rien, était redevable au problème du mot, qu’elle envisageait désormais d’une manière plus sereine qu’elle ne l’aurait apprécié quelques minutes plus tôt encore, et si le soleil avait disparu, laissant place à des nébulosités inattendues pour la saison, la bonhomme gaîté était revenue au logis.
Dans la chambre de l'enfant, on entendit des larmes...Il irait.
(« Laisse, j’y vais... »).
Je me souviens d'une interview de Claude Simon. On voulait lui faire dire le secret de son écriture. Il ne savait pas. Il dit : il y a la page blanche, j'attends, je n'ai aucun plan, un vague projet seulement. Vient un mot, une phrase...je laisse aller et je m'aperçois qu'une page est noircie. Je cite de mémoire.
RépondreSupprimerIl est très difficile de "laisser aller". Et pour Antoine de s'abandonner à son sentiment d'échec. Mais mon petit doigt me dit qu'il est salutaire d'en passer par ce sentiment-là. Et par le dégoût.
Cela dit, cette petite scène subtile entre Antoine et Chloé est à inclure dans les "signes précurseurs de ce qui nécessairement ne manquera pas d'arriver".
Ton petit doigt sait lire dans les marcs, on dira aussi que les signes font déjà partie de ce qui est nécessairement en train d'arriver. Ce qui précède est déjà ce qui arrive, des effets d'effets.
SupprimerLe méchant regard que l'on porte sur sa soi-disant médiocrité est-il moins âpre quand il est dilué dans la dispute sado-maso? Pourquoi faire profiter l'autre de ses luttes intérieures? Peut-être croit-on (erronément) que, dans ce cas, le moi gagnera de la perte du nous. Un Tuz deviendra le crochet auquel suspendre le miroir où la flatterie, comme une couche de fard, masquera les rides, ces lits de larmes.
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